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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mardi 15 septembre 2015

Marguerite de Xavier Giannoli, en avant-première

J'ai découvert ce film en avant-première à la soirée de clôture du festival Paysages de Cinéastes et il m'a enthousiasmée, comme la plupart des invités qui l'ont applaudi très chaleureusement.

Elle s'appelle Marguerite mais elle est baronne, l'un n'empêche pas l'autre. Elle est riche mais son rapport à l'argent est régi par la simplicité. 

C'est une femme "animée" d'une passion, celle de chanter. Pas une bluette à quatre sous, mais les airs les plus lyriques qui soient, à commencer par la Reine de la nuit de Mozart, qui est sans doute à mes oreilles le plus émouvant qui soit.

C'est bien connu, on ne s'entend pas. Marguerite pas plus que vous et moi. La dame chante faux, et ses montées dans les aigus ont des accents de crécelle. Le spectateur est sur la voie dès la première scène en percevant dans le lointain le cri d'amour d'un paon hurlant (on dit que cet oiseau braille) une série de Léon Léon éraillés. La baronne est bien inspirée de se coiffer d'une aigrette de ce volatile. Elle est à son image, une très belle femme avec une voix épouvantable.

A l'instant du conte les Habits neufs de l'empereur son entourage ne lui dit rien. Soit que ce sont des profiteurs (elle est très riche), soit qu'ils ont mis au point des stratégies de contournement  pour ne pas l'entendre (son mari, André Marcon, se débrouille pour tomber régulièrement en panne de voiture pour arriver à la fin de ses récitals).

Son personnel lui semble acquis et sincèrement dévoué, sans doute en raison de sa bonté extrême. 

Sa chambre ressemble à un cabinet de curiosités dont elle serait la pièce principale. Il est donc naturel qu'elle se lie avec des personnages fantasques, anarchistes, libertaires, journalistes véreux et femme à barbe. Madelbos, son majordome un peu trouble, interprété par Denis Mpunga, et que l'on pense un moment épris d'elle ne dépare pas dans le tableau. Il prend des photos étonnantes ...

Pour réaliser le rêve de sa vie, chanter devant un vrai public, sur une vraie scène, Marguerite va accepter de suivre des cours de chant. Elle est touchante quand elle reconnait que c’est beaucoup de travail amis qu'il faut que ça reste un plaisir.

Marguerite a des formules qu'il faut noter. A propos de la richesse elle dit avec légèreté que l’argent n’a aucune importance. L’important est juste d’en avoir. 

Son professeur est brillamment interprété par un Michel Fau confondant de naturel. Rien d'étonnant pour moi qui l'ait vu se lancer dans une interprétation kitchissime de la chanson-titre du premier album de Carla Bruni, "Quelqu'un m'a dit" au cours d'une soirée des Molières en 2011.

Dans le film il se retiendra de lui dire la vérité mais il aura aussi à cœur de la faire progresser. Les musiques sont magnifiques, depuis l'air de la "Casta Diva" de Bellini, en passant par Vivaldi et Purcell, le très joli Duo des fleurs de Lakmé  de Léo Delibes, la Traviata de Verdi, Francis Poulenc et Honegger, sans reléguer pour autant le jazz, le dideridgoo australien ou encore la musique indienne.

Catherine Frot a elle-même beaucoup travaillé. Son rôle n'a rien à voir avec celui de cuisinière dans la comédie Les Saveurs du palais de Christian Vincent en 2012. Elle est époustouflante dans celui-ci, constamment sur le fil entre comédie et tragédie.

Marguerite est courageuse et ne recule devant aucun exercice. On observe d'ailleurs un changement de registre, à moins que ce ne soit le signe que notre oreille commence à s'habituer. On a la sensation qu'elle chante, je ne dirais pas moins faux, mais en tout cas avec tant d'expression et d'émotion que l'on supporte.

Le "vrai" public n'a pas fait le même chemin et c'est sous une huée qu'elle va vite sombrer. Sa santé lui permettra t-elle de remonter sur scène ? Gagnera t-elle enfin l'amour de son mari volage ? Qui a le cœur assez pur pour la juger ? Supportera-t-elle de s'entendre ?

