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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 15 octobre 2014

Je découvre le Programme du Café du Théâtre à Boulogne-Billancourt (92)

On connait bien le TEP (Théâtre de l'Est parisien) mais il existe son versant oriental, le TOP, théâtre de l’Ouest Parisien installé en 2003 place Bernard Palissy dans les murs de l’ancienne salle des fêtes conçue par l’architecte Alexandre Barret en 1896.

Le quartier est animé, notamment dans les domaines de la culture et du sport. Il est prisé des boulonnais et des franciliens qui résident ou travaillent là pourvu qu'ils puissent s'y restaurer en combinant qualité et art de vivre.

Rien de surprenant donc à ce que Augustin Grisoni, le fondateur de l’enseigne La Villa Corse (2 restaurants à Paris) connu de tous les Corses de la capitale et de tous les passionnés de la cuisine et des vins de l’Ile de Beauté, ait tout de suite aimé l’atmosphère particulière qui entoure un restaurant implanté sur la place qui accueille le TOP.

C'était O'Resto, qu'il a rebaptisé en toute logique le Café du Théâtre et dont il a confié les fourneaux à un jeune et talentueux chef qui a fait ses gammes auprès de Frédéric Anton, le chef étoilé du Pré Catelan. Ken Tomkowiak est inspiré. Il sait se fournir auprès des meilleurs. Et surtout, il maitrise les cuissons, ce qui est essentiel quand on met à la carte une cote de veau.

Restant dans la logique théâtrale la carte s'intitule Programme. Les produits frais du marché y jouent les premiers rôles. la représentation est donnée trois fois par jour, avec des intermèdes à toute heure comme l'impose la tradition du bistrot.
C'est une cuisine française de terroir. La carte mise en scène par Augustin Grisoni démarre avec les "Entrées des Artistes"  : poêlée de champignons, oeuf de poule mollet frit, espuma de lard paysan ; tataki de thon au sésame, wasabi…
Quand Ken le polonais est absent, c'est Sebastian Paredes le péruvien qui officie en cuisine. Ces deux là s'entendent parfaitement. Ils se connaissaient déjà et on peut parier qu'ils iront loin ensemble, ici ou ailleurs.

Ken est arrivé au Café du Théâtre le 22 mai 2014 et Sebastian a suivi le 1er juillet à la demande de Ken dont il a été le second au restaurant l'Aventure, un établissement russe du XVI° arrondissement.

Ils jouent dans la même équipe (ce sont des sportifs), partagent la même passion pour la cuisine, une bonne dose d'humour et ils sont ouverts aux idées neuves. Cela se sent dans l'assiette avec par exemple l'oeuf de poule mollet frit.

On en loupe un sur deux, m'a confié le cuisinier, mais tant pis, il reste pour le moment à la carte. Cette assiette aurait de quoi réveiller les papilles d'un anorexique par la combinaison des saveurs entre les girolles et les petits champignons et le croquant de l'oeuf cuit juste ce qu'il faut.
La carte se renouvelle tous les dix jours. Le tartare de bar et avocat, mariné au combava a fait "un carton" cet été parmi les entrées. En ce moment le pavé de cabillaud rôti, sauce vierge, purée à la truffe, plait énormément. Les prudents opteront pour le filet de Salers, sauce poivre, frites fraîches ou comme moi pour la selle d'agneau en croute d'herbes. Théoriquement servie avec des rattes du Touquet, petits pois, lardons, elle vous sera apportée avec des frites fraiches si telle est votre envie. Car pour ce qui est du service (aussi) il n'y a rien à reprocher. On se sentirait presque comme chez des amis ...
Les plats sont regroupés à "l’Affiche" : le filet de daurade royale sauce vierge, légumes cuisinés ; le suprême de poulet de Challans aux champignons, gratin dauphinois ou encore la cote de veau, cuite sur l'os, que l'on préparera spécialement pour vous si elle n'est plus au menu.
Il va de soi qu'on ne vous laissera pas "opérer" la bête avec votre petit couteau. L'assiette repartira en cuisine pour revenir prête à être dégustée. Et si vous avez le moindre doute sur l'opération on vous apportera les reliefs avec le sourire.
La carte est en constante évolution. On y trouvera dans quelque temps davantage de plats en sauce, peut-être un Bourguignon, un Petit, salé, une Daube, toujours du classique en tout cas dans l'esprit d'un bistrot haut de gamme.

La fin de l'année se clôturera avec un menu spécial.

On se régale et il est difficile de poursuivre avec un "Epilogue". Et pourtant la tentation est forte d'aller chatouiller le Paris-Brest crème mousseline Nutella dont le chef a fait sa spécialité en y posant sa touche personnelle.
A moins d'avoir envie de se rafraichir avec une coupe de glaces et sorbets de Pierre Geronimi.
Les vins peuvent être servis au verre. On trouve bien sûr des crus de l'Ile de beauté, il ne pourrait en être autrement.
Mais les bouteilles de Bourgogne ont aussi leur place et Sebastian avoue que son vin préféré est un Côte-du-Rhone, le Côte rôti.
.
A la place d'un restaurant un peu endormi le Café du Théâtre réveille le quartier. D'autant qu'il est ouvert 7 jours sur 7 et de 8 heures à 23 heures, ce qui en fait une bonne adresse du matin au soir pour un rapport qualité-prix raisonnable.

La décoration est soignée, sobre mais chic. On pourrait oser un reproche : la prédominance des tables rondes, certes élégantes, mais peu propices à recevoir de multiples assiettes. Après tout cela rend surtout le service difficile et comme je l'ai dit plus haut, il n'y à rien à redire de ce coté là.

Et puis dès que les jours rallongeront la terrasse sera très agréable à occuper.

Le Café du Théâtre, 62 ter avenue Jean-Baptiste Clément
92100 Boulogne
Tel : 01 46 03 05 28

mardi 14 octobre 2014

Le carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns imaginé par Eric-Emmanuel Schmitt chez Albin Michel

On connait tous le Carnaval des animaux qui est si souvent utilisé pour "illustrer" des mises en lumières de monuments historiques. Cest en 1886 que Camille Saint-Saëns compose cette fantaisie animalière qui est vite devenue un succès.

Il a réussi de façon remarquable et en musique de surcroît, à évoquer les cris, les allures et autres spécificités de plusieurs animaux. 

Rien d'étonnant à ce qu'Eric-Emmanuel Schmitt ait eu envie de s'emparer de cette musique pour raconter une nouvelle histoire. Son entreprise est réussie, comme tout ce qu'il entreprend.

Il a imaginé une histoire drôle et cohérente sur chacune des suites musicales du compositeur.

Les illustrations ont été aquarellées par Pascale Bordet, une costumière de théâtre qui a réalisé un travail prodigieux. Son tracé est élégant, facétieux, joyeux, suggérant le mouvement.

