J'ai visité Le Musée de la Toile de Jouy il y a trois ans à la suite de laquelle j'ai publié un article très complet sur, d'une part, l'exposition capsule Paul et Virginie et sur celle qui était intitulée Motifs d'artistes, et sur le parcours historique du musée reprenant tout le processus de fabrication.
Je reviendrai en fin d'article sur l'éblouissant parcours de Christophe-Philippe Oberkampf dont Daniela Ortenzi-Quint, élue depuis 2014 et aujourd'hui première adjointe au maire de Jouy-en-Josas, nous a retracé la biographie dans les grandes lignes.
L'essentiel de cette publication est consacré à un des designers mis en valeur dans Motifs d'artistes, Amédée Couder (1800-1864) auquel une exposition spécifique est consacrée en ce moment, Amédée Couder, dessinateur pour étoffes. Aux sources du design textile au 19e siècle .
Elle met en lumière le travail de dessinateur qu'il a effectué pour les manufactures d’impression textile et notamment pour celle de Jouy au début du 19e siècle. A l’aune de l’essor industriel de la France, l’artiste est ainsi connu pour avoir transposé les motifs tissés de palmettes et boteh des châles cachemires, très à la mode au 19e siècle, pour l’impression sur étoffes, ce qui prouve qu'on aurait tort de restreindre la Toile de Jouy aux toiles de scènes à personnages.
L’affiche est une métaphore très réussie pour dire combien le dessin est à l’origine de la création textile, ici le cachemire, mais c’est vrai pour tous les styles.
Le motif cachemire fut la spécialité de Couder. Il tire son nom d'étoffes produites dès le XV° en Inde et Perse (actuelle Iran) à partir de fibres cachemire (race de chèvre de la région) portées à la fois par les hommes en turban et drapé par les femmes. La mode s'est répandu en Angleterre (qui domine l'Inde) puis en France sous l'impulsion de l'impératrice Joséphine.
L'exposition retrace le parcours d'un des premiers représentants du métier de designer textile qui, de dessinateur industriel va devenir indépendant en fondant un cabinet de création de motifs destinés à l’industrie et aux manufactures textiles et décoratives, où travaillaient de nombreux artistes. Il aura été le premier à être cité dans la presse en 1823 et exercera ses talents dans le textile mais aussi le tissage et l'orfèvrerie.
Sept ans plus tard il a embauché une centaine d'élèves qui deviendront des ouvriers, des collègues et dont certains n'hésiteront pas à le plagier. Voilà sans doute pourquoi il mourra dans la misère, rattrapé par ses concurrents, pour la plupart des anciens élèves. mais il aura planté les premiers jalons du design textile industriel.
Le premier châle qui est présenté est un Châle Ispahan, 1834, Textile (soie et laine cachemire tissées) de la Manufacture Gaussen Aine et cie. Il a été dessiné par Couder juste après la création de son atelier de dessin pour les manufactures marquant le développement de sa carrière. Il le propulse sur le devant de la scène, dès son exposition en 1834, en raison de son iconographie originale qui lance une mode appelée "châle Renaissance".
Couder a puisé son inspiration dans des manuscrits illuminés persans consultés à la Bibliothèque Royale pour rompre avec le décor traditionnel de boteh (palme) des châles cachemire. Il crée une composition inédite faite de motifs architecturaux (minarets, tours à coupole) et de riches parterres floraux stylisés et colorés, ainsi que de lettres arabes. Ce châle porte ainsi le nom de l'ancienne capitale de la Perse (actuel Iran) : Ispahan. La signature de l'artiste n'est cependant pas facile à repérer.
A côté, un dessin réduit d'un châle brodé en cachemire, antérieur à1823, exécuté à la plume, la gouache et le crayon de papier et appartenant au Musée des Arts et Métiers, témoigne de la finesse de création. On remarque que les motifs floraux sont stylisés sous la forme de motifs de beauté qu'on désignera en France sous le nom de palmette et qui évoluera avec le temps vers davantage de complexité.
L'exposition Motifs d'artistes présentait déjà ce Châle carré à double pointe, en soie et laine de cachemire tissées, attribué à Amédée Couder, de la Manufacture Lagorce fondée par le fabricant Jean-César Lagorce (1786-1820) auquel le jeune Amédée (dont le frère était peintre d'histoires), formé par son père au dessin des broderies dès l'âge de dix ans, avait vendu son premier dessin de châle en 1810. Son attribution à Couder repose sur l'analyse de son décor et des formes serpentines de la palme, au moment où les fabricants cherchent à se détacher des formes indiennes.
