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mercredi 22 mai 2013

Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig reçoit le Prix 2013 de la Maison de la Presse

L'annonce officielle du Prix vient d'avoir lieu pour la troisième année consécutive au Centre national du Livre. C'est Agnès Ledig qui l'emporte avec Juste avant le bonheur, publié chez Albin Michel.

Le jury, composé du comité de lecture et de 15 propriétaires de points de vente à l’enseigne Maison de la Presse, l'avait sélectionné cette année avec 5 autres titres :

Je vais mieux de David Foenkinos (Gallimard)
Éclats de voix d’Yves Hugues (Les Escales)
L'enfant de Calabre de Catherine Locandro (Héloïse d'Ormesson)
Le silence de Jean-Guy Soumy (Robert Laffont)
L'atelier des miracles de Valérie Tong-Cuong (JC Lattès)

Les auteurs étaient loin d'être des novices, ce qui rend le choix encore plus précieux pour la romancière, vivement encouragée à poursuivre sa carrière en tant qu'auteure. Se placer devant David Foenkinos témoigne d'un talent évident dont il faudrait qu'Agnès Ledig cesse de s'interroger.

J'ai eu la chance de lire cet ouvrage avant l'annonce de la récompense et dès les premières pages je n'ai aucun doute sur le verdict. Agnès Ledig décline merveilleusement la question de l'espérance. Mes amis connaissent ma formule : l'espoir est un emprunt fait au bonheur ... et il arrive parfois que les intérêts à verser soient hors de prix par comparaison à la brièveté du rêve.

C'est la posture derrière laquelle Julie s'est repliée. Au fond, le malheur a ceci de pratique qu'on sait à quoi s'attendre. Il est inconfortable certes, mais prévisible. Vous le savez. Vous l'avez expérimenté : le changement fatigue, la routine rassure. Julie est ainsi. Elle épluche les oignons sans pleurer mais elle déteste ce qui est nouveau (P. 131). Elle sera servie !
Cela fait longtemps que Julie ne croit plus aux contes de fée. Caissière dans un supermarché, elle élève seule son petit Lulu, unique rayon de soleil d’une vie difficile. Pourtant, un jour particulièrement sombre, le destin va lui tendre la main. Emu par leur situation, un homme généreux les invite dans sa maison du bord de mer, en Bretagne. La chance serait-elle enfin en train de tourner pour Julie ?
Depuis l'Année Brouillard de Michelle Richmond, j'avais rarement lu un roman qui illustrait si parfaitement ma philosophie. Juste avant le bonheur est un beau roman, une belle histoire. Mais pas que ...

On pourra lire ce roman pour engranger de nouveaux proverbes. Arabe : Ne baisse pas les bras, tu risquerais de le faire deux secondes avant le miracle. Japonais : Le bonheur va vers ceux qui savent rire. Personnel à l'auteure : Le temps passe et panse.

On pourra aussi doper ses connaissances en astronomie (P. 143). En apprendre davantage sur les méthodes des sage-femmes à travers une femme étonnante, Sylvie Petitjean (P. 291 et svtes). Sur ce plan l'inspiration ne fait aucun doute puisque c'est le métier qu'Agnès exerce dans la "vraie" vie. J'ai retrouvé l'atmosphère qui se dégage du Choeur des femmes de Martin Winckler. Là encore rien d'étonnant, la jeune femme connait parfaitement son avis sur la question et le partage.

A l'instar de Michelle Richmond, Agnès Ledig fouille elle aussi la question de la culpabilité et du choix. Certains parleront de destin. A quoi bon demeurer positif quand une pluie de poisse vous fait courber l'échine ?

Elle aborde la générosité en long, en large et en travers avec son corollaire, la reconnaissance, et l'interrogation qui taraude les bénéficiaires : sera-t-on redevable, et jusqu'à quel point ...

Elle nous offre aussi tout simplement de jolies histoires d'amour, avec de très beaux personnages masculins, ce qui n'est pas si fréquent.

La nature prend une place importante dans son écriture. Entre paysages marins et randonnées en montagne, le lecteur remarque le rôle que les grands espaces peuvent jouer dans le développement personnel.

Le style est vivant, jamais monotone, alternant des dialogues très dynamiques avec quelques pages d'introspection, en italiques, évoquant un journal intime. De temps en temps une petite paillette surgit avec un mot d'enfant. Là encore sans nul doute la résurgence d'un vécu sans que le livre ne soit jamais un récit de vie totalement inspiré de la sienne.

Jean-Louis Servan-Schreiber, qui présidait la soirée (succédant ainsi à Patrick Poivre d’Arvor, François Busnel et Jean d’Ormesson pour ne citer que les trois derniers) saluait la performance d'Agnès Ledig dans la course aux prix littéraire, un sport remarquable où elle concoure et gagne pour la seconde fois, avec une histoire touchante où les dialogues aiment mettre en manœuvre les échanges des idées. En effet, son premier roman, Marie d’en haut, fut le Coup de cœur du grand prix des lectrices de Femme Actuelle.

Agnès Ledig était tremblante d'émotion, se déclarant non plus "juste avant" mais "en plein" dans le bonheur. Si parfois la vie lui a offert une cerise sur le gâteau, ce soir c'est le cerisier tout entier qui lui est servi. Et au moment où les jolies choses de la vie lui arrivent, elle affirme les savourer à leur juste valeur. 
Ce livre est une victoire. Je forme le voeu que chacun puisse intégrer ce petit morceau d'espoir contenu dans cette histoire qui peut arriver à chacun. Je dédie le prix à ma maman qui n'est plus là, à mon mari Emmanuel qui est à mes côtés depuis 20 ans, et surtout à mon petit Nathanaël qui m'a donné la force de continuer sans lui.
Sa photo dans la vitrine de la célèbre librairie de la place Kleber à Strasbourg avait fait un choc à sa nature alsacienne. Elle s'attend à en avoir d'autres en traversant le Cantal cet été, ne doutant pas de la sollicitation des libraires auvergnats. N'hésitez pas à l'arrêter quelques instants si vous croisez sa route. Elle sera sans nul doute heureuse d'échanger quelques mots avec vous. 

Après la découverte de la notion de résilience avec Boris Cyrulnik, Agnès Ledig nous enseigne la coalescence. Cela fait du bien.

Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig, Albin Michel, Mai 2013

mardi 13 janvier 2015

Pars avec lui, le dernier roman d'Agnès Ledig

On a beaucoup parlé de l'Amour et les forêts d'Eric Reinhardt, publié chez Gallimard à la dernière rentrée. Moins, me semble-t-il de Pars avec lui, le dernier roman d'Agnès Ledig, qui se trouve en librairie depuis Octobre 2014.

C'est le même thème qui en compose la trame, la violence conjugale exercée par un pervers narcissique sur son épouse démunie, mais fine et intelligente.

Le sujet n'est plus tabou, du moins dans la littérature et les ravages d'une telle relation commencent à être connus, ce qui ne veut pas dire que les victimes puissent encore parvenir à sortir de la situation d'emprise. Il était aussi au coeur de Histoire naturelle, de Nina Leger, chez Lattès que j'avais plébiscité et qui, depuis, a été primé au Salon du premier roman de Draveil (91). L'approche était malgré tout différente puisqu'il s'agissait d'une perverse narcissique qui exerçait sa domination dans le milieu professionnel.

