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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

dimanche 10 mai 2015

Dependance Day, un roman de Caroline Vié chez JC Lattès

Vous allez penser qu’il faut une énorme dose d’inconscience ou d’insensibilité pour se plonger dans le livre de Caroline Vié en sortant d’un enterrement. J’avais reçu le livre avant de vivre le dernier épisode d’une lourde saga familiale. La paire de charentaises de la couverture me faisait de l’œil depuis quelques jours sur ma table de chevet. Je me suis emparée du bouquin alors que j’avais le moral … précisément dans les chaussettes. Un peu de plus …comme on dit …

Libre à vous de me croire mais loin de me plomber davantage je dois dire que ce roman (car c’en est bien un) m’a plutôt requinquée. C’était trop bien écrit pour que je boude le plaisir à dévorer les aventures de ces mamies que l’on croirait directement décalquées de celles de Faizant, si vous voyez ce que je veux dire.

Cela m'a donné envie de me replonger dans "Les vieilles dames. L’intégrale",  publié chez Michel Lafon en octobre 2013 pour retrouver la plume acérée de Jacques Faizant. Ses rombières bcbg sont intentionnellement odieuses quand les personnages de Caroline Vié  ne doivent qu'à la maladie leurs mots d'humeur qui fusent en traits d'humour ... quoique leur fort tempérament n'arrange sans doute pas les choses.
Elles s’appellent Lachésis, Clotho et Morta, comme les Trois Parques. Elles filent leurs propres vies, entre joies familiales et blessures d’adultère. De génération en génération, surtout, elles se transmettent le même rouet, la même malédiction : l’oubli, la folie, la perte de soi – ce que l’on appelle aujourd’hui Alzheimer. Clotho a dû enfermer Lachésis. Morta, la narratrice, sait qu’un jour elle devra à son tour enfermer Clotho. De mère en fille, le même amour, la même impuissance.
Caroline s’est inspirée des drames qui ont ponctué sa vie de famille (sa mère et sa grand-mère ont été touchées et son père a été souffrant) mais elle a su en extraire tout le potentiel drôlatique et il est immense. Elle a courageusement tricoté ses souvenirs avec ses angoisses assaisonnées de métaphores empruntées au monde des contes. La malédiction se transmet par la quenouille et le rouet. Elle a un nom : Alzheimer, et sa menace est sans doute génétique.

J’y ai retrouvé des épreuves que j’ai moi aussi traversées. Accompagner un de ses proches en maison de retraite est une étape tout bonnement surréaliste. La première à laquelle on fait confiance (bien obligée !) ne fut pas davantage une réussite pour ma mère que pour sa Mémé. Pour moi aussi le sol s’est ouvert un jour sous mes pieds, laissant apparaitre un enfer que je ne soupçonnais pas (… réalisant que ma mère était devenue) un enfant abandonné dans un pensionnat pour vieillardes (p. 51).

Il existe néanmoins des endroits où le personnel est vraiment digne de louanges. Ce sont malgré tout des mouroirs plus ou moins luxueux, même si on s'y exprime en projet de vie. Cela reste compliqué quand ce qu’on redoute le plus devient une réalité. Et je conseille au passage de varier les horaires des visites. C’est très instructif de débarquer à l’improviste.

L'auteur décrit bien les processus et les étapes de la démence sénile, car derrière la dénomination Alzheimer se profilent plusieurs pathologies. J'ai comme elle suivi une formation pour accompagnants. Je dois dire que ce que j'y ai appris m'a beaucoup aidée à comprendre le processus et à anticiper les difficultés. Moi aussi j’ai pressenti l’irréversibilité de la catastrophe en constatant le régime des parents à base de produits périmés depuis des lustres et de surgelés ayant oublié jusqu’à la notion de chaîne du froid (p. 100). Et le verdict a été confirmé pour nous également, quand la solution "maintien à domicile avec auxiliaire de vie" s’est révélée totalement inopérante.
On sait ce que c’est que perdre la tête, dans la famille de Caroline. On a même une expression idoine : être cuit aux patates. (p. 142). Je ne connais qu'une voie pour supporter ce qui est de l'ordre de l'intolérable, se décentrer. Pour Caroline l’humour, noir faut-il encore le préciser, agit comme contrepoint. Ma défense fut l’écriture. Je prenais en notes les délires de ma mère pour parvenir à en évacuer le potentiel dramatique, sans penser que je transformerais peut-être un jour ce matériau. Les pires moments coïncident avec les instants de lucidité, fugaces mais ô combien douloureux, du malade qui réalise son état de déchéance.

Caroline Vié traque la terreur de se perdre dans ses pensées. Elle aborde la question du secret. Il me semble que cette maladie fait sauter certains blocages. Elle découvre que sa mère rêvait de devenir danseuse étoile en la voyant guetter chaque jour le facteur, persuadée qu'il va lui apporter un contrat pour l’Opéra de Paris. La mienne cherchait à se libérer d'une tragédie vécue pendant la seconde Guerre mondiale, je n'ai jamais compris laquelle.

Ce roman est écrit avec des mots justes. Le trait est un tout petit peu forcé, juste assez pour qu’on s’estime heureux de ne pas vivre une réalité aussi dramatique que celle qu'on a sous les yeux. La fatalité dont l’angoisse n’est qu’un avant-goût (p. 186). Elle exprime en quoi connaitre l’avenir ne limite pas la casse.
Ce livre est une vraie distraction tout en représentant une mise en garde bien plus juste qu’il n’y parait. C’est cyniquement drôle. Je me suis même surprise à rire de bon cœur, avec un peu de honte quand je me rendais compte que je n'avais pas connu le pire.

Le titre du roman est directement inspiré de Independence Day, le film catastrophe de Roland Emmerich pour décrire ce qui est ici une catastrophe intime qui se termine dans une fin libre et plutôt rassurante qui vous surprendra, sans verser dans un happy end qui aurait été incompréhensible.