Ce film est un bijou surréaliste qui pourtant à être inspiré par des faits réels, la vie de Florence Foster Jenkins qui a vécu aux Etats-Unis dans les années 1940. Un biopic hollywoodien est en préparation par Stephen Frears avec Meryl Streep  et Hugh Grant.

Xavier Giannoli a pris le parti de nous transporter dans une autre époque, les années 20, avec une certaine difficulté à situer géographiquement les lieux de tournage. Il y a quelque chose de profond dans cette fresque, tournée avec beaucoup de finesse, de sensibilité, en laissant la part belle  à l’imagination. Le résultat n'est pas si caricatural qu’on pourrait le croire. C'est beau, jamais dégoulinant. On reçoit une grande leçon d'humanité. Il sortira sur les écrans demain, 16 septembre.

lundi 14 septembre 2015

Célébration ... un documentaire d’Olivier Meyrou sur YSL

Célébration retrace les dernières années d’Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé à la tête de leur maison de haute couture. Filmé entre mai 1998 et janvier 2001, par Olivier Meyrou, Célébration nous fait entrer dans leur intimité professionnelle. Il nous rappelle que la création a un coût et qu’elle se paie parfois chèrement. Si le film a été dévoilé au festival du film de Berlin en 2008 il a été très peu projeté, cherchant toujours un distributeur alors que Pierre Bergé, ex-PDG de la maison YSL s’oppose à sa diffusion.

C’est une première de saison et un moment unique pour découvrir ce film que le Monfort a proposé à ses abonnés (même si cette structure n'en est pas à sa première projection). Ma voisine de rang semblait déçue. Je croyais que c’était une pièce de théâtre, me dit-elle. En fait c’en est, mais elle ne le sait pas encore.

Après la FEMIS, Olivier Meyrou est parti étudier à New York, dans le cadre de la Villa Médicis hors les murs. Il y réalisa deux documentaires et enchaîna ensuite avec Bye bye apartheid (2004) et l’Avocat du diable (2008). Il reçut le Teddy Award à la Berlinale 2007 pour le film Au-delà de la haine. Parade. Dramaturge du spectacle Acrobates, il a mis en scène La petite fille aux allumettes à la Comédie Française en 2014. Sa prochaine création, Tu, un solo avec Matias Pilet, sera présenté dans le cadre du Festival (Des)Illusions en mars au Monfort.

Le film YSL m'avait déçue malgré les performances des acteurs. Je n'avais pas trouvé ce que je pensais être "l'esprit Saint-Laurent" qui, par contre jaillissait de la biographie de Pierre Bergé,  Le faiseur d'étoiles, de Béatrice Peyrani, aux éditions Pygmalion, en septembre 2011, et chroniquée sur le blog en octobre suivant.

J'étais donc impatiente de découvrir le film d'Olivier Meyrou. J’avais vu un extrait et j’avais cru assister à une scène tirée d’un film de Buñuel, sauf que la tragédie est bien réelle. J'étais certaine que le résultat serait non seulement fidèle, mais qu'il éclairerait les dernières années du grand couturier.

En toute logique le premier plan montre Yves Saint Laurent en train de crayonner un modèle. Mais très vite on le découvre comme absent, tragiquement transparent, dans une attente indicible qui semble le terrifier. On a beau lui donner du "monsieur", parler de lui comme d'un mythe, Yves Saint Laurent apparait la plupart du temps être complètement ailleurs même si, parfois, son regard est plein d'acuité. Il est alors tragique.

Pierre Bergé doit avoir de (bonnes) raisons personnelles de s'opposer à la distribution du documentaire qui n'est jamais, il faut le préciser, le résultat d'images volées. Il est d'ailleurs aussi extrêmement respectueux de l'artiste et de son mentor même si celui-ci l'un est en position de faiblesse et l'autre en situation (apparemment) plus confortable.

L'empire commercial n'est pas le sujet du film. Pas davantage qu'un panorama de l'oeuvre même si, inévitablement on assiste au travail de création et à quelques moments précédents un défilé.