Je n'ai guère envie de m'appesantir sur le livre d'Eric Reinhardt, auteur médiatique, ultra reconnu, et pour cause d'ailleurs. Je l'ai lu d'une manière peu conventionnelle, à environ 75%, et dans le désordre. Parce que cette lecture est souvent insoutenable pour qui connait ce mode de relation. Je me suis interrogée sur les motivations de l'auteur. Cherchait-il à produire "simplement" un roman ou à dénoncer quelque chose ?

Celles d'Agnès Ledig sont parfaitement limpides.

Elle exerce le métier de sage-femme libérale en Alsace. En 2011, son premier roman, Marie d'en haut, a connu un succès immédiat. Ce fut le coup de cœur du Grand prix des lectrices de Femme Actuelle. En 2013, Juste avant le bonheur a obtenu le prix Maison de la Presse et est entré dans la catégorie des best-sellers (160 000 exemplaires vendus en France).

D'ouvrage en ouvrage, Agnès Ledig se focalise sur les mêmes valeurs un peu à l'instar de celles que défend Martin Winckler, notamment dans le Choeur des femmes. On trouvera la comparaison logique : tous deux exercent dans le milieu médical. Ils défendent les mêmes idées à propos de l'avortement, ou de l'implant comme moyen contraceptif. Il y a quelque chose de l'ordre du militantisme dans leurs romans, car ce sont bien de romans qu'il s'agit, et remarquablement écrits qui plus est.

Il y a du fonds (et pas de l'anecdote) et de la forme. Agnès déroule un même mode opératoire. On retrouve avec Pars avec lui des personnages blessés, au sens propre comme au sens figuré d'ailleurs. Le héros masculin était policier dans le premier. Il est pompier dans le dernier. Les jeunes femmes ont du caractère et elles n'ont pas été ménagées dans leurs premières années de vie d'adulte.

Les paysages ont un rôle d'apaisement. La fin est toujours heureuse même si les dégâts qui ont été constatés laissent des cicatrices. L'auteur martèle un message qui est devenu sa philosophie de vie. Elle parle en son nom dans une sorte de prologue : L'amour sans respect n'est pas l'amour. En prendre conscience et le fuir ne constitue ni un échec, ni même une défaite, mais une grande, une très grande victoire.

Elle place des termes semblables dans la bouche de Malou, la grand-mère à la fin du roman : Promets-moi de toujours te respecter et te faire respecter, de vivre de belles choses et de fuir ce qui ne te fait pas de bien.

Le respect c'est ne pas accepter d'être dévalorisé(e) par son conjoint, son patron, par quiconque. Cette injonction devrait entrer dans le crâne de tous les parents ... en lieu et place de sois belle, sois sage et tais-toi.

Il n'y a aucun hasard dans la vie (p. 215). Nous sommes la somme de nos choix.

On comprend alors pourquoi elle alerte le lecteur en affirmant que se poser en victime n'est pas une solution. Mais ce qui est aussi clairement démontré c'est que personne ne peut y parvenir tout seul. L'auteur fait une nouvelle fois explicitement allusion à la compassion par l'étreinte (le Free Hug) qui devrait entrer dans le référentiel du métier d'infirmière, parce qu'on soigne un corps qui abrite une âme (page 21), tout en soulignant le risque de l'attachement qu'elle mentionne en lettres capitales. Elle recommande (page 157) de remarquer trois jolies choses de la journée qui m'ont immédiatement fait penser aux 3 kifs par jour de Florence Servan-Schreiber.

Et surtout, surtout, elle préconise d'écouter la voix intérieure à l'instant où elle suggère pars avec lui dès qu'un ange croise sa route comme le chante de Palmas (page 334). Qu'on soit une jeune fille comme Vanessa (page 308) ou une femme comme Juliette (page 322).

Agnès Ledig connait bien les choses de la vie. Elle les vit au quotidien dans l'exercice de sa profession et elle n'a pas été épargnée elle-même, ce qui a déclenché le processus d'écriture. La lire provoque un double effet. D'abord un plaisir de lecture parce que les trames sont bien ficelées. Je n'insiste pas sur ce point mais vous pouvez me faire confiance. Il y aura forcément parmi Roméo et Juliette, Guillaume et Vanessa, Jean et Malou un couple dans lequel vous aurez envie de vous identifier. Au pire ce sera dans Babette ou Alexandre, ces amis qui sont des personnages secondaires, littérairement parlant, que vous vous reconnaitrez.

On n'a pas besoin d'une mère, on a besoin de l'amour d'une mère (page 258) et il est plus que sous-entendu que cette affection peut être délivrée par quelqu'un d'autre, pourvu qu'on soit en état de la recevoir. Agnès Ledig n'est pas à proprement parler donneuse de leçons. Elle dépeint admirablement l'aveuglement de la femme sous influence victime de violences conjugales sans (surtout pas) explorer le ressort psychologique du conjoint, ou alors à peine en glissant qu'il ne supporte pas que sa victime se détache et faire (presque) ressentir une pointe de culpabilité (page 323). Elle met l'espoir en scène et cela fait un bien fou. Elle est rassurante en pointant qu'on apprend la vie toute sa vie.

Son analyse de l'égalité des sexes est rafraichissante dans la bouche de la très jeune Vanessa : C'est de la foutaise. On a besoin qu'on nous tienne la porte, parce que, quand on nous tient la porte, ça veut dire qu'on nous lâchera pas la main au premier coup de vent. (page 202)

Pars avec lui, Agnès Ledig, Albin Michel, en librairie depuis Octobre 2014
Le livre est sorti en éditions de poche chez Pocket le 7 avril 2016

vendredi 22 septembre 2023

Sous l’écorce d’Agnès Ledig

Quand je vois le nom d’Agnès Ledig, je clique. Je veux dire par là que j’aime tellement son écriture que je ne lis même pas le résumé pour savoir que j’ai envie de la lire. Voilà comment je me suis retrouvée avec Sous l’écorce sans avoir la moindre idée du sujet.

Je peux être soulagée, je ne suis pas la seule et j’ai franchement ri de lire ces mots : j’ai quelques auteurs et autrices incontournables dont j’achète la nouveauté sans lire ni le résumé ni les avis.(p. 59).

Je m’attendais malgré tout à un roman et j’ai été surprise ! D’autant plus que, l’ayant reçu en version numérique, le texte n’était pas encadré par une couverture et une quatrième qui m’aurait fourni quelques pistes.

C’est en lisant le livre que j’en ai découvert le sujet. Et bien plus tard que j’ai apprécié la couverture imaginée par un illustrateur devenu un de ses amis, Frédéric Pillot, qui a remarquablement combiné l’image de l’arbre et de la plume.

Sous l’écorce est un mode d’emploi. Il est destiné à ceux qui voudraient se lancer dans l’écriture d’un roman et qui ne sauraient pas comment s’y prendre. Mais, derrière cette apparence, c’est un livre de confession comme le serait une autobiographie.

Je ne reviendrai pas sur l’origine de la vocation d’écrivaine d’Agnès Ledig. Elle en a suffisamment parlé, avec une sincérité souvent douloureuse. Elle refait malgré tout le point là-dessus dans ce livre, évidemment. Mais comme elle le mentionne elle-même, avoir publié dix romans devrait donner envie aux journalistes de la questionner sur l’avenir et plus sur le passé.

