Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

vendredi 4 septembre 2026

Hemingway de Pascale Moine-Frémy

J’ai beaucoup aimé le portrait qu’une femme nous propose d’Hemingway. Le texte dit l’essentiel et offre des possibilités de jeu qui révèlent l’ampleur de la palette du comédien. Bien qu’il s’agisse d’un seul-en-scène, Pascale Moine-Frémy n’a pas lésiné sur le nombre de personnages et Jérome Paquatte les interprète tous brillamment.

La prouesse n’est peut-être pas tant d’être un Ernest Hemingway (1899-1961) tout à fait crédible (il en a la stature et la similarité physique est surprenante) mais de faire vivre à lui tout seul  chacun des autres personnages en jouant seulement sur la voix et l’attitude sans avoir recours à un costume ou un accessoire, y compris pour les personnages féminins, allant jusqu’à les faire interagir à travers des dialogues.

Le déroulé ne suit pas systématiquement l’ordre chronologique, ce qui rend l’exercice plus vivant en permettant de relier les faits entre eux et de construire une logique à un parcours de vie hors du commun. 

Quand nous nous installons sur les gradins, nous sommes accueillis par le roulis des vagues qui scande le cliquetis de la vieille machine à écrire. Le son a toute son importance et bientôt la musiques va tenir une place importante. Le décor est sans surprise mais il fonctionne à la perfection. Tous les marqueurs y sont : pergola avec claustra et voilages, du mobilier en bambou, flacon d’alcool, téléphone, machine à écrire ancienne … jusqu’à une canne à pêche au gros. 
Nous sommes à Cuba en 1954 quand le grand homme apprend qu’il est lauréat du prix Nobel de littérature et qu’il nous invite à louer l’homme capable d’écrire 40 fins différentes du Vieil homme et la mer pour n’en garder que la meilleure. On apprendra plus tard qu’il aurait pu mourir noyé (la 27 ème issue).

Le célèbre morceau, Ay mi Cuba, de Berny More, achève de nous mettre dans l’ambiance. Les autres musiques seront les tubes de l'époque : Louis Armstrong, Miles Davis, Ibrahim Ferrer, Omara Portuonda, Maurice Chevalier. Quel plaisir en particulier d’entendre la très belle chanson écrite en en 1947 par le compositeur cubain Osvaldo Farrés : siempre que te pregunto que como cuando, siempre me responde quizas, quizas, quizas …

« Je suis un inventeur d’histoires. La fiction est plus flamboyante que la réalité ». Il répétera plusieurs fois son mode opératoire au cours de la soirée « Ecrire pour vivre mieux, plus fort, en fictionnant son existence ». Pour le moment il joue une scène de son best-seller, imposant une lutte entre l’homme et l’animal, mimant les protestations du pêcheur et le coupant en revendiquant son statut d’auteur pour avoir le dernier mot en se moquant, j’aurais pu te choisir l’espadon

C’est la sublime musique de Miles Davis - Sketches of Spain qui nous enveloppe dans une lumière bleue. Elle est un peu postérieure à l’époque puisqu’elle a été composée en 1960 mais l’arrangeur, Gil Evans, s’est directement inspiré du Concierto de Aranjuez, une œuvre classique composée par Joaquín Rodrigo en 1939 grâce à son amie et compagne de l'époque, l'actrice Beverly Bentley. Le second mouvement de ce concerto est devenu la pièce maîtresse et le point de départ de l'album et nous l’entendrons à d’autres moments.

Sa mère intervient régulièrement; Elle le prévient que « la vie est une lutte tragique, perdue d’avance ». Les faits lui donneront raison. Mais pour le moment on ressent combien les relations entre sa mère et lui sont tendues. J’écris pour passer ma colère … qui vient de toi, une culpabilité que je traine à cause de toi !

Il aurait été impensable de faire l’impasse sur l’alcoolisme de l’écrivain. L’autrice l’évoque avec humour : Quand je bois du vin je suis français, du rhum je suis cubain, de la bière je dois être irlandais. Il nous donne sa recette précise du Daïquiri (à ne consommer qu’avec modération) : 2 doses et demi de Bacardi, 2 jus de citron vert, le jus d’1/2 pamplemousse et 6 gouttes de marasquin, qui en serait l’ingrédient secret. Il double les doses, justifiant le surnom de Papa Doble, donné à ce cocktail, et s’emmêle un peu en comptabilisant le nombre de verres bus la veille, estimé à 32. Plus tard il nous parlera de Fitzgerald, son pote de beuverie.