Caroline Vié est l’auteur de Brioche (JC Lattès, 2012). Journaliste de cinéma, elle a longtemps participé à l’émission de Canal +, "Le Cercle", et travaille actuellement au quotidien 20 minutes. Dépendance Day est son deuxième roman. Elle écrit actuellement son troisième, une comédie sur le deuil et le renoncement, qui s'annonce encore plus radical et grinçant. On a hâte de la lire.

samedi 9 mai 2015

J'ai expérimenté les beignets de fleurs d'acacia

Les parcs sentent si bons au mois de mai. Chaque année, je me jure que je me risquerai à faire des beignets de fleurs d'acacia ... Les craintes l'emportent toujours sur l'envie. Par chance je suis tombée sur un billet certes ancien (mai 2007) mais tellement encourageant que j'ai suivi la recette et le mode d'emploi.

Grand merci donc à Lilo de Cuisine Campagne que je vous invite à découvrir à votre tour. Son article est complet, comme je les aime. Vous y apprendrez que l'histoire de l'acacia, qui est en fait un robinier, commence à la cour du roi Henri IV, rendu célèbre auprès des gourmets par sa poule au pot.

Le premier spécimen a été planté en 1601 place Dauphine. Il peut vivre trois siècles et c'est le plus vieil arbre de la capitale. Le miel que les abeilles fabrique avec son pollen est des plus délicats.

Il existe en rose et en blanc, les deux étant comestibles. Enfin il est facile à cueillir. Il suffit de se munir d'une paire de ciseaux pour couper les grappes en laissant un bout de tiges, que l'on ne consommera pas (nous ne sommes pas des girafes) mais qui sera bien utile pour déposer les fleurs dans la friture.

Vous apprendrez beaucoup d'autres choses en lisant Lilo qui qualifie à juste titre ces fleurs de subtil mélange de miel aux accents de bergamote ou de fleurs d'oranger". Voici sa recette, à laquelle je n'ai presque rien modifié.

Lilo préconise une bière blonde. J'en ai choisi une blanche, l'Edelweiss. On a la possibilité d'employer aussi bien l'originale, blond pâle, fraîche, acidulée et équilibrée, dont la pointe d’acidité est contrebalancée par une fraîcheur fruitée et qui révèle en fin de bouche un subtil goût de pomme.

Ou bien Edelweiss Zestes d’Agrumes et Touche de Miel pour l'association entre la fraîcheur acidulée des zestes d’agrumes et la douceur du miel.

Ingrédients :
une vingtaine de fleurs d'acacia (blanches ou roses) - 180 g de farine - 1 oeuf - 50 g de sucre en poudre - 150 ml de lait - 150 ml de bière blonde ou blanche - une pincée de sel - de la Végétaline

1. Dans un récipient à bords hauts, versez la farine, le sel et faites un puits. Ajoutez l'oeuf, le sucre en poudre (inutile d'ajouter un sachet de sucre vanillé si vous conservez votre sucre dans une bouteille avec une gousse) et fouettez au milieu.

2. Incorporez le lait puis la bière. Fouettez quelques minutes pour rendre la pâte bien lisse. Laissez reposer 15 minutes.

3. Pendant ce temps, secouez délicatement les grappes de fleurs pour retirer les petits insectes logés à l'intérieur (encore que après la friture ils ne seront pas bien dangereux).

4. Faites doucement chauffer votre bain de friture (personnellement je préfère la Végétaline pour ce genre de choses, comme le faisait ma grand-mère, mais vous pouvez faire à votre guise ).

5. Saisissez la grappe de fleurs d'acacia par la tige et trempez-la généreusement dans la pâte à beignets. Laissez égouttez quelques secondes et plongez-la dans la friture. Comptez deux beignets dans la friteuse par plus. Faites cuire environ 2 minutes de chaque côté, jusqu'à ce que les beignets soient légèrement dorés.

Je ne recommande pas de saupoudrer les beignets de sucre glace depuis que je sais que ce sucre a un énorme pouvoir sucrant. Dégustez tiède, nature, ou avec des fraises simplement équeutées et coupées en deux, donc sans sucre ajouté.

Et voilà comment nous nous sommes régalés, en nous promettant de recommencer à la prochaine balade à vélo, parce que dans nos parcs et jardins publics ce ne sont pas les robiniers qui manquent.
S'il vous reste des fleurs vous pouvez les égrapper pour embellir une salade verte. Elles se mangent aussi bien crues que frites.

Glycine, lilas, jasmin, lavande, mauve, sureau sont pareillement comestibles ... pour n'en citer que quelques-unes.

vendredi 8 mai 2015

La cour des grandes chez JC Lattès

J'ai lu La cour des grandes sur Ipad pendant mes vacances (qui furent trop courtes mais à ce moment là agréables dans un beau paysage, sous un soleil qui fera défaut quelques jours plus tard).

En progressant dans cette lecture je devenais de plus en plus satisfaite de ma life, estimant parvenir plutôt bien à concilier vie professionnelle, vie familiale et épanouissement personnel.

C'est une des problématiques qui semble la plus difficile à résoudre pour les quatre héroïnes du roman d'Adèle Bréau qui connait bien le sujet pour avoir recueilli des confidences auprès des membres de la communauté du site féminin Terrafemina.com qu'elle a contribué à créer.

Cette expérience lui a donné l'envie d'écrire sur ces amazones qui jonglent entre leurs emplois en essayant de conserver un équilibre amical et amoureux. Elle avait déjà publié en 2013, aux éditions Leduc, Je dis ça, je dis rien, et 200 autres expressions insupportables.