Il me semble que précisément elle se tourne vers quelque chose de l’ordre de la transmission, ce qui est in fine le sens de ce dernier ouvrage. Laisser une trace… Peut-être ce qui anime chaque auteur et chaque autrice (p. 29).

Agnès aime les arbres. La preuve, elle a rédigé le texte de présentation du livre de Georges Feterman, paru chez Albin Michel, en 2022 Les Arbres les plus remarquables de France. Avec Sous l’écorce, elle file la métaphore jusqu’au bout avec force et justesse.

Je soulignerai que j’ai été passionnée par ce qu’elle dit du travail éditorial (dont je trouve souvent qu’il manque à certains auteurs alors que je ne savais même pas en quoi consistait ce travail) même si jamais personne ne pourra vous dire qu’il faut écrire de telle ou telle façon. Car l’écriture appartient à chaque individu, en cela qu’elle s’inspire de qui il est (p. 152).  J’ai aimé cette analyse qui suggère que l’écriture serait chez chacun de nous équivalente en terme d’unicité à une empreinte digitale, totalement personnelle.

Je ne vais donc pas commenter sa méthode d’écriture. J’apprécie toutefois qu’elle nous en fasse cadeau. Toutefois, ce que j’ai surtout préféré c’est la conversation qu’elle lance avec le lecteur à qui elle s’adresse comme à un ami, un confident, une sorte de partenaire de lecture. Chacun pointera ce qui le touche.

Il est très juste de souligner la dimension thérapeutique de l’écriture (p. 36), même si la motivation reste la clé de voûte d’une réussite (p. 26), ce qui est vrai pour tout.

Certaines anecdotes en disent long sur la position de l’auteur. Il faut une sacrée dose de bonne volonté, et beaucoup de force de ne pas se laisser décourager par le peu de livres signés au cours de longues après-midis bloquées par des dédicaces dans des lieux parfois improbables (p. 42). Franck Courtès souligne lui aussi dans A pied d’œuvre combien ce « métier » n’est pas le meilleur moyen de gagner sa vie. Pour Agnès Ledig ce serait une triste motivation (p; 44) mais je crois que c’est surtout une réalité dramatique.

Je me suis reconnue dans la façon qu’avait son grand-père de tracer la lettre d (que j’avais copiée d’une personne que j’admirais) et sa manie de collectionner les carnets vierges pour noter tout ce qui concerne un livre en gestation. Théoriquement elle en a donc usé 10. J’y fait la prise de notes des spectacles auxquels j’assiste, des films, des expositions, des interviews, des ateliers culinaires, bref de tout ce qui va ensuite faire l’objet d’un article dans le blog. Mais je n’y rédige aucun brouillon d’article. Ils sont en quelque sorte les carnets intimes de tout ce que je fais, donc chronologiques et je dois en avoir rempli une centaine. C’est toujours un crève-cœur de devoir en sélectionner un nouveau quand le précédent a été rempli.

Dans l’idéal (et ce qui suit est destiné à ceux qui cherchent des « goodies » pour assurer la promotion des livres et qui voudraient trouver une meilleure idée que le « tote bag » …) il doit pouvoir tenir dans une poche, avec un élastique pour y glisser le stylo (qu’il n’est pas nécessaire de fournir), en papier sur lequel le stylo glissera vite, un peu jaune parce que le blanc fait mal aux yeux, surtout sans lignes car elles me sont inutiles quand j’écris dans le noir (au théâtre et au cinéma), plutôt à spirale, car il est moins encombrant pour prendre des notes par exemple sur une table de restaurant, pas trop épais car il pèserait lourd dans le sac. Et bien sûr sa couverture reprend celle du livre, ce qui assure la diffusion d’un message publicitaire pendant toute la durée de son utilisation.

Agnès Ledig a la sincérité de nous donner sa livre de livres indispensables parmi lesquels je n’en ai encore lu qu’un seul, pour lequel je partage son avis positif. Il faut du courage pour donner des noms, car on sait qu’on va susciter des reproches de tant d’auteurs appréciables au demeurant.

En tout cas me voici avec une nouvelle liste et donc du pain pour ma PAL …et le prochain livre prévu est précisément Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea, qu’Agnès dit avoir récemment découvert. Serai-je moi aussi émue par le même passage qu’elle ? Je me souviens de mon enthousiasme à la lecture de son premier, Ma reine, en 2017.

Je ne vous donnerai pas la liste des romans d’Agnès Ledig à lire (si vous ne l’avez déjà fait). Ils sont tous excellents. Je me souviens malgré tout particulièrement de Juste avant le bonheur, seul titre qu’elle n’a pas véritablement validé (et que j’adore).

Il est toujours utile de rappeler les droits du lecteur formulés par Daniel Pennac. J’avais oublié qu’il avait prévu le droit de nous taire en ne parlant pas de livres qu’on a lus et qu’on n’a pas aimés. Que j’exerce très peu sur le blog car je trouve intéressant l’exercice d’expliquer pourquoi on n’a pas apprécié tel ou tel livre, à condition de l’avoir lu en entier. J’ajouterai le droit de changer d’avis, après relecture, des années plus tard, et dans un autre contexte.

Sous l’écorce est autant un témoignage humain qu’un manifeste écologique que résume assez bien cette maxime : Nous n’avons pas besoin de paillettes, mais de paille pour protéger nos chevreaux et notre potager (p. 50). Et si nos actions semblent dérisoires, au moins Le seul réconfort est de se dire que nous ne sommes pas restés les bras ballants en attendant la fin (p. 51).

Il n’empêche. Agnès Ledig n’hésite pas à utiliser la notoriété pour ses engagements Ayant toujours rêvé de changer le monde pour en faire disparaître les injustices, un des intérêts que je trouve à la notoriété est de pouvoir l’utiliser à ces fins, afin de rendre visibles certaines causes qui me tiennent à cœur. Le don du sang, la protection du vivant, les violences faites aux femmes, l’agroécologie. Autant de combats que j’aborde dans mon écriture et que j’essaie de porter au vu et au su du plus grand nombre (p. 146).

Ainsi la dimension thérapeutique de l’écriture déborderait de son action sur l’auteur pour se propager à la société toute entière, nous apportant un superbe message d’espoir.

Sous l'écorce d’Agnès Ledig, illustré par Frédéric Pillot, Albin Michel
Lu en version numérique de 176 pages
En librairie à partir du 12 octobre 2023

vendredi 24 octobre 2014

Marie d’en haut d’Agnès Ledig

Ce premier roman avait été récompensé par le coup de cœur des lectrices du Prix Femme actuelle. Le second, Juste avant le bonheur, paru en 2013 chez Albin Michel a remporté le Prix Maison de la Presse (lien en fin d'article sur la critique que j'en avais faite en mai 2013).