Le titre a été choisi avec soin. Et on peut considérer que le film célèbre à la fois la carrière du couturier comme l'amour de son compagnon, plus prosaïquement l'anniversaire d'Yves Saint Laurent au cours d'une scène qui est très théâtrale, puisqu'on n'entend que la voix de Pierre Bergé, toujours très à l'aise quand il s'agit de faire un discours alors que Yves ne peut que remercier d'une voix faible. Le film marque aussi la fin d'une époque qui se délite, ce que renforce l'alternance des séquences en couleur et en noir et blanc, comme l'insertion de plans très serrés, ou au contraire plus larges, presque floutés.

Au cours d’une interview filmée à contre jour, une journaliste de mode lui demande s’il ne serait pas le dernier gardien d’une élégance. Il se reconnait comme la dernière maison avec un couturier vivant.

On reconnait au hasard des plans des personnalités associées à la grande maison comme Monique Lang, l'épouse si influente de l'ancien ministre de la culture Jack Lang, Betty Catroux, la fidèle amie, Loulou de la Falaise, son ange-gardien faite femme, Laetitia Casta, un de ses modèles favoris et à laquelle il manifeste une infinie tendresse. Moujik est toujours présent, très attentif, presque lui-même un personnage, le regard quasi complice, couché aux pieds de son maitre. Une cohorte de petites mains et de couturières expertes, totalement dévouées, au-delà même de leurs heures de travail, encore subjuguées par l'oeil du maitre.

On s'étonne de ne pas apercevoir Catherine Deneuve, sa si célèbre égérie, mais le film ne se veut pas exhaustif. Il n'a rien du biotope, et pourtant il est authentique.

Il s'achève quasiment avec la cérémonie de remise d'une récompense couronnant sa carrière à New-York en juin 2000, encore une célébration. Le créateur ne parait pas très stable sur ses jambes et Pierre Bergé lui prend des mains la statuette à l'allure d'oscar, revendiquant en aparté qu'il a sans doute sa part dans ce succès. Tout est dit en demi-teinte dans cette scène assez humoristique. La fierté teintée de jalousie n'est jamais loin nimbée dans une dimension poétique et saupoudrée d'humour.

Le décalage entre eux est constant. Tandis que l'un affirme avoir changé, décidé d’être heureux et de travailler dans le bonheur l'autre oppose que les angoisses lui tiennent lieu de colonne vertébrale.

Célébration, lundi 14 septembre 2015 à 20h
Le Monfort Théâtre 106 rue brancion, 75015 Paris

dimanche 13 septembre 2015

Eva de Simon Liberati chez Stock

Le portrait de couverture, intitulé Coco bel oeil, a été réalisé par la photographe Roxane Lowit au Palace en 1981. On y découvre une Eva (Ionesco) très jolie, l'air farouche juge Simon Liberati. Il la compare tour à tour à un minotaure à la Garouste, une sirène des années 50 dessinée par un peintre de foire, à une licorne coiffée pour la parade... Bref, le livre abonde de métaphores.

Simon Liberati a été  journaliste, notamment à FHM, Grazia et 20 Ans avant de décider de se consacrer exclusivement à l'écriture. Son dernier roman surgit dans la droite ligne de ce qu’il a fait auparavant. En effet, le premier, Anthologie des apparitions, publié en 2004 par Frédéric Beigbeder, alors éditeur chez Flammarion, et qui deviendra son ami, porte sur le thème de l'adolescence.

Trois ans plus tard, avec Nada exist, il brosse le portrait d'un photographe de mode qui passe des paillettes et de la célébrité à la dérive.

Son troisième ouvrage, L'hyper Justine reçoit le prix de Flore. En 2011, son quatrième roman Jayne Mansfield 1967, parait chez Grasset, récompensé par le prix Femina. En janvier 2013, il publie, chez Flammarion, 113 études de littérature romantique, dans lequel il recense les lectures qui l’ont construit.

Après cela, il avait (c’est lui qui nous le confie dans son dernier roman) juré fidélité à la littérature alors il a pris l’objet de son amour, Eva, pour en faire un livre, Eva.