Le livre est accompagné d'un CD qui permet d'écouter la musique originale de Saint-Saens. J'aurais aimé l'écouter en lisant le texte à mon rythme ou en laissant mon esprit vagabonder sur les notes musicales à partir des illustrations.

Malheureusement on est obligé d'écouter le texte lu par Anne Roumanoff entre les suites musicales. Si la comédienne a beaucoup de talent pour amuser son public je n'aurais pas fait ce choix pour cette série.

Il est facile de prédire néanmoins que ce livre sera très apprécié par les enfants qui le découvriront sous les sapins ...

Le carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns imaginé par Eric-Emmanuel Schmitt
Illustré de plus de 40 aquarelles originales de Pascale Bordet
Texte lu par Anne Roumanoff et musique de Camille Saint-Saëns jouée par l'orchestre de chambre dirigé par Pascal Amoyel, CD inclus
chez Albin Michel
Grand format : 72 pages / 22,90 €

lundi 13 octobre 2014

Ma confiture de chataignes

Tout commence avec le ramassage des fruits. Il ne faut pas avoir peur de se piquer. Les bogues sont pareilles à des oursins. Je vous conseille de vous armer de gants. Mais la technique consistant à les écraser d'un coup de talon assez sec pour disperser les fruits n'est pas à dédaigner.

Cet automne, j'ai d'abord trouvé des châtaignes assez petites. J'étais si heureuse de ma récolte que je n'ai pas songé à la seconde embûche : l'épluchage.

Il y a diverses méthodes ; aucune n'est parfaite. Disons qu'en fendant chaque fruit sur 2 cm dans la partie renflée et grise avant de les ébouillanter on parvient assez facilement à le débarrasser de la première enveloppe.

Ensuite les choses se corsent. Il faut remettre les fruits dans de l'eau très chaude pour amollir la peau intérieure et la retirer sans se brûler les doigts (lesquels sont en général déjà endoloris par les piqures des bogues au moment du ramassage). Cela prend des heures. On se dit que c'est la dernière fois ... mais on recommence deux ans plus tard parce que la confiture de châtaignes maison c'est aussi bon que la crème de marrons qu'on nous vend en boite métallique, voire meilleur.

Quand on a terminé il est en général très tard et on peut achever le lendemain.

On prépare alors un sirop avec 15 cl d'eau et 500 grammes de sucre (pour 2 kilos de châtaignes épluchées) que l'on fait bouillir 5 bonnes minutes avec une gousse de vanille. On met ensuite les châtaignes préalablement passées au moulin à légumes, le même que celui qui sert pour la purée.

Dans la mesure où les fruits ont passé un moment assez long dans l'eau bouillante ils sont presque cuits. On peut les faire cuire 20 minutes seulement à petits bouillons en mélangeant sans cesse pour éviter l'effet volcanique. On prend garde de ne pas se brûler.
On met en pots. On visse. On les pose sur le couvercle toute une nuit. On retourne le lendemain.
On consomme tel que, à la petite cuillère, sur du pain (beurré ou pas), avec du fromage blanc ... et même une compotée de rhubarbe. C'est si bon ...

(Plat en coeur Apollia)

dimanche 12 octobre 2014

Eloge du chat de Stéphanie Hochet chez Léo Scheer


(mise à jour 14 mai 2016)

Le chat est pour Stéphanie Hochet un animal qu'elle juge extraordinaire même s'il est paradoxal, ou peut-être pour cette raison. La romancière aguerrie (elle a déjà publié 9 romans) se livre à un genre nouveau avec l'essai, preuve s'il en faut de son intérêt.
"Je voudrais vous parler d’un personnage omniprésent dans la littérature. Un personnage discret et remarquable, connu de tous et mystérieux  ; arriviste peut-être, il sait aussi séduire et fasciner. Le chat est ce personnage aux formes multiples, infiniment flexible. 

Comment se douter qu’un être si petit, si familier, avait investi les listes des dramatis personae  ? Son animalité, les masques variés avec lesquels il se déplace dans les œuvres ne le rendent pas moins prépondérant dans les romans que dans la poésie ou le cinéma. Prépondérant, mais si délicat à cerner qu’il me fallait en faire un livre. Je n’étais pas au bout de mes découvertes. Se pouvait-il, pour paraphraser Rilke, que je prétendisse connaître les chats avant d’avoir écrit sur eux  ? "
Et quand Stéphanie explore un sujet elle le fait avec détermination, rappelant l'intérêt premier de l'animal, plus propre, plus intelligent et plus efficace que la belette ou la fouine pour protéger les récoltes des rongeurs (p. 18). Voilà ce qui fit le succès de ce tigre en réduction qui se trouve être "pseudo domestique" au final.

Tous les propriétaires de chat souriront à cette évocation : on ne sait pas qui est le maître de qui ... allant jusqu'à avoir l'impression d'habiter chez son chat, lequel est toujours du mauvais coté de la porte qu'il ne supporte pas de voir fermée.

Il aurait servi aux orientaux pour inventer les arts martiaux (p. 35). Rabelais s'inspire de lui comme modèle du juge gras et sadique. Ce sont les Chats Fourrés, Grippeminaud puis Raminagrobis que La Fontaine reprendra à son compte.

Je ne peux pas citer tous les auteurs et personnes célèbres auxquels Stéphanie Hochet se réfère. La liste exhaustive est page 103. Vous y trouverez avec les indications des oeuvres correspondantes, par exemple les noms de Picasso, Rossini, Marcel Aymé, Tennessee Williams, Charles Baudelaire, Colette, Edgar Poe, Natsume Sôseki, Rilke, Balthus ... Léautaud qui en eut 300, sans oublier Garfield créé par Jim David en 1978 et le chat immense de Philippe Geluck.

Les hommes politiques ne sont pas oubliés. A commencer par Richelieu et Mazarin. Mais toutes les personnes citées ne le sont pas pour leur amour des chats. Ainsi Winston Churchill leur préférait les cochons pour leur bonhomie.

Elle ne manque pas de comparer la félinité avec la féminité. Et d'explorer toutes les facettes de la personnalité de l'animal. On rencontre donc le sadique chat de Cendrillon qui retarde l'arrivée au bal de la jeune fille. Et bien entendu le chat du Cheshire de Lewis Caroll et son énigmatique sourire (p. 86).

Il y en a aussi un qui traverse un roman d'Amélie Nothomb, le Fait du prince, comme je m'y attendais après avoir lu Pétronille. On peut se demander si elles vont poursuivre à se citer respectivement dans chacun de leurs ouvrages.

Cet essai, qui est le premier de Stéphanie Hochet est fort réussi.

Eloge du chat de Stéphanie Hochet chez Léo Scheer
En version poche, avec une préface de Pierrette Fleutiaux, chez Rivages poche à partir du 25 mai 2016

samedi 11 octobre 2014

Cravate Club à la Comédie des Trois Bornes

Fabrice Roger-Lacan est le petit fils du psychanalyste Jacques Lacan. Voilà, c'est dit. Il est surtout auteur pour le théâtre et le cinéma. Il a collaboré avec Isabelle Nanty, Édouard Baer, Benoît Jacquot ou encore Bruno Chiche.

