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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mardi 11 février 2014

Sans oublier d'Ariane Bois chez Belfond

Encore un roman que j'ai dévoré en pensant à quelques autres, sorte de téléscopage entre ... Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan, Elle s'en va, le film d'Emmanuelle Bercot pour diverses raisons...

Ceci étant l'écriture d'Ariane Bois est bien personnelle. Son livre explore le thème du secret familial, fabriqué par faiblesse ou par conjuration. On croit protéger ses enfants en leur épargnant une vérité douloureuse. On ne fait que les fragiliser. On ne peut pas guérir de ce qu'on ne sait pas.

Le personnage principal doit affronter la perte de plusieurs de ses proches. On dit qu'il faut du temps pour "faire son deuil". Janine Boissard, dans le roman que j'ai chroniqué hier, emploie le verbe "grandir" en expliquant qu'on y parvient en portant assistance à quelqu'un qui en a besoin.

On retrouve cette approche sous la plume d'Ariane Bois. Ses paroles sont si justes qu'on voudraient toutes les noter. Elle est partie d'un fait personnel, d'un secret qui couvait dans sa famille. Elle décrit parfaitement ce deuil impossible qui est celui de sa mère quand on commence à avoir des enfants et qu'on découvre que celle-ci gardait une part de mystère et qu'on ne l'a pas forcément comprise.

Nous sommes au début du roman (p. 26) et déjà pointe une interrogation : d'où venait sa surdité sélective (...) une mère en abîmes, parfois carrosse, parfois citrouille.

Sans me trouver dans une situation semblable (ma mère n'est pas décédée mais elle est devenue une autre depuis un accident cérébral) j'ai partagé cette nécessité de comprendre les traumatismes subis par ses parents pour pouvoir en quelque sorte surmonter leur disparition, ce qu'on pourrait appeler le devoir de mémoire. Le titre du livre ne signifie pas autre chose.

La mort change tout. On fait ce qu'on peut pour supporter. Certains invoqueront le texte attribué à Charles Péguy (p. 35) : "La mort n'est rien. Je suis seulement passé dans la pièce d'à côté. Je suis moi, tu es toi. Ce que nous étions l'un pour l'autre, nous le sommes toujours ..."

Ariane Bois nous offre de très jolies phrases : Il pleut dans mes yeux ouverts sur leurs yeux fermés. (p. 37). Ou celle-ci p. 94 : Mon corps endormi semble avoir trouvé la façon de ne pas mourir de chagrin (...) Nos morts résident en nous, pas la peine d'aller les chercher plus loin. (sous-entendu au cimetière).

Elle exprime également avec justesse l'univers de la dépression en nous donnant des faits concrets : j'ai tout le temps froid, il neige en moi (p.127). Et dans le même temps, les questions incessantes des enfants qui tentent de la raccorder avec le réel ...

Il faut dire qu'elle n'est pas "aidée" par une horrible belle-mère insensible bien incapable de succomber d'une crise cardiaque : son coeur est en parfait état, il a très peu servi. (p. 122) Son propre père est dans l'incapacité de l'aider : nous campons chacun sur notre rive du chagrin, puis je le regarde s'éloigner, tassé, défait. Un père et manque. (p. 40)

Le personnage principal se débat longtemps seule, accablée par le chagrin, alourdi d'un secret de famille. Elle fuit le quotidien pour mieux comprendre le passé, et composer, par l'écriture, ce qu'elle nomme un "cercueil de pages" (p.168) d'un style quelle voudrait "acéré, écrit à l'os". (p. 141) Jusqu'à la rencontre providentielle avec Jeanne qui sera une mère de substitution l'accompagnant sur le chemin de la résilience.

Tout au long du roman son mari ne sera jamais que l'Homme, jamais prénommé, mais avec tout de même un H majuscule. C'est dire combien il est à distance. C'est pourtant un bon père de famille, et probablement aussi un bon époux.

Le doute sur leurs retrouvailles subsiste au-delà des dernières lignes.

Une fois lu, on partage l'avis de son éditeur : Une écriture intense qui réconcilie de façon saisissante la noirceur du deuil et la rage de vivre.