Il a écrit là une magnifique déclaration d'amour en donnant au lecteur le sentiment d'assister en direct au processus de cristallisation.
J'ai su très vite qu'Eva allait me rendre heureux, c'est-à-dire m'affoler, bouleverser ma vie si complètement qu'il faudrait tout refaire autrement.
Il dit "je", osant mettre son âme à nu. Du coup, moi qui pensais avoir en mains le portrait d'Eva, Eva Ionesco en l'occurrence, j'ai découvert que c'était celui, en creux, de Simon Liberati auquel il se livre sans concession.

Il faut reconnaitre que Simon et Eva étaient faits pour s’assembler. Si leurs retrouvailles ont lieu trente-cinq ans après leur première rencontre elles n’en sont pas moins magiques. Cela relève du coup de théâtre et tient du sortilège. Il écrira d’ailleurs qu’Eva l’a féé.

Il a beaucoup de belles formules, aussi bien pour se désigner que pour la nommer. Il ne masque pas les difficultés de leur vie à deux, ni ses propres défauts comme ceux de sa Lolita. Ainsi il écrit qu'il la retrouve des années plus tard, déchue physiquement mais ayant toujours son potentiel de fée d'autrefois, n'ayant rien perdu de la candeur audacieuse et cruelle de l'enfance. A peine a-t-il néanmoins décrit la faillite de sa grâce que la voici qui resurgit embellie d'une vertu nouvelle, la charité. Il nous fait vivre les choses d’une telle manière que le lecteur est ébloui par l’incandescence des sentiments de ce duo, qu’il compare à un couple d’inséparables. Le texte est puissant, baudelairien.

J’en serais sans doute restée là, totalement sous le charme et satisfaite qu'il soit sélectionné pour le Goncourt si l’ensemble ne s’étirait pas en longueur avec moult répétitions et références littéraires. A force d’étaler sa culture Simon Liberati prend trop de distance par rapport à son sujet, cette femme-enfant rescapée d'une enfance qui n'en fut pas une, et qui va occuper une place particulière puisqu’il l’épousera en ayant constamment autant peur de la perdre que de la gagner.

On se doute qu’il ne peut pas y avoir de fin, mais par exemple l’analyse de la relation avec sa mère, photographe qui en fit, dans les années 1970, le modèle d'une vaste oeuvre photographique érotique, parfois pornographique, en tout cas extrêmement perverse. J’avais beaucoup aimé le film qu’elle-même avait réalisé en 2011 à partir de sa propre histoire, My little princess. J'en connais donc suffisamment sur leur histoire familiale pour n'avoir pas besoin qu'on me l'explique. Mais tous ceux qui ne l’ont pas vu avant de se plonger dans cette lecture risquent de se perdre au fil des pages.

Eva de Simon Liberati chez Stock, en librairie le 19 août

samedi 12 septembre 2015

Palmarès du 14 ème Festival Paysages de Cinéastes

La 14 ème édition du Festival Paysages de Cinéastes a mis à l'honneur le monde du polar. Le roman noir est en effet une large source d'inspiration.

La soirée d’ouverture en plein air dans le Parc de la maison de Chateaubriand (92) fut un succès malgré le risque météorologique. Nous sommes passés entre  les gouttes.

Le parc avait revêtu des habits de lumières comme le veut la tradition, permettant de redécouvrir les arbres et les façades sous un angle nouveau.
Des banderoles revendiquant en substance qu'écrire est un art avaient été disposées sur le chemin qui grimpe vers l'ancienne demeure de l'écrivain.
Un livre-bibliothèque y a été scellé cet été quand la médiathèque y animait des siestes-lecture.
En première partie de soirée nous avons assisté à la reconstitution du tournage d'une scène avec projecteurs, travelling et tout le matériel adéquat ....
Nous avons (re)découvert ensuite Chantage qui fut un des premiers films d'Alfred Hitchcock, sorti en 1929, montrant des personnages aux prises dans un conflit entre amour et devoir. Blackmail, tel est son titre en anglais, fut son dernier film muet. Très intéressant pour les cinéphiles, il a un peu désarçonné les festivaliers habitués aux avant-premières. La musique a été interprétée en direct par un trio pour le plus grand plaisir des oreilles mélomanes.
Marguerite, de Xavier Giannoli,  les comblera en soirée de clôture.
Le cinéma interroge par ses choix. Cette année encore Carline Diallo, la Déléguée générale du Festival, et directrice du cinéma le Rex de Chatenay-Malabry, a soumis une sélection ambitieuse, mais moins sombre que celle de l'an dernier.

