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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mardi 13 septembre 2016

Amok de Stefan Zweig avec Alexis Moncorgé

Quand on s'appelle Alexis Moncorgé, qu'on est le petit-fils de Jean Gabin et qu'on a (déjà) reçu le Molière de la Révélation masculine pour le rôle d'Amok la reprise du spectacle, toujours au Théâtre de Poche, représente un nouveau challenge.

Car le public ne vient plus avec la candeur de la découverte. Il fait confiance mais il veut voir de ses yeux la performance. Personne hier soir n'aura douté du talent d'Alexis Moncorgé.

Il peut bien dire avec humilité au moment des saluts que le voyage est différent chaque soir, il ne fait aucun doute que le comédien partage avec la salle un grand moment de théâtre.

Une nuit de mars 1912, sur le pont d’un navire qui file vers l’Europe, pendant que les autres passagers rient, s’amusent et dansent, un homme se tient à l’écart dans une diabolique solitude. Il a un secret trop lourd à porter, dont il se délivrera au cours de la soirée.

Ce jeune médecin fuit la Malaisie où il a exercé cinq ans durant, au milieu de la jungle, jusqu’au jour où une mystérieuse femme "blanche" de la ville est venue solliciter son assistance... mais qui par son orgueil a incité le jeune homme à lui résister. C'est le récit fiévreux d’une course contre la mort où la passion se confond avec la folie, où l’obsession qui l’aliène à une femme ressemble à l’amok, cette sorte de rage humaine dont sont pris soudainement les opiomanes malais...
Le décor se résume à trois caisses de bois, une chaise et un drap. Très vite nous serons sur le pont d'un paquebot, le plancher d'une salle de bal, dans une obscure fumerie d'opium, au chevet d'une femme dans une maison bourgeoise ... Nous la verrons dans ses bras et surtout nous ne lâcherons pas ce jeune médecin littéralement possédé par l'amok, terme désignant une forme d'envoutement qui conduit à la folie en décuplant la charge émotive.

On connait bien les nouvelles de Zweig qui ont toutes en commun la fatalité unissant pour le pire un homme (en général jeune) et une femme (en général adultère et plus âgée)dans une atmosphère lourde de secret. Son talent à explorer l'âme humaine est immense. On pourrait croire avoir tout vu de lui mais l'adaptation d'Alexis Moncorgé est si fine qu'elle restaure l'intérêt pour la dialectique et la psychologie de l'auteur viennois avec bonheur.

Le devoir s'arrête là où on n'a plus le pouvoir de l'accomplir. Qu'aurions-nous fait à sa place ? Choisir entre la raison et la passion n'est pas aisé. Ce ne sont pas des questions qu'on se pose au cours de la soirée, mais après, parce qu'Alexis Moncorgé ne nous laisse pas en paix. Il nous embarque comme rarement un acteur parvient à le faire.

C'est une chance que le spectacle soit repris. Il faut aller le voir, puis attendre patiemment la future création de Chayle et Compagnie en janvier au Ranelagh avec l'Aigle à deux têtes.

S'il est le petit-fils de Gabin la filiation s'arrête là car il n'a pas connu son grand-père et a été élevé parmi les chevaux, loin des feux des projecteurs. Il ne doit son succès qu'à lui-même et à son travail. Il fallait le souligner.

Amok de Stefan Zweig
Adaptation Alexis Moncorgé
Mise en scène Caroline Darnay

Avec Alexis Moncorgé
Chorégraphie Nicolas Vaucher

Théâtre de Poche-Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris - 01 45 44 50 21
Représentations du mardi au samedi à 19h, dimanche à 17h30
Jusqu'au 13 novembre 2016

Reprise du 11 octobre au 3 décembre 2017 à 21 heures du mardi au samedi, à 18 heures le dimanche, au Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris 01 42 22 66 87

samedi 10 septembre 2016

Sothik de Marie Desplechin et Sothik Hok illustré par Tian

Sothik Hok est né en 1967 dans un village proche de la ville de Kompong Cham. Le Cambodge vient d'entrer dans la tourmente. Il a trois ans quand la guerre civile fait rage, huit ans quand les Khmers rouges prennent le pouvoir.

L'argent est aboli, les livres détruits, la religion interdite, la propriété privée confisquée. L'enfant quittera la maison avec sa famille, abandonnant tout. Le pire n'est pas encore atteint : bientôt Sothik sera retiré à ses parents pour être "éduqué".

Il a passé toute son enfance sous une dictature de plus en plus cruelle. Ce n’est qu’à la fin de la guerre qu’il pourra aller à l’école. L'histoire du petit garçon est une histoire vraie et terrible que Marie Desplechin a recueillie pour aider cet homme à livrer un témoignage d'autant plus poignant que la haine en est absente.

Peut-être parce que la fin est heureuse, toutes proportions gardées, puisqu'il a retrouvé sa famille en 1979.

Marie Desplechin  a présenté ce livre à l'occasion d'une soirée mettant en lumière la rentrée littéraire en littérature jeunesse. Elle a reçu les confidences de Sothik Hok avec qui elle est allée au Cambodge parce qu'elle venait d'accepter de devenir marraine de Sipar, une association qui développe la lecture dans ce pays. Emue par son périple elle l'a encouragée à lui en dire plus. A son retour en France ils ont continué à se parler via Skype.

Par discrétion sans doute elle ne nous a pas dit quelle part lui revient dans l'écriture. Ce qui est admirable c'est qu'on oublie que Sothik est aujourd'hui cinquantenaire. Ses confidences sont exactement celles d'un enfant. Authentiques et bouleversantes car rares sont ceux qui ont survécu sans graves séquelles.
Marie Desplechin situe à juste titre le contexte de l'écriture du livre en rappelant dans le prologue une brève histoire d'un "très vieux pays". Cet ouvrage peut constituer un point de départ pour aborder les faits avec un regard d'historien dans un établissement scolaire du second degré.

Ce n'est pas une fiction et il faudra prévenir les jeunes lecteurs qui pourraient être très émus. Les illustrations de Tian apportent une dimension supplémentaire, comme si c'était une main d'enfant qui avait restauré les souvenirs. Elles ne sont pas trop réalistes tout en n'occultant pas les faits.

De 1975 à 1979 plus de deux millions de personnes ont disparu dans les conditions dramatiques que l'on va découvrir  au fil des pages. C'est parce que l'injustice avait été instituée auparavant en règle  au Cambodge que de telles horreurs ont pu se perpétrer. Avec des riches très riches et des pauvres très pauvres. Et aucun espoir que les choses changent. (p. 20) La promesse de créer une société de l'égalité parfaite, sans argent (remplacé par le troc) ni propriété, ne pouvait que mettre tout le monde d'accord.