Grand reporter au sein du groupe Marie-Claire et critique littéraire pour le magazine Avantages, Ariane Bois a déjà publié deux romans, Et le jour pour eux sera comme la nuit (Ramsay, 2009 ; J'ai Lu, 2010) et Le Monde d'Hannah (Robert Laffont, 2011 ; J'ai Lu, 2014). Ils ont été salués par la critique et par des prix littéraires. Ils sont traduits en plusieurs langues.

Sans oublier d'Ariane Bois, Belfond, février 2014

lundi 10 février 2014

Belle arrière-grand-mère de Janine Boissard chez Fayard

On a l'habitude de rencontrer de beaux tempéraments féminins sous la plume de Janine Boissard. Chacun de ses derniers romans a pour personnage central ce qu'on appelle une maitresse femme, entourée d'amies, régnant sur une famille nombreuse et de plus en plus élargie. Il existe une forme de continuité entre ces livres, si bien que même s'ils paraissent les années paires chez Fayard, les années impaires chez Robert Laffont, le lecteur a le sentiment de lire une forme de saga. Il a fallu que j'aille vérifier les prénoms des personnages pour m'apercevoir qu'il étaient bel et bien indépendants les uns des autres.

Ce n'est pas Adeline (Une vie en plus) qui est devenue arrière grand-mère et Nils (Chuuut!) n'est pas en famille avec Crépin.

On oublie que les livres de Janine sont des oeuvres de fiction. Elle y insuffle tant de sa vitalité qu'elle en oublierait presque de maquiller la réalité. On frôle l'autobiographie. La Jo du roman (remarquez qu'elles ont les mêmes initiales) roule en Zeph, une voiture électrique et c'est une fonceuse ...

Elle est énergique et douce, volontaire mais toujours attentive aux autres, classe et moderne exactement comme vous pouvez imaginer Janine Boissard. Elle a deux filles que l'on prend pour des jumelles. Ceux qui connaissent l'auteure savent qu'elle a mis au monde des jumelles parfaites. Enfin elle est inconditionnelle des SMS qu'elle échange jusqu'à plus faim, plus soif avec sa descendance (p. 74). Impossible de ne pas reconnaitre Janine dans ce portrait ! Je renvoie ceux qui doutent encore à la jolie dédicace.

L'action se déroule en Normandie, une région qu'elle connait très bien. On retrouve les constantes habituelles : les grandes tablées familiales comme les déjeuners au resto entre copines autour d'une bouteille à col doré dans le seau de glace. La gourmandise est un de ses péchés mignons. Je ne vais pas lui jeter la pierre, moi qui apprécie comme elle le Pommerol au parfum de truffes (p. 226) et tout ce qu'elle nous confie aimer (p. 329).

Et surtout Jo, dite aussi Babou, se fait toujours l'avocate des enfants, quel que soit le problème auquel ils sont confrontés, qu'il s'agisse de leur place dans la famille, du poids d'un secret ou de maltraitance. Jo et Janine se rejoignent encore sur ce terrain.

Cette fois Janine "met le paquet". Pas de chagrin d'amour ou de sentiments contrariés qui éloigneraient le lecteur du thème central, à savoir l'enfance en souffrance.

L'écriture rend hommage au travail de l'éducateur (p. 271) et glorifie les valeurs familiales dans un style qui lui est propre, sans craindre les écarts de langage, pourvu qu'ils soient appropriés. Il arrive de piapiater, toute la sainte journée, de se trouver dans une situation bordélique (pardon), de claquer les paumes de main pour sceller un accord et le qualificatif de "salope" peut surgir (p. 300) sous le feu de l'indignation.

Mais que la situation soit tragique et le mot "chut" revient (p. 60, 80, 230 ...) comme pour signifier "je ne vous en dis pas davantage, vous m'avez comprise". Que retentisse Wagner ou Bach (sur les portables) et c'est l'urgence qui les anime, elle comme son Pacha de mari qui, derrière un surnom pépère cache un second surnom, de Commandant, qui s'accorde à son tempérament de justicier et qui n'hésitera pas à conjuguer la croix et la bannière (expression que j'entendais à la maison pour signifier au contraire une situation impossible à gagner).