Le premier long métrage en compétition était le Lendemain, réalisé par le jeune réalisateur suédois Magnus von Horn dont c'est le premier film. Il avait été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2015 et sortira dans les salles le 10 février 2016.
Lorsque John retourne chez son père après avoir purgé sa peine de prison, il aspire à prendre un nouveau départ. Mais son crime reste présent dans les mémoires des habitants de la commune et semble impardonnable. Son retour attise la colère de chacun et lentement s’installe une atmosphère pesante qui laisse présager un lynchage imminent. Se sentant abandonné par ses amis et ceux qu'il aime, John perd espoir et l’agressivité qui l’avait conduit en prison refait peu à peu surface. Devant l’impossibilité d’oublier son passé, il décide de l'affronter.
Il sera doublement couronné par le Prix du Jury et celui de la Photo. Le cadre est effectivement très pensé, métaphorique de ce qui s'est passé et du rappel à la loi. La caméra est d'abord très tenue à distance dans la première partie du film. Les scènes sont souvent dédoublées dans un miroir ou un rétroviseur. Les jeux de mise au point sont multiples. Le spectateur hésite de ce fait (et c'est sans doute intentionnel de la part du réalisateur) à éprouver de l'empathie pour le jeune homme. C'est un film puissant, dérangeant, remarquablement traité, qui interroge sur les conséquences d'un écart de conduite et sur la place de la femme dans la vie familiale.

Autre premier film, cette fois iranien, avec Nahid qui est un dilemme de femme.
Nahid, jeune divorcée, vit seule avec son fils de 10 ans dans une petite ville au bord de la mer Caspienne. Selon la tradition de son pays, la garde de l’enfant revient au père mais ce dernier a accepté de la céder à son ex-femme à condition qu'elle ne se remarie pas. La rencontre de Nahid avec un nouvel homme qui l'aime passionnément et veut l’épouser va bouleverser sa vie de femme et de mère.
Il est signé par une jeune iranienne, Ida Panahandeh, qui a réalisé des courts métrages et documentaires pendant dix ans pour la télévision.

Arsalan Amiri, qui est coauteur du scénario, a été comme elle élevé en l'absence de leurs pères et  ils nous avons assisté aux combats des mères pour se faire respecter en tant que femmes indépendantes dans la société iranienne traditionnelle. la réalisatrice a choisi l'automne pour raconter cette histoire. Les nuages et la grisaille en ville reflètent la nature profonde des personnages.

Sareh Bayat (Nahid) est une brillante actrice qui est connue pour son rôle dans Une Séparation d'Ashgar Farhadi. La direction d'acteur l'a poussée à se battre sans apparaitre comme une opprimée. Il faudra attendre février 2016 pour le voir en salles.

Le troisième film a provoqué les passions. On a détesté ou adoré. Pauline s'arrache est un documentaire d'Emilie Brisavoine sur sa soeur filmée pendant quatre ans, entre ses 15 et ses 19 ans.

la jeune femme a exprimé un "besoin viscéral" de filmer sa famille sans aucune idée de durée au départ, ni d'objectif particulier. Tout l'intérêt réside dans le travail de montage qui est remarquable et fait oublier qu'il s'agit d'un documentaire. A la centaine d’heures d’images tournées, Emilie Brisavoine a eu la bonne idée d’ajouter quelques séquences d’archives familiales qui agissent comme des ponctuations dans le montage final (qui ne respecte pas la chronologie) où les conflits et les disputes émaillent une cohabitation explosive, mais où la tendresse et la quête d'amour ont aussi la part belle.