Après des études de pédagogie et de littérature en Russie, Sothik Hok a suivi un cursus éducation et formation à Caen (Basse Normandie). Il dirige une organisation qui développe la lecture au Cambodge en créant des bibliothèques et en publiant des livres. Cette organisation porte le nom de l’association française qui la soutient, Sipar.

Sothik de Marie Desplechin et Sothik Hok, illustré par Tian, collection Medium, Ecole des loisirs

vendredi 9 septembre 2016

La danseuse de Stéphanie Di Giusto

La danseuse  a été projetée en plein air pour la soirée d'ouverture du festival Paysages de cinéastes de Chatenay-Malabry (92) en avant-première et en présence de la réalisatrice, Stéphanie Di Giusto.

Elle nous a confié que pour ce film comme pour tout ce qu'elle entreprend tout prend sens à partir d'un geste graphique. Cette fois ce fut un livre d'art dans lequel elle a découvert une toile représentant une femme nimbée dans des voiles. Elle a ainsi découvert le destin extraordinaire de Loïe Fuller, la fille d'un fermier éleveur de bétail dans le grand ouest américain.

Cette histoire vraie, très peu connue, lui a inspiré un film plutôt envoutant qui commence en 1882 alors que Loïe regrette de ne pas savoir danser à une fête de village. Si elle ne maitrise ni les danses de salon ni la chorégraphie classique le contact avec un immense morceau de soie blanche ultra légère va lui donner l'idée d'une sorte de danse en mouvement.

Elle mettra au point une technique très personnelle consistant à faire voler et tournoyer le tissu en le manipulant  avec les bras prolongés de très longues baguettes de bambou glissées dans un tuyauté.

La jeune femme débarque à Paris, précisément aux Folies Bergère et parvient à passer une audition avec le directeur de l'Opéra de Paris qui, d'abord dubitatif, se rend à l'avais du public qui est conquis par "la mystérieuse fleur de rêve".
Loïe Fuller sera la première à penser une mise en lumière d'un spectacle. Les sacrifices seront énormes car le dispositif lui broie les épaules qu'elle parvient avec peine à soulager par des bains d'eau glacé. Et surtout ses yeux finissent par pâtir de l'incandescence de projecteurs à électricité, technologie révolutionnaire pour l'époque.

Stéphanie Di Giusto rend admirablement l'atmosphère de ce début du XX°siècle et le bouillonnement artistique, un peu hésitant, encore soumis au diktat de l'académisme. Elle nous offre de magnifiques plans séquence qui sont un vrai hommage à la danseuse. On la voit tournoyer et composer des formes éphémères magnifiées par les couleurs des projecteurs.
On s'étonne que cette femme, qui fut admirée par des artistes comme Rodin, Toulouse-Lautrec ou Stéphane Mallarmé ait pu ainsi tomber dans l'oubli. Une piste nous est donnée en la confrontant à Isadoran Duncan, une autre américaine (interprétée par Lily-Rose Depp dont on se connaissait pas le talent pour la danse) dont la chorégraphie plus érotique a contribué sans doute à son éclipse.
Le film doit énormément au talent de Soko qui présente une vraie performance physique puisqu'elle n'a pas été doublée. De plus le film ne bénéficie d'aucuns effets numériques pour rester dans la plus parfaite authenticité. La jeune femme éclate littéralement dans ce rôle (comme dans celui qu'elle interprète dans un tout autre registre dans le film Voir du pays qui sort ces jours-ci). Retenez son nom. On va entendre parler d'elle !
Le grand public attendra la sortie officielle, prévue le  28 septembre, pour assister au combat scénique que se livrent les deux femmes en opposant deux visions diamétralement opposée d'un même art. Chacun fera son choix entre la souplesse érotique et la force onirique.

Ajoutons que Mélanie Thierry, François Damiens et Gaspard Ulliel sont d'excellents comédiens.

jeudi 8 septembre 2016

L'Ecole des femmes, mise en scène Philippe Adrien

Plus de 50 000 spectateurs ont déjà vu la mise en scène de l'Ecole des Femmes par Philippe Adrien. La création a eu lieu au Théâtre de la Tempête le 12 septembre 2013. Plusieurs tournées ont permis a à un public régional d'assister au spectacle qui a été nominé deux fois aux Molières, en 2014 pour la mise en scène du théâtre public et en 2015 pour la révélation féminine (pour le rôle d’Agnès).

L'exploitation est loin d'être terminée et le directeur du théâtre a eu la bonne idée de la reprendre pour cette rentrée. L'affluence sera sans doute forte sur ces quatre semaines plus pour goûter la vision de Philippe Adrien que pour entendre Molière dont on ne pense pas avoir encore le potentiel de nous étonner.

Et pourtant si ! La meilleure preuve ma été donnée par Philippe Adrien lui-même qui bien que connaissant plus que très bien cette oeuvre n'a pas retenu plusieurs éclats de rire le premier soir de la "reprise". Les comédiens ont perçu cette forme de satisfaction depuis la scène, ce qui les a rassurés, signifiant qu'il sont (toujours) sur la bonne voie.

Manifestement très ému, le metteur en scène a exprimé publiquement le sentiment qu'il avait vécu ce moment de manière inédite : Molière n'en finira jamais de nous surprendre, a-t-il commenté. Les personnages sont là pour nous dire à quel point nous prenons les fantômes qui nous entourent pour de la réalité. Ils sont terrifiants (et nous-mêmes le sommes sans doute aussi) et nous donnent envie de nous enfuir. En nous confrontant à l'être humain effrayé et effrayant, Molière nous démontre, à condition d'écouter le texte différemment, que ce qui est angoissant peut devenir en fait très drôle. Ce que l'on prend dans notre vie quotidienne pour une réalité ne l'est alors pas du tout. 

La pièce commence par une évocation totalement volontaire de l'Angélus de Millet avec deux jardiniers-paysans qui entretiennent un lopin de terre symbolisant  le printemps de la vie en illustrant la définition que Molière donne de la femme qui serait le potager de l'homme. La dernière scène avec l'arrivée d'Amishs m'a fait penser à un tableau de Grant Wood faisant partie de la collection de l'Institut d'art de Chicago, intitulé American Gothic. 
Entre temps la misogynie et le sadisme auront fait leur oeuvre sans triompher. C'est au contraire l'amour qui est le grand vainqueur, bien entendu entre les jeunes gens, Agnès et Horace, mais aussi, et c'est peut-être moins habituel de le montrer, dans le coeur d'Arnolphe qui lui dira finalement : faisons la paix, va petite traitresse, et rendons grâce au ciel qui fait tout pour le mieux.
Si bien que le spectacle est aussi noir qu'il peut devenir joyeux. Car qui rit d'autrui doit craindre qu'en revanche on vienne rire de lui.