Il n'y a qu'un domaine sur lequel je ne la suis pas, c'est lorsqu'elle se hasarde sur les phénomènes scientifiques. Si Archimède s'est bien exclamé Eurêka dans sa baignoire (p. 195) ce n'est pas parce qu'il constate que le niveau de l'eau monte mais parce que, en quelque sorte, c'est l'objet plongé dans le liquide (ou le gaz) qui  "monte", du fait qu'il subit une pression (de bas en haut équivalente au poids du volume déplacé).

Jo va de l'avant sans ressasser. Si elle donne des leçons, c'est d'optimisme et de volonté, d'aucuns diront de sagesse. On aide celui (de ses enfants) qui a besoin, sans comparer (p. 80). Quand on est assailli de soucis il faut segmenter. Un seul casse-tête à la fois (p. 56) nous dit-elle.

Le premier concernera un bébé qui surgira sur le paillasson alors que Babou n'est pas tout à fait prête à l'accueillir car le plus âgé de ses parents n'a que 18 ans. Elle-même, bien qu'âgée de 70 ans, est très active,  comme beaucoup de femmes que la vie plan plan n'intéresse pas. Elle ne s'imaginait pas devenir si tôt une arrière grand-mère.

Le terme de belle-mère nous est familier. Celui de belle arrière grand-mère ne l'est pas mais il fait allusion à tous les beaux enfants que Babou reçoit de partout. Avec la crise, les familles se ressoudent, et redécouvre les petits plaisirs qui font le grand bonheur et dont se sont privés bien des psycho-rigides à commencer par les parents de Janine Boissard qui m'a révélé que sa famille ne recevait pas les divorcés.

Justino et Haydée donnent le jour à une petite Adella ... Que ceux qui s'effraient de l'usage de prénoms un peu compliqués soient rassurés. Ils ne seront pas perdus car Janine a prévu une sorte d'arbre généalogique au début du roman. Ses personnages sont mariés, démariés, recomposés comme dans la vraie vie.

La deuxième épreuve, bien plus difficile, sera la perte de sa mère d'autant qu'elle se produit loin d'elle. C'est en portant secours à un jeune garçon victime de maltraitance psychologique auquel sa mère a donné la nuit (formule hélas très juste) que Babou grandira (c'est comme cela qu'on appelle aussi "faire le deuil") avant de pouvoir reprendre ses pinceaux pour réaliser son rêve, se remettre à la peinture.

Roman après roman, Janine Boissard aborde ce thème de l'enfance maltraitée qui la révolte tant. J'ai senti son écriture plus nerveuse, comme indignée, avec beaucoup de phrases courtes, parfois sans verbe, comme autant de pensées intimes offertes au lecteur. Avec aussi énormément d'injonctions impératives à la première personne du pluriel. Et quand il le faut les majuscules viennent en renfort. Ce qui chez d'autres figure en note de bas de page est  par elle inclus dans le corps du texte. Un bon moyen quand on sait combien les éditeurs n'apprécient pas ces apartés.

Bouteille de scotch trente ans d'âge, deux glaçons dans un haut verre, trois olives, une poignée de chips ... Surtout ne nous pressons pas (...) laissons aux minuscules rituels le temps de jouer leur rôle de bouées repères. (p. 273)

C'est exactement le programme que je vous suggère pour savourer Belle arrière-grand-mère. Et j'ajouterai qu'il sera amusant de constater que vous pouvez mettre abondance de glaçons dans votre verre. Le niveau du liquide restera constant au fur et à mesure qu'ils fondront, en application du fameux principe d'Archimède.

Belle arrière-grand-mère de Janine Boissard chez Fayard, sorti en librairie le 29 janvier 2014

dimanche 9 février 2014

La baie des anges de Jacques Demy est ressorti en version restaurée

Au casino de Nice, le hasard réunit Jackie (Jeanne Moreau) et Jean (Claude Mann). Joueuse invétérée, superficielle mais déterminée, Jackie remarque la chance inouïe du jeune homme, modeste employé de banque qui débute, non sans culpabilité, sa carrière de joueur. Elle décide de l’initier au culte du jeu afin qu’il reste à ses côtés et lui porte bonheur. Jean tombe vite amoureux de cette jeune femme libre et solitaire. Il l’accompagne au gré de ses caprices, mais la belle et exubérante séductrice s’attachera -t-elle à lui ?