L'auteur habite dans le XVII° mais elle situe ses quatre "working mums" dans le quartier bobo du IX°.
Mathilde, mère de deux petits garçons, est cadre dans une grosse firme pleine de mâles qui l’attendent au tournant. Elle jongle avec les emplois du temps dans une culpabilité constante. Son amie Alice, seconde un restaurant en vue de la capitale, peine à se remettre de sa séparation, malgré le soutien de son ado. Lucie, leur richissime comparse, est à la tête d’une famille nombreuse de trois enfants. Elle est obsédée par la bonne tenue de son bonheur conjugal. Eva, la quatrième, rêve de devenir mère elle aussi.Ces héroïnes made in France, ne rêvent plus de prince charmant, de robe meringuée et d’alliances. Elles n’en ont plus le temps. Elles tentent simplement de maîtriser le tourbillon insensé qui les emporte depuis qu’elles ont dit oui : crèche, école, courses, babysitters, vie sexuelle, carrière, enfants malades, premières rides ... la liste peut encore s'allonger.Dans un Paris de comédie romantique, ces équilibristes à l’aube de la quarantaine rient, explosent, galèrent, textotent, aiment et espèrent, car pour Adèle Bréau les mères de famille auront toujours quinze ans, même une fois entrées dans la cour des grandes.
Ce roman est une parfaite illustration du genre comédie romantique, en toute logique puisqu'Adèle Bréau adore la "chick lit". On se reconnait dans l'une ou l'autre et on débusque les travers de notre entourage. Bien sûr ce n'est pas très original. Depuis les épisodes des Desperated Housewives et autres Sex and the City on a l'habitude de ce genre de clichés. Mais l'auteur assume complètement le fait d'avoir emprunté les codes des séries américaines même si les quatre jeunes femmes ont une vie professionnelle.

Son intention est cependant louable : "Mon but en écrivant 'La cour des grandes' c'était de déculpabiliser les femmes qui jonglent en leur montrant que nous sommes toutes dans la même galère", explique elle sur Terra Femina . "On a beau poster des photos de bonheur familial idyllique sur Intasgram pour faire comme les mamans stars, on a toutes un panier de linge qui déborde chez nous".

Elle connait les statistiques : au moins une femme sur deux affirme qu’avoir eu des enfants a été un frein à sa carrière. La tranche horaire 18h-20h est gérée uniquement par les mères dans 9 foyers sur 10. La moitié ne déjeune pas le midi et 70% assument toutes les tâches ménagères. On se croit phénomène isolé quand on est dans ce contexte de stress permanent et on découvre que c'est le lot commun. D'une certaine manière son livre n'est pas très distrayant car la situation ne semble pas  avoir évolué depuis 20 ans. Encore une certitude qui s'effondre ...

En tout cas tant que les hommes ne modifieront pas nettement leurs comportements. Adèle Bréau en est pleinement consciente. Elle termine l'écriture d'un second volet qui leur donnera la parole. Le roman s'intitulera "Les jeux de garçons". On les attend ... et si elle nous brosse leur vie d'une manière aussi vive que celle de leurs femmes on ne va pas s'ennuyer.

Je signale qu'Adèle Bréau tient aussi (quand elle en a le loisir) un blog où elle n'y va pas avec le dos de la cuillère pour communiquer ses impressions et donner ses avis sur beaucoup de choses, jusqu'à sur la vie du président de la République. C'est ultra décapant et réjouissant !

La cour des grandes de Adèle Bréau chez JC Lattès, depuis avril 2015 en librairie

jeudi 7 mai 2015

Quand je découvre que Aga est un piano ... à la Foire de Paris

La Foire de Paris bat son plein et j'ai accepté de m'y rendre cette année. Je ne suis pas très encline à aller me perdre dans les allées des "marchands du Temple". Pas très envie de me fair alpaguer à tout bout de stand ni de me faire avoir par les diatribes des bonimenteurs.

Il y a tout un pavillon où on peut acheter des petites choses directement en provenance des pays asiatiques ou du Maghreb. On se croirait dans un souk. Même profusion. Même atmosphère, billet d'avion en moins. Pratique pour ramener des souvenirs de vacances qu'on n'a pas pu prendre ! En cadrant les photos serrés on pourrait même faire croire qu'on y était.

Si j'accepte de mettre de côté toutes ces réticences (et le bruit, et la foule ...) je conviens que le Palais des expositions de la Porte de Versailles est un endroit formidable pour aller à la pêche aux nouveautés et surtout pour comparer des lignes de produits sans faire de grands déplacements.

Jusqu'à ma visite je ne connaissais pas AGA. J'ai appris que c'était un fabriquant de pianos ... anglais ... pour la cuisine. Je m'interroge d'ailleurs à propos de l'emploi du terme. Cela semble un mystère. Je remarque malgré tout que l'objet est utilisé par un chef, qu'il soit d'orchestre ou de cuisine. Dans les deux contextes, il s'agit d'un engin sophistiqué et majestueux, plutôt encombrant.

AGA est donc une marque de pianos. On dit que c'est la Rolls Royce des fourneaux, en toute logique pour des anglais. Chef Damien était sur le stand le jour de ma venue, manifestement très heureux de cuisiner sur de tels instruments une série de recettes anglaises comme un Eton mess, qui est un peu l'équivalent anglais de la Pavlova, en plus pratique puisque la meringue est cassée en morceaux.

Il m'a appris que le Salon du blog culinaire de Soissons était équipé en Falcon, qui sont des pianos fabriqués par le même groupe. J'ai donc cuisiné une paire de fois sur de si beaux engins, et je n'y avais pas pris garde, le stress sans doute.

Goûte la tarte aux pommes préparée par Thomas et cuite dans le four AGA m'a-t-il ordonné. Je parie que tu n'en as jamais mangé d'aussi bonne ! C'est vrai et j'ai hâte de participer à une démonstration culinaire de leur boutique de la rue du Bac.

Il parait que tous les anglais un peu gourmets économisent des années pour s'offrir ce joyau et je me suis interrogée soudain sur la marque de celui qui a permis à Babette de préparer son célèbre Festin, me promettant de revisionner le DVD pour apercevoir son nom.

Avec son "coeur de fonte" à accumulation de chaleur, il n'a pas d'équivalent pour assurer une cuisson idéale grâce à la chaleur rayonnante de la fonte massive. Avec ses fours à différentes températures, elle permet de cuisiner plusieurs plats en même temps.

J'ai rencontré une jeune femme qui m'a confié que sa fille de 5 ans adore s'installer à proximité. La cuisine est devenue la pièce centrale de la maison depuis l'installation du fourneau. C'est bien la preuve qu'elle induit un style de vie.
La cuisinière AGA est née en Suède, inventée par un Prix Nobel de physique qui perdit la vue suite à une explosion de gaz. Cet homme, confiné à la maison, remarqua alors les contraintes de son épouse. Il imagina la cuisinière idéale, facile à utiliser, sur laquelle on pourrait tout cuisiner à la perfection.

