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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

jeudi 12 octobre 2017

La danse de mort, mise en scène de Stuart Seide

C'est rare mais il arrive que je sorte d'un théâtre avec des sentiments partagés.

La grisaille du décor m'a filé un bourdon que n'a pas dissipé l'humour que Stuart Seide a réussi à la perfection à insuffler sur la scène.

Le résumé qui nous est fait du spectacle est totalement juste : Dans une citadelle sur une île de garnison isolée, un capitaine autoritaire et sa femme, ancienne actrice, s’apprêtent à fêter leurs noces d’argent lorsque débarque un vieil ami. Ce trio infernal se livre alors à une valse effrénée qui oscille entre tragédie et comédie : folie banale, souffrances et petits arrangements…

Stuart Seide ajoute, et il a raison de nous interroger : Ce jeu de massacre débordant de férocité et de mauvaise foi, entre amour et haine, est- il effroyable ou cruel ? Certes. Grotesque ou risible ? Aussi.

On dit que La danse de mort a influencé beaucoup d'écrivains comme Albert Camus et Jean Genet, Samuel Beckett, Arthur Adamov ou Eugène Ionesco. Stuart Seide, qui jusqu'à présent était tourné vers le théâtre shakespearien, monte pour la première fois une pièce de l'auteur suédois. J'ai aimé les dialogues et la mise en scène également. Et pourtant la pièce me laisse perplexe. La voix des comédiens m'a gênée. Etait-ce une question d'acoustique ou mon oreille ?

La citadelle est située dans un lieu-dit appelé le Petit enfer. C'est bien cela que vivent cet homme et cette femme, à la veille de fêter leurs noces d'argent. On pense au duo Gabin/Signoret dans le Chat. Rien n'est pire que lorsque la frontière entre l'amour et la haine vacille.

Forcément, symboliquement, Edgar (Jean Alibert) tombe, souvent, et le mouvement de valse n'est souvent qu'ébauché. Alice (Hélène Theunissen) est très amère. Cette ancienne actrice n'a jamais renoncé à "jouer". Ce qu'elle ne fait plus sur les planches elle le met en pratique à l'intérieur du couple. On a compris que l’automne est dehors comme dedans et on voit la mort s'immiscer entre eux alors qu'aucun des deux ne se pense vieux.

Pas de salut du coté de la domestique (Karin Palmieri), impertinente et défiante. Viendra-t-il de Kurt (Pierre Baux), le maitre de quarantaine et ami de longue date ? Il faudrait qu'il parvienne à être autant le confident de l'un que de l'autre ?  Tout est question d'appréciation et de point de vue : Est-ce que la vie est une affaire sérieuse ou une mauvaise blague ?

La scène finale conclut sur une ambiguïté intéressante avec la levée d'une lame auquel on peut donner deux interprétations opposées. Pour ma part, j'ai envie de croire que l'on s'apprête à sabrer le champagne !

La danse de mort d'August Strindberg
Traduction de Terje Sinding
Mise en scène Stuart Seide
Avec Jean Alibert, Pierre Baux, Karin Palmieri, Hélène Theunissen
Scénographie d'Angeline Croissant
Du mercredi 27 septembre au dimanche 29 octobre 2017
Du mercredi au samedi à 20h45
Dimanche à 15h30
Relâche les lundis et mardis
Au Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis, Passage Ruelle - 75018 Paris
crédit photo : Pascal Gély

mercredi 11 octobre 2017

YOU-YOU de Jovan Atchine

Nous sommes dans un atelier de couture le soir où Charlotte (Mina Poe) fête son départ à la retraite avec les employés de l’entreprise dans laquelle elle a travaillé toute sa vie. Comme c'est la coutume elle a écrit un discours qui reprend les principales étapes de sa vie. Elle le lit de sa voix à l'accent charmant, en remontant à son enfance au bord du Danube.

Cette femme est née le jour de la création de la Yougoslavie, symbole de l’espérance d’une nouvelle Europe, d'où son prénom, Yougoslava, qui lui vaudra le surnom de You-You. 

You-you a été écrite en 1983 par Jovan Atchine, qui est né à Belgrade, la ville blanche, en 1941, de mère française et de père serbe. Il y raconte le parcours d’une femme courageuse dans l’Europe et la France de la deuxième partie du vingtième siècle, avec une parole libérée, pleine de joie, d’humour, d’espoir, de tendresse et d’humanité.

Le texte a été adapté au théâtre pour la première fois en 1993 par Philippe Adrien au Petit Théâtre de l’Odéon. Mina Poe interprétait déjà le rôle de You-You il y a vingt-cinq ans. La comédienne semble encore si jeune aujourd'hui que je ne suis pas parvenue à l'imaginer au bout de sa vie professionnelle. La pièce a beau être une fantaisie, théoriquement facile à suivre, malgré les multiples digressions, je ne suis pas entrée dans le sujet. Je n'aurais pas dû enchainer les spectacles tout au long de l'après-midi et de la soirée.

Me voilà fort dépourvue au moment d'écrire cette chronique. J'ai bien compris que Jovan Atchine livre une peinture douce-amère, faussement naïve, et pleine d’humanité, d’une femme de courage et de sacrifices confrontée aux évènements de son siècle.

On devine les enjeux du texte qui continue à toucher par son actualité puisque des guerres éclatent encore aux quatre coins du monde et des hommes et des femmes sont forcés à l’exil. C'est un thème récurrent, qui est aussi au coeur de E-passeurs.com de Sedef Ecer dont je parlerai bientôt.

You-You dégage un optimisme forcené dont je me suis demandé s'il était réel ou factice. Elle donne souvent comme explication aux évènements que tout s’est toujours passé comme il a voulu, laissant entendre qu'elle n'a peut-être pas maitrisé son destin comme elle l'aurait souhaité. Le "il" est le patron, mais bien plus encore. L'implication de You-You dans la vie de l'entreprise est si absolue qu'on ne peut croire que la retraite sera un moment de paix : ... chaque succès de l’entreprise était un succès pour moi, et je ressentais ses difficultés comme des ennuis personnels... 

