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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

jeudi 19 janvier 2017

Le vivier des noms de Valère Novarina


Il a fallu que les parisiens attendent presque deux ans pour bénéficier de cette immersion dans Le vivier des noms, créé l'été 2015 au Cloître des Carmes pour le festival d'Avignon. Il subsiste de cet été là un gâteau reprenant l'architecture du lieu et dans lequel on croque pendant le spectacle.

Le décor est la première surprise. Ce sont 56 panneaux blancs rectangulaires, marqués de traits rouges et noirs, et représentant les figures du tarot personnel de Valère Novarina qui signe à la fois "texte, mise en scène et peinture" comme l'annonce le programme.

Ceux qui connaissent le travail de cet artiste sont prêts à se laisser porter par les sinusoïdes de son rapport au théâtre. Les autres, pour peu qu'ils acceptent de suivre leurs émotions, rejoindront vite la cohorte des inconditionnels.

C'est en tout cas une expérience à vivre sous l'impulsion de "l'historienne" (fabuleuse Claire Sermonne), qui pourrait être considérée comme une madame Loyale de la cérémonie et qui fera prendre vie à un décor qui cessera très vite d'être purement imaginaire.

L'auteur a mis en garde le public avant la représentation : Laissez entrer l’acteur et ne vous attendez à rien ! Par saut mental, il peut, sur le plateau, faire de toi, de vous, de moi, de lui, un désadhérent. Nous faire retrouver la vie par un éclair de désadhérence. Par un spasme d’étonnement vif. Par un soudain basculement et une réversibilité, par l’ambivalence brusque et le retournement des mots dans l’espace – et le retour d’espace en mots ; il peut nous porter un coup vivifiant. La force vive agit par saut. C’est par déchirure qu’opère en nous la cruauté comique. (...)
Le spectacle entre en nous comme le rêve : sans aucun filtre humain et sans passoires psychologiques : nous voyons comme si nous étions hors de nos propres animaux. Chacun de nous se change en animal prophétique parce qu’il se souvient. (...)
La scène est le lieu joyeux d’une réinvention perpétuelle de la figure humaine. (...) L'acteur lance loin la bonne nouvelle du théâtre : allez annoncer partout que l’homme n’a pas encore été capturé !

Tout est annoncé et rarement le titre d'une pièce aura été aussi juste. Car c'est véritablement à une pêche miraculeuse que nous sommes conviés, dans un état d'esprit qui tient de la performance, de la revue (avec les chansons et l'accordéon en direct de Christian Paccoud), et du cirque dont les codes sont détournés régulièrement.
Ça pourrait, ça aurait pû être très intellectuel, considérablement artificiel. Pourtant pas du tout. Tous les ingrédients sont là, y compris l'humour, pour que jamais nous ne décrochions plus qu'une fraction de seconde. Même les incidents (hier soir un couteau qui se brise) ont l'air d'être naturels, et pourraient être inclus dans la mise en scène.

Il faut tout écouter. On a pu entendre hier que l'action se déroulait le 18 janvier 2017 virgule 4 ... La fable du Corbeau et du renard a pris un furieux coup de jeune. Et puis la nourriture tient une place de choix, en toute logique pour un vivier. Avec deux scènes de banquet, dont l'une est une évocation de la Cène.

Valère Novarina fait parler les phrases jusqu'au silence, qui est ce qui reste après la parole. Tous les sentiments colorent à tour de rôle ces dialogues-monologues que se répercutent les comédiens, tous exceptionnels et dont il faut se souvenir. Y compris l'humour noir puisqu'il est dit que chacun de nous finira à l'horizontale. Il y a (effectivement) un air (r?) de trop dans le mot mort.
Est-ce la dernière réplique ? Oui et non puisque vous venez d'en rajouter une ... Le vivier des noms est un spectacle qui se consume sans faim, sans fin, cent fins.
Le vivier des Noms, texte, mise en scène et peinture de Valère Novarina
avec Ivan Hérisson, Julie Kpéré, René Turquois, Dominique Parent, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, Valérie Vinci, un musicien sur scène Christian Paccoud et les ouvriers du drame Elie Hourbeigt, Richard Pierre
Collaboration artistique Céline Schaeffer
Musique Christian Paccoud
Scénographie Philippe Marioge
Costumes Karine Vintache
Dramaturgie Roséliane Goldstein, Adélaïde Pralon
Au Théâtre 71, 3 Place du 11 novembre, 92240 Malakoff, 01 55 48 91 00
Du 18 au 26 janvier
mar, ven à 20h30
mer, jeu, sam à 19h30
dim 16h
Le texte a été publié aux éditions P.O.L, en 2015

La tournée se poursuit les 2 et 3 février 2017 à l’Hexagone, sur la Scène Nationale de Meylan (38), 04 76 90 00 45
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Pierre Grosbois

mercredi 18 janvier 2017

Le Matahari, restaurant et bien davantage à Evreux (27)

Installé dans une ancienne ferronnerie en plein centre-ville d'Evreux, le bar-lounge le Matahari dispose d'une terrasse sur les bords de l'Iton avec une vue très agréable qui est appréciée dès les beaux jours.

J'aime particulièrement entrer dans le restaurant par ce coté là, après avoir longé le cours d'eau, tout en me demandant à chaque fois quand décidera-t-on de restaurer les doigts brisés (par le gel) du soldat anglais dont la tête surgit dans l'ancienne muraille médiévale.

Cela fait une vingtaine d'année que l'endroit est réputé pour sa programmation musicale, jazz, rock, ou encore blues, avec 2 à 3 concerts chaque mois.
Eric a repris l'endroit il y a environ six ans, après avoir travaillé 35 ans dans la restauration. Il a maintenu le rituel sans se fixer d'autres limites que le hard rock et le punk. En dehors de ces extrêmes, on peut y venir pour écouter une musique cosmopolite, aussi bien du jazz manouche que du rock.