Agnès Ledig l'écrit en préambule Les enfants, c’est la vie. Elle campe deux personnages principaux. Le premier est le lieutenant Olivier Delombre, fondamentalement binaire, qui catégorise tout  de manière catégorique : zéro ou un. Marie est différente, inclassable et Olivier ne sait pas où la ranger ... au cours d’un premier face-à-face qui rend la virgule envisageable. (p.19) Quant à elle il serait un parpaing fourré à la frangipane. (p.26)

L’un et l’autre sont fragiles et blessés. Lui capable de chialer sur Cabrel et ses chevaliers cathares, une chanson qui, soit dit en passant ne m'émeut pas plus que ça. Ils n’ont que sept siècles d’histoire … et des charniers géants. (p. 101)

Phobique des araignées, il tombe bien avec cette femme dont le chien dévore ces petites bêtes avec délectation. Elle a le chic pour composer poésies, alexandrins et haikus. Il n'est heureux que sur son vélo et dans ses cahiers à dessin. C'est pas de chance d'être policier quand on a un tel coup de crayon.

La seconde rencontre est musclée. La frêle Marie terrasse le dur à cuire et le ligote pour l’empêcher de nuire … Ses multiples demandes (implorations) de pardon le rendent attachant à peine détaché. (p. 58) C'est que si la belle n’a pas un sale caractère, elle a du caractère. (p. 149)
Agnès Ledig a tricoté un récit choral qui permet au lecteur de se glisser dans la psychologie de chacun des personnages.

Mémé me disait qu’on ne peut pas refuser les excuses de quelqu’un, quand elles sont sincères. Il faut les utiliser comme une éponge humide sur le tableau noir et se laisser la chance de réécrire une autre leçon. (p. 67)


Pour la troisième rencontre il apportera un Cabernet d’Anjou Vendanges tardives.

Il n’y a pas que les vaches dans la vie (et Suzie). Le paysan est aussi comptable, secrétaire, météorologue, mécanicien, botaniste, tout ça pour une bouchée de pain. P. 166-167 on peut lire deux pages terribles sur la condition agricole qui rendent limpides les motivations du gars qui s’est pendu dans sa grange parce que c’est trop dur de boucler les fins de mois ou de vivre seul, ou les deux.

L'auteur ne nous épargne pas les difficultés : un vélage difficile comme un accouchement en bétaillère. On apprend les vertus du colostrum qui fait des miracles à de multiples reprises.

C'est surtout un roman psychologique sur les diverses dimensions de l'amour filial, que l'on soit le père biologique ou pas. A cet égard, Antoine, le parrain, a peur que Suzie l’oublie un peu parce qu’Olivier est là, et Olivier a peur de ne pas trouver sa place parmi eux (p. 224). C’est parce qu’ils sont fragiles que les hommes ont besoin de bomber le torse pour se rassurer … dit Marie. Ne serait-elle pas gentiment misanthrope ? Avec en tout cas un coté un peu vieille France malgré un tempérament de feu.


Elle a gardé ce qu’elle aimait de l’époque de ses grands-parents, en y ajoutant le progrès qui leur faisait défaut. (p. 188)


C'est aussi un roman qui nous parle des combats intérieurs, lesquels sont exacerbés quand on se sent prisonnier entre sa conscience et ses désirs. A force de voir la pluie tomber on se dit que le soleil est une vue de l’esprit (p. 230). Incroyable cette capacité qu’a l’homme de douter de son rêve quand il le réalise.

Le rêve est à portée de mains grâce à une somme d'argent qui tombe du ciel. Marie l'acceptera-t-il ? Se laissera-t-elle convaincre par les arguments d'Olivier : L’argent n’a ni odeur ni émotion. C’est juste un bête outil qui permet de vivre, d’échanger, d’acheter et de vendre. (p. 244)

Vu sous cet angle l’argent est une chance. On a tous nos blessures, et si on ne prend pas un peu soin les uns des autres, comment on fait pour guérir ? (p. 245)

Arrivent les projets, les enfants, un décès encore, mort in utero, mort dans l’âme. On ne s’en remet jamais. On se relève mais on reste marqué par la chute. On boite. (p. 297)

Trente ans passent. La fin, le cancer du sein, génétique, les livres de Elisabeth Kübler-Ross, et autres témoins de leur "near death experience" puisque, dit-elle, les femmes enceintes lisent bien des livres sur l’accouchement… (p. 310) Suivent quelques pages magnifiques encore pour dire le chagrin force dix.

Olivier fera imprimer un livre de haikus qu’il illustrera : il restera une trace de son cœur et de tes mains.

Antoine restera le confident, le psy, le matelas moelleux pour les soirs de chagrin. L'auteur le compare à Amma, cette Indienne qui a déjà serré dans ses bras 26 millions de personnes (p. 312).

J'ai beaucoup aimé ce livre que j'ai trouvé très fort pour un premier. Le second ne dément pas le talent d'Agnès Ledig.

Amusant, la couverture du second livre est encore un enfant, un garçon cette fois. Il a reçu le Prix en mai 2013 et je l'avais beaucoup apprécié.

Marie d’en haut d’Agnès Ledig, éditions Les Nouveaux Auteurs, Prisma Presse, 2011

mercredi 2 octobre 2013

750 grammes s'est lancé dans Prix du Livre de cuisine

Hier ce ne sont pas moins de 3 Prix qui ont été décernés en une soirée, dont 2 pour la première fois.

Nous étions dans l'espace de 750 Grammes, rue du Faubourg Poissonnière. C'est donc de celui là que je donnerai en premier le verdict. Sur la sélection, très fournie je n'en avais chroniqué qu'un seul, La petite épicerie du fait-maison, Solar Editions, mais j'avais feuilleté et apprécié le Fait-Maison, Classiques d'hier & Aujourd'hui, Hachette Cuisine d'Eva Harlé qui était peut-être la seule auteure culinaire présente ce soir.

Un étudiant en cuisine, Larousse Cuisine
Petit Larousse des apéritifs dînatoires, Larousse Cuisine
Fait-Maison, Classiques d'hier & Aujourd'hui, Hachette Cuisine
Un brunch à NewYork, Hachette Cuisine
Best of Paul Bocuse, Alain Ducasse Edition
Aux Lyonnais – Les 30 meilleures recettes, Alain Ducasse Edition
Le cahier de recettes du Manoir d'Eyrignac, Albin Michel
Sur les choux, j'en connais un bout !, Mango Editions
La petite épicerie du fait-maison, Solar Editions
Apéros du monde, Mango Editions
Le carnet de cuisine du pays Niçois, Edition Sud Ouest
Céréales originales et savoureuses légumineuses, Edition Sud Ouest
Je crée mes cadeaux gourmands, Terre Vivante
Mes confitures compotes, fruits séchés et sirops, Terre Vivante

Eva est aussi modeste qu'elle est talentueuse aux fourneaux. J'aurai l'occasion de parler d'elle bientôt. Toujours est-il que la grande gagnante fut Estèrelle Payany pour sa Petite épicerie du fait-maison, un choix que je ne peux évidemment pas renier.

Jean-Baptiste Duquesne a remis le Prix en précisant que le critère déterminant à été la facilité des recettes combinée à l'envie de les réaliser.

Un étudiant en cuisine s'est classé troisième. Un livre "simple, moderne et très complet" nous a dit Pascale Weeks, de c'est moi qui l'ai fait.