On rit souvent au cours de la soirée mais sans parvenir à le faire de bon coeur. Le personnage est touchant mais il y a un je ne sais quoi qui manque ... ou qui est en trop, qui fait qu'on n'y croit pas assez alors que le doute, pourtant, n'est pas possible. Etrange impression.

YOU YOU de Jovan Atchine
Mise en scène : Elodie Chanut
Avec Mina Poe
Du 7 septembre au 11 novembre 2017
Du mardi au samedi à 21 heures
Le dimanche à 15 heures
Au Studio Hébertot
78 bis boulevard des Batignolles
75017 Paris

mardi 10 octobre 2017

Reprise de L'Avare, d'après Molière par la Cie Tàbola Rassa au Théâtre de Belleville

J'avais eu un coup de coeur absolu pour ce spectacle que j'avais découvert en 2014. C'est une grande chance qu'il soit repris prochainement au Théâtre de Belleville

Cet Avare, d'après Molière est tout bonnement formidable. Et on peut le voir à tout âge, enfin presque ... les auteurs recommandent un minimum de 8 ans mais il y avait des enfants de 6 ans le soir de ma venue et ils ont manifestement passé un très bon moment.

On se régale davantage quand on connait la version classique mais quoiqu'il en soit la mise en scène est si inventive et le spectacle est si merveilleusement mis en voix qu'il s'adresse à tous les publics, quel que soit l'âge et le niveau culturel, ... et même la langue puisqu'il existe aussi en version anglaise, catalane et espagnole. Un tel bijou devrait faire le bonheur des programmateurs.

Vous êtes assurés d'une soirée vraiment surprenante. Olivier Benoit (à gauche sur la photo) et Jean-Baptiste Fontanarosa (à droite) ne pensent pas que le secret doive être gardé sur la nature des objets qu'ils manipulent comme des marionnettes. Quand on ne sait rien la découverte est saisissante et on y regarde à deux fois avant de le croire. Quoiqu'il en soit puisque j'ai le droit de vous le dire je le fais : nous sommes dans l'univers de la plomberie.
Valère, Elise, Mariane, Cléante, valais, laquais, servante, et comme il se doit Harpagon, ont tous une bobine de robinet. L'idée n'est pas si farfelue qu'on pourrait le croire : étymologiquement le mot robinet viendrait des motifs de têtes de moutons qui ornaient les premiers robinets et fontaines. Quant au sujet de la pièce, il existe pléthore d'expressions qui appartiennent au lexique de l'eau : l'argent liquide, qui coule à flots, fermer les robinets (faire des économies) ou au contraire être à sec, voire même complètement essoré, ... nous avons tous employé de telles métaphores qui dépasse l'univers financier. On peut prendre l'eau, déborder d'affection, avoir la pulsion de désouder un ennemi, oser se déboulonner

Enfin l'eau est déjà une denrée précieuse qui malheureusement se raréfie au même titre que l'or ou le pétrole.

La première prouesse consiste à avoir trouvé la tête de l'emploi à chaque personnage en débusquant quel robinet serait le plus adéquat parmi les deux ou trois têtes, col de cygne, en cul de lampe, à trois-clés, avec ou sans mélangeur, en inox, plomb ou cuivre. C'est typiquement du théâtre d'objets.

La seconde fut d'adapter le texte en en respectant la trame. Très franchement cela coule de source ! Et le spectateur ne perd pas une goutte de ces échanges. je vais néanmoins vous donner un tuyau : évitez les deux premiers rangs si vous ne cherchez pas à vous faire rafraichir.
Olivier Benoit et Jean-Baptiste Fontanarosa sont des acteurs exceptionnels. Ils manipulent marionnettes et accessoires avec beaucoup de dextérité. On s'interroge au début de la pièce sur l'échelle des personnages, pensant un instant que les marionnettes sont de taille humaine lorsqu'ils se débattent sous un drap alors qu'on croit apercevoir uniquement le visage des comédiens.

On découvre ensuite leur véritable taille. Et c'est encore plus magique.

Le travail des voix est prodigieux. Et ce n'est pas nécessairement le manipulateur qui parle. Si bien que tous les rôles sont tenus et qu'on oublie qu'ils ne sont que deux. Bruits de bouche, cris de coq, aboiements ponctuent des dialogues très inventifs qui ne font pas l'économie de jeux de mots et de plaisanteries "off". Par exemple alors qu'un comédien semble ronchonner sur l'étroitesse de la scène son compère rétorque qu'on n'est pas à la Colline (autre théâtre parisien plutôt proche géographiquement mais plus vaste). On devine que le texte est susceptible de légères retouches à la marge en fonction du public.

Il y a beaucoup de trouvailles. Comme celle de la baignoire miniature ou de l'étoupe pour constituer le vêtement d'Harpagon. On redécouvre le texte, dont on a compris bien sûr qu'il avait été adapté : il faut boire pour vivre et non vivre pour boire.

La musique joue un rôle indéniable. Le clavecin nous installe dans le XVII° siècle. Le Vol du Bourdon de Nikolaï Rimski-Korsakov nous emporte. Gloria in excelsis Deo et Singing in the rain apportent d'autres tonalités.

Un seul reproche peut-être : le niveau de lumières est très faible. On est presque dans le noir en permanence. Ce serait difficile de faire moins.
Le spectacle a été créé en 2003 à Barcelone et s'est joué dans une vingtaine de pays, plus d'un millier fois et a reçu de multiples récompenses. Il est arrivé en 2014 seulement à Paris mais on s'en réjouit puisqu'il est régulièrement reprogrammé au Théâtre de Belleville. Cette même compagnie, Tàbola Rassa a créé depuis un second spectacle autour de l'oeuvre de La Fontaine (évidemment à force de parler d'eau ...)