Les films de Jacques Demy survivent grâce aux DVD et aux re-sorties (c'est comme cela qu'on dit je crois). J'ai vu la Baie des Anges récemment (j'étais trop jeune en 1962 pour aller le voir au cinéma) et j'ai été séduite par sa fraicheur encore intacte. Nous sommes habitués aux plans brefs, au montage alerte mais celui-ci est si bien équilibré qu'il demeure un classique. Avec les touches caractéristiques du cinéma de Jacques Demy que sont la mélancolie et le lyrisme.

Le noir et blanc est très esthétique. Il confère un certain coté dramatique et voire même mythologique. On songe à Orphée descendant aux enfers en espérant sauver Eurydice.

Jeanne Moreau y est sublime, en blonde platine. On la croirait soeur jumelle de Marilyn, évoquant aussi incroyablement que cela puisse paraitre, le profil de la chanteuse Jenifer ...

Claude Mann lui donne la réplique avec talent. Je ne le connaissais pas.

Jacques Demy s'est attaqué à la passion, en l'occurrence ici celle du jeu, en démontrant que lorsqu'on est "mordu " rien ne peut nous faire décrocher. L'époux comme le père menacent mais rien n'y fait. Savoir (parvenir) à s'arrêter, le jeune homme y parvient malgré tout au début. Mais c'est pour mieux replonger, sans doute parce qu'il est illusoire de croire qu'on a la maitrise de sa vie parce qu'on a réussi à suspendre rien qu'un moment.

On remarque deux stratégies. Si l'on a beaucoup gagné on pourra décider de ne pas provoquer la chance et jouir tranquillement de sa richesse, s'en contenter peut-être.  Y parviennent ceux qui ont la force de décider de la dernière fois, sans chercher à comprendre

Dans le cas inverse l'excuse (la bonne excuse) sera de prétendre n'avoir pas de chance au jeu ... chaque fois que la perte est forte. En général on recommencera plus tard, dès que l'on croira les vents redevenus favorables : çà m'a repris, avouera-t-on alors en imaginant une nouvelle martingale à partir de probabilités qui n'existent pas car il n'y a rien de numérique dans les jeux de hasard.

Jackie prétexte qu'il ne faut jamais laisser passer la chance, ce qui témoigne de son intoxication. Elle refuse de croire en la défaite, ne laissant jamais place au doute, prétextant aimer l'alternance entre luxe et pauvreté pour mieux justifier les périodes de vaches maigres. Or ce n'est que l'incertitude qui permet de décrocher.

La baie des anges est aussi un film quasi ethnologique : on fume en public; on peut (encore) recevoir un mandat en cas d'urgence; on compte en milliers (de francs); les femmes portent, selon leur statut social, un fichu ou un chapeau, à la rigueur un bandeau. Et la crinière léonine de Jacquie est le porte-flambeau de sa volonté.

On estimera sa nature capricieuse ou fragile selon le niveau d'indulgence qu'on lui portera. A la regarder vouloir brutalement une glace et tout aussi soudainement la jeter on la sent capable d'agir pareillement avec Jean lorsqu'elle ne sera plus persuadée qu'il est son "fer à cheval" (son porte-bonheur). Et quand on le voit se mettre à fumer (lui aussi) on sait qu'il est contaminé.

Le film peint une société dichotomique, avec d'un coté les travailleurs, de l'autre les joueurs. Loin de nous faire la morale, le réalisateur glisse aussi que la vie a des bizarreries ... faisant ainsi déborder le thème du hasard au-delà de l'univers du jeu.

On pourrait résumer le scénario en quelques mots : perdre du temps ou de l'argent, ou perdre son temps à essayer de gagner de l'argent.

Des noms désormais prestigieux apparaissent au générique : Costa Gavras comme assistant réalisateur, Claude Zidi en assistant opérateur. Les robes de Jeanne Moreau sont de Pierre Cardin.

La version restaurée de "La Baie des anges"a bénéficié d'une sortie nationale le 31 juillet 2013. On peut aussi le voir en DVD ou sur le site de mySkreen en VOD, de même que les Parapluies de Cherbourg que j'avais chroniqué en mai dernier.