A la seconde place, Un brunch à New-York dont Mamina, Et si c'était bon ! a dit avoir tout testé.
Le 6ème Prix des lectrices Confidentielles a été remis par Delphine Bertholon puisque c'était elle qui avait remporté le 5ème, pour son très beau roman Grâce, chez Jean-Claude Lattès. Si son actualité se focalise sur Le soleil à ses pieds qui est déjà un succès de la rentrée, et que j'ai déjà chroniqué, je vous invite particulièrement à lire son précédent, ... et les autres d'ailleurs car elle parvient à chaque fois à surprendre ses lecteurs.
La sélection était riche :

- J’ai aimé être fidèle, Jean-Marc Rivière (JC Lattès)
- Juste avant le bonheur, Agnès Ledig (Albin Michel)
- Lundi noir, Dominique Dyens (Héloïse d’Ormesson)
- Ce que je peux te dire d’elles, Anne Icart (Robert Laffont)
- Une faiblesse de Carlotta Delmont, Fanny Chiarello (Éditions de l'Olivier)
- Shâb ou la nuit, Cécile Ladjali (Actes Sud)
- Complètement cramé, Gilles Legardinier (Fleuve noir)
- Les gens sont les gens, Stéphane Carlier (Editions le Cherche Midi)
- Tombeau pour Don Juan, Margaux Guyon (Plon)
- Si un jour la vie t’arrache à moi, Thierry Cohen (Flammarion)
Je n'avais lu alors que le livre d'Agnès Ledig, déjà récompensée du Prix de la Maison de la Presse qui a peut-être influencé le jury, qui le plaça à la troisième place, préférant couronner un autre auteur. C'est Gilles Legardinier  qui l'emporta pour Complètement cramé,  annoncé en librairie le 18 octobre et que je compte découvrir bientôt.
L'histoire peu banale d'un homme qui quitte tout sur un coup de tête pour se faire engager comme majordome ...
La créatrice du site créé par Hélène Lepetit il y a 13 ans déjà, Maman.fr, avait choisi le même soir pour remettre son premier Prix du Livre Préféré des Mamans. Point de "short list", chaque électrice était libre de chercher l'inspiration dans sa mémoire ou sur ses étagères.

Point de jury trié sur le volet non plus : toutes les mamans volontaires furent sollicitées et 1354 répondirent. autant dire que ce Prix est d'une fiabilité impartiable !

Isabelle Filliozat est arrivée dans le trio de tête pour les ouvrages « J’ai tout essayé » et « Au cœur des émotions de l’enfant » chez Jean-Claude Lattès. On apprécie sa manière d'avoir trouvé le langage qui déculpabilise les mères de n'être pas aussi parfaites qu'elles le voudraient.

L'allaitement, l'épuisement, le handicap ont été des thèmes récurrents dans les choix des votants. Mais c'est Cinquante nuances de Grey, du même éditeur, qui a créé la surprise puisqu'il n'est pas un livre que l'on classerait dans le domaine de l'éducation de l'enfant. Sa présence s'explique par le fait que les mères sont aussi des femmes, ce qui est pleinement rassurant, et qu'elles ne mettent pas de côté leur sexualité. Je ne peux que souscrire étant donné ce que j'ai écrit à propos du livre de E.L. James.

La grande gagnante, loin devant toutes les autres, fut Laurence Pernoud .. on aurait pu le deviner car je ne pense pas qu'une seule maman n'ait jamais ouvert un de ses livres. Je n'échappe pas à la règle : « J’élève mon enfant » fut mon livre de chevet pendant des mois.

Agnès Grison et l'équipe des éditions Horay met à jour chaque année les deux best-seller que sont J'attends un enfant et J'élève mon enfant. Ce n'est que justice qu'elle soit repartie avec le premier Prix.

Des trois récompenses c'est sans doute celle de Maman.fr qui est la plus "parlante" mais aussi celle qui sera la plus difficile à réitérer l'an prochain. A suivre !

vendredi 27 mai 2016

Des fleurs et des épines de Valérie Gans

Un bon livre est un bon livre, quel que soit son format.

Certains commencent leur vie en numérique, d'autres naissent par la "grande" porte avant que les droits ne soient rachetés par une édition dite de Poche, ce qui est la preuve d'un fort succès. Né en février 1953, sur une idée ingénieuse et visionnaire d'Henri Filipacchi, le Livre de Poche a beaucoup oeuvré pour la démocratisation de la lecture. Il permet encore aujourd'hui à des romans de toucher un public plus large.

C'est ainsi que Des fleurs et des épines sont arrivées jusqu'à moi. Je ne connaissais pas Valérie Gans qui avait pourtant déjà publié Du bruit des silences (JC Lattès, 2013) avec les mêmes personnages principaux et qui, depuis, a écrit le troisième tome, le Chant des lendemains.
Après un an passé en Afrique pour échapper à un compagnon violent, Julie rentre à Paris et retrouve avec bonheur sa sœur Lorraine, fleuriste, ses neveux et nièces, et ses parents qui vivent en Dordogne. Devenue une sage-femme expérimentée, elle trouve très vite sa place dans la clinique du docteur Victor Le Crétois, qui la prend sous sa protection. Sa rencontre avec Sophie, une amie de son neveu Bastien, mère porteuse pour financer ses études, va troubler son fragile équilibre. L'amour de Victor, de vingt-cinq ans son aîné, suffira-t-il à lui redonner confiance ? Pourra-t-elle aider Sophie dans le dilemme de la gestation pour autrui ?
Ce livre est inclassable, entre saga familiale et roman sociologique. Très inscrit dans l'air du temps et dans les nouveaux modes de vie. On y fait connaissance (je n'avais pas lu le premier tome de la série) avec des hommes et des femmes qui pratiquent un certain art de vivre, un peu dans l'esprit du film le Coeur des Hommes, en plus tendre, et plus féminin, voire féministe.

On se met à cultiver bio. On réfléchit à une forme de décroissance. Cuisine, bons vins et bons petits plats y sont très présents (j'aurais bien vu un carnet de recettes en annexe, peut-être par déformation bloggistique puisque A bride abattue est alternativement culturel et culinaire).
Les fleurs sont partout, pas seulement dans le titre. Elles composent une sorte de métaphore aux diverses facettes du bonheur. Les épines étant le revers de la médaille en quelque sorte.

Le livre traite le sujet des violences faites aux femmes et de leur place dans le monde du travail. Il aborde avec beaucoup de finesse la question de la Gestation pour autrui. On joue un peu à l'apprenti sorcier en faisant des enfants qui auront deux papas ou deux mamans. Après avoir pointé cette pratique en usant d'arguments très pertinents, Valérie Gans réussit à imaginer un dénouement inattendu (p. 348) et probablement heureux.

D'une manière générale Valérie Gans (qui a dit en interview avoir subi elle-même un pervers narcissique) a une vision positive de la vie et c'est ce qui fait du bien. Elle ne minimise pas les problèmes mais elle laisse entrevoir qu'une solution n'est pas illusoire. On peut penser d'ailleurs à Agnès Ledig, notamment avec Pars avec lui.
Ce qui est très réussi dans son roman c'est la place qu'elle accorde aux hommes. Loin d'être tous pervers ou faibles il y a des êtres qui sont valeureux et à côté desquels il ne faudrait pas passer sans les voir. Le message est beau et on a envie de connaitre la suite du déroulement du parcours de vie de ses personnages.