Il faut dire que la famille d'Emilie est plus qu'atypique : Avant de rencontrer la mère d’Emilie et d’avoir avec elle trois enfants, le père de Pauline était attiré par les garçons et ne le cache pas. La mère d’Emilie et de Pauline est une ancienne reine de la nuit. Elle a huit ans de plus que son second mari et commence à souffrir de cette différence d’âge. Quant aux enfants, ils grandissent et se rebellent à tour de rôle, jusqu’à ce que la petite dernière, Pauline, envisage de "’arracher" à son tour du royaume…

On peut s'interroger sur la vertu thérapeutique du procédé, ou n'y voir qu'un objet de cinéma. C’est un conte de fée inscrit dans la réalité, avec une reine, deux rois et leurs héritiers. Il a fait sensation dans le le off du Festival de Cannes. Sa sortie en salle est programmée le 23 décembre 2015.

Fatima est une angoissée de la vie qui souffre de la différence visible entre sa génération et celle de ses filles.
Fatima vit seule avec ses deux filles : Souad, 15 ans, adolescente en révolte, et Nesrine, 18 ans, qui commence des études de médecine. Fatima maîtrise mal le français et le vit comme une frustration dans ses rapports quotidiens avec ses filles. Toutes deux sont son moteur, sa fierté, son inquiétude aussi. Afin de leur offrir le meilleur avenir possible, Fatima travaille comme femme de ménage avec des horaires décalés. Un jour, elle chute dans un escalier. En arrêt de travail, Fatima se met à écrire en arabe ce qu'il ne lui a pas été possible de dire jusque-là en français à ses filles.
Réalisé par Philippe Faucon, un cinéaste né à Oujda, au Maroc, en 1958, ce film sortira bientôt en salle, le 7 octobre 2015 et je vous le recommande parce que beaucoup de mères peuvent se reconnaitre dans le décalage qui se creuse avec leurs enfants.

Fatima est séparée de son mari mais celui-ci fait ce qu'il peut pour la soutenir, dans le respect des traditions. La mère parle arabe, la fille répond en français. Elle doit entendre la logique d'échec qui est le credo de sa patronne, bien loin de la promesse d'ascenseur social de la gauche à son arrivée au pouvoir. Puis supporter l'acrimonie d'une de ses filles : t'es cave, une ânesse, une incapable.

Ce langage agressif et très contemporain est plus fréquent qu'on ne le croit, y compris dans les milieux franco-français. La mère va mener ce qu'elle appelle son intifada, aider sa fille à réussir ses études et à être libre. Je vous le recommande.

Vers l'autre rive, sortira le 30 septembre. Ce film japonais, qui a reçu le Prix de la mise en scène dans la sélection cannoise d'Un certain regard, a été réalisé par Kiyoshi Kurosawa. Nous avons été nombreux à estimer qu'il s'étire sur plus de deux heures assez déroutantes.
Au cœur du Japon, Yusuke convie sa compagne Mizuki à un périple à travers les villages et les rizières. A la rencontre de ceux qu'il a croisés sur sa route depuis ces trois dernières années, depuis ce moment où il s'est noyé en mer, depuis ce jour où il est mort.
Par contre, nous sommes tous tombés sous le charme d'un autre film japonais, An, signé par Naomi Kawase, écrivain et réalisatrice née en mai 1969 à Nara et qui s'est jusqu'à présent distinguée aussi bien pour ses fictions que pour ses documentaires autobiographiques.

Lui aussi présenté à Cannes dans le cadre d'Un Certain regard.

L'essentiel de l'action se déroule dans la petite échoppe de Sentaro, un vendeur de dorayakis, ces pâtisseries traditionnelles japonaise qui se composent de deux sortes de blinis fourrés de pâte de haricots rouges confits, qui s'appelle An. Tokue, une femme de 70 ans, va tenter de le  convaincre, de l’embaucher. Elle a le secret d’une pâte exquise et l'endroit ne désemplit plus...

On pense à Lunchbox, à tous ces films qui associent l'émotion gustative aux sentiments. En même temps que son merveilleux savoir-faire et ses sourires infinis, la vieille dame apporte une étrangeté physique qui, tout au contraire, met mal à l’aise : ses mains sont rougies, déformées. On apprendra qu'il s'agit de la lèpre.