A l’époque des mariages d’intérêt et des unions arrangées, Molière met en scène l’amour comme une force de libération et d’accomplissement de soi. Le printemps est à vif dans le coeur d’Arnolphe, en proie au démon de midi : le bonhomme est grotesque certes, mais ô combien vivant et captivant !

L'Ecole des Femmes est la première grande comédie de Molière. Elle parait paraît l’année même où Molière épouse Armande Béjart, de 20 ans sa cadette. Il était tentant de projeter l'homme dans le personnage d'Arnolphe. En faisant courir la rumeur que sa femme pouvait être sa fille on a cherché à briser sa carrière.
On retrouve (ci-dessus) des comédiens qui ont déjà joué dans des mises en scène de Philippe Adrien comme Patrick Paroux (Le Dindon), Pierre Lefebvre (Le Dindon, mais aussi formidable dans Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit qui fera elle aussi l'objet d'une reprise du 20 avril au 28 mai 2017).
Egalement Pierre Diot et Vladimir Ant qui figuraient eux aussi au générique du Dindon. Mais tous les comédiens sont excellents, également Valentine Galey qui nous campe une Agnès qui s'éveille à l'amour et au désir en démontrant que l'innocence ne se réduit pas à l'ignorance.
Plusieurs moments sont caricaturés, intentionnellement en provoquant un effet onirique (par exemple la scène de nu à sa toilette) ou comique, jusqu'aux saluts qui sont quelques instants d'arrêt sur image. 
Il faut signaler le remarquable travail de maquillages et de postiches de Sophie Niesseron et Pauline Bry.
Il faut aller voir cette Ecole des femmes qui ne sera sans doute pas reprogrammée l'an prochain. Vous serez fin prêt pour une conversation imaginaire avec la fille de Molière qui démarre le 16 septembre sous le titre du Silence de Molière.
L'Ecole des femmes de Molière
Mise en scène Philippe Adrien
Collaboration artistique Clément Poirée
Au Théâtre de la Tempête
du 6 septembre au 2 octobre 2016
avec Patrick Paroux (Arnolphe, Valentine Galey (Agnès), Pierre Lefebvre (Horace), Joanna Jianoux (Georgette), Gilles Comode (Alain), Pierre Diot (Chrysalde), Raphaël Almosni (Le notaire, Enrique) et Vladimir Ant (Oronte)
Décor Jean Haas et costumes Cidalia Da Costa

En tournée du 19 janvier au 21 janvier 2017 au Volcan - Le Havre (76) puis le 24 janvier au Colisée - Théâtre de Roubaix (59), le 27 janvier à La Lanterne - Pôle culturel de Rambouillet (78), le 31 janvier au Théâtre André Malraux - Rueil Malmaison (92), le 3 février à l'Espace Philippe Auguste - Vernon (27) et le 21 février au Palais des Congrès d'Issy-les-Moulineaux (92)

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Antonia Bozzi ou de Pascal Sautelet.

mercredi 7 septembre 2016

Dis-moi pourquoi de Patrick Besson chez Stock

Voilà un roman qui se lit vite et qui est distrayant, pourvu qu'on le considère au second degré et avec le regard que l'on aurait s'il nous était présenté comme une pièce de théâtre. Les lecteurs exigeants y verront une forme boulevardière de la Cerisaie de Tchekov, ce qui pourrait être considéré aussi comme un compliment.

Je voulais depuis longtemps plonger dans un livre de Patrick Besson, m'interrogeant sur la position d'un homme qui produit des critiques littéraires et qui publie des romans avec succès. Forcément cela me rend exigeante, ... et sévère.

Je ne sais pas combien d'heures de travail ce bouquin aura nécessité mais je l'ai lu en moins d'une après-midi, ce qui est finalement regrettable parce que j'apprécie qu'on fasse davantage que me distraire. un court moment 

Celui qui me prévient (p. 11) que "nos" personnages sont des Pyrénéens, ethnie bien cachée par des montagnes non célèbres et l'éloignement de Paris, fait preuve d'une ironie qui devient communicative puisqu'il m'inclut en employant la première personne du pluriel. Coup de chance que je ne sois pas pyrénéenne car j'aurais pu me vexer en me sentant assimilée aux pauvres autochtones qui vivent dans une région où il n'y a jamais de réseau (ça sent la petite vengeance) ce qui est une vraie plaie pour des phone-addicts qui râlent sans arrêt d'avoir explosé leur forfait.

Dis-moi pourquoi ... quoi ? Y a-t-il quelque chose à comprendre ? On saura quand même (p. 24) que Simone considère Jean-Jacques avec cette haine qu'il y a au fond de l'amour sans que personne, pas plus Sigmond Freud que Sacha Guitry, ait jamais compris pourquoi.

Patrick Besson aurait-il reçu les confidences du célèbre psychanalyste (dont le prénom est quasiment le pendant masculin de sa Simone) comme celle du grand auteur de théâtre ? On ne peut pas répliquer à de telles références.

Les dialogues sont certes savoureux et bien enlevés. Là encore sans appel. Exemple : Trente-et-un-an ,c'est le début de la vieillesse. Tu n'as pas lu Balzac ? (p. 68)

Le propos est un soupçon misogyne, comme je m'y attendais. Exemples : Julie, la femme créé pour la minijupe et les hauts talons (...) les mères sont toujours une version détériorée de leur fille. (p. 35)

Patrick Besson annonce en quatrième de couverture le portrait d’une bourgeoisie décomposée, burlesque, égoïste, morale, et ainsi que le montre la fin du livre, complètement folle. Si c'est pour rire, amusons-nous. A moins de songer à La Soirée perdue d'Alfred de Musset et alors lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer !

Dis-moi pourquoi de Patrick Besson chez Stock, collection La Bleue, en librairie le 7 septembre

mardi 6 septembre 2016

Ma vie de Courgette,

La sortie officielle de Ma vie de Courgette est annoncée pour le 19 octobre mais le film est programmé dans le cadre du Festival Paysages de Cinéastes qui se déroulera du 9 au 17  septembre à Chatenay-Malabry (92).

J'ai eu l'opportunité de le voir en avant-première cet été. J'avais aimé le livre de Gilles Paris, Autobiographie d'une courgette, publié aux éditions Plon en 2002. J'ai adoré le film. Différent mais respectueux de l'univers installé par l'auteur et parfaitement construit et qui m'a fait pensé aux films d'animation de Jean-Rémi Gired.