Quelques formations reviennent régulièrement, comme les Naughty Brother, un groupe de blues soul qui, comme leur nom ne l'indique pas, est normand  (et dont le chanteur possède une voix extraordinaire) et qui s'est fait connaitre par le Festival Rock dans tous ses états, qui s'est déployé à Evreux.

A l'intérieur, une ambiance tamisée et un décor totalement Art déco ajoutent un charme supplémentaire à ce lieu atypique où l'on aime s'attabler pour gouter une cuisine traditionnelle, boostée par des saveurs sucrées-salées parfois inédites.

mardi 17 janvier 2017

D'autres vies que la mienne

Voilà un an et demi environ, naissait le Théâtre de la Reine Blanche. Caché dans une petite ruelle du 18ème arrondissement (passage de la Ruelle justement), il offre une programmation tout à fait originale où sciences et humanités se côtoient. Isabelle en est revenue enchantée par la gentillesse de l'équipe.

Elle y était pour D’autres vies que la mienne, adapté du roman d’Emmanuel Carrère publié en 2009 aux éditions P.O.L. Cet auteur avait reçu le prix Renaudot pour Limonov en 2011. La même année le magazine GQ l’avait élu meilleur écrivain de l’année.

Pour D'autres vies que la mienne il s'appuie sur deux drames auxquels il s’est trouvé intimement mêlé : À quelques mois d'intervalle, la vie m'a rendu témoin des deux événements qui me font le plus peur au monde : la mort d'un enfant pour ses parents, celle d'une jeune femme pour ses enfants et son mari. C’est ainsi que je me suis retrouvé à raconter l’amitié entre un homme et une femme, tous deux rescapés d’un cancer, tous deux boiteux et tous deux juges, qui s’occupaient d’affaires de surendettement au tribunal d’instance de Vienne.
Tout y est vrai...

En effet, en 2004, Emmanuel Carrère s'est trouvé en vacances au Sri Lanka avec sa compagne Hélène et ses deux enfants, au moment où un terrible tsunami faisait des centaines de milliers de victimes sur la côte indonésienne. Parmi les 95 français décédés se trouvait une fillette de 4 ans, Juliette, dont il rencontra sur place le grand-père Philippe et les parents, Jérôme et Delphine, avec lesquels s'était tissée une amitié.

À son retour à Paris, l'auteur est confronté à la mort de sa belle-sœur, elle aussi prénommée Juliette, atteinte d’un cancer, mariée à Patrice et mère de trois fillettes.

Une suggestion de Philippe, le grand-père de la petite Juliette, sera à l’origine de la décision d’Emmanuel Carrère de livrer leurs histoires : Toi qui es écrivain, tu vas écrire un livre sur tout ça ? [...] Tu devrais. Si je savais écrire, moi, je le ferais.

L'écrivain va le prendre au mot et répercuter ces deux ondes de chocs dont il a été le spectateur parfois bien démuni. Faire vivre ce récit au théâtre était un challenge que relève magnifiquement Tatiana Werner dans une mise en scène minimaliste, ce qui ne surprend pas quand on sait qu'elle est fascinée par le travail de Nathalie Sarraute. Il s'agit de sa deuxième collaboration avec David Nathanson comme metteure en scène.

David Nathanson avait lu le roman a sa sortie en 2009. Il avait été bouleversé. Mais rien ne lui laissait penser à ce moment-là qu'il avait sous les yeux un matériau théâtral, même si cette ultime phrase de Tchekhov à la fin de  Platonov il faut enterrer les morts et réparer les vivants ne cessait de le hanter. (c'est cette citation qui a procuré chez Maylis de Kerangal le déclic pour son dernier roman).

Il a pensé petit à petit à envisager de faire des récits magnifiques d'Emmanuel Carrère une pièce, un moment de théâtre d’une infinie tristesse mais aussi d’une beauté sans faille. Avec Tatiana Werner, il a imaginé donner corps à ces personnages héroïques et bouleversants et ensemble ils ont adapté le roman. Pour raconter d’autres vies que les leurs.

D’autres vies que la mienne s’appuie sur un dispositif scénique épuré : quelques éléments de décor (un fauteuil, un canapé), relayés par des projections vidéo de textes et d’aplats de couleurs qui rappellent l’aspect littéraire du texte (le narrateur est écrivain) tout en le transformant en objet théâtral. Toute l’attention se reporte sur le texte que s’approprie le comédien avec une grande sobriété. Sa voix ne tremble, pas, il ne pleure pas. On sent un parti pris théâtral de ne pas se laisser entrainer par le pathos.

La parole s’accompagne de mots, de phrases du texte et d’aplats de couleurs projetés par intermittence sur un écran. Ce qui est écrit devance parfois le récit. Ce sont des supports narratifs qui nous mettent sur une piste dont nous ne comprenons parfois le sens qu’ultérieurement.

Le comédien s’efface derrière le texte pour s’installer dans la peau du narrateur ou des personnages. Dès la première histoire, il adopte le "je" de l’auteur qui prend conscience que cela n’arrive pas "qu’aux autres". Il raconte la souffrance avec une proximité va devenir aussi un peu la sienne. A l’hôtel, il rencontre une jeune femme de 27 ans dont le mari a disparu. Elle ne peut pas envisager l’avenir sans lui. Comment rester insensible à un drame qui pourrait tous nous toucher ? L’auteur projette cette situation sur sa propre vie. Il pense à sa compagne dont il s’était senti moins proche ces derniers temps : Elle pourrait être morte aujourd’hui. Elle m’est précieuse. Tellement précieuse. Je voudrais qu’un jour elle soit vieille, que sa chair soir vieille et flapie, et continuer à l’aimer.