On le devine un peu paranoïaque quand le téléphone sonne, lui faisant craindre un appel du FBI. Ce n’est « que » son banquier lui laissant le choix entre la vente de son voilier ou d’un tableau de Miro pour éponger ses dettes.

Chicago 1920. Le voilà prenant des notes dans un bar où il reçoit aussi son courrier alors que résonne la trompette de Duke (Ellington) quand il tombe face à face avec un certain Alphonse … Capone, comptable. La conversation exerce un effet dopant sur sa détermination à écrire.

L’homme a des valeurs. Pour coucher il faut épouser alors il se mariera 4 fois. Ses épouses l’aideront aussi. A écrire, à relire, à dactylographier. Mais nous voici en août 44 quand Hemingway le journaliste libère Paris et retrouve les héros du moment… qui tous entonnent Le chant des partisans). Il célèbre Paris martyrisé et sans aller jusqu’à la glorifier il nous dit aimer la guerre parce qu’elle oblige à se surpasser.

Il raconte les moments passés avec le photographe Robert Capa (1913-1954) en Espagne où il était correspondant de guerre. On le retrouve place de la Concorde dans l’ambiance de fête de la Libération, toujours prêt à déboucher une bouteille : « Je vénère la vie en buvant. Allons place Vendôme libérer la cave du Ritz. Il doit rester quelque chose de ses 140 000 bouteilles. L’ambiance est joyeuse, illustrée par la musique typique des années folles.

On apprendra qu’il écrivait les lettres d’amour de Miro à la Closerie des lilas et que l’artiste le payait en tableaux, ce qui explique comment il a pu acquérir de telles oeuvres. Mais le bonheur est de courte durée. Son grand ami Robert Capa est mort sur une mine en Indochine. Il écrira en son hommage une fiction inspirée de la guerre civile espagnole dont le héros porte le même prénom. On y retrouve des scènes inspirées des photographies de Capa prises pendant le conflit républicain pour retranscrire avec un réalisme saisissant l'atmosphère des maquis, la dureté des combats et les visages des soldats espagnols.

La guerre est un sujet récurrent. Mais surtout l’écriture et dans un flash-back savoureux le voici en 1924 se glissant dans la peau de la célèbre collectionneuse d'art Gertrude Stein lui prodiguant une leçon en compagnie de la libraire et éditrice américaine Sylvia Beach (fondatrice de la célèbre librairie parisienne Shakespeare and Company). : Ton écriture est invendable. Inspire-toi de Chanel. Fais pareil avec les mots.

Est-ce à elles qu’il doit d’être arrivé -en littérature- à la plus grande sobriété ? Lisez, déclamez, vous comprendrez, suggère-t-il à un jeune journaliste venu l’interviewer à l’occasion du Nobel.

Ernest Hemingway n’est pas que le héros qui traversa les champs de bataille ou qui fut couronné à Stockholm ni un être affectionnant les excès en tous genres. C’est aussi un homme qui a effectué deux séjours en hôpital psychiatrique et subi des séances d'électrochocs nous le montrant sous un jour extrêmement touchant. Il a été rattrapé par un mauvais capital génétique, dont la démence était la conséquence d’une maladie héréditaire qui le conduisit à se donner la mort à Ketchum (USA) en 1961 alors même qu’il voulait vivre à tout prix.

J’ai une certaine appétence pour les biopics … quand ils sont bien faits et celui que propose Pascale Moine-Frémy est particulièrement juste quoique librement inspiré de la vie d’Ernest Hemingway. La pièce (éditée chez L’Harmattan) a été crée en juillet 2025 pendant le festival d’Avignon. L’été 2026 elle a subi quelques ajustements et la mise en scène fort intelligente d’Elie Rapp, dont il faut saluer que c’est sa première mise en scène d’un seul-en-scène. Le succès a permis de la présenter sur une scène parisienne, en l’occurrence le Lucernaire.

Jérome Paquatte nous en aura donné un portrait très émouvant, joué tout en nuances, et qui donne, évidemment, envie de relire son oeuvre en étant plus attentif aux détails.
Hemingway de Pascale Moine-Frémy
Mise en scène Élie Rapp
Avec Jérome Paquatte
Lumière Dan Imbert
Au Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris
Du 2 septembre au 8 novembre 2026
Du Mercredi au samedi à 21 h, Dimanche 17 h 30
À partir de 10 ans

Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)