Le genre est assez inhabituel : c'est un film d'animation en volume ayant nécessité un travail colossal : soixante décors, 54 marionnettes dans trois déclinaisons de costumes, huit mois de tournage, huit autres mois de sonorisation et d'assemblage sur un total de deux ans de fabrication mais qu'importe : le résultat est là. 

Icare, alias Courgette vit seul avec sa mère depuis que son père est parti avec une "poule", c’est ce qu'elle lui a raconté. Et il ne fait pas bon la contredire même si cela semble bizarre. Le garçonnet (il a 9 ans dans le livre) prend des raclées pour un oui pour un non. Un soir Courgette tue accidentellement sa maman alcoolique et va se retrouver au foyer des Fontaines, où il rencontre une petite troupe d’enfants : Simon, Ahmed, Jujube, Alice et Béatrice.
Le gamin est confronté à de nouvelles brimades infligées cette fois par le leader du pensionnat, Simon qui démontrera qu'être dur à cuire et avoir le coeur tendre ne sont pas incompatibles. Mais il est désormais de taille à s'imposer et il fera des rencontres positives déterminantes.

Ce qui fait le succès du film (il a déjà reçu plusieurs récompenses) est d'avoir réussi à restituer la légèreté et la tendresse qui imprégnaient le livre alors que le sujet est grave. On entre très vite dans l'histoire qui me semble pouvoir être regardée en famille. Les adultes remarqueront des détails très fins comme le croquis d'une gallinacé sur le mur de la chambre de Courgette.
Claude Barras a fait appel à Céline Sciamma, la scénariste de Tomboy pour travailler avec lui sur l'adaptation du roman. Il y a quelques variations surtout pour s'adresser davantage aux enfants car le roman était destiné aux jeunes adultes. Les différences ne sautent pas aux yeux et le résultat est très respectueux de l'esprit.

Avoir choisi des acteurs non professionnels pour les voix des enfants confèrent une authenticité supplémentaire. Il faut une bonne oreille pour reconnaitre Michel Vuillermoz (sociétaire de la Comédie-Française) dans le personnage de Raymond, ce flic au grand coeur qui prendra Courgette en affection.
Les marionnettes offrent une réalité décalée dans laquelle les enfant sauront facilité à se projeter positivement, sans ressentir avec tristesse les malheurs qui arrivent à ces enfants. Ce sont l'émotion et la tendresse qui primeront. Les décors sont assez sombres mais c'est pour mieux faire ressortir la vitalité de l'enfance qui éclate de couleurs.

Les cinéphiles considéreront Ma vie de Courgette dans la lignée des grandes épopées telles que Heidi, Belle et Sébastien ou Les 400 coups mais c'est d'abord un hommage aux enfants maltraités pour témoigner de la force de résilience possible quand on est entouré d'amis et d'adultes bienveillants. Les contes sont cruels, Ma Vie de Courgette ne l’est pas, ayant la tendresse et la force des récits initiatiques dans un monde qui existe, le nôtre, celui des enfants à qui s’adresse le film.

dimanche 4 septembre 2016

Divines, le film de Uda Benyamina, Caméra d'or à Cannes

Dounia (Oulaya Amamra) et Maimouna (Déborah Lukumuena) sont deux nanas qui n'acceptent pas de rentrer dans le schéma conformiste de leur prof de BEP qui leur promet de devenir agent d'accueil. Dounia refuse de devenir ce qu'elle appelle "un larbin de la société". Elles n'ont pas vu James Dean mais elles rêvent comme lui de vitesse et d'argent. 

Dans une scène filmée avec une caméra en mouvement, les deux copines nous embarquent très vite dans leur virée imaginaire à bord d'une Ferrari. Comme elles ... on se croit à Phuket sous un ciel turquoise, les Ray-ban sur le nez, et on revit nos délires d'adolescents.

Malgré toutes les belles déclarations et les empilements de réformes on sait que l'école ne peut pas se substituer à la famille pour jouer le rôle de contenant, et confronter les jeunes à la réalité en leur fixant des objectifs qu'ils pourront raisonnablement atteindre.

On comprend au début du film que les jeunes filles ont l'habitude de dérober de la nourriture au supermarché. Elles n'ont pas froid aux yeux mais ça n'aurait pas suffi pour allumer la mèche. Sans père, et avec une maman immature auprès de qui elle est une quasi grande-soeur, Dounia n'a aucune limite. Alors quand sa route croise celle de Rebecca la dealeuse (Jisca Kalvanda), à l'autorité fascinante, l'admiration lui fait perdre le sens de la mesure.

Elle veut elle aussi conquérir le pouvoir, pour être respectée et elle est prête à tout pour ça. En premier lieu à oser être riche. Pas pour avoir de l'argent mais pour prouver qu'elle peut en avoir. D'ailleurs elle planque tout ce qu'elle gagne et c'est à peine si un jour elle achète un parfum à sa mère. Maimouna est froussarde et elle a peur des mauvais esprits mais Dounia est son amie et où va l'une l'autre suit.

Dounia n'est pas violente mais elle ne craint pas la violence, parce qu'elle se sent invulnérable. Elle se place à l'égal de Dieu, et surtout elle a une revanche à prendre sur la vie. Le défi est son carburant. On la voit se déplacer comme un chat dans les cintres d'un théâtre, séduire un caïd pour lui voler son argent et c'est avec beaucoup de cran qu'elle assume ses choix. Sans se plaindre et sans se dérober. Plus d'une fois elle s'en sort avec le visage tuméfié mais elle ne s'arrête pas.

Le choix de musiques d'opéra n'est pas fortuit. Les deux filles sont comme ces héroïnes tirées du ruisseau au premier acte, encensées aux deux suivants et en péril au dernier. Avec une fin horrible.

C'est une des forces du film de Uda Benyamina que de nous faire croire un instant que l'histoire pourrait être différente. Ce serait ignorer que la fatalité ne souffre aucune exception. Dounia sacrifie momentanément son futur amoureux (un danseur qui exerce sur elle une puissante fascination) pour accomplir la mission que Rebecca lui a imposée. Elle risque sa vie mais elle gagne la mise. On l'entend téléphoner à Maimouna qu'elle lui a mis sa part de coté (car Dounia est davantage une justicière qu'une criminelle et elle une honnêteté inoxydable), qu'elle s'en va (rejoindre son amoureux) mais qu'elle reviendra. Une fin heureuse aurait été possible au théâtre mais à l'opéra le héros n'échappe pas à la tragédie.