Cravate club est sa première pièce. Elle a été créée en 2001 dans une mise en scène d’Isabelle Nanty avec Edouard Baer et Charles Berling. Ce fut un énorme succès et l'auteur n'a pas arrêté d'écrire depuis. Sa dernière comédie, La Porte à côté, a séduit Bernard Murat qui l'a mise en scène au Théâtre Edouard VI, avec Edouard Baer et Emmanuelle Devos au début de l’année 2014.

Cravate club parle d'une amitié qui confère à la folie. Le metteur en scène, Julien Kirsche, a été séduit par le texte dont il dit qu'il est fascinant car il mêle avec beaucoup de subtilité l’affect et l’intellect, la raison et l’instinct, la dérision et la violence. On rit souvent, d’un rire de plus en plus grinçant, devant ces deux amis qui exhibent leurs failles, leurs faiblesses, leurs zones d’ombre. L’auteur réussit avec brio à nous divertir en nous faisant réfléchir, à nous amuser en nous glaçant, à nous plaire en nous dérangeant.

Rien d'étonnant à ce que Franck Duarte ait eu envie de jouer le rôle de Bernard de cette pièce-culte. Je connais Franck comme comédien et comme metteur en scène. C'est lui qui avait orchestré Y a d'l'otage dans l'air, qui fut un énorme succès avec plus de 200 représentations au Théâtre du temple et à la Comédie des Trois Bornes.

Cette fois il a préféré confier la mise en scène à un regard extérieur, celui de Julien Kirsche qui faisait partie de la bande originale de Y a d'l'otage. S’il avait déjà mis en scène le one man show de Jérémie Benoliel, À fond jusqu’au bout, il signe avec Cravate Club sa première mise en scène de théâtre.
Pour lui donner la réplique dans le rôle d’Adrien il a choisi Thomas Zaghedoud qui, tout comme lui, s'est formé à l’école d’Art Dramatique Jean Périmony.

Franck Duarte est également présent dans le théâtre jeune public. Sa version d'Aladin, qu’il a co-écrite avec Clément Pouillot, est prolongée pour une deuxième saison au Théâtre du Point Virgule cette année tous les dimanches à 15 heures. En parallèle, Franck anime de nombreux ateliers théâtraux dans des structures comme À la Folie Théâtre ou à la Fac de Jussieu.

Le duo qui s'affronte dans Cravate Club révèle l'animalité qui peut régir les rapports humains, même après une longue amitié. Les sentiments de cette nature sont finalement aussi fragiles que les rapports amoureux et la rupture n'est pas une vue de l'esprit.

Avec de lourdes conséquences quand on sait que les deux compères sont associés dans leur travail. Jusque là ils avaient réussi à s'appuyer sur leurs différences pour faire prospérer leur entreprise. Ce soir, ils pourraient fêter leur succès puisqu'ils viennent de décrocher un énorme contrat, au nez et à la barbe de leur concurrent.

C'est le soir au jamais, d'autant que Bernard fête l'anniversaire de son "milieu de vie", ses quarante ans, par la même occasion. Le super papa n'imagine pas ce moment sans Léo, sa femme et ses trois enfants (Ah  comme les conversations téléphoniques avec ses poussins sont des morceaux d'anthologie !). Adrien voudrait bien être des leurs, comme d'habitude, mais il se sent contraint de respecter un engagement qui exclut son ami et qui, paradoxalement, lui fera passer la soirée avec leur concurrent.
Bernard craque, angoissé à l'idée qu'on puisse lui mentir. Il se laisse submerger par une paranoïa grandissante. Leur bureau devient le ring où les deux coqs s'écharpent. On a envie de se moquer de leurs joutes mais on reste au bord du sourire  parce qu'on sent qu'on pourrait se trouver à leur place si on n'y prenait pas garde.

En fin de compte le moindre détail est sujet à caution et leur amitié devra s'accommoder de statuts en bonne et due forme. Y résistera-t-elle ?

Vous le saurez en allant les voir. Surtout arrivez à l'heure ! Et si vous venez cravaté la bonne nouvelle c'est que vous règlerez demi-tarif.

Cravate Club à la Comédie des Trois Bornes
32, rue des Trois Bornes, 75011 Paris - Métro Parmentier ou Goncourt
Les jeudis, vendredis et samedis à 19 heures, au moins jusqu'au 3 janvier
Représentations supplémentaires les mercredis 24 et 31 décembre à 19 h - Relâches exceptionnelles les 6/11, 28/11, 29/11, 25/12 et 1/01
Une pièce de Fabrice Roger-Lacan - Avec Franck Duarte & Thomas Zaghedoud
Mise en scène par Julien Kirsche, assisté de Sophie Baudin
Carambolage Production - 6, rue Oberkampf - 75011 Paris - 06.18.90.74.20

jeudi 9 octobre 2014

Un clafoutis avec du levain pourquoi pas ...

Cela faisait longtemps que je rêvais de faire quelque chose avec du levain. Parce que ce produit est en quelque sorte magique. Composée pour un tiers de levain (le souci c'est qu'il en faut pour en faire ....) un tiers d'eau et un tiers de farine cette préparation est vivante et c'est fascinant de voir les bulles se former en couche épaisse à sa surface.

Théoriquement on nourrit son levain quotidiennement. Pour en pas être "débordé" par la situation comme le magicien du film de Walt Disney qui, à mesure que retentit la Symphonie fantastique, ne parvient plus à endiguer le versement des seaux d'eau du puits, il faut donc prélever une partie et la remplacer par de l'eau et de la farine en proportions égales.

Quoi faire avec la quantité prélevée ? Du pain bien évidemment, mais il faut songer à ajouter un peu de levure pour obtenir un bon résultat. Le pain ci-dessous a été fait avec une farine de froment de la famille Naulin qui est un des producteurs rencontrés chez Terre ferme. Et si la mie est un peu grise c'est simplement due à l'action du levain.
On peut aussi faire des crumpets, ces petites galettes typiques des breakfasts anglo-saxons. On verse dans une poêle chaude une louche d'un mélange tant pour tant de farine et de levain, dans lequel on a ajouté du sucre.
Des milliers de petits trous se formeront en surface, idéaux pour accueillir un miel de qualité comme celui de la famille Chatillon.
Ils récoltent un miel du Morvan toutes fleurs très équilibré, avec un soupçon de caractère donné par la bruyère, adoucie par le trèfle, le bleuet et la ronce. celui ci n'a pas de pissenlit. mais on peut préférer un miel plus "corsé" comme le miel de châtaignier, labellisé Parc naturel régional du Morvan. Farines et miels peuvent se commander sur le site de Terre ferme, et/ou à l'occasion d'une vente en région parisienne.