L'Avare, d'après Molière
Idée originale : Jordi Bertran
Conception : Olivier Benoit, Miquel Gallardo, Jordi Bertran
Adaptation du texte (catalan et espagnol) : Eva Hibernia, Olivier Benoit, Miquel Gallardo
Texte version française : Olivier Benoit
Scénographie : Xavier Erra, Xavier Saló / Delphine Lancelle
Création lumière : Daniel Ibor
Régie : Sadock Mouelhi
Interprétation : Olivier Benoit, Jean-Baptiste Fontanarosa
Reprise du 25 octobre au 5 novembre 2017
Du mercredi au samedi à 19 h 15, dimanche à 15 heures
Au Théâtre de Belleville
94 rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris
Tous renseignements sur le site du théâtre ou par téléphone 01 48 06 72 34

lundi 9 octobre 2017

La vengeance du pardon d'Eric-Emmanuel Schmitt

Certains écrivains nous emportent. D'autres ne parviennent pas à nous embarquer dans leur univers. Chacun de nous a ainsi ses auteurs préférés dont il ne manquerait aucun livre, sous aucun prétexte. Il existe une autre catégorie, composée de personnes qui parfois nous séduisent, parfois nous déçoivent. Je range Amélie Nothomb et Eric Emmanuel Schmitt parmi eux.

Comme je déteste écrire des chroniques fades, mais que je ne supporte pas davantage de publier critique négative sur critique négative (parce que je n'en vois pas l'intérêt) j'avais arrêté de lire cet auteur prolixe, aussi bien en littérature qu'au théâtre. J'avais par contre continué à aller l'entendre sur scène, et avec grand plaisir.

Jusqu'à ce qu'on me persuade que La vengeance du pardon était du niveau des grands ouvrages qui nous avaient tous secoués : Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, ou la Femme au miroir, pour n'en citer que deux.

La vengeance du pardon n'est pas un roman, mais une compilation de 4 textes, donc par définition d'intérêt inégal. J'ai commencé dans l'ordre (j'aurais pu ne pas ...). Le premier, admirablement construit, est du Schmitt pur jus. Avec les soeurs Barbarin on suppute jusqu'au dénouement final, et il est agréable à lire, façon de parler puisque c'est un texte digne d'un roman noir. J'en conclus qu'Eric Emmanuel Schmitt a effectué un virage dans le polar. Et je m'attends à ce que les trois suivants soient de la même veine.

Je passe sur le second, étant restée imperméable à son message. Le mot terrible est jeté : imperméable. Car ce qui fait "tout" l'intérêt d'un livre c'est son potentiel à susciter de la réflexion, bref de nous transporter au-delà du simple plaisir de lecture. J'ai beau connaitre l'opéra de Puccini, cette Mademoiselle Butterfly ne m'a pas touchée. Peut-être suis-je trop féministe pour adhérer au propos... si éloigné des batailles auxquelles le féminisme nous a habitué.

La troisième nouvelle donne son titre à l'ensemble. La vengeance du pardon est une démonstration implacable de ce que le pardon peut entrainer, en bien comme en mal. L'auteur s'y entend pour mener une démonstration philosophique. On retrouve son art de la plume.

Pour terminer il s'inspire (encore une fois) une oeuvre fondamentale, le Petit prince, qu'il accommode à sa manière. Le dialogue s'établit entre un ancien aviateur centenaire et une petite fille de huit ans qui n'aura de cesse de lui demander : Dessine-moi un avion. La sollicitation semble anodine mais fera ressurgir un secret bien enfoui depuis la fin de la guerre.

La vengeance du pardon d'Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, en librairie depuis le 1er septembre 2017

dimanche 8 octobre 2017

Non, c'est pas ça ! (Treplev variation)

Pour ne pas manquer le début de Non, c'est pas ça ! il ne suffit pas d'être à l'heure. Le Centquatre est immense. Je vous conseille de prendre de la marge et d'arriver avec une certaine avance, le temps de trouver l’atelier 9, après avoir traversé la cour, gravi les escaliers, et arpenté plusieurs couloirs. A part ça, c'est fléché, donc faisable sans se perdre.

J'avoue, je suis arrivée essoufflée et je me suis laissée prendre par l'annonce au public sur les déboires de la pièce. Elle est habilement faite, avec maladresse, mais intentionnellement.

On a travaillé sur la Mouette. A la base on était 13. Désolés on est 3 (il compte mal, ils sont 4) mais on tient le rendez vous comme Constant l’aurait voulu. Nous allons faire en son honneur une minute de silence.

Cela se dit tragique, mais c'est ultra comique, comme souvent dans les situations dramatiques. Alors on rit.

En pleine situation de crise, quelques jours avant la représentation d’une Mouette « classique », trois comédiens montent, vaille que vaille, une "sorte de Mouette". Une fiction qui s’en nourrit, à partir d’un canevas qui mêle différents morceaux choisis, dans un décor éloigné des habituels topos tchékhoviens. Donc, pas de lac en vue, mais un endroit populaire et communautaire. Un camping d’été comme havre de poésie… Pas la pièce d’origine non plus, mais des variations autour de Treplev, ce jeune poète qui cherche à tout prix des formes nouvelles et dont les trois auteurs-comédiens-metteurs en scène s’inspirent habilement.
L'équipe a raison de la jouer "modeste". On ne leur reprochera pas leur jeunesse. Tout est cohérent : le texte, le jeu, le décor fantaisiste, les parti-pris musicaux, même la chanson de Johnny Halliday dont on devine qu'elle va surgir puisqu'il est question d'envie.
Et de l'envie les comédiens en ont. Laureline Le Bris-Cep, Gabriel Tur et Jean-Baptiste Tur animent le spectacle avec une énergie incroyable. Ils ont fondé le collectif Le Grand Cerf Bleu en 2014 et signent tous les trois la mise en scène. Sous-titrée (Treplev variation) Non, c'est pas ça est leur première création. De digressions en digressions (faut que le public suive !) c'est un jaillissement permanent, malin et intelligent.
Et puis arrive sur scène Coco Felgeirolles qui fait des références à un temps qui remonte aux années 80. Je ne suis pas sûre que tout le monde comprenne les inférences mais elles sont fines et pour ma part j'ai beaucoup apprécié, en particulier les allusions à Jack et Monique Lang. j'avais le sentiment de revivre des moments que je croyais révolus.

Le spectacle a reçu le prix du public au Festival Impatience 2016. Il a été présenté en août dernier à la Mousson d'été. Il partira à Toulouse au festival Supernova les 24 et 25 novembre prochains. Pour le moment leur tente est plantée au Centquatre et on attend la prochaine création du collectif, au titre encore une fois très évocateur, Jusqu’ici tout va bien, pour la fin du mois de mars 2018.