Les premières ont été commercialisées en Grande Bretagne en 1929. Elles sont devenues des objets cultes. Bien entendu la fabrication s'est déplacée en Angleterre, très précisément à Coalbrookdale, dans la première fonderie au monde, dans une vallée berceau de la révolution industrielle entièrement classée au Patrimoine Mondial de l'Unesco.

Abraham Darby y découvrit la fonte en 1709 en utilisant du coke pour faire fondre du fer.

La fabrication d'une AGA est quasi luxueuse. Le travail ne s'effectue pas en série. Le fer est coulé en fusion dans des moules et l'application de l'émail vitrifié vernissé demande trois jours contre quelques minutes d'émaillage par pulvérisation chez ses concurrents. Rien d'étonnant à ce que sa longévité se compte en dizaines d'années.

Il n'empêche que chaque nouvelle AGA est fabriquée à partir de 70% de fonte recyclée et qu'elle sera elle-même recyclable à 90%.

Elle peut tout cuisiner, jusqu'à une volaille de 13 kilos. Elle dispose de 3 plaques et 5 fours en version "normale", mais il existe depuis peu un modèle "urbain" de 60 cm qui comporte malgré tout 2 fours et une plaque de cuisson. Avec un choix de 14 couleurs pour allier tradition et modernité.

Falcon, qui est la marque grand public, a sorti son millionième piano de cuisson. Ils sont fabriqués depuis 300 ans à coté de Stratford-on-Avon dans une usine dont l'arrière est classé. Cette marque a équipé toutes les cuisines royales d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie et de Russie.

La créativité continue à être de mise dans l'entreprise. Qui se traduit par exemple par un tiroir de pousse à 40° pour le pain sur le modèle Nexus qui se distingue par d'autres équipements très pratiques (un four gril-barbecue intégré, une plancha....)  et un design très contemporain qui lui valut d'être présenté l'an dernier au Grand Prix de l'Innovation de la Foire de Paris.

Une Falcon présente un très bon rapport qualité/prix pour un budget qui est tout de même conséquent. Comptez environ 3 000 € pour un piano que vous pourrez léguer à vos descendants.

Et puisque j'étais tout près du stand regroupant les innovations j'ai remarqué la petite dernière de Brita, la carafe plébiscitée par Yves Camdeborde, et qui a connu un franc succès au dernier Salon du blog culinaire de Soissons.
Il s'agit d'une bouteille filtrante de 1, 3 litre qui tient peu de place sur la table et qui est très ergonomique. Une fois le bouchon ôté et que l'on a rempli le contenant situé à l'intérieur on assiste à une expérience visuelle étonnante pendant la filtration qui s'effectue en direct. L'eau passe d'un contenant à l'autre avec deux niveaux d'eau différents qui finissent par s'harmoniser.

Le disque filtrant semble grossir par illusion d'optique jusqu'à remplir la totalité du diamètre de la bouteille.
Je terminerai par un petit coup de coeur pour eBougie (tout le monde sait que les bougies sont devenues un de mes centres d'intérêts) qui conçoit les bougies comme des accessoires de décoration  dans le respect d'une magie olfactive 100 % française.

J'ai aimé le graphisme surprenant et surtout la délicatesse des fragrances que l'on peut prolonger avec un parfum d'ambiance assorti.

Que l'on choisisse une note majeure ( fleurs blanches, thé vert, ambre précieux, cèdre majestueux, figue de Provence, fleur d'oranger) ou des harmonies comme Fleur du roi, rêve Kashmir, Impératrice des savanes, Plume de paon ou Sagesse nocturne, c'est à découvrir.

Il vous reste quelques jours pour aller à la Foire de Paris. Après ce sera 11 rue du Bac à Paris pour Falcon et Aga, dans les rayons électro-ménager pour Brita, et sur le web pour eBougie.

mercredi 6 mai 2015

Un roman anglais de Stéphanie Hochet, éditions Rivages

Si j'avais encore la possibilité de faire une chronique à la radio j'aurais programmé Un roman anglais aujourd'hui sur les ondes, le jour de sa sortie en librairie.

Je ne suis pas sûre que mes mots traduisent aussi bien que ne l'aurait fait ma voix l'émotion qu'il y a à lire un tel objet. Si on ne connait pas Stéphanie Hochet rien ne laisse supposer qu'il a été écrit à notre siècle.

Je l'ai abordé sans avoir lu le résumé, ce qui m'a permis d'éprouver les mêmes émotions qu'Anna. J'étais prévenue néanmoins par la citation en exergue que le livre a été inspiré de la vie de Virginia Woolf, ce qui franchement n'a strictement aucune importance pour goûter la douceur et la nostalgie qui émanent de ce roman.

Je veux bien croire qu'il était plus honnête de le signifier, intellectuellement parlant, mais n'allez surtout pas croire qu'il faille être érudit pour l'apprécier.

Stéphanie Hochet instaure un climat, une atmosphère ... inédite. Dès les premières lignes nous sommes transportés instantanément en 1917 dans le Sussex et nous ne nous éloignerons jamais d'Anna, la jeune épouse d'un horloger, s'apprêtant à recevoir chez elle une personne pour garder son enfant pendant les heures qu'elle doit consacrer à l'exercice de son métier.

Je ne vais pas moi-même résumer l'ouvrage autrement qu'en empruntant les mots au personnage principal qui le fait très bien : un jeune homme cardiaque entre chez vous, votre enfant l'apprécie et votre femme change, qu'en penser ? (page 136)

La jeune femme analyse chaque détail. Après tout c'est une déformation professionnelle. Habituée à peser les mots dans son travail de traductrice elle subit sans doute plus que d'autres le poids du tabou le plus extrême : front, armées, conflit, guerre (page 51) qui contraignent les gens à s'interroger à propos des contingences matérielles, devenues essentielles comme la nourriture et le chauffage. On sent combien le monde des émotions est habituellement mis à distance, et on se demande si la domination de ce que Stéphanie désigne comme la pensée de la survie ( page 26) fait plus de bien que de mal.