Moins habituel, mais tout autant facile à réussir, on peut opter pour un clafoutis. J'ai réalisé le mien avec des grosses prunes qui ne me satisfaisaient pas à manger au couteau et que j'ai coupées en deux et disposées dans le fond de mon plat préalablement beurré. J'aime utiliser les plats de cuisson  Appolia parce que leur élégance m'évite de démouler. Ils sont jolis à table.

Voici les autres ingrédients que j'ai utilisés :

185g de beurre
140g de sucre
3 oeufs
200g de farine (j'ai pris cette fois du seigle de Mon Fournil)
100g de levain
1 cuil à café de bicarbonate de soude
75 ml lait

J'ai mélangé d'une part le sucre avec le beurre fondu, d'autre part le levain, la farine et la levure (le bicarbonate). Ensuite j'ai employé le pétrin, vitesse lente pour  préparer la pâte en ajoutant les oeufs, un à un, et battus, et le lait.

J'ai versé sur les fruits et cuit four chaud à 175° une quarantaine de minutes.
L'ensemble a bien gonflé, et craqué joliment. J'ai servi en tranches épaisses, nature, ou avec un fromage blanc saupoudré d'épices (cannelle, muscade, selon les goûts). Et surtout, ce gâteau se conserve plusieurs jours ... à condition toutefois de résister à la gourmandise.

mercredi 8 octobre 2014

Bon rétablissement ! de Jean Becker

Deux mots, un point d'exclamation pour ouvrir la porte d'une chambre d'hôpital ou la fermer.

Jean Becker explore très différemment le domaine, à l'inverse du film Hippocrate que j'ai vu (et très apprécié) il y a quelques jours.

Avec le Malade imaginaire qui est en ce moment à l'affiche du Théâtre 71 on peut dire que le sujet est bien balayé.

Le réalisateur a choisi l'angle de la comédie, voire même celui de la dérision, juste ce qu'il faut de corrosif, en fait pas tant sur l'hôpital que sur la société. Cette manière de parler à la troisième personne est symptomatique du lieu, mais on pourrait en dire autant du monde de la justice, très opaque pour beaucoup, de la petite enfance, de l'école. Combien d'enseignants rendent compte de la journée aux parents en désignant l'enfant par un pronom (im)personnel alors que zouave ne perd pas une miette du discours le concernant ?
Suite à un accident, Pierre, la soixantaine, se retrouve cloué au lit avec une jambe dans le plâtre. Misanthrope au caractère bien trempé rêvant de silence et de solitude, voilà que le monde s’invite à son chevet. Il assiste alors impuissant à la valse quotidienne des médecins, infirmières et personnels hospitalier, puis de ses proches dont son frère Hervé. Au fil de rencontres inattendues, drôles ou touchantes, Pierre reconsidère certains a priori et pose sur les autres un regard différent. Et, contre toute attente, ce séjour à l’hôpital finit par ressembler à une renaissance…
Tout le monde défile dans la chambre de Pierre (Gérard Lanvin) un macho dans lequel se révèle une crème d'homme, capable de toutes les empathies. Ces incursions sont prétextes à parler de l'amour, de l'adolescente, de la cougar, du mari blasé, de l'infidélité, du besoin de figure paternelle (aussi bien pour le flic que pour le jeune prostitué, signifiant bien que cette attente est universelle), des incompréhensions de la vie ...

Bien sûr le grand patron est une caricature, mais il en existe encore.
Bien sûr le kiné est un sadique, mais il est si drôle.
Bien sûr il y a un subtil dosage d'histoire d'amour.

Certes, on peut remarquer un coté "déjà vu", avec l'évocation de Elle et lui (décidément les auteurs auraient-ils tous les mêmes sources d'inspiration .... C'était déjà cela avec 3 coeurs ...) et ces retrouvailles vingt ans après même si c'est l'homme qui est handicapé (momentanément) et pas la femme.

Certes on peut critiquer l'affiche, stupide. Certes, on pourra dire que c'est davantage du théâtre que du cinéma. Mais la fin est tout de même assez bien imaginée. L'animatrice de télévision Anne-Sophie Lapix fait ses preuves comme comédienne, comme d'ailleurs le chanteur Daniel Guichard et l’humoriste Claudia Tagbo campe une infirmière plus vraie que nature. Quant à Jean-Pierre Darroussin (le frère) il est comme d'habitude, très juste. C’est déjà sa deuxième collaboration avec Jean Becker avec qui il a tourné Dialogue avec mon jardinier en 2007, que vous pouvez toujours lire.

Au final le film est comique, mais pas que. Sans aller jusqu'à conclure que c'est un film éblouissant je peux vous prévenir qu'il va vous remuer plus que vous ne croyez et qu'après vous ne regarderez plus un chat de la même façon.

Bon rétablissement ! est l’adaptation du roman éponyme de Marie-Sabine Roger, paru en 2012 (chez Actes Sud) qui elle même cosigne le scénario. C’est la seconde fois que Jean Becker adapte un des ouvrages de la romancière après La Tête en friche.

mardi 7 octobre 2014

Le malade imaginaire dans la mise en scène de Jean Liermier

Ça commence par un cauchemar et ça ne se terminera pas si bien que ça en aura l'air. Tout se passe dans la tête, c'est bien connu mais ce Malade imaginaire témoigne d'un mal être qui reste d'actualité plus de 300 ans plus tard.

Le texte est de Molière, pas un mot de plus, pas un de moins. Ce n'était pas évident pour tout le monde ce soir, ce qui prouve que la prose de cet homme continue, elle, de se bien porter.

On entend tout ... s'étonnant de repérer un julep dans l'énumération des préparations pharmaceutiques facturées à Argan. Si le mot est devenu synonyme de cocktail il était autrefois un excipient à base d'eau distillée, d'eau de fleur d'oranger, de sirop et de gomme arabique.

La création a eu lieu fin 2013 au Théâtre de Carouge-Atelier de Genève que le metteur en scène dirige depuis six ans. Il aime revisiter les classiques afin de les rendre accessibles à tous, aussi bien dans le répertoire de l'opéra que dans celui du théâtre où il s'est déjà confronté à Molière (le Médecin malgré lui, l'Ecole des femmes).

Jean Lermier a fait un réel travail de relecture, insufflant de la fiction partout où se dessinait une brèche afin de donner vie à ce l'imaginaire du spectateur. Reprenant la parole d'une spectatrice je dirais volontiers que çà décrasse.

L'essentiel du décor est articulé autour de trois murs du XVII°, des anges, et des tableaux de maîtres autour de la médecine. Il a été conçu par Jean-Marc Stehlé qui était un grand homme de théâtre, à la fois scénographe et acteur de génie (il est décédé en août 2013). Il lui a livré ses intuitions que le décorateur a  transformées en objets de théâtre. A l'instar du cabinet qui surgit des murs comme une pustule.

Il a concrétisé les visions qui terrorisent Argan en les faisant envahir la scène par deux marionnettes géantes de chirurgiens afin que le spectateur puisse aussi traverser les angoisses du personnage.