Non, c'est pas ça !
Librement inspiré de la Mouette de Tchekhov
Metteur en scène : Le collectif le Grand cerf bleu
Avec Coco Felgeirolles, Laureline Le Bris-Cep, Gabriel Tur et Jean-Baptiste Tur
Du 5 au 14 octobre 2017, du mardi au samedi à 20h30 et le dimanche à 17h.
Au Centquatre-Paris, 5 rue Curial, Paris 19ème, Métro Riquet.
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Simon Gosselin

samedi 7 octobre 2017

L'envolée cirque

Je peux dire que je connais bien l'univers du cirque contemporain, que j'apprécie énormément (sans renier le cirque dit traditionnel). et pourtant cette Envolée cirque dépasse en sensibilité bien des spectacles que j'avais cependant loués.

On nous annonce la performance comme la rencontre entre deux générations. On découvre avec stupeur qu'une troisième est en route. Même si les numéros ont un peu été adaptés pour ne pas épuiser la future maman ses acrobaties sont une prouesse.

Elle les exécute avec une infinie douceur, et dans une telle harmonie avec ses partenaires que le quatuor est en parfaite balance, au sens propre comme au figuré. y compris avec les deux musiciens, un violoncelliste et un clarinettiste, qui font davantage qu'accompagner les enchainements.

Pauline et Jeanne, jeunes acrobates, diplômées de l’Académie Fratellini, sont spécialistes de danse aérienne sur "Quadrisse", un agrès aérien constitué de quatre fines cordes noires. Michèle et Laurent, fildeféristes sur fil souple, sont en quête de l’équilibre depuis des années.

Dès l'entrée sous le chapiteau rouge de L’Envolée Cirque on s'installe autour d'une piste circulaire, en bois blond, adjacente à un podium où les deux musiciens nous embarquent illico quelque part du coté de l'Europe de l'Est. Il y a des accents nostalgiques, ou romantiques, très dansants et on se retient de descendre des gradins pour glisser sur le parquet.

Le rythme devient nerveux, saccadé. La scène est plongée dans un noir soudain. On se demande si le spectacle est commencé ... quand on découvre les circassiens perchés sur un disque, suspendu dans le vide. La clarinette semble leur crier de nous rejoindre. Qu'elle ne s'étonne pas ensuite d'étre provoquée par les jeunes acrobates qui, une fois pied à terre, iront asticoter les musiciens.
Le disque devient bateau dans une tempête, semblant lutter contre le déséquilibre. Les fils de tension résonnent, répercutent, crissent, crachent, composant un orchestre de percussions dans lequel le violoncelle est le premier à s'intégrer. Son compère s'invite sur la piste pour un air devenu oriental.

Ce sont d'étranges ballets que les deux acrobates et les deux fildeféristes composent, en glissant d'un tableau à un autre, comme en une suite infinie de fondu-enchainés. La musique devient jazzy, et donc joyeuse. les acrobates lui répondent par des suspensions humoristiques en mimant le danger.

L'instrument surenchérit, se faisant dompteur de serpents pour contorsions animalières. Les cordes deviennent longes et les acrobates des chevaux ailés. Voici réinventées les figures de la balançoire. Marcher sur un fil ne relève plus de la corde raide. Chaque réponse est la démonstration d'un nouvel équilibre. Les circassiens évoluent par paire, en effet de miroir ou de symétrie. c'est selon. en produisant des images toujours magnifiques. Sans jamais se départir d'un sourire qui illumine sans discontinuer les visages. Alors, forcément, le mimétisme opère et nous serons béats d'admiration avant la fin. 
La prouesse s'oublie et fait la révérence face à tant d'élégance. L'ovation et le nombre de rappels sont à la mesure de leur talent et du plaisir qu'ils nous ont donné. On ressort léger, léger, du chapiteau rouge. Conquis. Avec une seule envie : crier à tous de venir, grands comme petits (à partir de 5 ans).

L'envolée cirque par la compagnie Traits d'Union
Du 6 au 15 octobre 2017
A 16, 18 ou 20 heures selon les jours
A repérer sur le site
Espace cirque
Rue Georges Suant – 92160 Antony
Photos de G.Galland, Christophe Chaumanet ou P.Deutsch

vendredi 6 octobre 2017

La perruche d'Audrey Schebat, mise en scène par l'auteur

Je n'aurais peut-être pas songé spontanément à aller voir La perruche. J'aurais eu tort. C'est une excellente comédie, et qui plus est, écrite et mise en scène par une femme qui a su reprendre les codes du boulevard sans perdre ses convictions féministes.

Audrey Schebat signe là une première mise en scène remarquable. Et on espère que bientôt elle nous en proposera une autre.

Le bouche à oreille marche déjà très bien puisque la salle était comble et que l'ambiance fut très vite animée. C'est que les deux personnages sont suffisamment caricaturaux, chacun à leur manière en pilotage automatique, pour provoquer des réactions dans la salle.

Un couple attend des amis pour le dîner, mais ceux-ci n'arrivent pas…  S’agit-il d’un accident, d’une séparation, d’un cambriolage ? A chercher les raisons de ce retard qui risque de devenir une absence, l’homme et la femme se disputent au sujet du couple de leurs amis. Naturellement, la femme prend la défense de son amie Catherine et l’homme de son collègue David. A confronter leurs visions radicalement opposées, ils enchaînent les quiproquos absurdes et les révélations intimes, remettant en cause, sans s’en rendre compte, les fondements de leur propre couple.

Arié Elmaleh (le mari) fait la tronche devant la télé. Barbara Schulz (la femme) cache en elle une forme de rébellion. Ces deux là m'évoquent le couple Virginie Effira-Benoît Poelvoorde, dans Une famille à louer de Jean-Pierre Améris.