L'histoire se passe dans une de ces banlieues qu'on montre du doigt mais la réalisatrice a construit un conte de mise en garde universel. Pour que les choses tournent autrement il aurait fallu que Dounia choisisse un modèle positif, qu'il soit sportif, artistique ou même politique. Sa rencontre avec Djigui, ce jeune danseur troublant de sensualité, ne suffit pas pour dévier le cours du destin. Que son mentor soit une femme donne encore plus de puissance à la démonstration. Il est rare qu'un film soit porté presque exclusivement par des femmes, et a fortiori sur ce territoire de la violence.

Il a fallu trois ans à la réalisatrice et à Romain Compingt pour ficeler le scénario. Le résultat est à la hauteur, très ancré dans le réel et avec pourtant une part de fiction. Les rebondissements s'enchainent et les niveaux de lecture sont multiples. Le film est tourné comme une comédie musicale, en accordant une grande importance au corps. Les chorégraphies sont magnifiques.

Dounia principalement se confronte au sacré et au divin qui pour une fois est féminin. Présenté à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2016 le film est récompensé par une Caméra d'or amplement justifiée.

samedi 3 septembre 2016

L'escargot 1903 à Puteaux (92)


(mise à jour 10 février 2017)

Il existe des restaurants qui laissent un souvenir impérissable. L'Escargot 1903 de Puteaux est de ceux-là. Situé à la porte de Paris, en bordure du tramway (que l'on n'entend pas), le caprice serait de le bouder pour sa localisation. Je pourrais défier quiconque de me dire qu'il a été déçu.

Je vais vous raconter un déjeuner exceptionnel pour moi, mais tout à fait "normal" pour l'établissement et je rappelle qu'en cliquant sur la première photo vous ouvrez un diaporama grand format. La cuisine de Paolo Boscaro mérite aussi d'être contemplée.

Mais tout d'abord il faut expliquer ce nom qui n'a rien à voir avec la Bourgogne et qui ne promet pas que ce petit animal soit au menu. C'est tout simplement parce que cette grande maison est située au sommet de la "côte de l’escargot", à l'angle de la rue Sadi Carnot, et qu'elle a ouvert ... en 1903.

Centenaire, mais totalement rénové et modernisé cet établissement pourrait bien très vite se rapprocher des étoilés tellement les plats sont justes, équilibrés, savoureux, et élégants.(Le jury du Michelin vient d e lui attribuer une étoile, et j'en suis heureuse pour toute l'équipe ...)

Des avant amuse-bouches nous sont apportés, tuile d'amarante ultrafine, graines de courge torréfiées, graines de curry, fourrée d'une crème de poutarde de cabillaud et tartelette légumière aux algues, crème d'avocat, citron yuzu, feuilles d'oxalyl, fondante et croquante. Je jurerais que le chef connait Alain Passard, dont c'est la spécialité et pourtant non.

vendredi 2 septembre 2016

Politiquement correct de Salomé Lelouch

La Pépinière Théâtre ouvre la saison avec une pièce qui est en quelque sorte d'actualité puisque la première scène se déroule au cours d'une soirée d'annonce de résultats électoraux, ce qui va bientôt agiter nos esprits, si ce n'est déjà commencé.

Politiquement Correct est la troisième pièce de Salomé Lelouch qui après s'être confrontée à l'identité familiale, puis l'identité religieuse (et culturelle) questionne maintenant l'identité politique.

Elle est partie cette fois d'une interrogation osée : une histoire d'amour est-elle possible entre deux personnes qui auraient des opinions politiques diamétralement opposées ? Et si tant est que l'histoire s'enclenche, quelles seraient ses chances de durer ?

L'intrigue est vite résumée : Au soir du 23 avril 2017, c'est un coup de tonnerre pour les uns : l'extrême droite est au second tour de l'élection présidentielle. Coup de foudre pour les autres : Mado et Alexandre se sont rencontrés une heure avant les résultats. Ils ont parlé de tout sauf de politique.  Elle est professeure d'histoire dans un lycée parisien. Il est avocat. Mado est une femme de gauche convaincue. Elle ignore qu'elle vient de tomber amoureuse d'un militant d'extrême droite... La situation est cornélienne.

Sans concerner tout le monde à un tel niveau d'interrogation la pièce pose la question de la place que la politique occupe dans un couple. Et cette fois c'est tout le monde qui est potentiellement concerné.

Le sujet est casse-cou et Salomé Lelouch s'en tire brillamment. Parce que c'est drôle, très drôle, sans craindre la gravité, et que la dimension politique est parfaitement exploitée.
Si Mado ne s'était pas trompée de téléphone elle n'aurait pas rencontré Alexandre. Son amie Andréa, amie marxiste / féministe, a oublié son sac et tombe nez à nez avec le meilleur ami d'Alexandre. Il y a quelque chose de l'Amour et du hasard entre ces quatre là ... en ce sens que les apparences sont trompeuses et que les situations s'enchainent en miroir.
Il faut reconnaitre qu'on ne peut pas d'emblée interroger quelqu'un qui nous plait pour décider de poursuivre ou non une conversation selon que l'on partage ou pas des opinions politiques identiques. Pourtant tout le monde a pu vivre à un moment de sa vie une situation de cette complexité, et qui se traduit avec beaucoup de justesse par la réplique : je ne te dis pas tout mais je ne te mens pas.

Alexandre fait partie de cette extrême droite "dédiabolisée", populiste et prétendument moderne.  C'est ce qui ne le rend pas repoussant et Mado veut effectivement croire qu'il n'est pas raciste, mais nationaliste. Elle ne va pas se rendre compte qu'elle tombe amoureuse d'un militant d'extrême-droite, ce qui raconte peut-être quelque chose sur le glissement de la gauche ou sur celui de l'extrême droite. La jeune femme va devoir définir son identité politique de façon intime, et se positionner entre son héritage et son avenir. À l'image de la France, elle va devoir choisir son camp.
La pièce raconte une histoire d'amour à l'épreuve des passions politiques, mais elle permet aussi de mesurer combien les passions politiques peuvent résister (ou évoluer) à l'épreuve de l'amour.

Nous sommes loin du théâtre de boulevard et des grosses ficelles. Le texte fait rire mais la dialectique est brillante jusqu'à la fin qui tombe comme un couperet, magistralement. On en sort forcément secoué. Et c'est bien une des fonctions du théâtre que de faire réfléchir. 