Datant de 1815, il avait à l'origine une longueur de 150 cm avant d'être découpé et remonté en châle carré, dit à double pointe afin de s'adapter au mieux à l'évolution de la mode et des silhouettes : la forme carrée convient particulièrement bien aux robes à crinolines volumineuses portées sous le Second Empire (1852-1870) telles que celles derrière lequel il est accroché aujourd'hui.
Ces deux robes à motifs cachemire ont appartenu aux filles Oberkampf, Laure (1797-1879) et Émilie (1794-1856) et sont dans un état exceptionnel de conservation. Elles sont caractéristiques de la silhouette Empire, avec une taille haute, un large décolleté et des petites manches "ballons". Coupées dans une très fine toile de coton des Indes, elles se portent sur un fond de robe en mousseline blanche. La silhouette est souvent complétée par le port d'un châle pour se protéger du froid.
On voit très bien sur cet autre mannequin combien il rehausse en couleur les robes claires. Ce châle provient également de la Manufacture Oberkampf et a été réalisé vers 1800 dans une toile de coton imprimée à la planche de bois.
Malgré une période de prohibition causée par le Blocus continental imposé par Napoléon I° au début du XIX° siècle, les châles cachemire d'Inde auront été très à la mode dans le vestiaire féminin jusqu'en 1870. Ils sont imités par des fabricants européens qui s'inspirent des productions indiennes accessibles grâce au vaste réseau de contrebande se mettant en place pour contourner l'interdiction, laquelle est levée en 1836,
Si les châles de laine sont des produits onéreux vendus dans des boutiques luxueuses en ville, les châles imprimés sont destinés aux bourses plus modestes qui suivent la mode de l'élite. Ces châles bon marché sont vendus par des colporteurs qui se déplacent dans les campagnes directement auprès des habitants, à l'image de la scène qui est représentée sur cette huile sur toile d'Henri Valton, prêté par le Musée des Beaux-Arts et d'Archéologle de Troyes, intitulé Colporteur vendant des châles à des femmes de la région troyenne, 1837.
Un certaine modernisation va s'opérer, avec notamment l'usage du papier quadrillé. On verra des albums de modèles comme celui-ci, prêté par la Bibliothèque Forney, dont on tournera une page chaque mois.
On fera des tests préparatoires avant d'imprimer sur tissu. Les dessinateurs se regroupent dans le quartier du Sentier où les imprimeurs les rejoindront. On va aussi mécaniser l'impression à la planche de bois et utiliser de nouvelles teintures avec des composants artificiels et synthétiques qui permettront d'obtenir davantage de couleur.
Voici un exemple de planche d'échantillons textile (toiles de coton imprimées à la planche de bois) de la Manufacture Godefroy (Saint-Denis), 1844.
Enfin un cabinet de dessin est reconstitué au centre de l'espace. Amédée Couder peut être considéré comme un des premiers designers de motifs travaillant dans un studio indépendant et vendant ses services aux fabricants. Il endosse ainsi un rôle majeur dans l’histoire des arts décoratifs laissant derrière lui un grand héritage, qui fait encore écho aujourd’hui dans le monde du design textile et de la création ornementale.
A travers la présentation de plus de 50 œuvres textiles, graphiques et techniques ainsi que de documents d’archives, l’exposition met en regard son travail de Couder avec celui des autres dessinateurs industriels contemporains et montre les relations que l’ensemble de ces artistes entretenaient avec les manufactures d’impressions textiles parisiennes du 19e siècle.
La grande salle du rez-de-chaussée conduit à l'espace boutique où on trouvera par exemple les Bandanas motifs cachemire 50×50 cm, conçu à l'occasion de l'exposition temporaire par Natalia Franquet, en exclusivité pour le Musée de la Toile de Jouy. à partir de l'empreinte du motif de boteh sur fond jaune ou rouge.
Depuis que les chaussettes sont devenues des accessoires qu'on prend plaisir à montrer on en trouve de très créatives dans presque toutes les boutiques de musées. Bonne Maison a imaginé La jardinière naturel et Plaisir de la Campagne (ci-dessus) à partir de dessins iconiques créés par le peintre Jean-Baptiste Huet, vendus à l'unité ou en coffret cadeau de deux paires.
La marque Toiles de Jouy depuis 1760 présente aussi ces chaussettes, taille unique en coton biologique, polyamide recyclé et élasthanne, fabriqué de manière durable au Portugal. Le motif représente des fleurs stylisées de couleur Amarante. Il témoigne de la production de la manufacture de Jouy à ses débuts. Le dessin associe une fleur étrange, thème propre aux cotonnades importées par les compagnies des Indes, à des montants ondulants à carreaux qui rappellent les décors des soieries de Lyon.