Le mari demande à sa femme de lui éteindre la télé (qu'elle ne regarde pas elle-même...). Ce n'est pas grand chose, et c'est pourtant choquant. Parce que c'est très symbolique de l'ascendant qu'il prend constamment sur elle, qui rappelle d'emblée aussi la petite alouette qui bat de l'aile dans Maison de poupée d'Ibsen. La ressemblance s'arrête là même si c'est un nom d'oiseau qui a été choisi pour l'intitulé de la pièce.
On se demande qui est la perruche, une sotte peut-être un peu simplette... qui a plié les serviettes en forme de colombe pour faire plaisir à son amie (oiseleuse sur les quais).

Il suffit d'entendre cette bourgeoise lancer le cri du coeur oh non mon rôti à l'annonce que leurs amis ne pourront pas venir dîner au motif qu’ils ont été cambriolés pour penser qu'elle ne vaut guère mieux que son odieux mari.

A moins qu'on soit induit en erreur par la confusion de leurs sentiments. Certes, il est macho, et lâche avec ça, et condescendant, cela crève les yeux. Bientôt sa femme ouvrira les siens et réalisera combien elle se fourvoie en sa compagnie. Idiote ou machiavélique, que préférera le chéri ?

Chacun accepte le principe de se dire toute la vérité alors qu’aucun n’est près à l’entendre. Les dégâts seront à la mesure du silence qui a précédé.

Audrey Schebat a finement étudié le microcosme bourgeois. Elle a observé beaucoup de couples malheureux en s’interrogeant sur le moment où la crise se déclencherait, en guettant le grain de sable qui allait gripper une vie où l'on a trop longtemps laissé les choses s'enkyster qu'inévitablement tout prendrait des proportions hors normes en cas de doute.

L'effet de miroir est double. Sur scène parce que le duo invitant n'est guère plus solide que le duo invité. Dans la salle parce que beaucoup de spectatrices se disent qu'elles ont le même ... à coté d'elles. Du coup les perruches sont (aussi) dans la salle ...
Qui dit boulevard dit retournement de situation et il y en aura plusieurs. Les clichés ont la vie dure mais ils devront rendre les armes.
L'auteure (au centre sur la photo) a écrit des dialogues aux petits oignons et on approuve Barbara quand elle dit qu'elle n'avait pas lu un manuscrit aussi drôle depuis Poiret. De tels rôles ne se refusent pas, même si on est en couple dans la vraie vie.
La perruche d'Audrey Schebat, mise en scène par l'auteur
Avec Barbara Schulz et Arié Elmaleh
Au Théâtre de Paris – Salle Réjane
Du mardi au samedi à 19h matinée le dimanche à 17h

jeudi 5 octobre 2017

Le mal des ardents de Frédéric Aribit

J'ai découvert Le mal des ardents, ainsi que son auteur lors d'une présentation dite de rentrée, organisée par l'éditeur. Ce type de soirée est toujours l'occasion d'humaniser les relations car je reçois des communiqués de presse en veux-tu-en-voilà et j'ai souvent le sentiment d'être inondée même si ce sont de précieuses sources d'information et que j'aime beaucoup découvrir de nouveaux sujets comme de nouveaux auteurs.

J'avais dans la tête la préparation d'une émission, pour Needradio.fr, sur les nouvelles peurs alimentaires. Car après le sel, l'alcool, le sucre, le gras, ce fut au gluten qu'on déclara la guerre, et ce sont désormais les produits laitiers qui effraient. Au final que restera-t-il dans nos assiettes alors que paradoxalement on consomme de plus en plus de produits transformés ?

J'avais présenté un roman dans le Talkshow précédent, et je n'imaginais pas solliciter un écrivain sur le sujet quand Frédéric Aribit m'a expliqué que le mal des ardents était dû à l'ergot de seigle, et qu'il avait provoqué un nombre phénoménal de morts, dont celle de Périclès, ce qu'il raconte dans son livre (p. 29 et svtes).

Le sujet lui a été suggéré par trois lycéennes qui ont fait un exposé passionnant dans le cadre des TPE (travaux personnels encadrés) communs à deux disciplines, la littérature et les sciences. L'intérêt a poussé Frédéric Aribit a changer d'avis quand au manuscrit qu'il s'apprêtait à rendre à Belfond. Il s'est attelé aussitôt à une nouvelle intrigue et c'est une chance car il a écrit un roman très original, à la fois historique et follement romantique.

Un jeune prof tombe par hasard sur une jeune femme, à Paris. Sa vie entière de prof de lettres désenchanté bascule. Il est subjugué par ses errances, ses fulgurances, et se lance à la poursuite de ce qu'elle incarne, comme une incandescence portée à ses limites. Mais le merveilleux devient étrange, et l'étrange inquiétant : Lou ne dort plus, se gratte beaucoup, semble en proie à de brusques accès de folie. Un soir, prise de convulsions terribles, elle est conduite à l'hôpital où elle plonge dans un incompréhensible coma. Le diagnostic, sidérant, mène à la boulangerie où elle achète son pain.

L'auteur nous raconte l'histoire d'un amour fou entre un jeune prof et une violoncelliste qui est aussi peintre et photographe. Lou est ce qu'on pourrait appeler une work-alcoolic (on pourrait inventer pour elle le terme d'art-alcoolic). Son énergie n'est pas "naturelle". Elle s'intoxique à son insu en mangeant du pain contaminé.

Il est loin le temps où le pain constituait l'essentiel de l'alimentation. De grosses tranches de pains rassis imbibés de sauce, appelées tranchoirs, faisaient, au Moyen-Age, office d’assiettes et étaient à la fin des repas, mangés, donnés aux pauvres ou jetés aux chiens.

Et pourtant le pourcentage d'ergot de seigle contenu dans les farines actuelles continue d'être extrêmement surveillé en Europe parce que la maladie n'est pas soignable. On n'en guérit pas, on doit attendre que le corps élimine la toxine, avec des conséquences très variables selon les individus, le risque le plus grave étant la folie. Les dernières contaminations importantes ont concerné 300 personnes à Pont-Saint-Esprit (cela ne s'invente pas) en 1951 avec plusieurs morts. Une petite alerte a été remarquée en 2010.

Ce type de champignons peut parasiter toutes les céréales, à l'exception du mais et du sorgho. Il fait encore des ravages en Afrique, Asie, et Amérique du Sud.