Elle pointe de manière très juste la place que les femmes ont prises dans l'économie pour remplacer les hommes partis au combat (page 23). Sans leurs mains et le cœur qu'elles ont mis à l'ouvrage, le corps de la patrie ne survivrait pas. Et je me rappelle l'excellent documentaire européen de Fabien Béziat et Hugues Nancy pour France 3, Elles étaient en guerre 1914/1918, diffusé en octobre dernier. Elle nous offre aussi des réflexions sans concession sur la condition sociale en Angleterre, qu'il s'agisse de l'opposition entre la bourgeoisie et les mineurs, comme entre les politiques et les soldats.

Le courrier de son cousin John comme celui qu'Anna adresse au ministre de la Guerre sont des modèles du genre. J'ai pensé à la fin de non recevoir que mon grand-père avait reçue quand il annonçait à son patron son retour du front et que celui-ci le remerciait des services rendus à la patrie tout en lui recommandant de rester chez lui parce qu'il avait donné son poste à son propre fils qui lui, avait échappé à la mobilisation.
Son regard sur l'éducation est également remarquable, surtout quand on le resitue dans le contexte. La découverte du "non" par le petit Jack (page 54) est parfaitement amenée. On est convié à son épanouissement dès lors qu'on laisse l'enfant prendre des initiatives et devenir un petit être débrouillard. (page 61)

On découvre de très belles pages sur l'accès d'un enfant à la poésie. Et si je regrette que les poèmes d'Emily Dickinson (page 104) ne soient pas traduits il me semble finalement que ce soit une excellente façon de nous placer dans la position de l'enfant, trop jeune pour comprendre, mais attrapant du sens, digérant les informations. (page 69)
J'ai apprécié cette référence, qui faisait écho à l'une des oeuvres de Karolina Krasouli découverte au Salon de Montrouge avant-hier. L'artiste peint à l'aquarelle des intérieurs d'enveloppes déchirées, faisant penser aux correspondances claustrées de la poétesse.

Stéphanie Hochet analyse sutout le parcours singulier d'Anna en alternant des phrases longues, très étendues, avec d'autres plus brèves où les mots sonnent dans une forme de précipitation. Elle aurait pu titrer Qui est Anna Whig ? En effet elle interroge jusqu'au bout cette question existentielle avec subtilité, encore et encore, même en racontant (page 122) une improbable scène de séduction en pleine rue.

Le récit est au présent, ce qui rend les évènements plus proches, même si on en connaît l'issue. Pas besoin d'une grande culture pour savoir la fin tragique de Virginia, et je ne spolie rien à le signaler car on la sent pleinement vivante.

Anna admire son mari. Mais elle développe progressivement une immense confiance en George qui est rassurant, et fait preuve d'une forte capacité d'écoute. Être perçue comme un être pensant (page 68) cela nous semble quasi naturel mais c'était sans doute singulier dans une Angleterre où les femmes n'avaient pas encore le droit de vote.

On remarque le poids des rituels comme si cela protégerait du danger... On voit bien s'infiltrer le poison dans une scène où l'enfant maladroit distribue les tasses de thé en suivant les inclinaisons de son cœur et non les règles de la bienséance.

La jeune femme semble aux prises avec des démons : Personne pour me mettre à l'abri de moi même (page 88), surtout quand rêver est un luxe (page 99). L'image de George se décalque lentement sur celle de John. Progressivement on note le balancier se déplacer vers un nouvel équilibre, pour prendre un vocabulaire du lexique de l'horlogerie.

Le récit s'achève dans le Warwickshire, non loin de Stratford-sur-Avon où la fin se profile inexorablement : prendre le chemin des disparus. Je vais enfin savoir ce qui leur arrive. (page 153)

Née en 1975, Stéphanie Hochet est écrivain et critique. Elle a publié son premier roman, Moutarde douce (Robert Laffont) à l’âge de 26 ans, puis chez d'autres éditeurs Le Néant de Léon (2003), L’apocalypse selon Embrun (2004), Les Infernales (2005), Je ne connais pas ma force (2007), Combat de l’amour et de la faim (Prix Lilas 2009), La distribution des lumières (Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres 2010 ), Les Éphémérides (2012), Sang d'encre ...

J'avais lu et beaucoup apprécié il y a quelques mois son premier essai,  Éloge du chat . Elle sera le 31 mai au Salon du livre d'Asnières.

Un roman anglais de Stéphanie Hochet, éditions Rivages, le 6 mai en librairie

mardi 5 mai 2015

Des produits de beauté pour une mère et sa fille

Ce n'est pas un sujet récurrent sur le blog mais les questions de beauté y ont tout de même leur place. J'ai apprécié les nouveautés Bourjois lors du dernier Salon du blog culinaire. Et j'avais consacré un article détaillé à la gamme Bio Naïa de Marque Repère avant les vacances d'été.

Le bio prend de plus en plus d'importance, y compris dans la beauté où il commence à damner le pion au "conventionnel". Admirez au passage le lexique : bio versus conventionnel, chez l'esthéticienne, homéopathie versus allopathie chez le pharmacien.

Bref le conventionnel comme ils disent c'est plus de 5000 ingrédients, le plus souvent chimiques (et le cas échéant un peu toxiques) quand le bio doit se limiter à 140. C'est un pari dans un tel contexte de parvenir à faire aussi bien en terme de sensation et de parfum. Mais les progrès sont là et on peut maintenant se chouchouter bio à prix corrects avec par exemple la gamme Bio Naïa, depuis que Marque Repère (il y en a peut-être d'autres) s'est lancé dans l'aventure.
J'avais posté cette photo mystère sur les réseaux sociaux, interrogeant sur son contenu. Il est temps de sortir les flacons de la trousse. Un seul est labellisé bio mais ils sont tous testés sous contrôle dermatologique.

lundi 4 mai 2015

Inauguration du 60ème Salon de Montrouge (92)

(nouvelles photos ajoutées le 20 mai 2015)

Je connais assez bien les salons artistiques des environs de la capitale. Celui de Montrouge s'en distingue magistralement. Vu depuis la silhouette de Coluche en salopette, et sous la houlette protectrice de Molière, Boileau, Papin et Lavoisier, dont les statues se dressent à ses pieds, le beffroi fait de l'oeil au passant qui, je l'espère, ne résistera pas à y grimper puisque l'exposition est ouverte, comme le souligne l'affiche, en entrée libre, jusqu'au 3 juin.