On s'amuse aussi beaucoup, de mille petits détails. Le parquet craque comme les convenances. Comme la raideur de la posture d'Angélique (qui est le nom d'une plante aux vertus thérapeutiques), sorte de poupée mécanique qui semble "faire le dos rond" aux injonctions de son père et qui évoque furtivement Peau d'Ane. Comme l'allure très Betty Boop de Béline, la belle-mère, qui adopte les codes de la séduction (robe rouge, talons perchés, postérieur offert) jusqu'à ce que, croyant son mari trépassé, elle relâche la pression, allume une cigarette, souffle au sens propre comme au figuré et tombe le masque.

Comme les Diafoirus revisités mode XIX°. Comme le surgissement d'un ours sur une musique rappelant la ritournelle de Bonne nuit les Petits. Comme la tenue de Toinette, seule femme à porter le pantalon et ... comble de la provocation au théâtre un chemisier vert. N'oublions pas que cette couleur était synonyme de malheur au théâtre et ... que Molière ne s'est pas remis du malaise qui l'a terrassé à la fin de la quatrième représentation.

On n'en finira jamais de s'interroger sur le message que cet homme a voulu transmettre, consciemment ou pas. Car enfin il se critique lui-même de "bon nigaud et d'impertinent" allant jusqu'à railler : "quand il sera malade je le laisserai mourir (...) Je lui dirai qu'il crève !"
Du coup on peut se demander si Argan est véritablement un hypocondriaque. Il a en quelque sorte de bonnes raisons d'aller mal. Il a ce qu'on désignerait aujourd'hui par un déficit de confiance en soi et il est habité d'obsessions dont il ne pourra pas guérir tant que tout le monde trichera autour de lui. Si on y regarde à deux fois on constatera que Cléante prend la place du maître de musique pour pouvoir rencontrer Angélique. Que Toinette se travestit en médecin. Qu'Argan lui-même se fait passer pour mort auprès de sa femme et de sa fille.

Et surtout la mort rôde, fictive ou réelle. Mais malgré cette réalité tragique, ce théâtre reste ludique et le plaisir du jeu est une évidence. Les comédiens sont tous excellents autour d'un Gilles Privat au sommet de sa forme, avec qui Jean Lermier avait déjà travaillé sur L’École des femmes. 
Le malade imaginaire de Molière | mise en scène Jean Liermier | assistante mise en scène Alexandra Thys avec Madeleine Assas, Dominique Catton, Pierre-Antoine Dubey, Philippe Gouin, Jacques Michel, Gilles Privat, Marie Ruchat et Christine Vouilloz
scénographie Jean-Marc Stehlé et Catherine Ranklat | lumières Jean-Philippe Roy | univers sonore Jean Faravel | costumes Catherine Rankl et Patricia Faget | sculpture Marie-Cécile Kolly, Anne Leray et Sylvia Faleni
Au Théâtre 71, Scène nationale de Malakoff
3 place du 11 novembre, 92240 Malakoff
Du mardi 7 au samedi 18 octobre
Les mardis et vendredis à 20 H 30
Les mercredis, jeudis et samedis à 19 h 30, le dimanche à 16 h
Un bar est ouvert 1h avant et 1h après les représentations pour boire un verre, grignoter ou goûter les spécialités maison d'Emilie (que je vous recommande).

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est d photographe Marc Vanappelghem

lundi 6 octobre 2014

Elles étaient en guerre 1914/1918, un film de Fabien Béziat et Hugues Nancy

A travers quatre-vingt-quatorze minutes d'archives c'est un pan plutôt mal connu de notre histoire de France qui se déchire brusquement, pour peu qu'on soit désormais éloigné de grands-parents qui auraient encore la capacité de nous en parler.

Ce documentaire n'a cependant pas provoqué d'énormes surprises pour moi qui ai tant entendu ma grand-mère raconter la vie que les femmes ont menée pendant la Grande Guerre. Elle est née un an après le siècle (en 1901 donc) et elle-même a remplacé son père dans le commerce en gros de fruits et légumes qui faisait vivre la famille dans le Nord de la France.

A treize ans, cette grand-mère avait conquis, sans le vouloir, une forme d'autonomie qu'elle ne "lâcha" pas après la démobilisation. Et pour cause puisque son père ne revint pas. Il fut un des 700 000 morts "pour la France" à Verdun.

Le film de Fabien Béziat et Hugues Nancy nous apprend qu'elles furent des millions à retourner sagement à leurs travaux d'aiguilles pour rendre aux hommes la place qui semblait légitimement leur "revenir". Elles ont mis ensuite des décennies avant de reprendre une place significative dans l'économie salariée. En 1960 il y avait toujours moins de femmes salariées qu'en 1913.
Ce documentaire évoque le rôle de la gent féminine durant la Première Guerre mondiale qu'elles soient célèbres comme Marie Curie, Edith Wharton, Mata Hari ou Rosa Luxemburg, ou anonymes par milliers. A travers leurs parcours croisés, c'est la voix de toutes les femmes plongées dans l'Europe déchirée de 14-18 qui ressurgit. Qu'elles aient été scientifiques, espionnes, militantes, syndicalistes ou institutrices, toutes ont joué un rôle capital hors des tranchées pour reprendre en main le quotidien. La comédienne Nathalie Baye prête sa voix à ce récit, qui retrace la Grande Guerre sous un angle inédit, à travers ces combats féminins et patriotiques.
En tout cas, en France, cette période n'accéléra pas (ou alors de façon marginale) l'émancipation des femmes et notre pays sera le seul, parmi tous ceux impliqués dans les hostilités, à ne pas accorder le droit de vote à ses citoyennes pendant l'entre-deux-guerres. Et à ce que j'entends autour de moi la question de l'égalité hommes-femmes demeure d'actualité.

Et pourtant, la France n'aurait pas pu continuer à tourner en se passant des femmes alors que les hommes étaient au front sur quelque 700 kilomètres et que le bétail était lui aussi réquisitionné. Le film nous montre les femmes dans les champs, dans les usines, sur les chantiers, partout ... Trois ou quatre éléments m'ont étonnée : leurs cheveux étaient systématiquement  emprisonnés dans un fichu, un sourire éclatant illuminait leur visage, les hommes portaient moustache et on les voit effectivement partir avec des tiges de fleurs (ou des petits drapeaux) plantées dans leurs baïonnettes.

Pourtant la vie des munitionnettes comme on les appelait était loin d'être facile. Ces femmes fabriquaient les obus. Cela devait être terrible de produire des armes quand on a pour mission de donner la vie. Le faire sans reconnaissance était une humiliation supplémentaire me semble-t-il. On a compté qu'en une journée chacune soulevait jusqu'à 35 tonnes, oui 35 tonnes. Il a dû y en avoir des tendinites et autres misères articulaires ! Néanmoins aucun nom de femme ne figure, à ma connaissance, sur aucun monument. Rien n'a jamais été érigé en leur honneur ...