Frédéric Aribit fait le point sur ce mystérieux "mal des ardents" qu'on croyait disparu. Il analyse ce "feu sacré" qui consume l'être dans une urgence absolue ? Son personnage comprendra grâce à Lou, ce qu'est cette fièvre qui ne cesse de brûler, et qui s'appelle l'art.

Le lecteur apprend beaucoup de choses qui ont trait à l'histoire de la peinture et du christianisme. Saint-Antoine savait-il, en se nourrissant exclusivement de pain que le feu dont il brûlait n'était pas si sacré que ça ? L'étude sur l'ergot de seigle a permis entre autres aux scientifiques de découvrir un des composants du LSD en 1945.

L'un d'entre eux en a fait l'expérience brutale alors qu'il rentrait chez lui à bicyclette, ce qui inspira plusieurs chansons qui figurent toujours dans la a mythologie du rock.

Le roman est passionnant sur le plan historique, mais aussi parce qu'habilement, Frédéric Aribit a transposé à notre époque ce qui pourrait encore se produire dans le cadre d'une contamination. Le lecteur ne le découvre que progressivement, à mesure qu'il s'attache à la personnalité flamboyante de Lou. C'est un très beau roman d'amour et d'aventure.

Le mal des ardents de Frédéric Aribit, Belfond Pointillés, en librairie depuis le 17 août 2017

mercredi 4 octobre 2017

La maison de Petichet d'Evelyne Dress

Avec Les Chemins de Garwolin, Prix du roman Aumale 2016, Evelyne Dress nous embarquait en Pologne. Nous revenons en France avec le dernier.

Petichet est un hameau sur la route Napoléon entre Vizille et la Mure à trente kilomètres de Grenoble. Je ne me souviens pas particulièrement de ce village en particulier mais je connais ce trajet qui relie le Nord au Sud et qui symbolise pour moi le départ en vacances. Quatre lacs jalonnent la route et c'est toujours avec émotion que je les ai retrouvés chaque année pendant une longue période.

Ces souvenirs furtifs sont suffisants pour deviner le décor qui compose le cadre du roman.

Evelyne Dress s'est inspirée de ses propres souvenirs de vacances dans la ferme qui a abrité ses grands-parents pendant la seconde guerre mondiale, réhabilitée d'année en année, où elle est allée en vacances, de l'été 1958 à l'été 1974, jusqu'à l'âge de quinze ans.

Les premières pages du livre sont tout à fait autobiographiques. Il serait difficile d'inventer de toutes pièces des aventures aussi pittoresques que celles des deux familles d'Alma et de Jacques. 

Néanmoins la romancière a pris de la distance et le trait est parfois appuyé, pour le plus grand plaisir du lecteur. Elle a eu raison de commencer par établir la galerie des personnages car on pourrait s'y perdre.

Les tempéraments sont très forts. A commencer par la grand-mère, hongroise, matriarcale, toujours en cuisine, les mains dans la farine, comme étaient beaucoup de femmes au siècle dernier. On suit chacun, quel que soit son sexe ou son âge et on se dit qu'il y a matière à un film savoureux.

Evelyne Dress ressuscite le mode de vie d'une époque où le romantisme avait toute sa place. Les jeunes gens s'exerçaient au hoola-hoop. On lisait Vipère au poing à l'ombre d'un arbre centenaire. Le temps s'écoulait avec lenteur, loin des agitations et des accélérations des réseaux sociaux. On pouvait prédire l'avenir. Et pourtant les passions flambaient en faisant fi des convenances, quitte à mettre la sacro-sainte famille en péril.

Le lecteur aimerait prendre parti pour Alma dont le coté rebelle est fort sympathique. Mais il penche pour sa soeur Jessica, qui mérite le bonheur autant que la cadette. De la même manière l'auteur ne dresse pas de Pierre comme de Jacques un portrait définitif. Chacun est tour à tour capable de grandeur d'âme comme de mesquinerie.

La passion dévorante fera-t-elle voler en éclats la bonne entente familiale ? La fin est astucieusement surprenante ... et ouverte.

La maison de Petichet d'Evelyne Dress, éditions Glyphe, septembre 2017

mardi 3 octobre 2017

Le dernier jour d'un condamné

William Mesguich s'est emparé de l'adaptation que David Lesné a faite du Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo pour en jouer tous les registres dans un décor qui parvient, grâce à de puissants jeux de lumières, à suggérer aussi bien l'enfermement que l'appel de la liberté.

L'espace scénique représente symboliquement un cube blanc, d'une extrême simplicité, avec juste un tabouret et une fenêtre à barreaux pour signifier la prison, tandis que l'absence de murs de coté laisse à l'imagination le pouvoir de s'évader.

Tout est blanc, comme un écran sur lequel on pourra projeter des images, des visions ... alors que l'avenir est sombre. L'étroitesse de l'espace de jeu est adéquat pour renforcer l’oppression de l’enfermement. Le comédien tourne en rond, répétant en boucle l'annonce de sa condamnation à mort, jusqu'à l’obsession, en toute logique, car il y a de quoi devenir fou.

C'est à bon escient que le spectacle s'achève avec la voix de Robert Badinter dont un des premiers textes législatifs en tant que Garde des sceaux fut de demander, le 17 septembre 1981, l’abolition de la peine de mort. C'est un texte essentiel à réentendre. Les jeunes générations peuvent avoir oublier que de telles condamnations ont perduré au XX°siècle et que des innocents ont pu perdre la vie.

Le propos de Victor Hugo n'est pas de savoir si la peine est juste ou non. On ne saura du condamné ni son nom, ni le forfait qu'on lui reproche, ni la date des faits, encore moins s'il est injustement déclaré coupable. Le propos du poète est d'interroger ses concitoyens sur la violence de la peine.

L'homme condamné est anonyme, mais il révèle une humanité intense, en particulier lorsque ses pensées se tournent vers sa petite fille, ou lorsque apparait une photo de famille et qu'elle le conforte dans son état, qui ne peut pas être celui d'un monstre. 