Le programme inclut des animations, des visites guidées, des expositions hors les murs ... qui sont offertes pour la première fois et que vous repérerez sur le site dédié.

En tant qu'artiste invité, Jean-Michel Alberola a réalisé l'affiche de la manifestation à partir d'un cliché d'un lustre de l'ancien foyer du Beffroi, ce qui est particulièrement judicieux.

Il présente ses dernières oeuvres l'étage au-dessus du Salon proprement dit qui déploie le travail de 60 artistes émergents, qui bénéficient ici d'un tremplin reconnu au niveau européen.
La scénographe matali crasset (dont le nom s'orthographie sans majuscules) a créé une déambulation (il ne s'agit en aucun cas d'un parcours) ponctuée de chandeliers brandissant les noms des artistes. 

Le processus de sélection reflète le paysage artistique contemporain. Cette découverte suscitera de nombreux coups de coeur. J'ai tenu à vous montrer l'essentiel des miennes ce qui a donné lieu à beaucoup de photos dont voici la première, qui demeure elle aussi dans la métaphore de la lumière avec une évocation du Roi Soleil.

La peinture de Raphaël Barontini est chargée de références. Marqué par la créolisation, son travail renvoie à la langue appartenant à une minorité dominante phagocytant une majorité dominée, dans une ambiance carnavalesque.
Une fois l'article déployé vous pourrez apprécier la diversité des oeuvres en cliquant sur la première photographie pour ouvrir l'ensemble en diaporama.

La spécificité du Salon de Montrouge :
Il est rare de pouvoir clamer une aussi belle longévité et rester jeune et Jean-Loup Metton, le Maire de Montrouge a de quoi être fier. A quelques centaines de mètres de Montparnasse, le Salon est devenu au fil du temps un tremplin pour l'art contemporain, avec une focalisation spécifique sur la création émergente, toutes disciplines confondues, depuis une dizaine d'années en portant l'attention sur des talents quasi anonymes. Cette manifestation est de ce fait sans équivalent en France. On peut s'accorder qu'il a effectivement quelque chose d'ébouriffant, pour reprendre le mot du maire.

Un espace de découvertes :
Montrouge se targue, à juste titre, d'avoir révélé de grands artistes comme Hervé Di Rosa (1981) à l'âge de 22 ans et accéléré la carrière de nombreux, comme Carole Benzaken ou Théo Mercier (qui remporte un vif succès à la FIAC un an après Montrouge), Pascal Pinaud ou Philippe Cognée pour n'en citer que quelques-uns, sans parler de Jean-Michel Alberola qui y fut sélectionné trois ans de suite.

Le processus de sélection :
Pour candidater aujourd'hui il faut satisfaire deux critères : être au début de sa carrière (ne pas avoir de galerie attitrée, ne pas avoir déjà présenté son travail à un large public) et avoir un lien fort avec la France qui peut être leur nationalité, leur lieu de résidence, leurs études, etc. Aucune exigence relative à la formation initiale ou l’âge des candidats n’est requise.

L'intégralité des 3000 candidatures reçues entre septembre et novembre a été examinée par Stéphane Corréard, Commissaire du Salon (expert, critique et collectionneur) et son adjoint Augustin Besnier. Ils ont présélectionnés 200 dossiers pour les soumettre à un Collège Critique qui est renouvelé chaque année aux deux-tiers, aucun membre ne pouvant y siéger à plus de deux reprises.
Comme chaque année, il a regroupé en 2015 des personnalités d’horizons très variés, amenées à assumer une position critique dans le champ de l’art contemporain : journalistes, critiques ou historiens d’art, directeurs d’institutions, artistes, écrivains, mais aussi galeristes ou collectionneurs.

Les 17 membres ont réfléchi jusqu'en janvier pour se prononcer en faveur de 60 artistes. Ils ne se livrent pas à des votes mais suivent leur désir de s'impliquer chacun en faveur de un à six artistes qu'ils vont accompagner dans le choix des oeuvres qui seront exposées (et qui peuvent être créées après la sélection), et assister pour l'accrochage. Ce sont eux qui écriront les textes de présentation que l'on retrouve dans l'exposition sous forme de cartel mais aussi dans le catalogue (très bien conçu !) et sur Internet.

Les artistes sélectionnés composent une sorte d'échantillon représentatif, d'une part des 3000 candidatures, d'autre part de chacun des tendances et des courants qui semblent émerger en ce moment. Autrement Montrouge est "The place to be" pour les jeunes artistes.

Une manière d'exposer propre à Montrouge :
C'est matali crasset qui scénographie l'espace depuis l'arrivée de Stéphane Corréard à la tête du Commissariat. Après le vert puis le jaune, l'an dernier, elle a choisi la couleur rouge pour célébrer le soixantième anniversaire.
Elle pense la manière d'exposer loin du classicisme des espaces vides et impersonnels des "white cubes" habituels. Elle revendique le décalage avec le principe de petites alcôves ponctuant des chemins de traverse. Les cartels sont supportés par des bougies rétroéclairées, symbolisant à la fois l'anniversaire et la mèche de ces "bombes" artistiques ...

On peut être jeune et/ou autodidacte :
Le doyen a 61 ans et les benjamins ont 26 ans. François Malingrëy est l'un d'entre eux (qui remporte le Prix du Conseil départemental).
Ce jeune artiste nous livre des ambiances chargées et mystérieuses, à l'instar de la Regardeuse, une huile sur toile de grandes dimensions (170 sur 200 cm) réalisée l'an dernier.
On notera au passage que la peinture figurative a toujours une place dans la création contemporaine.
Certains ont changé de voie, comme Wei Hu, cinéaste, qui présente une vidéo dans laquelle un jeune photographe ambulant demande à des familles tibétaines de poser devant des fonds préparés.
D'autres sont autodidactes, comme en témoigne le parcours, néanmoins atypique de Caroline Ebin, ex audit financier chez Arthur Andersen. Elle réalise ses oeuvres à partir d'une photo prise avec son téléphone qu'elle agrandit à l'extrême en les ultrapixellisant avant de les imprimer sur des feuilles A4 qui seront un support pour sa peinture. La photo est ainsi un support plus qu'un sujet.
Elle puise son inspiration dans la peinture comme avec le Pape Innocent X de Velasquez qui fut repris avant elle par Bacon.
Mais elle peut aussi s'émouvoir du sort de chiens qui, avant d'être cuisiné en Chine comme de la viande de boucherie, sont rasés et mis à tremper dans un baquet.