Les histoires s’enchainent. Nous suivons heure par heure, la détresse de Jérôme et de Delphine qui cherchent le corps de leur fille d’un hôpital à un autre. L’absurdité violente d’une perte qui s’impose si brutalement que les émotions et les pensées ont du mal à s’accorder. Jérôme agit, avec calme avant de tout d’un coup s’affoler. Sur un fond sonore de diapositives qui défilent clac, clac, clac, il demande que la séance s’interrompe : Qu’on retourne en arrière !, qu’on revienne à la veille quand tout allait encore bien…mais les diapositives des vacances sont des morceaux de la vraie vie qui se joue maintenant. On ne peut plus reculer.
La deuxième histoire est tout aussi triste. Le narrateur raconte la lente agonie de sa belle-soeur. Il y ajoute la voix d’Etienne, l’ami et collègue de Juliette au tribunal qui s’est confié à lui après le décès de cette dernière. Juliette vivait certes avec Patrice mais elle partageait sa souffrance avec Etienne. Tous deux étaient victimes d'un cancer leur infligeant un lourd handicap physique, lui une jambe amputée, elle une jambe impotente. Les "juges boiteux, ainsi qu’on les nommait, défendaient la cause de personnes surendettées en situation précaire. Apparait non sans humour un "Attention" clignotant sur l’écran qui annonce que le comédien va nous expliquer des notions un peu compliquées ! Suivent de longues descriptions techniques qui forcent le spectateur à s’immerger dans les problèmes juridiques liés au surendettement. Ces détails un peu pesants auraient pu ne pas être repris sur scène mais peut-être ont-ils cette vertu de créer une respiration avant d’enchaîner sur cette suite douloureuse que seront les derniers moments de Juliette : ce que Patrice voyait maintenant, c’était un corps pantelant de souffrance, livré à quelque chose qui ressemblait à de la panique. Finis l’esprit clair, la sérénité. Elle perdait le contrôle, ce n’était plus elle.

Le spectacle se termine. Nous sommes secoués par ces deux vagues qui nous ont emportés dans leur violence. Elles ont changé des destins à tout jamais mais elles ont aussi réveillé des potentiels d’amour. Le spectacle encourage à savourer sans attendre ce qui est positif ici et maintenant. Gardons à l'esprit la dernière phrase de la pièce (et du roman), empruntée à la grande Histoire puisque c'est la mère de Napoléon qui l'avait dite en proie à une forte prémonition : ma philosophie tient tout entière dans le mot qu’aurait eu, le soir du sacre de son fils : « pourvou que ça doure ».

David Nathanson  prépare actuellement un projet autour de la correspondance de François Truffaut.

D'autres vies que la mienne d'après Emmanuel Carrère
Adaptation Tatiana Werner et David Nathanson
Mise en scène Tatiana Werner
Avec David Nathanson
Lumières et vidéo Mathieu Courtaillier
Du 4 janvier au 11 février 2017
Du mardi au samedi à 20h45
Relâches les 14, 25 et 26 janvier
Théâtre de la Reine Blanche
2 bis, Passage Ruelle - 75018 Paris
Métro La Chapelle ou Marx Dormoy

lundi 16 janvier 2017

Europe connection à Théâtre ouvert

La réalité dépasse parfois la fiction, du moins l’entendement. C’est ce qu'Isabelle nous relate en sortant du spectacle Europe connection proposé par Théâtre Ouvert.

L’auteur, Alexandra Badea, une franco-roumaine née en 1980, s’inspire des dysfonctionnements de notre société pour éveiller les consciences. Ses premiers textes rédigés en 2009 chez l’Arche éditeur, Mode d’emploi, Contrôle d’identité et Burnout, mettaient déjà en scène des personnages qui se débattent avec les absurdités du système.

Elle écrit Europe connexion en 2013 en réponse à une commande de France Culture qui l'a diffusé dans le cadre de l'émission Micro fiction. Il y est question des ambitions et trahisons des dirigeants de haut niveau, de l’influence démesurée des lobbies dans les décisions du Parlement européen, et des conséquences dramatiques qui peuvent en découler parfois pour l’espèce humaine.

Alexandra Badea nous fait entendre en dix séquences la voix intérieure d’un lobbyiste (joué par Brice Carrois) dont nous ne connaitrons pas le nom, pris au piège de sa propre ambition. Plusieurs comédiens, hommes et femmes, parlent en son nom et interprètent aussi ses interlocuteurs : Mathilde Billaud, Shin-Chun Wang, Johanna Silberstein, Chi Wei Tseng et Wei-Lien Wang.  Créée le 10 octobre 2016 durant le Festival des Arts de Taipei à Taïwan la pièce est jouée en français et en chinois.

Les spectateurs sont installés dans un dispositif quadri-frontal autour d'une scène évoquant le luxe d’un grand hôtel international. Pour les immerger au plus près de l’intrigue, Matthieu Roy, le metteur en scène, a équipé chacun d’un casque audio dans lequel on entend parler chinois. Certains penseront être tombés sur le mauvais casque, celui qui n’a pas la version française de la pièce ... mais non, c'est impossible car tout est en direct et les personnages apparaissent s’exprimant en effet en chinois pour certains, en français pour d’autres.

dimanche 15 janvier 2017

Illusions d'Ivan Viripaev, mise en scène de Julia Vidit

Décidément la programmation du Théâtre 71 de Malakoff s'avère excellente. Chaque nouvelle pièce est un coup de coeur. Les spectateurs s'installent devant un plateau où pend curieusement une corde coté jardin ... et on se doute bien que ce n'est pas un effet ornemental.

Deuxième surprise : chaque élément de décor, lit, table, lampe de chevet, transistor, fauteuil, est présent en double, strictement identique, placé à l'intérieur d'une boite bleu Klein, une couleur qui de manière assez drôle, était dans  l'Égypte pharaonique, une couleur porte-bonheur liée à l'immortalité et ... à la vérité.