Une bande-son bien réfléchie enchaine des bruits de pas, de lourdes clés dans des serrures, de fond de canon et d'orage alors qu'on devine le son que la lame fera en sectionnant bientôt les vertèbres, évoquant la guillotine qui était utilisée depuis 1792, soit 37 ans avant la date de publication du texte (1829).

Le docteur Guillotin (d'où son nom) imposa le principe d'une machine à décapiter pour se substituer aux tortures qui étaient jusque là perpétrées, ce qui représentait une forme de progrès. La section de la moelle épinière entraîne une perte de connaissance instantanée, parait-il sans souffrance.

Evidemment Victor Hugo remet en cause cette affirmation à propos de la suppression de la douleur physique (de la mort) même s'il fait dire au condamné : la mort de cette façon est simplifiée. Ils disent qu’on ne souffre pas. Mais il insiste surtout sur la douleur psychique que le comédien rend visible.

Le rôle est complexe à interpréter. William Mesguich est bouleversant. Il incarne un niveau de souffrance d'une intensité hors normes. La mise en scène aurait pu, de mon point de vue, gagner en puissance sans qu'il soit nécessaire que le comédien se laisse choir aussi souvent sur le parquet.

Je ne suis pas certaine non plus que Vivaldi et Erik Satie, tant utilisés au cinéma comme au théâtre, soient les meilleurs choix musicaux. Pas davantage que les vers du célèbre poème de Victor Hugo demain dès l'aube ... Tout cela apitoie et conforte la démonstration qui devient implacable, ne laissant aucune place au doute alors que Victor Hugo n'avait pas dévoilé ses intentions lors de la première édition.

La peine de mort a été abolie. Elle est cependant parfois remise en cause. En ce sens Le dernier jour d’un condamné demeure un plaidoyer fondamental. Encore faudrait-il que le spectacle fasse percevoir que la loi de 1981 pourrait être menacée.

Le dernier jour d'un condamné d'après Victor Hugo
Adaptation de David Lesné
Avec William Mesguich
Mise en scène de François Bourcier
Du 29 août au 3 novembre 2017
Du mardi au samedi à 19 heures
Le dimanche à 17 heures
Au Studio Hébertot
78 bis boulevard des Batignolles
75017 Paris

lundi 2 octobre 2017

Les valses intimes d'Emilie Lassaigne

S'il n'y avait pas eu cet extrait dans la compilation du recueil du Prix Hors concours 2018... si je n'avais pas remarqué Emilie Lassaigne tirant une volumineuse valise (je ne savais alors pas que c'était elle).... si elle ne s'était pas assise précisément à côté de moi pendant l'annonce de la première sélection, ... si surtout je n'avais pas osé l'aborder pour lui dire tout le bien que je pensais des quelques pages que j'avais découvertes...

Cela fait beaucoup de coïncidences avant qu'un livre ne soit lu. Surtout quand l'auteur est une personne discrète, pas accro pour deux sous aux réseaux sociaux.

Et pourtant Les valses intimes sont un petit bijou. C'est un premier roman et j'ai l'impression qu'il est passé un peu inaperçu.

Mathias mène une vie qui ne fait pas beaucoup de place aux doutes. Il apprend brutalement que sa mère va mourir, alors qu’il ne l’a pas vue depuis plusieurs années. De retour dans la maison de son enfance, ce sont plusieurs mondes qui vont s’ouvrir à lui : le cahier qu’Hermine, sa mère, a écrit pour lui ; la relation particulière qui existe entre celle-ci et Blanche son infirmière ; la trace de son père, disparu depuis longtemps…

Ce roman est né de l’envie de témoigner sur l’accompagnement de fin de vie. Confrontée de multiples fois au déni, au malaise, au désespoir, à la solitude qui peuvent entourer ces moments et ayant fait l’expérience d’une autre manière de les vivre, il est apparu nécessaire à Emilie Lassaigne, qui exerce la profession de médecin, d’écrire que d’autres possibles existent. Mais la mort et la vie sont intimement mêlées, c’est pourquoi ce livre évoque aussi tout ce qui peut traverser et mouvoir différents personnages évoluant dans un même espace-temps ; il s’agirait ainsi simplement, comme elle le dit elle-même d’êtres au monde et de devenirs.

Le lecteur voit des liens se tisser entre les différents protagonistes, de manière légère, tels des danses, et néanmoins solides. Blanche est l'infirmière qui organise les soins palliatifs. Elle fait bien davantage en aidant Mathias à se rendre compte de ce qui est possible de partager encore avec elle. La force des sentiments entre Hermine et Georges est assez prodigieuse. Leur mariage est un très beau moment que l'auteur fait vivre au lecteur avec pudeur. La préparation des repas est d'ailleurs, d'une manière générale, un temps de paix et de partage.

On a compris vers quelle fin on s'achemine et pourtant on ne se lasse pas un seul instant et on savoure -c'est le mot- chacune des scènes comme si on y était convié. Un humour fin et pétillant se perçoit régulièrement, sorte de noble musique pour la valse lente (p. 79) qui fait encore tourner le coeur de Mathias et de sa mère. Bientôt il y aura la vie qui cesse, et qui continuera partout autour, (p.121),  ... cet infini ballet du vivant.

Les valses intimes d'Emilie Lassaigne, publié par l'association Sicania, 47, rue du Panier – 13002 Marseille, fin août 2016
Autres livres de la sélection et précédemment chroniqués sur le blog : La fille du van, Il n'y a pas Internet au paradis.

dimanche 1 octobre 2017

Je les signe tous

On connaissait Mathilde chanteuse. On savait qu'elle écrivait des textes. Cette fois elle nous épate littéralement en osant concevoir un spectacle à la fois en français et en langue des signes. Son premier album s'intitulait Je les aime tous. Elle a naturellement décliné l'expression qui est devenue Je les signe tous.

Elle s'adresse à tout le monde, les entendants comme moi, les malentendants comme peut-être vous. D'ailleurs elle n'emploie pas ce mot si policé mais celui de sourd, tout simplement, parce que ce qui fait mal ce sont les idées reçues, pas les mots.

C'est donc un spectacle "bilingue", qui est traduit par Maylis Balyan pendant que Mathilde chante. L'artiste sourde (à droite sur la photo) fait bien davantage que traduire. Elle a fabriqué des signes pour ce spectacle.