Les feuilles composent une mosaïque qui peut être marouflée sur une toile ou plus simplement épinglée, voire même patafixée. Cette dernière méthode permet à l'artiste de décrocher une oeuvre grand format, pour la transporter dans une simple chemise comme elle faisait sans doute avec les analyses économiques.

Chaque artiste entretient un lien très fort avec la France :
Comme Karolina Krasouli, née à Athènes, et qui a étudié en France,. Ses enveloppes aquarellées évoquent Emily Dickinson. leur disposition sur un pan entier de mur est plutôt émouvante, surtout pour moi qui achève la lecture de Un roman anglais, dans lequel Stéphanie Hochet reprend quelques-uns des poèmes qu'elle écrivait sur des enveloppes.
Comme aussi Tarik Kiswanson, artiste d'origine suédoise. Il a travaillé avec son père, souffleur de verre, et réalise des séries qui croisent en quelque sorte des univers apparemment opposés. Il a ainsi créé des masques en laiton en conjuguant ceux que portaient des guerriers avec les niqabs qui recouvraient les femmes de la péninsule arabique jusqu’au XVIIIe siècle en soulignant l'ambiguité de leur nature. Leur taille est devenue trop grande ou trop petite pour être portés, d'autant que les bords sont coupants.
Révéler des pratiques d'artistes avant d'exposer des oeuvres :
Quand d'autres lieux choisiraient 200 artistes qui n'exposerait chacun qu'une oeuvre, Montrouge préfère limiter le nombre des exposants mais leur offrir de montrer plusieurs axes de leurs talents. C'est particulièrement important pour tous ceux qui appartiennent à la catégorie des "techniques mixtes". Le street art est présent sous la forme d'une pratique de l'espace urbain avec Lenardaki & Parisot. Et le soir du vernissage on a pu voir une performance organisée par Amélie Giacomini & Laura Sellies.

Des black boxes pour les vidéastes :
Elles sont alignées le long d'un mur pour leur permettre d'exposer leurs travaux à l'abri de la lumière. Et le spectateur-déambulateur passe du pictural au multimedia.
Avec, par exemple, Bénédicte Vanderreyndt (bras croisés à gauche sur la photo ci-dessus). Elle a reconstitué la chambre de trois adolescentes très différentes, mais ayant la caractéristique commune de mettre en scène leur vie sur les réseaux sociaux à travers des photos ou des messages. On assiste à une fiction en abîme, celle de l'artiste composant avec celle de chaque adolescente.
Nieto invite le spectateur à être actif et à jouer avec ses claviers. Il met en relation images video et objets dans une correspondance humoristique illustrant le perversionnisme. Passer un moment à explorer son travail est un moment au final réjouissant.

Le but n'est pas d'être consensuel mais de faire découvrir :
Il serait aberrant que tous les visiteurs aiment tout. La mission est remplie si nous réussissons à faire découvrir 4 ou 5 artistes, m'a confié Augustin Besnier au cours d'une visite guidée très intéressante juste avant la proclamation des résultats.

En ce qui me concerne ils sont bien plus nombreux et je partage son opinion quand il affirme que tous méritaient d'être primés. Je n'ai pas l'ambition d'être exhaustive dans mon compte-rendu mais de vous livrer une palette suffisamment large pour vous donner envie de vous déplacer. Car rien ne vaut la confrontation grandeur nature.

Je m'étais amusée à recenser les artistes qui m'attiraient en effectuant un petit tour du Salon avant d'entendre les explications d'Augustin pour ne subir aucune influence et il s'avère que j'avais photographié plus de la moitié des lauréats, ce qui ne signifie pas grand chose ... si ce n'est une certaine inclinaison pour l'art contemporain.
J'avais retenu la Maison close que Mathieu Roquigny a faite avec des cartes à jouer, et qui fera penser au Château de tôles de Stéphane Vigny visible dans le Parc Renaudel. Cet artiste que l'on qualifie d'adepte de l’absurde, disciple de Perec et de l’Oulipo,  obtient le Prix Kristal, décerné par un jury issu du Conseil municipal des enfants de la ville de Montrouge.
Et puis la Dépression tropicale et la video-performance de Kenny Dunkan dont le discours politique et social teinté d'humour a séduit l'association ADAGP. A partir de petites Tours Eiffel dorées qui sont vendues dans la rue, ce jeune antillais s’est confectionné une tunique qu’il a endossée et avec laquelle il est allé danser, sur le parvis du Trocadéro, avec en arrière plan la Tour Eiffel grandeur nature, sous les yeux ébahis des touristes et des marchands africains vendant ces mêmes petits fétiches.

Sa danse est magnifique et la captation (intitulée Udrivinmecraz) qui a été réalisée ne laisse rien transparaitre de l'oxymore entre la superficialité de son clinquant bouclier et la condition humaine des vendeurs à la sauvette. Les inégalités font mal comme il s'est d'ailleurs blessé au cours de la performance.
  