Désormais, la silhouette de Jeanne Moreau sera pour moi associée à la ville de Nice comme celle de Catherine Deneuve à Cherbourg.

samedi 8 février 2014

Nuit, la nouvelle exposition du Jardin des Plantes jusqu'au 3 novembre 2014

Elle ouvrira ses portes au public le 12 février mais j'ai eu la chance de la parcourir en avant-première. La peinture n'est pas sèche, les cartels ne sont pas tous collés mais l'essentiel est en place et on sent tout le potentiel que recèle cette exposition, à la fois simple et informative, onirique et didactique.

La Nuit est explorée sous toutes les coutures : astronomie, biologie, éthologie, physiologie, anthropologie, neurologie, sans oublier l'imaginaire, en toute logique puisque le monde des rêves est associé à la nuit. C'est sur cet aspect que se clôture la visite.

Tout commence d'abord avec le ciel. Honneur à l'astronomie avec un plafond constellé d'étoiles qui constitue le paysage naturel de ceux qui vivent la nuit.
Le globe terrestre tourne sans relâche sur lui-même et autour d'une la très grosse étoile qu'est le soleil, projetant son ombre sur le mur et reproduisant (à grande vitesse, il ne lui faut pas 365 jours pour faire sa révolution) les phénomènes d'équinoxe et d'éclipse. Le point de départ de l'exposition a été volontairement pensé de manière immersive. Mais, pour être au plus près de la réalité, les murs témoignent de la pollution lumineuse qui empêche de voir le ciel comme nos ancêtres pouvaient le contempler. Excepté dans une partie de la Corse et du Quercy, on ne voit plus qu'une étoile sur dix. Et on apprendra quelques salles plus tard des conséquences dramatiques pour les oiseaux migrateurs dont les repères visuels sont ainsi altérés puisque les étoiles se détachent de moins en moins nettement dans une obscurité qui devient relative.
Sur ce morceau de ciel on repère Vega, la petite Etoile polaire, toujours située plein nord, Acturus, les Pléiades, Betelgeuse, reconnaissable à son éclat orangé dans les ciels d'hiver, et Sirius qui est la plus brillante de l'univers.

Composées pour 15% de fer et de nickel, les météorites sont froides. Elles ont passé quelques centaines d'années à l'humidité, ce qui les a fait rouiller. Elles sont lisses et noirâtres parce qu'elles ont brûlé lors de leur passage dans l'atmosphère. Mais elles n'ont pas perdu leur aura de mystère. on peut en voir de petites, entières, et une tranche de celle d'Esquel, trouvée en Argentine en 1951 où les cristaux d'olivine lui donne une allure de nougat géant. Quand on sait qu'elle mesurait un mètre et pesait 700 kilos on se dit que c'est un miracle que personne ne soit jamais écrasé par ces monstres.
On pourra s'exercer à nommer les planètes, à repérer la voix lactée et toutes les constellations qui sont présentes dans les ciels d'été ou d'hiver dans l'un ou l'autre des hémisphères. Car si on connait la Grande et la Petite Ourse on est un peu perdu lorsqu'on souhaite pointer Cassiopée (en haut à droite sur le cliché).

Un morceau de pierre de lune attirera les regards, sous haute protection vitrée. Ce n'est pas une nouveauté pour moi qui avais eu la chance d'en toucher un au Musée de l'Espace de Washington, il y a très longtemps. Les américains avaient alors abusivement planté leur drapeau sur ce satellite en imaginant qu'ils pouvaient se l'approprier.

Mais la lune n'appartient à personne !
Le visiteur est ensuite invité à déambuler parmi les animaux nocturnes. La grande surprise est de s'apercevoir que l'ours, le cerf et même le kangourou font partie de cette catégorie comme le raton-laveur. Et ils ont de bonnes raisons pour vivre ainsi : pour leur sécurité car ils sont moins visibles par leurs prédateurs, pour la fraicheur, pour se nourrir (ainsi l'hippopotame broute la nuit les prairies que les antilopes ou les zèbres ont parcouru en journée) ...
Sophie Grisolia, la conceptrice de l'exposition n'a eu qu'à puiser dans les collections du Museum pour mettre en valeur des espèces que l'on ne regardait plus.