Politiquement correct
La Pépinière Théâtre
Écrit et mis en scène par Salomé Lelouch
Avec Thibault de Montalembert, Rachel Arditi,
Ludivine de Chastenet, Bertrand Combe et Arnaud Pfeiffer Scénographie Natacha Markoff
Costumes Pierre Mattard
Lumière Denis Koransky
Vidéo Olivier Roset
Du 2 septembre au 5 novembre 2016
Du mardi au samedi à 21h, le samedi à 16h.
01 42 61 44 16

Les photos sont de Ch. Vootz

jeudi 1 septembre 2016

La rentrée littéraire concerne aussi la littérature jeunesse

L'Ecole des loisirs (qui a fêté cette année ses cinquante ans) a choisi la salle mythique du Cine 13 pour présenter sa première conférence de presse de rentrée. Claude Lelouch avait entièrement décoré le lieu à l’occasion du tournage du film Edith & Marcel en 1983 et c'est dans ce même décor qu'on le voit aujourd'hui. C'est sa fille Salomé Lelouch qui a pris la direction de cette salle de spectacle en 2003.

Louis Delas a ouvert la soirée en nous rappelant que la maison demeure une maison d'auteurs et de création qui évolue dans le respect de son ADN en maintenant le cap éditorial dans une dynamique de maintien et de renouvellement avec l'objectif de toucher les lecteurs tout petits comme les jeunes adultes. Et personnellement j'irais jusqu'à ajouter les adultes au sens large.

On peut se réjouir qu'elle soit toujours familiale, donc indépendante, avec la capacité de poursuivre sa politique de projets hors du dictat du court-termisme.

Tous les enfants méritent le meilleur de nous, disait Claude Ponti. Ce credo reste démontré par cette saison 2016/17 avec des titres qui ont en commun d'avoir une identité très forte, mais aussi la volonté de soutenir l'esprit critique des jeunes lecteurs tout en confortant le plaisir de la lecture.

Après une présentation générale de Nathalie Brisac, les auteurs se sont succédés à la table, en compagnie de leur éditeur/trice pour une présentation assez enlevée qui personnellement n'a provoqué qu'une envie ... lire tout ce qui est proposé.

Pour aider les adultes à choisir en connaissance de cause un site dédié aux romans sera en ligne dès demain. On pourra feuilleter, trouver des documents d'accompagnement, télécharger des fiches pédagogiques ...

Susie Morgenstern avec Véronique Haitse
J'ai passé un été formidable nous a-t-elle dit. N'imaginez pas qu'elle a fait un voyage ou qu'elle s'est livrée à une activité de loisirs. Susie a "simplement" écrit tous les jours, parce qu'écrire est son oxygène et que cette gymnastique de l'esprit est ancrée depuis l'enfance. Elle a commencé son journal intime à l'âge de 7 ans.

mercredi 31 août 2016

Le jeu de l'amour et du hasard mis en scène par Salomé Villiers

Salomé Villiers avait créé ce Jeu de l'amour et du hasard en coréalisation avec le Lucernaire en avril dernier. Ce fut un succès cet été en Avignon et revoilà cette pièce dans le théâtre de la rue Notre-Dame-des-Champs jusqu'au 23 octobre.

Voilà six ans que Salomé Villiers, François Nambot et Bertrand Mounier, ont baptisé leur compagnie : La Boîte aux Lettres. Un nom choisi intentionnellement pour signifier la réunion de talents de multiples horizons : comédiens, metteurs en scènes, auteurs, chanteurs, compositeurs et danseurs. Les Lettres pour mettre en avant les textes classiques, revisités et livrés à un public conquis par la modernité des partis pris de mise en scène associée à la puissance de la langue des grands auteurs.
Après un fantasque Labiche (Mon Isménie et La Dame aux jambes d’azur en 2009), un Feydeau déjanté (Amour et Piano en 2010), et un Garcia Lorca intense (Yerma en 2011), ce Jeu de l’Amour et du Hasard de Marivaux va conquérir le public.

Il faut beaucoup d'audace pour monter la pièce probablement la plus célèbre de Marivaux. La jeune femme a transposé la situation (presque) à notre époque et dans un jardin anglais bruissant de chants d'oiseaux. Des esprits chagrins n'apprécieront pas. De mon point de vue ils auront bien tort parce que le parti-pris est tenu jusqu'au bout et que les acteurs interprètent cette comédie à merveille. Je craignais de m'ennuyer (parce que je connais la pièce) et je suis sortie conquise.

Pour ceux qui auraient oublié l'intrigue : Orgon, le père de Sylvia annonce à sa fille son intention de la marier à Dorante, qu'elle n'a jamais rencontré. Elle demande à sa servante Lisette de se faire passer pour elle afin d'avoir des informations de première main sur le fiancé qu'on lui destine. L'idée serait bonne si le jeune homme n'avait décidé de prendre les vêtements de son valet Arlequin.

Chacun tombe immédiatement amoureux de sa chacune et les rebondissements se succèdent sous le regard plutôt complice du père et du frère Mario.

Les rires fusaient en permanence ce soir, témoignant de la qualité du jeu et de la modernité d'un texte écrit tout de même au XVIII° siècle mais que l'on entend parfaitement parce que la diction n'est pas sacrifiée. La performance mérite d'être soulignée.
L'emploi de la vidéo (projetée sur un grand drap que l'on tire au moment idoine) pour ponctuer chaque acte est très judicieux parce qu'il installe un lien complice et décalé avec le spectateur (pour peu qu'il accepte de se laisser convaincre par un nouveau regard). Les costumes sont datés XX°siècle et les musiques pop et rock nous replongent dans les années soixante dont il est utile de réécouter les paroles.

On entend Time de David Bowie (1973), puis With A Girl Like You de The Troggs (1966)
Je veux passer ma vie avec une fille comme toi,
Et faire toutes les choses que tu voudras que je fasse (...)
Je peux dire à la façon dont tu es habillée que tu es si raffinée
Et à la façon dont tu parles que tu es exactement mon genre.

Have Love, Will Travel de The Sonics (1965) est un hymne à l'amour fou, aux pulsions incontrôlables (Ton amour si spécial rend un homme dingue, disent les paroles)

Le spectacle s'achève avec ce standard des Beatles (1963) She Loves You rassure : Tu pensais avoir perdu son amour mais non et sois content.
Salomé Villiers a fait un vrai travail dramaturgique pour sa seconde mise en scène qui se sent sur le plateau : Le propos de Marivaux résonne en moi de par ses personnages forts de caractère, pris au piège entre leurs désirs profonds, désirs d’amour ou de reconnaissance, et les règles de la bonne société. Tout en glissant peu à peu vers la critique sociale, nous ouvrons le bal sur une révolution féministe pour conclure par les prémisses d’une révolution humaniste. Peut-on dépasser les codes d’une condition et accéder à la classe supérieure ? Le retour cruel à l’équilibre naturel ne profite qu’aux nobles, bien soulagés de se reconnaître sous le masque des pauvres. C’est là que se trouvent l’amertume et la cruauté derrière la douceur du romantisme car les sentiments amoureux sont en accord parfait avec le jeu des conventions sociales.
Etre aimé pour soi et non pour l'image que l'on projette est une préoccupation éternelle. Comme élaborer des manoeuvres pour s'assurer de la profondeur des sentiments de l'autre avant de s'engager durablement. Je veux un combat entre l'amour et la raison dira Sylvia.