Les midinettes obtinrent tout de même une faveur : le samedi après-midi de congé payé. On était encore loin de la semaine des 35 heures !

Je ne dis pas que les hommes n'ont pas payé un lourd tribu. Dix millions de soldats tués, 6 millions d'invalides, ce sont des chiffres insensés. Mais tout de même, il est choquant que les monuments aux morts aient été érigés exclusivement "A nos époux, à nos frères, à nos fils" ... Et ce documentaire pose la bonne question : a-t-on volé aux femmes leur part de souffrance ?

Les réalisateurs ont analysé les archives et proposent une réponse qui parait objective. Ils rappellent que le 7 août il y eut un appel officiel aux femmes françaises pour remplacer les hommes dans les usines, les boeufs dans les champs et répondre "présentes"partout où la main d'oeuvre faisait défaut.

Ils soulignent le rôle de Marie Curie, obsédée par la volonté de sauver des vies, et d'améliorer le sort des blessés. Avec sa fille Irène, âgée seulement de 17 ans, elles ont sillonné les zones de combat avec une camionnette équipée de matériel de radiologie, imposant cette technique aux médecins militaires pour éviter l'amputation à des milliers de soldats. Car tant qu'on ne savait pas repérer les balles et les éclats d'obus on tranchait dans le vif.

Les femmes ont aussi été sollicitées pour entretenir le moral des soldats. Elles sont devenues marraines, sorte de préfiguration de facebook.

Ils n'ont pas écarté ces images d'archives montrant les enfants heureux de leurs jouets, des armes miniatures, pour jouer à la guerre comme leurs ainés. On ne nous cache pas les leçons des institutrices qui enseignent l'honneur et l'instinct de revanche au lieu d'exhorter à la paix. On avait el droit de pleurer un membre de sa famille à condition de rester fier.

On ne cache rien, ni les combats, ni l'emploi du gaz moutarde, ni les boues sanglantes des tranchées. On nous rappelle aussi l'existence des pelotons d'exécution "pour l'exemple" sanctionnant mortellement les déserteurs et ceux qui refusaient cette guerre horrible. On ne pourra donc pas accuser les réalisateurs d'avoir minimisé les douleurs masculines.
J'ai vu ce documentaire en avant-première dans l'amphithéâtre de l'Ecole militaire en présence de l'équipe technique et de production. Il sera diffusé à une heure de grande écoute lundi 13 octobre sur France 3. Ne le manquez pas, ou alors programmez-vous une rediffusion (voir dates à la fin du billet).

Vous serez surpris par le traitement des photographies, le plus souvent dans leur état originel (en noir et blanc). Certaines archives n'ont pas été colorisées sans perdre de leur force historique.

Elles étaient en guerre (1914-1918), un film de Fabien Béziat et Hugues Nancy
Lundi 13 octobre à 20 h 30 sur France 3
Regardable en replay  jusqu'au lundi 20 octobre 2014 à minuit
Rediffusion mardi 21 octobre 2014 à 03:10 toujours sur France 3
En sortant la Tour Eiffel était nimbée de brume, tronquée comme le fut la vérité historique à propos du rôle des femmes ...

jeudi 2 octobre 2014

La boite noire, de Marc Baconnet, aux éditions Cohen & Cohen

Le titre du livre résonne avec celui de la collection, heureux hasard qui fait que le contenant s’accorde avec le contenu. Ce n’est pourtant pas d’une grande originalité.

La boite noire fut le titre d’un film, et d’un épisode de Spirou. L’expression désigne aussi l’appareil photographique et les enregistreurs de données, aussi bien pour les avions que dans les bateaux ou les voitures de course. En psychologie la théorisation de la boite noire est utilisée pour désigner l'être conscient qui répond aux stimulations de l'environnement et dont on ne souhaite pas étudier le fonctionnement interne menant à cette réponse.

Toutes ces explications s'appliquent au roman qui commence avec l’ouverture par effraction ... d’une boite de couleur noire contenant des secrets. Il se poursuit comme un thriller psychologique.

Le personnage principal dénonce (p. 25) ce besoin de tout être humain de laisser des traces (compromettantes) qu’il faudrait effacer en soulignant des exemples de ce qu’on retrouve au moment opportun … c’est-à-dire le pire.

Il va justifier sa position (qui consistera à tout révéler) par le souci de ne pas se rendre coupable de non dénonciation à titre posthume. Il promet donc de faire toute la lumière sur un vol de tableau ce qui est un fait authentique :
La nuit du 11 avril 1934, dans la cathédrale Saint-Bavon de Gand, un panneau du célèbre polyptique de Van Eyck l’Adoration de l’Agneau mystique est volé, découpé à la scie. Il représentait Les Juges intègres. On ne le retrouvera pas.
Au mois de février 2012 un éditeur reçoit le texte ici publié. Les révélations qu’il contient, écrites de la main même de Pierre Decroix, ambassadeur de France, quelque temps avant sa mort, contredisent toutes les conclusions des enquêtes conduites jusqu’alors."Je préfère que ce soit en me lisant qu’on apprenne la vérité, plutôt qu’en croyant la découvrir dans les approximations de la presse." Mais quelle terrible vérité dévoile ici Pierre Decroix ?
Le lecteur s’interrogera tout au long du roman sur l’identité et les motivations de celui qui a pu (osé) voler le tableau en question. Egalement sur l’existence de l’Autobus aux masques et du Visage aux papillons attribués par l’auteur à James Ensor et qui tous les deux sont nimbés de non-dit. Si l'affaire des Juges intègres est authentique les deux autres tableaux sont nés dans l'imagination de l'auteur.

C'est un autre tableau, du même Van Eyck qui figure sur la couverture. C'est un choix judicieux. D'une part parce qu'il est magnifique. D'autre part parce qu'il évite une forme de pléonasme et suscite la surprise.

Marc Baconnet, agrégé de Lettres classiques, a été inspecteur général de l’Éducation nationale et a présidé la Scène nationale d’Orléans et du Loiret. Écrivain, il est aujourd’hui président de l’Académie d’Agriculture, Sciences, Belles-Lettres et Arts d’Orléans. Il a publié plusieurs ouvrages chez Gallimard. La boite noire est sa première contribution chez Cohen & Cohen.

L’écriture est précise, très documentée, ce qui est légitime s’agissant d’un fait historique. Mais elle est aussi très alerte, La plupart des chapitres se clôturant sur une sorte de formule. Par exemple (p. 30) : Je venais de rencontrer mon rêve et je n’étais pas heureux ; Ou encore (p.40) Je sais maintenant ce qu’il y a entre l’original et la copie, entre la nuit du vol et aujourd’hui. Autant de distance, et de souffrances, qu’entre la paix et la guerre.