Le lit est conjugal, tout autant que mortuaire. 

On entend des miaulements et d'autres cris de bête, des pleurs d'enfants, un avion, une alarme incendie. Deux hommes et deux femmes se présentent. Je veux vous parler dit la première. On comprend vite, non sans étonnement, que cette jeune comédienne interprète une octogénaire dans un long monologue que l'on perçoit comme un dialogue.
Assez vite, chaque prise de parole est l'occasion d'un rebondissement. Le ciment de chaque couple se fissure et explose sous les révélations. On se perd entre les coming-out successifs, les blagues et les coups de bluff. Et les changements de points de vue car chaque acteur est alternativement un personnage ou le narrateur. On abandonne la recherche de la vérité. On a compris que tout n'existe que par la perception qu'on en a et le jeu des comédiens est hautement appréciable.

La pièce formule de toutes les manières possible l'interrogation fondamentale : alors ce serait quoi l'amour ?

La mise en scène de Julia Vidit est très inventive, avec par exemple une scène jouée au ralenti. Elle a gagné son pari de jouer au jeu de la vérité en rendant l'illusion gagnante. Les jeux de miroirs se démultiplient à l'infini. La chanson des Vieux amants (1954) résume parfaitement la situation : ... et finalement il nous fallu bien du talent pour être vieux sans être adultes.

L'auteur, Ivan Viripaev, est né en 1974 en Russie. Il a écrit Illusions en 2012. Retenez son nom  : il est l'auteur russe le plus représenté dans l'espace francophone. A juste titre. C'est fou le nombre de situations qu'il a réussi à tricoter avec juste deux hommes et deux femmes qui racontent leur histoire, en la commençant par la fin, jusqu'à ce que vienne l'heure de la dernière révélation, quand éclatera l'essentiel : l'amour ne peut être que réciproque ...

Il ne restera plus qu'à saluer le spectateur : voilà comment tout cela s'est terminé. Au-revoir.

Et nous sommes déjà impatients de voir comment elle aura revisité le Menteur de Pierre Corneille qui sera du 10 au 15 avril prochain en résidence de création au Théâtre Firmin Gémier – La Piscine (92).
Illusions d'Ivan Viripaev
Traduction du russe par Tania Moguilevskaia et Gilles Morel (Ed. Solitaires Intempestifs, 2005)
Mise en scène Julia Vidit
Avec Claire Cahen, Laurent Charpentier, Barthélémy Meridjen et Lisa Pajon
Dramaturgie Guillaume Cayet
Scénographie Thibaut Fack
Compagnie Java Vérité

En tournée le 15 mars / Transversales à Verdun (55)
Le 22 mars / Maison des Arts et des Loisirs à Laon (02)
Le 26 avril / Scène Nationale 61 à Alençon-Flers (61)

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est d'Elizabeth Carecchio

samedi 14 janvier 2017

Rencontre avec David Biauche et Xavier Marfan à la Factorerie

Une factorerie, c'est un nom qui désigne le comptoir, ou le bureau d’affaires d’une compagnie de commerce en pays étranger. C'est le nom d'une toute petite entreprise qui travaille dans l'excellence en matière de café.

Et il y a, croyez-moi, beaucoup de savoir-faire à mobiliser avant que le breuvage ne coule dans la tasse. J'ai rencontré David Biauche qui m'a initiée en quelque sorte à cet art.

Historiquement, la porte d'entrée du café est le port du Havre. Ça l'est toujours. Les plus grosses maisons mondiales y sont restées. Factorerie est installée en région parisienne mais en cas d'urgence David me confie filer au Havre.

A la base le café est une cerise, bien rouge, qui sera décortiquée sur le lieu de production.

Plusieurs techniques existent d'ailleurs pour séparer la pulpe de la fève, soit en utilisant l'eau, soit la chaleur du soleil. On découvre alors une graine de couleur plutôt verte, céladon en général, que l'on va se disputer à prix d'or.

David Biauche m'apprend en effet que le marché du café est le plus négocié au monde après le pétrole. Il prend position 12 à 18 mois à l'avance, jusqu'à 24 mois pour les produits d'exception, ce qui serait selon lui " une vraie galère", quoiqu'il adore son métier et puisse s'enorgueillir de viser le haut de l'iceberg, donc de la très grande qualité. Il pourrait acheter au jour le jour mais son rôle est lus intéressant en s'efforçant en effet d'anticiper les goûts et les tendances, en tenant compte, tant que c'est possible, de la Bourse, du taux de change de l'euro puisque on paie en dollar, et d'un différentiel qui varie constamment. Comme si ces variables ne suffisaient pas, David insiste sur l'aspect aléatoire des opérations.

Ceci posé, l'essentiel de notre conversation s'est concentrée sur le seul défi sur lequel il peut agir : trouver des produits différents qui feront le bonheur de sa clientèle d'épiceries fines et de chefs triplement étoilés. Des cafés d'exception mais néanmoins accessibles à des palais qui commencent à être éduqués.

vendredi 13 janvier 2017

Evreux année zéro exposition temporaire au Musée d'Evreux (27) jusqu'au 23 avril 2017

Il y a quelques jours je publiais un article présentant le chantier des fouilles de Sepmanville (27), lequel est traversé par la rivière de l'Iton. Si j'avais arpenté Evreux plus tôt j'aurais sans doute aperçu un étrange pêcheur, arpentant le cours d'eau, à la recherche d'une récolte miraculeuse de tessons disséminés dans le fond de son lit.

Samuel Buckman était alors en pleine recherche d'une manière originale d'approcher les évènements dramatiques consécutifs à la fin de la Seconde guerre mondiale. Cet artiste, né en 1972, a réalisé trois oeuvres, la série Château d'eau, le Jouffu, et Limon que l'ont peut voir jusqu'au 23 avril 2017 au Musée d'Evreux dans une exposition temporaire intitulée Evreux année zéro.