Arlequin rassure Lisette : En changeant de nom tu n'as pas changé de visage. Vous l'aurez compris la pièce marque le triomphe des sentiments vrais.

Je n'abuse pas des teasers mais pour cette pièce c'est très justifié pour achever de vous convaincre de prendre ce risque (mesuré) de vous laisser déconcerter avec ce Marivaux.



Le jeu de l'amour et du hasard de Marivaux
mis en scène par Salomé Villiers
avec Salomé Villiers (Silvia), Raphaëlle Lemann (Lisette), Philippe Perrussel (Orgon), Bertrand Mounier (Mario), François Nambot (Dorante) et Etienne Launay (Arlequin)
Vidéos : Léo Parmentier
Au Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris 01 45 44 57 34
Du 31 août au 23 octobre 2016
Du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 18 heures
Rencontre avec l’équipe artistique le vendredi 16 septembre 2016 à l’issue de la représentation.

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de © Julien Jouvelin ou de © Héléna Soubeyrand - La boîte aux lettres.

mardi 30 août 2016

Le bon fils de Denis Michelis

A peine arrivé dans ma boite aux lettres, Le bon fils a réussi à se faire adopter en doublant tous les autres livres en attente de lecture. Je n'ai pas résisté au style de Denis Michelis qui mélange les genres pour en faire un ouvrage que j'ai trouvé très savoureux.

Je ne savais rien de l'auteur qui signe ici son deuxième roman et je l'ai donc découvert sans aucun a priori. Le sujet est parfaitement raccord avec la rentrée scolaire. Un jeune homme intègre un nouveau lycée, découvre de nouveaux professeurs (et parmi eux mademoiselle Gheorghe avec deux h), de nouveaux camarades, qu'il nous décrira avec un regard impitoyable parce que rien ne change, surtout pas son père qui ne présente rien de nouveau.

S'il n'avait pas écrit ce roman en 2015 Denis Michelet aurait pu pointer aussi les nouveaux programmes. Il s'appuie sur les cours de 1ère Economique et Sociale dont il avait gardé la trace. On ne va pas lui en tenir rigueur quand il critique un système conçu pour simplifier, vulgariser, résumer, répéter jusqu'à plus soif : à quoi servent ces longues et fastidieuses années d'études si c'est pour enseigner les basiques. ( p. 52) 

L'adolescent esquisse une amourette avec la fille aux boutons d'or. Il n'a qu'un véritable ami, un arbre, un frêne, quasiment personnalisé, dont une feuille avise le lecteur qu'Albertin deviendra bientôt Constant. Ce n'est pas une fatalité d'avoir ou d'être un mauvais fils. Denis Michelet n'écrit pas un traité d'éducation. Il mélange les genres avec un texte ou l'on abandonne vite la prétention de démêler le réel de l'imaginaire.

L'emploi des italiques n'est pas nécessairement signe de dialogues, lesquels arrivent sans tiret et ne prennent pas plus nécessairement fin avec un retour à la ligne. Les parenthèses s'ouvrent et se ferment comme des portes qui claquent sur des pensées parasites. Les voix intérieures du père comme du fils se coupent sans cesse la parole, installant la confusion des sentiments qui les agitent. Même les pronoms sont de trop faibles indices puisque le fils, qui raconte sa propre histoire, alterne entre le je et le il pour parler de sa propre personne. 

Une seule chose est annoncée avec certitude dès la page 35, le mauvais fils deviendra bon. Ce qui n'est pas connu c'est le chemin qu'il faudra suivre pour atteindre l'objectif, ni le prix à payer qui s'avère discrètement lourd. On devine des violences, une gifle par ci, un coup par là, des brimades. 

Mauvais fils à la maison, il a vite la réputation d'être mauvais élève : Tu le la joues avec tes grands airs mais en attendant, as-tu seulement pensé à faire des résumés sur fiches Bristol afin de ne pas avoir l'air d'un glandu en cas d'interro-surprise ? (...) je ne vois toujours pas la différence entre le présent perfect et le past simple. (p. 57)

Puis un jour, ou un soir, arrive Hans, un ami de longue date qui leur veut du bien, et qui va s'incruster auprès du père hypocondriaque fraichement divorcé et dépassé par le moindre non-évènement. Hans cuisine, répare, dépanne, conduit, lave, repasse, achète, range, débarrasse, surveille la casserole sur le feu, vérifie, rectifie et corrige ... Puis qui menace : je ne vais tout de même pas jouer les bons pères juste pour la beauté du geste (p.180) dans la vie il y a toujours un prix à payer.

Nous avons basculé dans le fantastique, peut-être même dans le roman noir. Le roman n'abandonne pas les références poétiques et ne lâche pas non plus le ton de la tragicomédie pour nous servir une critique drôle et acerbe de notre conception de la réussite familiale, sociale et même amoureuse.

Denis Michelis dit s'être inspiré du parcours d'un copain de lycée qui racontait que sa mère le giflait pour toute note inférieure à 14 sur 20. L'hystérie des professeurs et des parents autour de la réussite et des bonnes notes n'est pas terminée. Je connais bien des exemples autour de moi.

Ce roman m'a accroché parce que l'écriture bouscule tous les codes, osant passer du classique très français, pour devenir brutalement très prosaïque quand il s'agit de répondre à la violence subie par l'adolescent face à des adultes qui veulent la réussite à tout prix.

Une fois commencé le livre devient vite addictif comme un page-turner qui aurait été composé dans un huis-clos normand où Maupassant aurait invité Stephen King à le rejoindre.

Le bon fils de Denis Michelis, collection Notabila, éditions Noir sur Blanc, en librairie le 25 août 2016

lundi 29 août 2016

Mauviel 1830 à Villedieu-les-Poëles (50) et l'Atelier du cuivre

Dernière étape de mon périple dans le département de la Manche (que je ne prétends pas avoir fini d'explorer) avec la visite d'usine de Mauviel 1830, une de des entreprises patrimoniales que j'aime faire connaitre.