Moins d'étonnement avec les oiseaux. Qui ne sait pas que chouettes et hiboux vivent la nuit ?

On apprendra par contre à distinguer les uns des autres avec un repère simple : le hibou possède des aigrettes au-dessus de ses yeux alors que ceux de la chouette sont cerclés d'une auréole de plumes noires, les faisant apparaitre surdimensionnés.

On verra la différence de taille entre petit-moyen et grand duc. Quant aux pelotes de réjection (et non pas de déjection comme je l'ai entendu) elles renseignent sur le menu dévoré par ces oiseaux.

On entendra aussi leurs cris sans provoquer la moindre peur.

On apprendra aussi que le lièvre a de très grandes oreilles et le lapin de plus petites.

Un conteur accompagne le public à intervalles réguliers jusqu'à la forêt des songes, en longeant des clairières bordés de pièces d'eau où de discrets poissons de nuit carnivores guettent leurs proies.

Les 5 sens sont sollicités. On sent le chèvrefeuille et la tubéreuse. On recule devant l'odeur du plancton qui régale les mouettes. On hume les parfums de la nuit, pas toujours agréables puisque la chauve-souris pollinise des fleurs qui exhalent une odeur de charogne. Notre odorat est bien pauvre en comparaison de la truffe du renard qui peut sentir une proie potentielle à 30 mètres de distance.

On découvre des plantes nocturnes, souvent blanches, qui se révèlent à la lumière de la lune.
On scrute les spectateurs avec les yeux d'un serpent, à travers l'œilleton d'une camera thermique à infra-rouge placée au ras du sol.

Nous suivons toutes les adaptations nécessaires à la vie nocturne, pour voir mieux, entendre et communiquer sans risques.

L'exposition nous apprend énormément de choses, certaines assez complexes comme la capacité d'écholocation de la chauve-souris et d'autres très simples, qui relève de l'évidence une fois qu'on le sait,  comme la différence de plumes des oiseaux diurnes et nocturnes. Ces derniers les ont dentelées de manière à leur assurer un vol silencieux pour ne pas éveiller les soupçons.
La visite se termine par des salles consacrées au sommeil. Avec des questions inattendues : tous les animaux dorment-ils ? Quelle est leur position favorite ? En boule au croisement de plusieurs branches comme l'écureuil ? Assis ou les pattes dans le vide comme les singes ? Serrés les uns contre les autres en dortoir comme la plupart des oiseaux ? A l'extérieur ou dans la protection d'une grotte comme l'ours.
L'homme a perdu 1 heure de sommeil en trente ans. C'est la conséquence de notre changement de vie avec l'intrusion de la télévision et des réseaux sociaux au plus profond de notre intimité. Les chercheurs craignent des altérations de nos capacités d'apprentissage et de nos facultés à engranger des informations dans notre mémoire. Ils sont 700 à 800 à travailler au Museum (pas tous sur ces questions là évidemment), nous rappelant que cet organisme n'est pas qu'un lieu d'exposition mais avant tout un espace de recherche.
On peut leur faire confiance s'ils nous disent qu'un chat rêve ou quand ils nous alertent sur le fait que nous dormons de plus en plus en couleur, sous l'influence des programmes télévisés et du cinéma.
Toute la poésie et la magie de la nuit sont respectées sans nuire à l'aspect scientifique avec une évocation de quelques monstres inoffensifs. La Nuit est à visiter en compagnie d'enfants, de jour ... comme de nuit lors de la Nuit des Musées où l'on devine que des surprises seront offertes à ce moment là.
En sortant on peut voir ou revoir la Grande Galerie de l'Evolution, sans craindre la pénombre qui l'entoure, pour des raisons de conservation des animaux présentés.

On peut aussi aller boire un thé à la menthe et se régaler d'une pâtisserie orientale sans se ruiner (c'est 2 pièce) dans le salon de thé de la grande Mosquée.
Des petits oiseaux y volètent à l'intérieur. Du jardin on voit le Museum.