Ces fragments courent aussi le long d'une cimaise qui souligne le parcours de cette exposition dont il est le commissaire.

Château d'eau, 2016, est constitué d'une série de onze aquarelles et tesson sur papier, dont sept sont accrochées dans la première pièce. Chaque morceau de faïence est prétexte à imaginer le plan d'un bâtiment dont il ne subsisterait presque rien, ou à l'inverse participant à une poétique de la Reconstruction.

jeudi 12 janvier 2017

Maman est en haut

J'avais énormément apprécié Sans les meubles, que Caroline Sers avait publié il y a presque deux ans. J'ai d'abord été déroutée par Maman est en haut que je pensais dans la même veine humoriste.

Si l'auteur continue à mettre en scène des relations familiales complexes il me semble que cette fois la dérision est moins accentuée. Les prénoms fantaisistes de la soeur (Cerise) et du frère (Cochise) témoignent du peu de conscience des parents, et il est difficile de plaindre la mère (Marie) alors que sa situation n'est pas rose.
Cerise, la quarantaine bien entamée, vit seule avec ses deux enfants, supporte sa mère, a des élans hypocondriaques, se demande si elle ne devrait pas changer de boulot et, dans les moments extrêmes, ouvre une bouteille de blanc pour réfléchir. Un matin, lors du traditionnel appel téléphonique agressif de sa mère, elle perd le fil de la conversation et n’écoute plus. Pourtant, quand Marie lui assène "J’ai eu raison, n’est-ce pas ? ", prise de court, elle acquiesce. Le soir même, c’est la gendarmerie qui la contacte : sa mère est en garde à vue, mais ils refusent de lui en dire plus… Qu’a-t-elle pu faire, encore ? Pendant les quelques semaines qu’il lui faudra pour comprendre, Cerise traverse d’autres turbulences : retour de son ex-mari avec une bien curieuse proposition, changement de direction et débarquement de "jeunes" dans l’entreprise où elle travaille. Maman est en haut : dans le nord ; perchée depuis des années ; en haut de l’arbre généalogique. Une position idéale pour lâcher quelques bombes….
J'ai fini malgré tout par m'attacher à cette femme, et à respecter sa largesse d'esprit aussi bien à l'égard de son ex-mari que de sa mère. Et j'ai apprécié l'écriture sans prétention (c'est un compliment) de Caroline Sers qui m'a un peu reposée des ouvrages épuisants comme ceux que je brocardais ici. Elle parvient à construire un roman à partir de faits qui sont devenus de vrais éléments de société et sur lesquels il est bon de s'arrêter.

Maman est en haut de Caroline Sers, chez Buchet-Chastel, en librairie depuis octobre 2016

mercredi 11 janvier 2017

Urfaust de Goethe

Alors que Vie et mort de H est joué salle Serreau c'est Urfaust de Goethe qui démarre à la Tempête, dans la (petite) salle Copi. La scénographie complexe mais efficace de Stéphanie Holt (avec qui le metteur en scène travaille depuis de longues années) a du être légèrement adaptée depuis la création, en décembre dernier, sur la scène nationale du Théâtre d'Angoulême.

Le plateau est recouvert de sable, ce qui a pour effet d'assourdir les sons et d'influencer les déplacements des comédiens. Nous pouvons aussi bien nous sentir dans une grotte qu'en pleine campagne, dans un cachot ou en bord de mer, en tout cas dans un endroit inhabituel.

Tout, d'ailleurs, est pensé pour surprendre. Aussi bien la coursive qui permet au diable de dominer les humains que les marionnettes géantes et même les accessoires comme ces marguerites géantes. Avec quelques effets spéciaux (l'incendie par exemple) fort réussis.

Je ne vais pas vous asséner une leçon de lettres classiques en décortiquant, dans cette œuvre "originelle," écrite en 1775 et retrouvée à la fin du XIX°, les germes des futurs Faust, (il y en aura trois) que Goethe écrira postérieurement. Ni dénoncer ce qu'elle a de maladroit ou d'imparfait. Ou me plaindre de ne pas trouver d'unité de temps ou de lieu (et pour cause, il n'y en a pas, comme dans une pièce shakespearienne). Ce n'est pas ce qui m'intéresse quand je vais au théâtre.

J'aime être transportée. par un texte, et surtout par des interprètes. De ce côté là, le contrat est pleinement rempli. Frédéric Cherboeuf est un Faust pétri de contradictions, revenu de tout, déçu par tous les enseignements, vivant comme un ermite, profondément déprimé malgré tous ses titres, attiré par la magie puisqu'il ne craint ni l'enfer ni le diable ... ce qui fait tout de même sacrément écho au comportement de certains de nos contemporains.

Vincent Berger est un Méphisto qui parfois laisse affleurer des bribes d'humanité qui le transfigure : il cesse alors de boiter. Et qui peut avoir aussi un coté Raminagrobis. Il n'exige pas de signature sur un pacte, ni à la plume ni au sang mais il obligera tout de même à toper là à la fin.

Marguerite (Marie Kauffmann) est cette jeune fille de 14 ans qui va ouvrir le coeur de Faust à une autre forme de connaissance que le savoir livresque.

Gilles Bouillon n'abuse pas des technologies en vogue aujourd'hui en multipliant le recours à la vidéo (conçue par Arthur Colignon) mais il le fait avec mesure, avec de belles évocations, la course d'une meute de loups, un crâne qui tourne. Certaines références picturales frappent l'évidence. On pense à Vermeer quand Marthe (Juliette Poissonnier) étend des draps de soie vive.