On le retrouve décliné sur de multiples articles et il est aussi disponible au mètre.
Passons maintenant dans la reconstitution des appartements des Oberkampf. Je vous renvoie à mon précédent article pour la description des différentes pièces. Mais je voulais revenir sur un tableau immortalisant la visite de Napoléon le 20 juin 1806.
Ce matin là Christophe-Philippe Oberkampf est brutalement tiré de son sommeil alors qu’il dormait à l’usine. Un visiteur de marque, inattendu, vient de se présenter. Il enfile une simple veste de chambre et découvre Napoléon Ier, accompagné de l'impératrice Joséphine et d’une cinquantaine de personnes.
A la fin de la visite, saluant le travail de l’industriel l'Empereur décroche sa propre Légion d'honneur (visible au premier étage du musée) et la lui accroche en disant : vous avez été plus efficace que moi contre les anglais. Il faut souligner qu’à cette époque la manufacture était la troisième plus importante entreprise française, tous métiers confondus … et qu'Oberkampf avait des espions en Angleterre pour conserver toujours une longueur d'avance sur les procédés techniques.
Une station de métro porte son nom depuis 1907 parce qu'il est un grand homme de la nation.
J'écrivais en début d'article que Daniela Ortenzi-Quint nous avait résumé l'éblouissant parcours de cet industriel qui a commencé à travailler à l'âge de six ans. Né en Westphalie, il ne parle pas encore français quand il arrive en France après des dissensions familiales.
Comme je le racontais il y a trois ans, il a commencé par chercher de l'eau propre, un espace suffisamment vaste pour y faire sécher ses toiles et qui soit proche de son marché potentiel, à savoir la cour du roi à Versailles.
Ils ont commencé à trois personnes, sa table de travail lui servait de lit la nuit. En l'espace de 10 ans il est à la tête de la troisième plus grande entreprise française et emploie 1318 ouvriers répartis dans 36 bâtiments.
Cet homme visionnaire qui a instauré la médecine du travail (et ce qui sera plus tard des caisses de retraite) et qui a été le premier à mettre en place les contrats de travail se préoccupait des enfants de son personnel se souciait aussi de leur éducation culturelle. Il organisait des concerts tous les week-ends, ce qui était une action d'envergure à une époque où il existait bien peu de choses. Tout cela explique que ses ouvriers l'ont protégé pendant la Révolution. Plus tard il fut "naturellement" maire de Jouy.
Quant aux motifs des tissus, ils étaient destinés à l'origine à raconter des histoires à des gens qui ne savaient pas lire. Les toiles à personnage ont une portée philosophique. Elles sont disposées dans les pièces intimes pour y diffuser le message que le bonheur se trouve dans la nature et il faut en respecter le cycle.
Comme en atteste la mention calligraphiée sur le bord (Les monuments d'Egypte collection Braquenié) les motifs se sont transmis. C'est ainsi que Pierre Frey, comme Manuel Canovas racheta plusieurs dessins soit directement à la manufacture de Jouy soit à la maison Braquenié qui les avaient acquis précédemment.
Des créateurs contemporains comme Vivienne Westwood s'en sont aussi emparé. Une robe créée par la couturière sera prochainement présentée … juste à côté du maillot extérieur de l'équipe de France de football 2022, illustrant le capital de modernité toujours très fort de la toile.
La visite du premier étage est passionnante et complémentaire à l'exposition temporaire. On peut profiter des Journées du Patrimoine pour en apprendre davantage et suivre des ateliers. Enfin il ne faut pas manquer le marché de Noël qui est un rendez-vous fort sympathique.
Amédée Couder, dessinateur pour étoffes. Aux sources du design textile au 19e siècle
Dans la grande salle du rez-de-chaussée-de-chaussée du Musée de la Toile de Jouy
Du 19 juin 2026 jusqu’au 10 janvier 2027.
Château de l’Eglantine - 54 rue Charles de Gaulle - 78350 Jouy-en-Josas - 0139564864
(Mardi de 14h à 18h
Mercredi au dimanche de 11h à 18h
Ouvert les jours fériés sauf le 1er janvier et 25 décembre
Visite guidée chaque deuxième dimanche du mois
Notez que la gare de Jouy-en-Josas est desservie par le RER C (et le Transilien V), et non par la ligne N du Transilien. Pour venir en train depuis Paris (Gare Montparnasse) via la ligne N, il faut transiter par la gare de Versailles-Chantiers puis prendre une correspondance (RER C ou bus) vers Jouy-en-Josas.
Le Musée est situé à environ 350 mètres (soit 5 minutes de marche) de la gare de Jouy-en-Josas.

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