Les débuts de chapitre sonnent eux aussi souvent en écho. Ainsi (p. 171) : La vérité ne se démontre pas. Elle se manifeste d’elle-même.  Et encore, (p.147) : Je voulais oublier à tout prix.

Il serait de bon ton de retrouver l'oeuvre. Console, piano, statues, tous ont leurs secrets et représentent une cachette plausible pour peu qu’ils mesurent les dimensions idéales : 9 sur 50 cm. Le lecteur est baladé, c’est bien le terme qui convient, d’Orléans à Berlin, en passant par Beaugency et Bruxelles, jusqu’à Delft et Prague, avec un détour par le village de Gidainville qui, lui, n'existe pas.

Marc Baconnet connait bien le Loiret, lui qui se déclare être un orléanais "pur sang". Son oncle était curé de Gidy et lui inspira quelques chapitres. Des livres ont été réellement cachés dans le clocher de l'église, même s'ils n'ont jamais eu de lien avec l'affaire des Juges intègres.

C'est le tableau qui est à l'origine du livre. L'auteur l'avait vu à Gand sans se douter qu'un panneau avait été volé. C'est à sa seconde visite qu'il remarqua cet élément et l'idée lui vint aussitôt de tisser une histoire à partir de ce fait.

Son héros, Pierre Decroix, a ce défaut de vouloir tout savoir et tout comprendre (p. 85). Son tempérament justifie que le roman existe et l’on se réjouit que le tableau volé soit longtemps demeuré une écharde d’un vieux bois du XV° siècle plantée dans son corps qui se survit au XXI° siècle (p. 203). Il aime les Juges Intègres à la folie et il appliquera d’une bien curieuse manière le précepte qu’il nous glisse (p. 188) : Aimer un chef d’œuvre c’est se séparer de lui. Pour ne pas le tuer.

A moins que ce ne soit pour faire cesser les investigations puisque, comme il l’écrit p. 203 : Le bonheur est de chercher, pas de trouver. Ou encore p. 128 : Seul est vrai ce qu’on n’a pas dit.

A partir du moment où Marc Baconnet avait commencé à écrire un faisceau d'indices sont venus alimenter son travail. Comme l’incident de Bagdad, rapporté p. 204. Mais il lui fallut plus de 4 ans pour le terminer.

Il distille beaucoup de psychologie dans ce roman qui tente d’explorer la notion de culpabilité, directe, et parfois transmise (sommes-nous coupables des agissements de nos parents ?) à propos d’une histoire que tout le monde connait et que personne ne raconte (p.155). On peut aussi s'interroger sur les attrait d'Erika qui parvient à séduire le père et le fils à vingt ans de distance, et sur le degré de haine entre les deux fils. Pour clore le sujet l'auteur a de jolis accommodements avec la morale : Déplacer n’est pas voler (p. 159). 

"ArtNoir" est la première et la seule collection au monde exclusivement consacrée aux thrillers se déroulant dans le monde de l’art : meurtres de peintres, aventures autour d’un tableau disparu, faussaires assassins, l'éventail des thèmes est large pourvu que l'intrigue ait un rapport avec le microcosme artistique.

Chaque auteur construit son roman librement, avec sa personnalité, ses goûts, son style. La longueur des textes et les époques sont indifférentes. Ce ne sont ni la violence des scènes ni le nombre des meurtres qui guident les choix de l'éditeur; mais plutôt la finesse et l’originalité des scenarii qui permettent au lecteur d’entrer dans le cœur du livre sans être aucunement spécialiste de l’histoire de l’art.

La boite noire, de Marc Baconnet, aux éditions Cohen & Cohen, depuis le 15 mai 2014 en librairie

lundi 29 septembre 2014

3 coeurs de Benoît Jacquot

Je venais voir une comédie et c'est une tragédie que j'ai découverte. Mais si parfaitement interprétée que je n'ai pas de regret.

On se dit que le portable a changé la vie des amoureux, qui peuvent être constamment reliés l'un à l'autre. Benoit Jacquot démontre que les soucis de communication demeurent éternels.

Les 3 coeurs en question sont multiples. On pensera aussitôt que c'est le trio composé d'un homme partagé entre deux femmes. Ce sont aussi deux soeurs et leur mère.
Inspecteur des impôts en déplacement dans la petite ville de Valence, Marc (Benoït Poelvoorde) manque de peu le dernier train pour Paris. Il demande à Sylvie (Charlotte Gainsbourg), une jeune femme croisée dans un café, de lui indiquer un hôtel. De confidence en plaisanterie, ils passeront la nuit à errer dans les rues et conviendront de se retrouver à Paris, au jardin des Tuileries, le vendredi suivant, à 18 heures. Le jour venu, Marc, surmené, est victime d'un malaise. Ils n'ont pas échangé leurs numéros de téléphone et il ne peut la prévenir. La jeune femme, désespérée l'attend longtemps puis finit par partir. Il arrivera trop tard. Sylvie renoue avec son compagnon, accepte de le suivre à Minneapolis et laisse sa soeur Sophie (Chiara Mastroianni  s'occuper seule de leur magasin d'antiquités. Un autre jour Marc croise Sophie, qui sollicite son aide pour redresser sa comptabilité. Il tombe amoureux... sans savoir qu'elle est sa soeur. 
Le film est l'histoire d'un rendez-vous manqué. On pense à Elle et Lui, à la rencontre de Terry et de Nickie sur un paquebot, et leur promesse de mettre leur amour à l'épreuve de la séparation. Ils devaient se revoir au au sommet de l'Empire State Building 6 mois plus tard. Terry, pressée de le retrouver, court entre les voitures et est renversée par un véhicule. Lui l'attend en vain. Elle a les jambes paralysées, mais refuse par fierté qu'il en soit informé.

Benoit Jacquot traite un sujet semblable mais du point de vue masculin. Avec des influences d'Alfred Hitchcock avec une montée en puissance d'un infernal engrenage lorsque Marc retrouvera Sylvie, de François Truffaut (avec le recours à une voix off), Claude Chabrol pour sa critique de la bourgeoisie ... La montée en puissance de la musique ajoute au suspense. La fin est terrible quand ils rejouent la scène de rendez-vous raté, comme s'ils étaient au paradis ...

Marion Cotillard avait été pressentie pour le rôle de Sylvie, et Léa Seydoux pour celui de Sophie. Le duo Charlotte Gainsbourg et Chiara Mastroianni est très réussi, d'autant que Chiara est à la ville la fille de sa mère à l'écran, Catherine Deneuve.

Charlotte a toujours une dégaine de lycéenne, même si la ressemblance avec sa propre mère (Jane Birkin) s'accentue. Elle est parfaite dans ce rôle qu'elle interprète avec retenue.

Valence est une ville fantôme représentative de la "province". Sylvie et Sophie y mènent une vie calme et sans grand bouleversement non loin du foyer de leur mère nourricière. On remarquera que les scènes de repas sont répétitives.