Bien qu'il s'agisse d'une tragédie il a volontairement introduit des respirations humoristiques. Mais le drame est inévitable, Marguerite, enceinte, ne pourra garder cet enfant.
Il faut bien entendu saluer le travail de composition de Baptiste Chabauty et d'Etienne Durot qui se partagent six rôles secondaires tout autant indispensables que les principaux.

Cette "première" représentation parisienne a été l'occasion de l'annonce officielle du successeur de Philippe Adrien à la tête du Théâtre de la Tempête, sur proposition de celui qui en est l'âme. Ce sera Clément Poirée (à droite sur la photo) ... un habitué en quelque sorte quand on considère le nombre d'années passées auprès de Philippe Adrien. Un choix totalement plébiscité par tout le monde et qui réjouit Gilles Bouillon (à gauche ci dessous)
Urfaust de Goethe
Mise en scène Gilles Bouillon
Dramaturgie Bernard Pico
Scénographie Nathalie Holt
Avec Frédéric Cherboeuf, Vincent Berger, Marie Kauffmann, Juliette Poissonnier, Etienne Durot et Baptiste Chabauty
Produit par la Compagnie Gilles Bouillon en coréalisation avec la Scène Nationale d’Angoulême et le
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris
Du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30, tél. : 01 43 28 3636, jusqu’au 5 février 2017

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est d'Antonia Bozzi

mardi 10 janvier 2017

Vie et mort de H, pique-assiette et souffre-douleur de Hanokh Levin

J'entends parler de Vie et mort de H mais le titre entier de la pièce a son importance. Car l'individu (on ne saura jamais très bien qui il est) est pique-assiette et souffre-douleur, l'un justifiant l'autre et vice versa.

C'est une comédie qui fait beaucoup rire parce qu'on s'imagine d'abord assister à un spectacle vaudevillesque. Les portes claquent, les rebondissements s'enchainent, la folie envahit le plateau qui prend des allures de manège.

Chez les Boubel, chacun est à sa place. Monsieur et sa femme Emnopée sont si bien installés dans leur confortable vie de petits bourgeois qu’ils se paient même "le luxe" d’héberger depuis dix-sept ans un drôle d’individu un "parent éloigné, pas même un cousin" nommé H, quadra infantile dont l’utilité semble essentiellement de servir de faire-valoir à leur bonheur conjugal, en échange de quoi il est accepté (toléré ?) quand il serait ailleurs perçu comme un pique-assiette.
Mais à l'instar des romans manichéens, le personnage principal, après avoir connu des heures heureuses, ne peut plus que dégringoler dans le tragique. C'est à ce drame que nous sommes conviés. Et quand H entre en scène, immédiatement repérable à la lettre brodée sur son pull, le spectateur n'est pas dupe. Il a beau lécher avidement une assiette d'une quelconque gourmandise on le sent touché par l'ironie du couple qui le font bisquer d'un "tu en seras jamais aussi heureux que nous !"

Son auteur, Hanokh Levin, a publié le texte sous le titre Hefetz, en Israël en 1972 mais la traduction est récente. Je remarque que H est autant a lettre figurant dans le titre original que l'initiale du prénom de l'auteur.

lundi 9 janvier 2017

Inertia, un film de Idan Haguel, avant-première

J'ai eu l'opportunité de visionner Inertia avant sa date de sortie officielle (le 1er février 2017) du réalisateur israélien Idan Haguel dont c'est le premier long métrage.

Catégorisé "drame", ce film est néanmoins difficilement classable parce que de nombreux plans sont puremetn surréalistes. A commencer par l'affiche qui représente le visage d'une femme pénétré par des vagues, à moins que ce ne soit le contraire, de l'eau qui jaillirait de ses yeux.

La mer s'impose dans le scénario. On la découvre dès les premières images, où elle apparait paisible avant de devenir angoissante quand le cri Mira (Ilanit Ben-Yaakov) se réveillant brutalement suggère qu'il s'est passé un évènement tragique.

On n'entend plus que le souffle du vent, une sorte de silence et il faut attendre plus de 4 minutes 30 pour découvrir les premiers dialogues.

Inertia est troublant mais également envoutant. Si le spectateur apprend assez vite la disparition du mari de Mira il devra faire preuve d'imagination pour tenter de recomposer l'histoire. s'est-il enfui de son plein gré ? Sa femme est-elle impliquée comme victime ou coupable ?
La conversation entre la fille et la mère (Galia Ishay) fournit des pistes fugitives à nos fantasmes : J'ai entendu parler de cette femme de Bucarest qui a cuisiné son mari comme des lardons et l'a mangé dit-elle.

- Pourquoi ? semble s'étonner la fille ....

Evidemment on verra Mira la poêle à la main sur le plan suivant. On la pense sombrer dans la folie en la découvrant parler à un dauphin à travers un écran de télévision, alors qu'elle est simplement au téléphone.
Plusieurs images ne dépareilleraient pas dans un univers signé par un peintre surréaliste, comme ce bateau qui évoque une tombe. Ou Mira perdue au rayon plomberie d'un magasin de bricolage.
La force du film est de nous surprendre régulièrement par des moments de pure comédie qui s'infiltrent de manière naturelle dans des scènes de la vie quotidienne. Par exemple cette scène où un homme à la tête débonnaire est assis à l'extrémité d'un canapé où se trouve à l'autre bout un coussin avec une tête de chien noir et blanc.
On comprend que Mira vit une sorte d'amnésie et son obstination à vouloir nettoyer une tache de sang sur le plateau de verre de la table du salon ne peut que nous rendre suspicieux. Elle multiplie les démarches pour chercher son mari. Pourtant, plus le temps passe, plus elle se rend compte qu'elle est beaucoup mieux sans lui...

Notre vigilance est en alerte. La présence d'une canne à pêche en plein salon... procure un effet comique ... ou tragique si on pense que c'est un indice.
C'est un autre homme que la police a retrouvé. Les plans sont extrêmement lents, et construits de manière à entretenir le mystère. Ainsi par exemple l'eau sous la douche devient la mer rouge, et prend la couleur rouge sang.