Me voilà revenue à Villedieu-les-Poêles, où j'avais assisté par chance à la dernière coulée de bronze de l'été à la fonderie Cornille Havard.

Je vais essayer de retracer les étapes qui permettent d'aboutir à un objet comme cette miniplaque à rôtir, créée pour un chef américain qui souhaitait y présenter une caille rôtie à table. L'ustensile pèse plus d'un kilo ... Mais il est garanti à vie.

1830 célèbre la fondation de l'entreprise par Ernest Mauviel dans une petite ville surnommée la "Cité du cuivre", où l’on pratique depuis le 12° siècle la poêlerie et la dinanderie (le mot vient de Dinant, en Belgique) qui est la fabrication d’ustensiles de cuisson à partir de métaux bi-laminés (cuivre-inox, multicouche inox). On savait alors comment attirer les artisans, en les dispensant de payer les impôts, en vertu d’un privilège accordé par le Duc de Normandie, qui permit aux Chevaliers de l’Ordre de Malte d'administrer directement la cité.

Sept générations plus tard, Valérie Leguern-Gilbert perpétue le savoir-faire et développe l'entreprise, demeurée à 100% familiale, en conservant un positionnement haut de gamme et en inversant la répartition des ventes pour traverser la crise des années 80.

Après le tournant favorable des années 60 avec une ouverture à l'international, les budgets fondent vingt ans plus tard et les investisseurs privilégient d'autres achats que le matériel. Il aurait fallu se tourner vers une fabrication chinoise pour conserver totalement la clientèle professionnelle. Mauviel fait le choix de rester sur le haut de gamme mais à destination du grand public qui à l'époque ne pesait que pour 20%.

Cette voie sauve l'entreprise en assurant 80% des commandes. Aujourd'hui le rapport se rééquilibre en descendant à 60 pour le grand public et remontant à 40 pour les chefs que Mauviel n'a jamais cessé d'écouter.

dimanche 28 août 2016

Lucie ou la vocation de Maëlle Guillaud

Lucie s'investit pleinement dans les études qu'elle a entrepris à Hypokhâgne. Mais elle se révèle fragile et supporte mal le rythme et l'ambiance de cette Prépa Phylo.

Elle n'était pas (p. 13) préparée à ces luttes intestines, à ces rivalités haineuses, aux questions acerbes (...), au ton cassant des profs, aux humiliations quotidiennes. (...) une overdose de savoir qui conduit au blackout.

Lucie est en quête de sens et se heurte a des doutes. Ce n'est pas un cas isolée. Son amie Mathilde suit le même chemin. Et c'est peut-être ça qui précipite son basculement vers une autre préparation, qui malheureusement ne va pas être plus bénéfique, de notre point de vue de lecteur. Position que l'on partage avec Juliette, sa meilleure amie, qui assiste, impuissante à ce qu'on pourrait appeler, sans faire de vilain jeu de mots, un chemin de croix.

La jeune fille subit l'influence d'un ami de son père (décédé), le Père Simon, qui l'exhorte (p. 28) à accepter la démaiîrise. L'auteure pose les bases de l'embrigadement qui, s'il est ici religieux, aurait pu être celui d'une secte ou de toute pratique extrême : un burn-out, l'absence de père, l'ambition familiale (portée par la mère, pourtant aimante), un modèle déjà convaincue (Mathilde). Elle pose aussi en contrepoint la beauté de la foi.
L'ecclésiastique propose un grand courage et un esprit libre. La seconde partie de la formule est un mensonge. Le jésuite n'est pas regardant sur la vérité. Il jure (p. 29) ne pas connaitre les novices vers qui il dirige Lucie.
Lucie est amoureuse. Éperdument. Mais pour imposer celui qu’elle a choisi, elle va devoir se battre. Ne pas céder face à l’incompréhension et à la colère des siens. Malgré les humiliations quotidiennes, les renoncements et l’ascèse, elle résiste et rêve d’absolu. Un jour, pourtant, le sacrifice qu’elle a durement payé est ébranlé par la découverte d’un secret. Le doute s’immisce. S’est-elle fourvoyée ou est-elle victime d’une manipulation ?Avec une sensibilité et une justesse infinies, Maëlle Guillaud nous entraîne dans un monde aux règles impénétrables. En posant la question de la foi et en révélant sa puissance à tout exiger, Lucie ou la vocation entre en résonance avec l’actualité.
ll faut lire le livre jusqu'au bout puis reprendre les premières pages pour mieux comprendre le processus. Il sait quels arguments avancer pour la couper de sa famille et de son amie Juliette. Promettre la liberté dans l'enfermement. Quelle audace !

La pauvre Lucie sera d'abord humiliée comme femme de ménage. Et ce n'est que le début d'une succession d'épisodes terribles que je ne vous raconterai pas. Il faut que vous découvriez ce monde clos par vous-même, au rythme de l'écriture saisissante de Maëlle Guillaud.

Ce qui est terrible, c'est la lucidité avec laquelle la jeune fille réalise dans quel enfer elle est enfermée : ici c'est chacun pour soi et Dieu pour toutes (p. 45).
A plusieurs moments les souvenirs du passé tentent de faire écran au présent mais Lucie ne cède pas. Elle reste persuadée en toute bonne foi que seul l'esprit compte et que le paraître n'a pas de place au sein de la congrégation.

Et pourtant si, mais en inversant les codes. Les cheveux sont rares, ras et aplatis, le corps bouffi, les jambes lourdes, les ongles longs comme des griffes. Les novices se métamorphosent lentement en monstres sous voile, on pourrait dire sous cloche. Et le voeu de silence conforte la chape de plomb.

On trouve sous la plume de l'auteure des expressions forcément violentes comme la qualification du sourire (démoniaque) d'une soeur ou la description du cerbère de molosse de la prieure.
Le processus d'identification du lecteur s'effectue sur Juliette dont le regard effrayé mais compatissant nous soutient à poursuivre une lecture que certaines personnes lâcheront sans doute en cours de route.

Elles ont tort parce que Lucie ou la vocation est un livre précieux, quel que soit le rapport que l'on a (ou a eu) avec la religion (et quelque religion que ce soit).
Comme son amie Juliette, on se heurte à la paroi de verre et on voit cette congrégation comme l'ogre des contes, qui dévore ses propres enfants. (p. 70)
Maëlle Guillaud sait de quoi elle parle. Cela fait vingt ans qu'elle charrie cette histoire, inspirée de faits réels, même si cette Lucie là est un être de papier, ne l'oublions pas.
Lucie ou la vocation de Maëlle Guillaud, aux éditions Héloïse d'Ormesson, en librairie depuis le 18 août 2016

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