Le sujet est difficile mais il est traité avec tant de douceur, de délicatesse et de grâce que ce film a fait l'unanimité. Il obtiendra le Prix du Jury et de la Photo, ex aequo avec le Lendemain. Et il aura aussi le Prix des Femmes et le Prix du Public. Vous pourrez le découvrir à partir du 27 janvier 2016.
Le week-end a aussi été l'occasion voir en avant-première Je suis à vous tout de suite, premier film de Baya Kasmi en tant que réalisatrice, présidente du jury du festival. Il a enthousiasmé la salle (critique à venir bientôt).

jeudi 10 septembre 2015

Fabriquer son papier ... possible au Moulin Richard de Bas à Ambert d'Auvergne

Si  je vous dis Ambert, vous allez penser que je vais vous décrire la fabrication d'un fromage, la Fourme d'Ambert, un fromage à pâte persillée qui est une des spécialités auvergnates. Je le ferai bientôt.

Mais pour le moment je voudrais vous parler d'une autre pâte, celle dont on fait le papier, ce qui est assez "raccord" avec le billet du début du mois expliquant comment on fabrique les crayons.

La région d'Ambert était l'une des toutes premières à produire du papier en France dès le début du XIV° siècle. Dans un un hameau enfoui dans la verdure et dont certains bâtiments remontent au XV° siècle, j'ai eu l'occasion de visiter cet été le dernier témoin de ce que fut le berceau de la papeterie française.

Nous sommes dans la verdoyante vallée de Laga, fraiche en soirée même par temps de canicule. Le moulin Richard de Bas est le dernier moulin à papier d'Auvergne. C'est ce qu'on appelle un "musée vivant" parce qu'il est encore en pleine activité. Il emploie une dizaine de personnes à l'année, sans compter els saisonniers. On peut voir la feuille de papier naitre sous nos yeux, comme au premier temps de cette industrie, en 1326. On y produit encore aujourd'hui 200 feuilles par jour, destinées aux éditeurs, artistes et amoureux du beau papier.
Après la visite, les enfants peuvent eux aussi mettre la main à la pâte pour fabriquer leur propre feuille de papier. Ils sont invités à touiller la cuve, plonger le cadre dedans, recueillir sur cette "forme" la pâte encore liquide, le ressortir lentement et avec précaution avant de laisser égoutter.
Une fois le cadre enlevé l'animateur aide à faire le geste du "coucheur" consistant à basculer la feuille encore fragile et humide sur un feutre.
Puis il la presse avec une machine (compresseur) pour faire partir l’eau.
Les parents auront la charge de récupérer la feuille qu'il faudra soigneusement faire sécher ... à la maison.
Après, ou avant cet atelier d'initiation, on peut visiter le moulin où les choses sont faites à plus grande échelle, à commencer par la fabrication de la pâte à papier, à partir de chiffons, de coton, de lin ou de chanvre, uniquement des fibres naturelles, qui seront coupés en touts petits morceaux avec une lame de faux dans le "dérompoir". Les chiffons sont donnés par des associations, des hôpitaux, des particuliers. En effet, ici point de bois, simplement des chiffons et de l'eau pure pour fabriquer "une simple feuille, une feuille blanche, une feuille de papier d'Auvergne" disait Pierre Seghers, selon une technique qui n'a pas bougé depuis 1326.
L'eau est bien entendu celle de la région, parfaite parce qu'elle est peu calcaire et relativement neutre. C'est elle qui fait en premier lieu tourner la très grande roue du moulin, plutôt vite, à un rythme de 35 tours minute. On sent la fraicheur dès qu'on a descendu les quelques marches conduisant aux salles de travail.