Le personnage de Max n'apporte pas de résolution même si on remarque que Mira devient de plus en plus jolie à mesure qu'elle le fréquente.

Idan Haguel a travaillé le scénario depuis plusieurs années. Il avait réalisé un court métrage dans le même coin d'Haifa, intitulé Haifa Fish-Soup en 2005, et depuis ce tournage il a reconnu avoir le désir de faire un long métrage dans cette rue et ce bâtiment en particulier, où vivaient ses grands-parents. 

Il a rédigé le scénario avec une de ses amies, Ifat Makbi, qui est également réalisatrice. Et le producteur Elad Peleg (de Daroma Productions) l'a accompagné. Le titre du film, Inertia, s'est imposé après le montage pour caractériser l'état d'esprit des personnages principaux et leurs interactions.

Ce film étonnant qui nous emmène en terre inconnue a reçu plusieurs distinctions. La société de distribution Wayna Pitch le sortira le 11 juin 2018 en DVD / Bluray.

dimanche 8 janvier 2017

Visite du chantier des fouilles de Sepmanville d'Evreux (27)

L’objectif du chantier de la place Sepmanville qui a démarré en septembre 2016, est de mettre en valeur les vestiges médiévaux d’Évreux en lui conférant une vocation touristique. C’est le second volet d’un aménagement global du centre-ville, après la place du Grand-Carrefour et avant celle de l’hôtel de ville.

Il faut une clé pour pénétrer sur le site des fouilles. Et cela ne suffirait pas. Sans les explications de quelqu'un comme Guillaume, qui sait "lire" les traces du passé, on aurait du mal à voir ici les anciennes lignes de fortifications, malgré les reconstitutions grand format qui figurent sur les barricades du chantier, percées de temps en temps, il faut y être attentif, de deux trous à hauteur d'homme pour jeter un regard sur l'avancée des travaux.

samedi 7 janvier 2017

Esquif

Dès l'installation sur les gradins notre oeil est attiré par cet énergumène, en kilt écossais bleu,  (Hanno Baumfelde, qui jouera tout à l'heure du trombone), arpentant une planche en équilibre sur deux bonbonnes de gaz orange vif et qui harangue le public de propos incohérents.

Certaines voix s'élèvent pour tenter le dialogue mais notre homme ne dévie pas d'un iota, obnubilé par des X sur lesquels des spectateurs seraient assis par mégarde et qui répète en boucle qu'on parle dans le vide jusqu’à ce que la lumière baisse, facilitant la concentration des spectateurs.

A ce stade on ne sait encore rien de ce qui nous attend, si ce n'est que ça sera surprenant.

On devine dans la pénombre les instruments de musique d'un orchestre au grand complet. Un bruit de roulement se superpose à la musique. Un puis deux, trois, …. Quatorze musiciens rétroéclairés progressent plus ou moins aisément sur leur support orange, en jouant de leur instrument dans un canon chaotique et bientôt assourdissant. 
Pour le moment, Esquif est un ovni. Un de plus me direz-vous. Oui mais si différent. Dérangeant au départ. On se demande si on va supporter longtemps leur balade à dos de bonbonnes de gaz. La musique est dissonante et le parti pris artistique ne saute pas aux yeux. On comprendra plus tard que tout est question de point de vue, que le vide est relatif et que l'équilibre n'est pas précaire.

Une heure et demi plus tard on sera conquis, ravi d’avoir assisté à un moment à la fois spectaculaire et intense.

vendredi 6 janvier 2017

Letzlove-Portrait(s) Foucault

Le plateau est presque nu et le public y est installé, dans un dispositif dit "de petite jauge", qui permet une grande proximité avec les acteurs. La scénographie exclut tout élément de décor, de manière à pouvoir être installé partout, au théâtre comme dans la ville, dans des bibliothèques, dans des universités, des lycées, des centres sociaux ...

A jardin un tourne-disques comme on en a connu jusque dans les années 80 avec une pile de disques. A cour une chaise et une bouteille d'eau. Au centre une autre chaise devant un écran sur lequel quelques mots seront projetés, quoique rarement.

Maurin Olles avance simplement au devant des spectateurs et raconte ce qui aurait pu être un banal trajet en auto-stop (aujourd'hui on ne lève plus le pouce sur le bord d'une route, on s'inscrit sur Bla Bla Car). L'automobiliste, il en aura la confirmation le lendemain, se trouve être Michel Foucault.

Le jeune homme s'en doutait comme en témoigne ses paroles : L’écoute de mon conducteur n’était pas ordinaire, il me relançait, voulait des précisions. Arrivé aux lectures, il devint presque gourmand : ce que j’avais lu et aimé, lu et pas aimé, ce que je voulais lire. Son intérêt s’intensifia quand je racontai ma visite de la veille à la librairie Maspero et ce Pierre Rivière que j’avais longuement feuilleté. L’oeil était si joyeux que je lui demandai : "Ne seriez-vous pas Michel Foucault ?"
Thierry Voeltzel, car c'est de lui qu'il s'agit, nous fait partager son étonnement : "tout ce que je disais le passionnait, mes études de japonais, mon envie de militer, mes goûts, ma famille." Il met les spectateurs dans la confidence, comme avec les lecteurs de son récit, intitulé Vingt ans et après (Grasset, 1978), le seul livre qu'il ait d'ailleurs publié.

Vingt ans, c'était l'âge qu'il avait et qui plaisait beaucoup au philosophe : "C’était, je pense, l’été 1975. Je venais d’avoir vingt ans, parce que c’était à la fin du mois d’août. Michel a dit à Daniel : "J’ai rencontré le garçon de vingt ans." Ça lui plaisait beaucoup, le garçon de vingt ans."