Nuit, jusqu'au lundi 3 novembre 2014

Museum d'Histoire Naturelle
57 rue Cuvier
75005 Paris  tel 01 40 79 30 00

Ouverte tous les jours de 10 h à 18 h, sauf le mardi et le 1er mai.
Dernier accès aux caisses 45 minutes avant la fermeture.

Billet couplé avec la Grande Galerie de l'Exposition
gratuit pour les moins de 4 ans

vendredi 7 février 2014

Le Restaurant de l'amour retrouvé de Ito Ogawa, aux éditions Philippe Picquier

Cuisine et littérature font depuis longtemps bon ménage. Ce sont deux ingrédients essentiels du blog. Si on ne me l’avait pas mis entre les mains je n’aurais pas ouvert spontanément "Le restaurant de l’amour retrouvé". La couverture est si mièvre, le titre tellement convenu qu’on croirait une édition France Loisirs.

Heureusement que la quatrième de couverture défend l’oeuvre : Une jeune femme de vingt-cinq ans perd la voix à la suite d'un chagrin d'amour, revient malgré elle chez sa mère, figure fantasque vivant avec un cochon apprivoisé, et découvre ses dons insoupçonnés dans l'art de rendre les gens heureux en cuisinant pour eux des plats médités et préparés comme une prière. 
Rinco cueille des grenades juchée sur un arbre, visite un champ de navets enfouis sous la neige, et invente pour ses convives des plats uniques qui se préparent et se dégustent dans la lenteur en réveillant leurs émotions enfouies.
Un livre lumineux sur le partage et le don, à savourer comme la cuisine de la jeune Rinco, dont l'épice secrète est l'amour.

Les éditions Philippe Picquier sont spécialisées dans la littérature orientale. Ils estiment sans doute détenir un lectorat "acquis" qu'il serait inutile de séduire. Pourtant le roman de Ito Ogawa a l’envergure pour toucher et gagner un public très large. Rinco, la jeune héroïne a l’énergie de celle de Mise en bouche (roman de Kyung-Ran Jo, chez Philippe Rey) qui elle aussi ouvre un restaurant après une douloureuse rupture.

Dans l'édition japonaise le titre du livre est le nom choisi pour le restaurant, l'Escargot, un terme qui s'accorde avec l'état d'esprit de la cuisinière qui prend le temps qu'il faut pour satisfaire un client à la fois. Une lenteur qui s'accorde avec le mouvement très tendance du slow food des écogastronomes par opposition au fast-food altermondialiste.

Je me répète : le titre (français) n’est pas judicieux. Outre sa fadeur naïve, un comble pour un tel sujet de roman, l'intitulé induit en erreur. N’allez pas imaginer que Rinco récupérera le compagnon qui la laissa tomber comme une vieille cuillère après l’avoir dépossédée de quasiment tous ses biens. A défaut d’en perdre la raison elle y laisse sa voix et ne s'exprime plus qu'à l'aide de fiches pré-écrites.

Elle aura le même objectif de répandre le bonheur autour d’elle qu’Agnès Desarthe avec Mangez-moi. L'une comme l'autre aura mis les mains dans le plâtre avant de commencer à pétrir le pain. N'ayant plus de domicile elles y dormiront aussi sur un lit de fortune. Toutes les deux cuisinent avec et par amour en ayant leur grand-mère comme modèle. Leur cuisine apaise toutes les tranches d’âge comme celles du best-seller d'Ana Gavalda Ensemble c’est tout. Et dans l'univers cinématographique on ressent de semblables émotions avec Chère Martha, la comédie de Sandra Nettlebeck en 2004, ou le désormais film-culte, le Festin de Babette.

Avec son premier salaire, Rinco achète une cocote en fonte le Creuset. Les allusions à la gastronomie française sont fréquentes. On pourrait oublier que l’action se déroule au Japon s’il ne surgissait pas de temps en temps le nom d’ingrédients ... exotiques à nos palais. C’est d'ailleurs un frein pour pénétrer totalement l’univers de la jeune femme et imaginer la nature des plats qu’elle invente.

Mais si Agnès Desarthe conçoit un petit resto pas cher et vise une large clientèle, à l'inverse Rinco s'adresse à quelques happy few, et personne ne pousse la porte de l'Escargot par hasard. Il faut la contacter longtemps à l'avance pour qu'elle ait le temps de concocter un menu spécial. La spécialité de Rinco est le sur-mesure.