Des fleurs et des épines, de Valérie Gans, publié JC Lattès en février 2015, puis en Livre de Poche depuis le 4 mai 2016

dimanche 5 mai 2019

Suiza de Bénédicte Belpois

La tranquillité d’un village de Galice est perturbée par l’arrivée d’une jeune femme à la sensualité renversante, d’autant plus attirante qu’elle est l’innocence même. Comme tous les hommes qui la croisent, Tomás est immédiatement fou d’elle. Ce qui n’est au départ qu’un simple désir charnel va se transformer peu à peu en véritable amour.

Les habitants pensent que la jeune femme vient de Suisse alors ils l'ont surnommée Suiza. J'ai peu envie de raconter, d'analyser longuement ce livre, qui est un premier roman, de traquer les quelques incohérences (d'accord il y en a).

Il est selon moi parfait en ce sens que Bénédicte Belpois m'a fait voyager dans une région que je ne connaissais pas et surtout qu'elle m'a fait partager la rencontre de deux êtres qui vont connaitre un amour fou qui m'impose le respect.

On ne va pas disséquer la recette d'un chef 4 ****. On sait qu'on ne dégustera jamais pareil ailleurs ; on savoure et on se tait.

J'ai aimé cette histoire du début à la fin, oui, même la fin, dont par chance je ne savais rien avant de commencer la lecture, mais que j'avais devinée dans les dernières pages et qui ne m'a pas mise en colère. Parce que je suis bien d'accord avec elle : Si Dieu existait vraiment, les hommes seraient peut-être moins mauvais, le monde plus serein (195).

mercredi 21 mai 2014

Le réveil du coeur de François d’Epenoux reçoit le 44ème Prix Maison de la Presse


(mis à jour juin 2014)

Je comprends que le jury ait élu le roman de François d'Epenoux. Il mérite de recevoir  le 44ème Prix Maison de la Presse, créé en novembre 1970. Dommage que la coutume n'ait pas été instaurée que ce soit le gagnant de l'année dernière qui honore celui de l'année nouvelle car Agnès Ledig l'aurait fait avec un large sourire. D'ailleurs c'est elle qui présente le livre sur cette photo. Elle vient de terminer son prochain qui paraitra toujours chez Albin Michel, en octobre 2014.

Juste avant le bonheur est dans la même veine que le Réveil du coeur. Et on peut lui prédire un succès comparable avec, je crois, 130 000 exemplaires ... pour le moment.

François d'Epenoux écrit dans une langue soignée mais ultra vivante, aérée de parenthèses qu'il ouvre pour s'adresser à un de ses personnages (le Vieux surtout).

Ce qu'il nous raconte du monde de la pub sent le vécu à plein nez. C'est normal, il y bosse. J'y ai navigué quelque temps et je constate que les crabes sont toujours féroces dans le panier.

Son lectorat peut être heureux que les nuits blanches de charrette sous les néons (j'ai failli écrire néants) n'empiètent pas méchamment sur sa (double) vie d'écrivain. Comme on se régale à le lire !

Après le monde du travail, c'est celui de la vie de couple qui en prend pour son grade. Il témoigne finement du désamour, avec tendresse et émotion.  Il analyse les nouveaux rapports de séduction avec mordant mais sans caricaturer. Et puis surtout le sens qu'on donne à sa vie, à la vie en général et à celle, en particulier, de l'enfant qu'on s'apprête à mettre au monde. Et quel monde, là est bien la bonne question.

C'est le Vieux qui lui met la puce à l'oreille mais l'interrogation est assez féminine il me semble. Je me revoie, en pleine annonce de la guerre du Golfe, téléphoner à l'imprimeur pour lui demander de stopper les faire-parts de naissance de mon ainée. J'avais fait reproduire pour la double page centrale un dessin du Petit Prince s'envolant, tiré par une horde d'oiseaux, et pour la première page un extrait du dialogue de Saint Exupéry :
- Que me conseillez-vous d'aller visiter ?
- La planète Terre, répondit le géographe. Elle a bonne réputation.

La citation complète ne "passait" plus. Nous avons supprimé "elle a bonne réputation". Un an plus tard, plus sobrement encore, ce fut cette autre phrase, toujours inspirée de Saint Ex pour annoncer l'arrivée de son frère : vous imaginez ma surprise au lever du jour quand une drôle de petite voix m'a réveillée.

C'est vrai que tout adulte un peu responsable s'interroge sur le sens à donner à la famille en souhaitant pour son enfant qu'il soit plus heureux qu'un glaçon dans l'eau (p. 96) parce que les poissons ... François d'Epenoux a quatre enfants. On peut lui faire confiance sur l'art du bonheur en kit pour meubler le living et la conversation (p. 67).

Après avoir laissé Jean s'épancher, l'auteur laisse s'exprimer le Vieux en direct. Cela a tout de suite été une évidence pour moi que c'était celui qu'on avait laissé à la fin du film Deux jours à tuer, tiré de son livre éponyme (paru chez Anne Carrière en 2001) et adapté au cinéma par Jean Becker. Eric Assous avait rédigé la première partie du scénario mais François d'Epenoux avait écrit la seconde partie, très différente du livre, en créant le personnage du père. Pierre Vaneck en faisait un ours positif qu'on avait envie de retrouver.

S'il dit de lui qu'il est un vieux con qui râle tout seul dans son coin, on ne peut pas être d'accord pour valider la description. Il est touchant quand il exhorte son fils à tenter la douce poésie du quotidien, quelque chose de ténu, de douillet, de précieux.

C'est un personnage essentiel, pas si brut de décoffrage qu'il y parait. Sa philosophie est solide : Ne jamais avoir à regretter de ne pas avoir tout tenté. Ne pas réussir, ce n'est rien, tant qu'on n'a pas essayé.

Je n'ai vu ni misanthropie ni gouffre générationnel. Nombre de bobos s'accorderaient à la perfection avec lui et je partirais illico dans sa maison de bois au bord de l'étang de Lacanau. Au fur et à mesure que j'avançais dans la lecture je me voyais en vacances.

Les dialogues entre père et fils sont de vrais échanges. L'un et l'autre vont évoluer. Entre les deux, l'enfant, Malo, sera plus que le catalyseur de la relation. Les personnages féminins sont plus estompés mais cela ne gêne en rien le plaisir que l'on prend à cette lecture.

L'essentiel concerne la transmission qu'un grand-père peut offrir en héritage à son petit-fils, toutes ces choses qu'on n'enseigne plus, ou mal, l'observation d'un monde en sursis, avec un regard un peu désenchanté mais réaliste.

L'enfant apporte la fraicheur, ravive un optimisme qui couvait sous les souvenirs, et le réveil du coeur devient mutuel dans les deux sens, dans le respect des sensibilités respectives. 

François d'Epenoux croque notre monde, présent, passé et à venir avec drôlerie et un zeste de provocation. Son livre est un devoir impératif de vacances. Mais il n'est pas interdit de le lire avant ... pour se préparer à voir la vie sous un autre angle comme d'autres préparent leur peau au soleil en avalant des capsules de carotène.

Dominique Gil, le président du Syndicat des Dépositaires de presse qualifie ce roman comme "le rayon de soleil de l'année" et par voie de conséquence le best-seller de l'été.

Philippe Labro était le président du jury cette année. Il a loué le potentiel du Réveil du coeur à émouvoir et passionner le grand public qui, à ses yeux est la seule cible qui vaille l'a peine. Il a salué la compétence de l'auteur à construire un trésor de dialogues en prenant si brillamment le relai de son père, Christian d'Epenoux, qu'il a bien connu comme journaliste à L'Express.