Je n'avais pas été indifférente à la bétonnière de William Boehl qui devait initialement accrocher des toiles. Cet objet hybride et bruyant rappelle la machine célibataire de Marcel Duchamp et la fabrication du vide qui se contemple.
Le jury, présidé par le cinéaste Olivier Assayas, n'a pas exprimé ses critères mais cet artiste a été choisi, ex-aequo avec Marion Bataillard (à gauche ci-dessous) pour recevoir le Grand Prix.
Les univers de ces deux artistes sont très éloignés l’un que l’autre. Marion a le pinceau délicat. On pense cette fois à Balthus, le regard perdu dans la mise en scène de ses portraits d'autoportraits.
La distinction du sculpteur ne fera pas l'unanimité mais au risque de me répéter ce ne serait pas logique que tous les avis soient consensuels. Le Salon est d'ailleurs ouvert aussi à l'art brut et aux nouvelles technologies qui occupent un espace dédié, entièrement moquetté de rouge, au centre du dispositif, à la croisée des grands axes. Cinq bourses d'aide à la production ont été décernées par Ekimetrics, conseil en performance marketing et media, à des artistes utilisant les pratiques liées à Internet, aux données numériques, à la technologie et aux réseaux d’informations.

Une exposition au Palais de Tokyo à l'automne pour les premiers lauréats :
Outre François Malingrëy, William Boehl et Marion Bataillard, un quatrième artiste bénéficiera d’une exposition dans le cadre des Modules - Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent du Palais de Tokyo.
Il s'agit d'Arthur Lambert, Prix Spécial du jury, dont on a tous apprécié le sens du détail comme en témoigne ce focus sur Le Mage (gouache et dorure sur photo de 100 x100 cm). Son travail à la gouache et feuille d'or sur photo piézographique, par exemple Donum Dei, aux dimensions plus modestes (33 x 33 cm) est absolument époustouflant.
                  
Ouverture d'esprit et de regard en leitmotiv:
J'avais été attirée aussi par Clément Balcon, un sérigraphe qui maitrise admirablement le tramage de la quadrichromie. Il reproduit point par point les couleurs au crayon sur le papier, restituant à l'identique des images extraites de films pornographiques, juste avant les scènes emblématiques.
On pense à Warhol. L'oeil remarque alors une incongruité, un gribouillage qui semble altérer involontairement le dessin comme si l'artiste avait perdu le contrôle de la situation. Ces traits rageurs m'évoquent les graffiti enfantins qui surgissent précisément là où on ne les attend pas comme la manifestation d'un Moi qui souhaite être pris en compte.

Juste à coté, la peau d'ours à la pointe de graphite sur un canapé à motif floral de Marion Benard interpelle. Le papier peint est un objet récurrent de son travail, comme élément souvent perturbateur entre le mur et les objets domestiques et autres meubles qu'elle recouvre de la peinture verte utilisée sur les plateaux télé pour réaliser des incrustations d'images, et donc disparaitre ...
Pierre Buttin, a envoyé à un nombre important d’artistes français connus un petit carton blanc, afin qu’ils le signent et le lui retournent, lui permettant ainsi d’exposer 500 signatures, par ordre alphabétique, sur le mur du fond en écho au nombre requis pour se présenter aux élections présidentielles.

On reconnait des noms d'artistes révélés par le salon de Montrouge comme Hervé Di Rosa, Jean Michel Alberola, François Morellet, ou Rotraut, des célébrités à la signature lisible comme Mesnager, d'autres enfin énigmatiques que l'on pourra décrypter au moyen d'une liste à disposition du visiteur, comme Invader (ci-dessous au centre)
Cet artiste, Pierre Buttin, a un nom prédestiné. Il pratique la collection dans la droite ligne de On Kawara ou de Vittorio Santoro dont j'avais apprécié l'accrochage à l'Espace culturel Vuitton dans le cadre de l'exposition Correspondances, consacrée au Mail Art il y a deux ans. Certains penseront aussi à la suite numérique d'Opalka qui inspira Claudie Gallay pour son dernier livre, Détails d'Opalka.

Etre refusé n'est pas une fin en soi :
Marion Bataillard en sait quelque chose puisqu'elle a fait acte de candidature quatre ans de suite.

Un invité d'honneur particulier :
Il y eut Fernand léger, Jean Lurçat, Picasso ou Bourdelle, toujours un artiste majeur du XX° siècle, voici Jean-Michel Alberola qui d'ailleurs connait si bien les murs qu'il n'a sans doute pas longtemps hésité dans le choix de l'affiche.
Il a fait preuve d'un certain humour pour résumer la situation de l'art contemporain alors que Patrick Devedjan, nouveau président du Conseil départemental emploie l'image du kaléidoscope pour décrire le choix du jury.

Né en 1953 à Saïda en Algérie il a exposé au Salon en 1981, 1982 (date de sa première exposition aux ateliers de l’ARC, musée d’Art moderne de la Ville de Paris) et 1983. La même année, il présente sa première exposition personnelle à la Galerie Daniel Templon de Paris – qui le représente depuis plus de 30 ans. Il enseigne à l’Ecole des Beaux-arts de Paris depuis 1991. Le Palais de Tokyo lui consacrera une grande exposition personnelle en 2016.

A la fois peintre, sculpteur, cinéaste et créateur de livres et d’objets, il associe la pratique artistique, l’écriture et la parole : "Le peuple écrit sur les murs et les artistes ennuient le peuple (…). Pourtant les artistes voudraient encore être des guides et montrer les chemins de traverse afin de ne jamais cesser d’être en éveil, d’être subversifs. "

J'avais approché les oeuvres de cet artiste au cours d'une rétrospective que le Musée des Beaux-Arts de Nancy lui avait consacré en février 2009. J'en ai rendu copte dans un long article qui décrit sa démarche.
Les oeuvres, récentes présentées à l'étage, témoignent de la suite de l'évolution de sa réflexion. Son travail à partir de photos de Match et de Life sur les émeutes noires américaines dans les années soixante en est un exemple, comme celui-ci, Un groupe, acrylique sur papier peint en 2012 avec Ariane Alberola, Thomas Vergne et Marie Dupuis.
J'ai constaté qu'il était capable de faire mentir sa réputation de ne jamais venir aux vernissages et de n'accorder aucun entretien. Les artistes ont été heureux de l'avoir comme parrain.

Il ne faut pas manquer enfin de se laisser absorber par l'immense fresque de Moebius, autre enfant du pays, permanente sur le mur du foyer-bar.
60 ème Salon de Montrouge, du 4 mai au 3 juin 2015
Ouvert tous les jours de 12 à 19 heures
Le Beffroi, 2 place Emile Cresp
92120 Montrouge

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