Que ce soit une simple soupe de légumes de saison, un sandwich aux fruits, un gâteau chiffon pour réveiller un lapin anorexique, un menu d'anniversaire spécial enfant pour un papy Alzheimer, le principe fondateur est qu'un plat bien pensé pourrait changer une vie. Rinco se donne sans réserve pour toux ceux qu'elle nourrit, fussent-ils des animaux. A cet égard l'affection dont elle gratifie la truie de compagnie de sa mère est absolument inouï. Les personnages sont toujours très typés, comme celui de la Favorite, autrefois gaie et enjouée, désormais sombre.

Je voulais préparer un repas qui, comme la sonnerie d'un réveil, ranimerait ses cellules plongées dans une profonde léthargie, les galvaniserait (p. 89).

Pour arriver à ce résultat Rinco ne ménage pas sa peine. Elle choisit des légumes particuliers, des aromates spéciaux comme la lavande, le sel de Hawaï ou de pleine lune. Si je devais moi-même cuisiner pour Ito Ogawa je tenterai d'obtenir la faveur de Asafumi Yamashita, un maraicher des Yvelines, venu du Japon il y a 25 ans, et qui cultive des légumes pour les plus belles tables étoilées en édition limitée. Il peut ainsi livrer à un grand chef 6 navets, pas un de plus. Mais quels navets !

Je n'ai pas gouté le champagne Cristal rosé qui coule à flots pour un repas de mariage mais chacun devinera sa spécificité quand elle affirme que chaque gorgée faisait s'épanouir une prairie fleurie dans son corps (p. 170).

D'aucuns y verront un conte pour adultes. Le roman combine à la fois le familier et le surnaturel, avec un nuage de merveilleux et une grosse pincée d’originalité. Si les odeurs et les saveurs nous échappent par contre les images sont très nettes, à la limite de l’hyperréalisme, sans doute imputables au talent de l’auteur, mais aussi à la force de la traduction signée par Myriam Dartois.

Je ne sais pas grand chose de Ito Ogawa, si ce n’est qu’elle est née au Japon en 1973, qu’elle est d'abord auteur de livres pour enfants et qu'elle fait partie d’un groupe de musique sous le nom de Fairlife. Le Restaurant de l'amour retrouvé est son premier roman. C’est un best-seller au Japon et il a été adapté au cinéma en 2010 par la réalisatrice Mai Tominaga. J'ai hâte de confronter ma lecture au film.

Le Restaurant de l'amour retrouvé de Ito Ogawa, aux éditions Philippe Picquier, septembre 2013

jeudi 6 février 2014

Astralis à L'espace Culturel Vuitton jusqu'au 11 mai 2014

L'espace Culturel Vuitton présentera dès demain au public une nouvelle exposition consacrée à une particularité du fait artistique rarement abordée et peu connue : les visions associées au domaine de l'Astral.

Autre nom de l'Invisible, l'Astral convoque les motifs du céleste, du subtil et des outre-mondes, écrit Pascal Pique, le commissaire de cette exposition très belle, très troublante et que, dans un premier temps je vous livre en photos et sans commentaires.

D'ici quelques jours ce billet sera complété mais je ne voulais pas attendre pour vous suggérer d'aller voir Astralis.

D'autant qu'une autre exposition s'annonce en contrepoint sur le thème de la Nuit dans la Grande galerie de l'Evolution du Museum d'Histoire naturelle à partir du 12 février.

Je l'ai vue en avant-première et j'ai été frappée par les points communs entre les deux.

J'ai également été séduite par l'immersion du visiteur dans le monde poétique et mystérieux de la nuit, incluant ses monstres plus ou moins inoffensifs. Un article spécifique va lui être consacré sur le blog après-demain.

Mais voici comme promis les principales photos que j'ai prises d'Astralis.



















Astralis jusqu'au 11 mai 2014

Espace culturel Louis Vuitton, 60 rue de Bassano, 75008 Paris, 01 53 57 52 03
du lundi au samedi de 12 à 19 heures, dimanche et jours fériés de 11 à 19 heures

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