François d'Epenoux s'est montré très heureux et très fier de cette récompense en remerciant les votants et en la partageant avec toute sa famille et sa maison d'édition, à laquelle il est fidèle depuis déjà presque 20 ans.

Sans nous faire un discours digne de la remise d'un César on le sentait touché par la bienveillance qui l'entourait. Son éditrice, Anne Carrière, à gauche sur la photo, peut se réjouir de l'avoir dans son écurie. Et François peut être rassuré : son coeur va palpiter avec nous.

Beaucoup d'écrivains étaient présents ce soir. Comme Dominique Dyens (lisez la Femme éclaboussée), Frédérique Deghelt (qui concourrait avec les Brumes de l’apparence, publié chez Actes Sud et dont je vous parlerai bientôt. En attendant je recommande La vie d'une autre).

Et Lorraine Fouchet, qui reçu ce prix en 2003, pour l'Agence, publié chez Robert Laffont, réédité par j'ai lu. Elle résume bien les enjeux de cette récompense : un rêve absolu. On ne vous offre ni argent ni médaille, mais une mise en place spéciale dans les Maisons de la Presse, donc des lecteurs en plus, un superbe cadeau pour un écrivain !

J'ai commencé à découvrir son dernier livre, J'ai rendez-vous avec toi, paru chez Héloïse d'Ormesson et que je vous présenterai lui aussi bientôt.

Le réveil du coeur de François d’Epenoux chez Anne Carrière, janvier 2014

lundi 9 septembre 2013

Chambre 2 de Julie Bonnie chez Belfond

Voilà un livre que je recommande sans limite. Dans la veine du Choeur des femmes de Martin Winckler, de Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig, Prix 2013 de la Maison de la Presse et plus récemment de Avoir un corps de Brigitte Giraud.

Le corps et la maternité inspirent les auteurs. Chacun explore à sa manière, et dans son style, les moments particuliers qui touchent le corps à l'occasion de la maternité. D'ailleurs le premier est médecin, la seconde sage-femme et la troisième auxiliaire de puériculture. Tous connaissent cet univers de l'intérieur.
Une maternité. Chaque porte ouvre sur l'expérience singulière d'une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes.

Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d'autres encore, compagnons d'une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale. Jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l'hôpital.
Chambre 2 tient à la fois du témoignage et du roman. C'est ce qui fait qu'il est particulièrement réussi. Les jurés du Prix du Roman Fnac 2013 ne s'y sont pas trompés en le récompensant. Ce n'est que justice.

Les avis seront unanimes pour saluer ce premier roman. Certains d'entre vous croiront qu'il y a exagération dans la narration de scènes d'accouchement (formidablement bien écrits). Pour en avoir vécu deux je peux vous assurer que c'est pourtant époustouflant de réalisme. Chaque naissance est en fait un moment exceptionnel.

L'originalité du propos est de nous montrer l'hôpital au travers des yeux d'un membre du personnel. Et les phrases sonnent justes. Par exemple : j'ai l'impression d'être la seule à souffrir autant de ce manque de temps, la seule à me retrouver dans un état d'agitation maladive quand je vis des émotions aussi fortes. Contenir mes émotions, les laisser dans leur petit sac, là, juste à côté du foie, ne pas les laisser m'envahir, cela semble au-dessus de mes forces. (...) C'est quelque chose d'extrêmement important pour moi. Je veux être normale. Comme tout le monde. (p.19)

Elle le martèle : je ne meurs qu'à l'intérieur. A l'extérieur je suis normale. (p. 22)

Je ne suis pas Marilyn Monroe. Il me faut devenir normale. Comme ceux qui m'entourent. (p. 132)

Une maternité recèle ce qu'il y a de plus beau mais aussi un cortège de malheurs dont l'énoncé (p. 81) fait frissonner. Julie Bonnie dénonce les enjeux des transmissions au sein de l'équipe, le recadrage des accouchées plaintives (p. 136), les idées reçues comme celle qui voudrait que l'allaitement aille de soi (p. 112), les abus de pouvoir. Elle le fait en conjuguant violence et douceur, probablement parce que Béatrice, le personnage principal, est une femme avant d'être "une blouse blanche".

Béatrice confie sa vie antérieure de danseuse nue et nous découvrons progressivement les épreuves qu'elle a subies. Son courage et sa sensibilité forcent l'admiration. Nous avons envie de lui répondre que s'il y a bien quelqu'un de "normal" dans le livre c'est elle. Qu'il est logique qu'elle se sente seule et exténuée. Que se taire, oui, serait un meurtre de soi-même. (p. 162)

Il en existe dans les hôpitaux, des Béatrice, et des Francesca (p. 135) qui ne supportent ni l'injustice, ni l'hypocrisie. On pourrait faire un constat semblable dans les prisons et dans toutes les instances où l'humain est secoué.

Il faut lire le livre de Julie Bonnie parce qu'il est en fin de compte très vivifiant et formidablement intelligent.

Dans la "vraie" vie, l'auteure est auteur compositeur, chanteuse et violoniste. Elle s'est produite sur les scène des circuits alternatifs de l'ex-Allemagne de l'Est. Elle a fait les premières parties de Louise attaque, de Dyonisos et de Morphine. Son troisième album solo sort ira d'ici la fin de l'année.

Depuis neuf ans elle travaille (aussi) dans une maternité. Autant dire qu'entre Béatrice et elle les points communs sont nombreux. Elle aurait pu se limiter au cadre d'une autofiction mais c'est un vrai roman qu'elle a écrit et nous attendrons le prochain avec une certaine impatience.

Chambre 2 de Julie Bonnie chez Belfond, sortie en librairie le 29 août 2013
ISBN 9782714455796
Site de l'auteur : http://www.juliebbonnie.com

jeudi 28 septembre 2023

Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea

Scénariste et réalisateur, Jean-Baptiste Andrea a rencontré un grand succès avec son premier roman Ma Reine, qui a reçu douze prix littéraires, dont le Femina des lycéens, puis avec son deuxième roman Cent millions d'années et un jour (toujours chez L’Iconoclaste). Il me restait à découvrir Des diables et des saints avant d’enchaîner sur Veiller sur elle (qui est déjà un immense succès de librairie) parce que je préfère largement lire dans leur ordre de publication les romans des auteurs que j’aime.

Le destin veille au grain. Agnès Ledig faisait une allusion élogieuse à ce livre dans Sous l’écorce alors qu’il était depuis un moment dans ma PAL Je reconnais que sa remarque accéléra son ascension. Il est monté en haut de la pile.

Elle n’avait pas précisé quel passage précis l’avait émue aux larmes. Était-ce celui-ci que je trouve bouleversant : Ces quatre là passaient leur vie à se regarder pour ne pas tomber, comme on se retourne pour s’assurer que papa n’a pas lâché le vélo sans rien nous dire, après avoir enlevé les petites roues et juré qu’il nous tenait (p. 159).