Cette roue actionne "l’arbre à cames", dont la finalité est de produire un mouvement de va-et-vient à une, ou plusieurs masses. Cet arbre est un tronc de sapin d'une dizaine de mètres de longueur  avec des cames rapportées, elles aussi en bois, qui sont régulièrement arrosées pour qu'elles ne se détachent pas. Ces morceaux de bois, en tournant, actionnent chacun une pile qui fonctionne comme un marteau et écrase le chiffon mélangé à l’eau.
Une seule pile à maillets était en action le jour de ma venue, parce que nous étions en période de sécheresse. Le moulin fonctionnait au ralenti mais le vacarme était néanmoins déjà impressionnant.
Le creux de pile est en granit et chacun des trois maillets est renforcé de 48 gros clous pour hacher menu le chiffon. Il faut 24 heures pour achever le défibrage, puis on ajoute la colle, à base de résine de pin (autrefois elle était obtenue à partir de cartilage passé au four), et on termine le raffinage en une douzaine d'heures, sinon on aurait du papier buvard.
Dans la salle suivante, dite salle de la cuve, une ouvrière était à l'oeuvre sans discontinuer, maniant le tamis métallique avec dextérité, dans un très grand bac rempli de pâte à papier assez liquide. L’eau permet de lier les fibres ce qui donne la solidité à la feuille. La dilution détermine le grammage (poids de la feuille au mètre carré).
Avant de fabriquer la feuille, il faut spatuler la pâte régulièrement avec le "redable" percé de gros trous, pour éviter que la pâte se dépose dans le fond.
La production s'adapte au rythme des saisons. En hiver on fabrique les papiers blancs, couleurs et chinés et aquarelles. Le papier blanc sert à la restauration d'ouvrages anciens, à l'édition de livres d'artistes à tirage limité. Les papiers pour beaux-arts seront le support de dessins, aquarelles, gravures ou lithographies ...

Avec l'été et la récolte des fleurs dans les jardins, c'est le papier à inclusions florales qui s'impose, haut en couleurs et en diversité. Le papier à fleurs permet l'impression de poèmes, de faire-part, de menus à l'occasion de fêtes, mais aussi la réalisation d'abat-jour.
C'est ce type de papier qui était en ce moment réalisé. Chaque feuille est couchée sur un morceau de feutre en laine et l'opération est répétée cent fois.
Ensuite on pressera au cabestan, opération un peu délicate, voire dangereuse. Les couches de papier sont pressées à une pression équivalente de 40 tonnes pour leur faire perdre le maximum d’humidité.
Puis ce sera le levage et chaque feuille sera ébarbée à la main.
Les feuilles seront ensuite acheminées en haut, dans le séchoir naturel où l'opération pourra demander deux jours comme une dizaine, selon la météo.
On y voit une presse plus modeste, qui permet de se rendre compte du procédé.
C'est amusant de voir que l'étendage est fait avec des pinces à linge comme s'il s'"agissait d'une lessive.
 
Le Moulin dispose de plusieurs jardins pour s'approvisionner en pétales frais, cueillis le matin même de leur utilisation. Les fougères et graminées viennent des berges du ruisseau du val de Laga, celui même qui alimente la roue du moulin.
Les fleurs sont récoltées dans le jardin : du souci, du bleuet, de la centaurée rouge.

Pendant les mois de juillet et août, si vous avez de la chance, les bouquetières disposeront devant vous les compositions florales sur les feuilles. La production n'excède alors pas une dizaine de feuilles par jour tant les créations requièrent minutie et délicatesse. Les compositions florales sont des oeuvres uniques destinées à l'encadrement telles quelles pour le plaisir des yeux. Marque-pages et cartes de correspondance sont également réalisées. Il peut y avoir parfois des ateliers de composition florale proposés aux visiteurs.

On peut acheter des feuilles vierges ou des reproductions à la fin de la visite, comme ce poème de Paul verlaine ou le Serment d'Hippocrate.
Sur chacune est imprimée la mention : "Imprimé sur papier fait feuille à feuille à la main au Moulin Richard de Bas à Ambert d'Auvergne".
   
Dans le passé la centaine de moulins de la région a contribué à fournir en papier l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert pendant plusieurs années au XVIII° pour le tirage des gravures.

Le papier du moulin Richard de Bas a également servie à l'exemplaire unique de la Constitution de la V° République Française de 19658, ou encore des diplômes de Prix Nobel, ainsi que bien d'autres éditions prestigieuses.

L'ancienne demeure du dernier maitre papetier ayant vécu au Moulin est également une visite intéressante, à laquelle je vous convierai dans quelques jours. A cette occasion vous voyagerez à travers les siècles et les continents pour connaitre l'histoire du papier inventé il y a pratiquement 2000 ans  ... en Chine, ce qui en fait une invention récente en quelque sorte.

Moulin Richard de Bas, Musée historique du papier
63600 Ambert d'Auvergne
04 73 82 03 11

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