Le prénom de Daniel revient souvent au cours de la soirée. Il s'agit de Daniel Defert, le compagnon de Michel Foucault pendant 25 ans et qui, après sa mort, du SIDA, a créé Aides.

Il est question d'homosexualité et de sexe. On pourrait se sentir voyeur. On pourrait aussi être choqué que l'amant ait l'âge du père de Thierry. Pourtant non, jamais. Sans doute parce que la parole est simple, évidente.

J’avais rencontré Michel en août 75 ; en octobre j’emménageai avec Gérard ; en septembre Leslie nous rejoignit. Je commençais à militer sur Belleville et progressivement abandonnais la fac. En 76, je fus embauché à l’hôpital Henri-Mondor et partageais mon temps entre l’hôpital à Créteil et le studio à côté de l’appartement de Michel. C’est cette année-là que nous avons commencé les entretiens pour ce livre. (...) Michel a retravaillé à partir des transcriptions faites des dialogues. Il a voulu reprendre des questions, revenir sur des choses qui lui semblaient essentielles, la famille, le travail... Pour la mise en forme du livre, Michel a pensé à une amie, Madeleine Laïk. Elle n’était pas disponible. C’est une de ses amies à elle, Mireille Davidovici, qui a tiré un livre de cette conversation.

Le livre ne rencontra pas le succès escompté. Michel Foucault avait cherché des anagrammes avec les lettres du patronyme de Thierry. C'est ainsi qu'il avait trouvé Letzlove qui est presque un jeu de mots. Thierry avait refusé ce titre, préférant publier sous son propre nom.

Pierre Maillet a eu l'excellente idée de s'atteler à ce texte qui est dit à la virgule près, en menant l'interview depuis la régie mais en s'autorisant aussi à descendre sur le plateau pour pousser Thierry à se livrer encore davantage.
L'interprétation est excellente. La vérité historique est respectée et on perçoit parfaitement les enjeux sociologiques des années qui suivirent la Révolution (de 1968). On ressent ce qui a pu rapprocher et diviser les deux hommes, sans provoquer pour autant la moindre critique. On assiste en quelque sorte à une leçon d'écoute et ça fait du bien. La vitalité est une constante tout au long du spectacle.

Ce qui est dit à propos du fonctionnement des hôpitaux est purement abominable et néanmoins il est inutile de se voiler la face, les dysfonctionnements existaient et existent encore. J'en ai moi-même des preuves. Comme le dit Thierry : on répare en faisant des merveilles mais on fait pas de prévention.

Thierry Voeltzel est né en 1955. Ancien militant actif dans les mouvements homosexuels et maoïstes d’après-68, il vit désormais à Saigon au Viêtnam où il fabrique et commercialise du mobilier d’art.

Maurin Olles est sorti de l’Ecole de la Comédie de St-Étienne en juin 2015 après 3 années de formation sous le parrainage de Marion Aubert, où il a notamment travaillé avec Arnaud Meunier, Alain Francon, Matthieu Cruciani, Caroline Guiela Nguyen, Marion Guerreiro, Claude Mourieras... Il a également mis en scène un spectacle intitulé Jusqu’ici tout va bien présenté notamment au Festival d’Avignon 2015. Cette saison il a joué dans Un beau ténébreux de Julien Gracq mis en scène par Matthieu Cruciani et il sera au Festival d’Avignon 2016 dans Truckstop de Lot Vekemans mis en scène par Arnaud Meunier.

Metteur en scène, comédien, Pierre Maillet a suivi l’enseignement de l’Ecole du Théâtre National de Bretagne. Il est membre fondateur du Théâtre des Lucioles, compagnie conventionnée à Rennes. 
Letzlove-Portrait(s) Foucault
à partir du livre de Thierry Voeltzel, Vingt ans et après, réédité aux éditions Verticales en 2014
mise en scène Pierre Maillet
avec Maurin Olles et Pierre Maillet
Au Monfort 106 Rue Brancion, 75015 Paris - 01 56 08 33 88
Du 5 au 21 janvier 2017 du mardi au samedi à 20h30
En tournée ensuite du mardi 28 février au samedi 4 mars 2017, au CDN de Haute-Normandie à Rouen, puis du mardi 25 au jeudi 27 avril 2017, au Quartz-Scène Nationale de Brest
Sans oublier le festival d'Avignon du 21 au 26 juillet 2018 à 23h à La Manufacture (durée 1h15)

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Tristan Jeanne-Valès

jeudi 5 janvier 2017

3 minutes à méditer de Christophe André, chez l'Iconoclaste

Qui ne rêverait pas de changer sa vie en seulement trois minutes d'attention quotidienne ? C'est la promesse que Christophe André entretient depuis très longtemps, avec succès. Sans magie aucune car, comme on le sait ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières, et les petits efforts les grands changements.

Méditer, tout le monde a ce mot à la bouche … alors quand les éditions de l’Iconoclaste m’ont proposé de participer à une séance pilotée par Christophe André j’ai immédiatement accepté. Cette soirée, très fermée, était organisée dans le contexte de la sortie en librairie de 3 minutes à méditer, en coédition entre l’Iconoclaste et France Culture.

La méditation est un terme générique qui englobe le zen, dont l'image est plus austère, la vipassana pratiquée en Inde, et des techniques tibétaine, chrétienne ou soufi. Voilà plus de deux mille ans que l’on médite, en Orient comme en Occident. Autrefois on faisait une retraite chez les Bénédictins, ici il s'agit d'une méditation laïcisée (ce qui la rend plus accessible), scientifiquement validée, correspondant à une méthode facile à apprendre et qui se pratique désormais dans les cabinets des médecins, à l’école, dans l’entreprise ou chez soi. Nous offrant sérénité, force et lucidité, elle nous aide aussi à résister aux maux de notre époque : égoïsme, matérialisme, dispersion digitale.

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