Les quatre en question sont des orphelins bouclés dans un établissement religieux lugubre où les adultes sont maltraitants. Leur seule fenêtre ouverte sur l'extérieur est a voix de Marie-Ange qui animait Carrefour de nuit, sur Sud radio, unique station que le poste bricolé par l'un d'eux pouvait capte clandestinement. Combien d'entre nous ont "tenu" grâce aux émissions de nuit ? Il n’y a rien d’autobiographique là-dedans mais ce n’est pas une consolation car l’histoire est bel et bien malgré tout réelle. C’est celle de Gérard, un lecteur rencontré dans un salon et à qui le livre est dédié à la toute fin, alors que la page traditionnellement dévolue à une dédicace comporte quelques lignes d'une partition musicale.

Peut-on se remettre des traumatismes de l’enfance ? Une passion artistique est-elle salvatrice ou enfermante ? A quoi peut-on croire quand on vit l’enfer sur terre ?

Jean-Baptiste Andrea fouille ces questionnements en créant une fiction à partir des bribes que son témoin lui a confié. Le roman est haletant, ponctué de scènes très fortes et faisant parfois craindre le pire. Dans la mesure où le passé nous est conté en flash-backs on peut penser que tout ne s'est pas mal terminé. L'allusion au tableau de Van Gogh accroché au-dessus de l'instrument de son si sévère professeur de piano serait-il de bonne augure ? Du bleu, du jaune, du vert. La nuit étoilée de Van Gogh (p.124).
Pourtant, savoir que Joe joue désormais dans les halls de gare, sur des pianos publics, en attendant quelqu'un qui ne descend pas encore aujourd'hui du dernier train, diffuse une forte mélancolie qui, malgré une très belle écriture, rend la lecture plutôt amère. Comme le fut sans nul doute la vie du confident de l'auteur.

Le passage concernant l’art de la muleta (p. 278) est de toute beauté même si on exècre la tauromachie. Son rêve d’enfant n’était pas de devenir toréador mais poète et il glisse quelques vers à l'intérieur du roman : Ils étaient durs, ils étaient drôles, ils étaient sans victoires.
Mes amis.
Les soirs de tristesse, les soirs de vin aigre, je pense encore à eux (p. 95).

C'est sous la cape du poète qu'il s'adresse à nous avec un lyrisme contenu, comme par exemple lorsqu'il nous apprend que les enfants ont inventé un jeu pour le plaisirun concours de tristesse (p. 159). Et bien entendu c’est le plus malheureux qui gagne. Quand ils signent un pacte, leur serment (p. 338), c’est chacun pour soi. Nous verrons bien s'ils le tiendront jusqu'au bout.

J'ai appris en le lisant que le titre de la Sonate au clair de lune de Beethoven ne portait pas un titre original. Clair de lune est un surnom ajouté à la pièce ultérieurement trente ans plus tard par un crétin (…) Beethoven avait déjà perdu une bonne partie de son ouïe. L’adagio de la N°14 n’est pas une promenande au clair de lune. C’est une marche funèbre. Une déploration. Ce qu’on entend, c’est un génie qui devient sourd (p. 98).

Peut-être parce que Jean-Baptiste Andrea a raison à propos de Dieu, qui à l’instar du musicien, serait sourd comme un pot (p. 104). Et j'ajouterai qu'il est également aveugle.

Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea, L’Iconoclaste, en librairie le 14 janvier 2021
Grand Prix RTL Lire et Prix Étonnants Voyageurs

mercredi 18 mai 2022

Saint Jacques de Bénédicte Belpois

Evidemment, avec un titre pareil, Saint Jacques m’a fait penser à Compostelle et vous avez sans doute été comme moi. J’avais déjà lu plusieurs récits de cette marche et je n’avais guère envie d’en découvrir un de plus, même écrit par la plume de Bénédicte Belpois qui m’avait tant touchée avec son premier roman, Suizaparu en 2019 aux Éditions Gallimard.

Mais je n’allais pas faire ce caprice. J’ai compris assez vite que Jacques serait un être de chair et d’os. Que l’Espagne allait de nouveau jouer un rôle et que le voyage se déroulerait dans les Cévennes. L’auteure a toujours cet art de décrire les paysages en vous donnant immédiatement envie d’acheter séance tenante un billet de train pour aller respirer les odeurs qu’elle nous met en mots sous les yeux.

Mais auparavant, vous découvrirez comment la vie de Paloma avait été "un Everest de difficultés" (p. 49) malgré la présence joyeuse de sa fille Olympe, dite Pimpon, et comment l'hôpital était devenu son travail et sa famille.

A la mort de sa mère, que cette femme appelle Camille comme s'il s'agissait d'une personne extérieure à son foyer, elle hérite d'une maison abandonnée, chargée de secrets au pied des montagnes cévenoles. Tout d'abord décidée à s'en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s'installer dans la vieille demeure et de la restaurer. Les rencontres avec des personnalités attachantes derrière leur austérité vont réveiller chez cette femme qui n'attendait pourtant plus rien de l'existence bien des fragilités et des espoirs.

Les débuts sont difficiles. Les Cévenols détestent les parisiens qu'il surnomment les "Tout vu, tout fait" (p. 54). Et puis tout change. On ne perçoit pas consciemment comment certaines personnes vous manquent avant de les connaitre, on devine juste, une fois qu'on les a rencontrées, qu'on ne pourra plus jamais vivre sans elles (p. 58).

Si Paloma n'espérait rien de spécial en arrivant c'est qu'elle n'était alors qu'une gosse de la ville nourrie de poulet aux hormones (p. 28) et marquée au fer blanc par le manque d'amour de sa mère. C'est une certitude. Elle le lui a écrit dans un cahier : je ne t'ai jamais aimée (p. 63).

Je ne pouvais que me sentir solidaire de cette faille puisque j'ai connu semblable déclaration, quoique je me demande si je n'ai pas entendu pire. Quoiqu'il en soit, ce qui est passionnant dans la manière dont Bénédicte Belpois traite le sujet c'est que malgré tout il existe un chemin entre la mère et l'enfant et que si l'un ne l'emprunte pas ce sera à l'autre de le faire, avec sa mère ou toute autre personne de substitution.

Ce roman nous entraine dans une région restée sauvage, abandonnée des administrations, mais où la valeur humaine demeure la règle d'or. Pour y avoir passé quelques semaines je sais combien cette analyse est juste. Des souvenirs de soupe d'ortie au coin du feu, de petits fromages de chèvre et de balades à travers les montagnes me sont revenus comme par enchantement. Seule m'a intriguée l'étonnante allusion à Pauline Lafont (p. 109), pour situer le personnage d'Eliane parce que je sais que la fille de l'actrice est décédée suite à une terrible chute au cours d'une randonnée en août 1985.

Bénédicte Belpois a l'art de démêler ce qui relève des astres et de la malédiction (p. 108) de ce qu'on croit parvenir à maitriser de son destin. Et comme elle a bien fait de nous rappeler la parole de Lacan en dédicace !

Ce qui est particulièrement réussi dans ce roman c’est qu’on y croit comme s’il s’agissait d’une confession dont chaque mot est vrai. Impossible d’imaginer qu’il s’agit d’une fiction. J’ai vu chacun comme s’il était mon propre voisin(e) et la fin, inattendue, a achevé de me bouleverser.

Bénédicte Belpois a passé son enfance en Algérie. Elle vit aujourd'hui en Franche-Comté où elle exerce le métier de sage-femme. Je lui trouve à bien des égards des ressemblances avec Agnès Ledig.

Saint Jacques de Bénédicte Belpois, Gallimard, en librairie depuis le 8 avril 2021

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