Le combat contre un homme politique local et corrompue est une intrigue additionnelle qui n'était peut-être pas nécessaire. 3 coeurs demeurera avant tout le combat d'un homme avec lui-même, aux prises avec une indécision quasi maladive, qui résonne avec sa maladie ... de coeur.

vendredi 26 septembre 2014

C'est la saison de la pâte de coing

Les coings sont des fruits merveilleux pourvu qu'on sache les cuisiner car il est hors de question de les manger cru. N'essayez pas, leur âcreté est insupportable.

Je les aime en tajine, et je vous donnerai bientôt ma recette mais aujourd'hui nous allons préparer une gourmandise à peu de frais. Car la pâte de coing est très facile à réaliser à la maison.

D'abord éplucher les coings, et enlever les graines.

Faire cuire dans très peu d'eau environ dix minutes le temps de les attendrir.

Les égoutter et les mixer.

On pèse alors pour ajouter du sucre dans la proportion de 1 kilo de sucre pour 1, 500 de coings mixés. Penser à mettre du sucre vanillé.
Faire cuire en remuant constamment entre 20 et 30 minutes.

Verser ou étaler sur un papier sulfurisé sur une plaque creuse sur une épaisseur de 1 centimètre.

Laisser sécher à l'air libre en retournant la pâte de fruits chaque jour à partir du troisième jour.

Au bout de 5 jours on peut retirer la feuille de papier et procéder à la manoeuvre sur une grille à pâtisserie.
On coupe ensuite ce qui reste (car vous n'aurez pas résisté à la tentation de gouter régulièrement pour vérifier si la pâte est assez sèche ou déjà archi-sèche) en carrés ou en bâtonnets comme des orangettes.

jeudi 25 septembre 2014

In Situ 1 à l'Espace culturel Vuitton

L'Espace culturel Louis Vuitton poursuit son engagement en faveur des artistes contemporains et donne la parole aux femmes en invitant une artiste internationale durant quatre mois.

Le projet s'intitule In Situ - 1 autour de l’artiste américaine Andrea Bowers qui a pu créer dans une totale liberté et en public depuis le 4 juin dernier.

La présentation de l'exposition finale avait lieu ce soir.

Andrea Bowers est née en 1965 à Wilmington - Ohio, Etats-Unis. Elle vit et travaille à Los Angeles. Elle s’est fait connaître par une oeuvre emprunte de militantisme civique : féminisme, droit des minorités et des travailleurs, lutte contre le réchauffement climatique ou contre le SIDA. Actions, dessins, photographies et installations, son oeuvre tisse un réseau complexe de formes comme autant de questionnements.

Cette artiste ne revendique pourtant pas son militantisme, contrairement à nombre d’artistes pour qui cette attitude constitue une posture médiatique. Néanmoins, invitée à définir ce qu'est la création, l'artiste répond que c'est avant tout un engagement. Elle prélève des images parmi les flyers ou les affiches de manifestations et les coupures de presse, puis elle retravaille des détails ou des personnages au feutre, au fusain, avec des crayons.

Les œuvres finales peuvent être de petits dessins sur fond blanc ou des fresques sur de grands cartons d’emballage.
Une équipe d'assistants ont aidé l'artiste à réaliser les oeuvres, comme celle-ci, "La voix des femmes" pour assembler, coller, dessiner aux marqueurs par petites touches de feutre noir, d'abord avec des Posca, puis des marqueurs dont certains ont une encre à reflets rouges, d'autres bleutés, d'autres enfin d'un noir profond, et qui apparait lorsqu'on s'approche. Elle reprend et amplifie des oeuvres qui ont existé préalablement.

Une série de papillons a été réalisée, représentant le monarque, un papillon qui est devenu l'emblème de la défense de la liberté dans la cause politique, sociale et civique de l'immigration mexicaine aux USA.
Ces cartons, destinés à emballer des chaussures et des sacs de luxe, ont d’ailleurs été récupérés quelques étages plus bas auprès du magasin Vuitton, car Andrea Bowers souhaitait que le studio graphique de Louis Vuitton s'implique dans le projet.

Le plus grand offrait un recto (ci-dessus) et un verso (ci-dessous) avec la mention No one is illegal qui est le slogan des défenseurs des mexicains.
Sur un autre mur un troisième papillon reflétait dans une vitre une pseudo symétrie puisque le texte reproduit se lisait aussi parfaitement sur la partie gauche que sur la partie droite. Il est entoilé sur l'arrière pour pouvoir être accroché de manière invisible.
Le choix des cartons relève totalement de la démarche artistique. Certains sont plus épis que d'autres et leurs tailles diffèrent.
Chaque visiteur pouvait repartir avec la reproduction d'une oeuvre sur carton noir.
La salle dédiée aux animations jeune public relatait elle aussi du type de travail fait sur ce sujet. Le programme de rendez-vous (gratuits) est vaste : conférences, conversations, performances, activités familiales et jeunes publics.
Dans le Salon de Médiation chaque visiteur était invité à ajouter un morceau de tissu pour composer un immense collage et je me suis volontiers prêtée au jeu.

En coursive on peut chercher dans les multiples croquis de l'artiste les prémices des installations qui sont aujourd'hui dévoilées au public.
L'artiste s’attache depuis longtemps à faire ressortir la notion de justice sociale dans son travail, qu’il s’agisse des droits des migrants clandestins ou de ceux des femmes.

C'est ainsi qu'on peut voir Fantani Touré dont une vidéo est projetée en continu. Cette princesse malienne raconte sa lutte pour l’abolition de l’excision et des mariages forcés au Mali. Elle parle face caméra, assise sur un canapé et sa robe flamboyante se détache sur le mur blanc qui sert de fond. On la découvre aussi chanter sur la terrasse en plein ciel ou marcher fièrement dans les couloirs déserts de l’Espace culturel.

Andrea Bowers reprend la parole de cette femme dans sa propre langue (sur fond bleu), en anglais (sur fond rouge) et en français (sur fond jaune) avec cette simple supplique : Ne me diminuez pas !
A signaler un très beau texte de Christine Angot sur le processus créatif, remis à chaque visiteur.

Ce programme inédit d’ateliers ouverts s’étendra de Paris à Tokyo en passant par Munich de septembre 2014 à janvier 2015. Rendre hommage aux femmes d’exception dans diverses disciplines créatives s’inscrit dans la continuité de l’engagement de la Maison. C’est pourquoi trois femmes ont été choisies pour cette première édition.

Si à Paris, c’est l’Américaine Andrea Bowers qui ouvre les portes de son "atelier" aux visiteurs pour partager son expérience de travail in situ, ce sera Min-Jeong Seo à Tokyo et Simryn Gill à Munich.

Espace culturel Louis Vuitton, 60 rue de Bassano, 75008 Paris, 01 53 57 52 03
Site internet: http://www.louisvuitton-espaceculturel.com/
Ouvert du lundi au samedi, de 12h à 19h Le dimanche, de 11h à 19h
Accès libre

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