C'est une interprète à part entière et son art s'appelle "chantsigne", un terme qui signifie la chanson signée, une spécialité que Mathilde connait et apprécie depuis très longtemps. Son envie d'écrire un spectacle engagé bilingue, sans se "satisfaire" d'inclure le signe en bord de scène, car il était hors de question de la stigmatiser. Elle tenait au contraire à en faire un élément central, et ce désir remonte à loin. La chanteuse emploie aussi bien le mot vusicalité qui n'est rien d'autre qu'une musicalité visuelle.

Si elle a l'habitude des "tours de chants", comme on dit, c'est par contre le premier spectacle dont elle assure elle-même l'écriture et il dégage une très forte émotion en raison (aussi) d'une mise en scène soignée, signée par Colombe Barsacq qui a déjà une dizaine d'expérience dans ce domaine du chantsigne et qui s'est emparée du projet. J’ai vu le spectacle à son début et la représentation dégageait déjà quelque chose d'exceptionnel.

Mathilde a écrit un vrai dialogue (elle dit duologue) permis par la langue des signes, l'histoire de deux femmes, qui se construit en miroir, autour de sentiments universels. Il s'agissait aussi de montrer aux entendants, et pas seulement à une minorité handicapée, combien le chantsigne pouvait être ... tellement beau et évident.

Le grand public avait été ému au cinéma par la Famille Bélier, dont le scénario a été imaginé il y a trois ans à partir de la véritable expérience de Véronique Poulain. Mathilde va bien entendu plus loin. Il est important pour les sourds de voir la langue et le nombre de chantsigneurs ne cesse de croître. La France a néanmoins encore plusieurs longueurs de retard sur ses voisins américains.

La loi de 2005 avait initié un grand élan en faveur des personnes atteintes d’un handicap. Elle n’a hélas pas rempli ses objectifs et l’Education bilingue est très loin des besoins. Une interprète en Langue des signes est présente tous les samedis au studio Hébertot de manière à ce que les sourds soient totalement mis à l'aise.
Un spectacle qui se regarde et se perçoit
Une des autres bonnes idées du spectacle est de distribuer à chaque spectateur, qu’il soit ou non entendant, un ballon que chacun gonflera de manière à percevoir les vibrations. C’est aussi une invitation à un retour en enfance, et à partager de bonnes ondes. Je n’ai pas réussi à le gonfler (il est dans un plastique très résistant) mais j'avais déjà fait cette expérience et donc je pouvais aisément imaginer le résultat. Je vous conseille de venir avec le vôtre, par sécurité.
Elles avaient besoin d'un musicien pour les accompagner en direct sur la scène. C'est Vladimir Medail qui assure cet exploit. Il a octavé les basses en ayant recours à un petit appareil qui s’appelle précisément un octaveur. Il a employé un second effet avec la stamp qui permet d’envoyer des percussions plus graves. Et même sans ballon pour "conduire le son" on finit par percevoir les ondes après quelques minutes d'attention.
Les trois compères s’entendent à merveille et ce n’est pas un jeu de mots. Maëlys est tellement extraordinaire que sa surdité est invisible. J’aurais parié qu’elle n’est pas sourde. Chapeau bas ! Et en plus elle se révèle excellente comédienne. Elle a à son actif plusieurs expériences poétiques dans des bibliothèques en tant que conteuse. Elle est aussi auteure car pour caque texte il faut concevoir une adaptation (comme par exemple le chaperon sourd) mais Je les signe tous est sa première fois sur scène comme actrice.
La mise en scène permet aux trois artistes d'exister, et de se répondre, en passant de l'ombre à la lumière, alternativement. Mathilde reconnait volontiers qu'elle ne chante pas de la même façon que si elle était seule sur scène. Le public réagit parfois bruyamment, ce qui ne dérange pas les artistes. J'ai trouvé néanmoins le soir de ma venue, qu'il était étonnamment sage. J'avais envie d'applaudir à chaque fin de chanson et j'ai dû me retenir.

Mathilde s'adresse à son cher journal
Elle le fait de manière à ce que chaque spectateur se sente impliqué. Elle a repris des chansons qui étaient déjà écrites en grande partie pour son premier album. Elle en a conçu quelques autres, qui convoquent des images poétiques en accord avec le rythme de la musique, comme Il était une fille, sur le sujet de la violence, magistralement signée par Maelys.
On retrouve avec plaisir  Sais-tu (je t'attends) ? (piste 1 de l'album),  Je te quitte (piste 11), Les volcans endormis, toujours aussi délicate (piste 4) et Le corps des femmes qu'on l'a entendue interpréter dans ses spectacles précédents.

Parfait équilibre entre les deux cultures, la culture musicale et la culture sourde
A la toute fin les artistes enseignent un signe à l'ensemble des spectateurs, dont la signification est symbolique : ensemble. Et la salle entière le reprend.
Le spectacle n'est programmé qu'une fois par semaine, tous les samedis, à 17 heures, jusqu'au 6 janvier. Il s'adresse aussi bien aux sourds qu'aux entendants. Regarder le chantsigne fait comprendre encore mieux les paroles qu'on écoute avec moins d'attention quand on ne fait que ça. Il ne faut pas le manquer.

Je les signe tous de Mathilde et Alexis Pivot 
Avec Mathilde, Maylis Balyan, Vladimir Medail, Antoine Laudière
Mise en scène de Mathilde de Colombe Barsacq 
tous les samedis à 17 heures jusqu'au 6 janvier 2018
Au Studio Hébertot - 78 bis boulevard des Batignolles - 75017 Paris
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Christine Coquilleau

samedi 30 septembre 2017

Le feu du poète, de la chute à la célébration

Le Studio Hébertot est un (petit) théâtre dont la programmation est variée, embrassant tous les genres, y compris la poésie.

Le spectacle conçu par Jean-Baptiste Ponsot a le mérite de faire le lien entre plusieurs courants de pensée, en analysant diverses conceptions du monde.

La première est celle de Baudelaire (1821-1867), qui, puisque Dieu n'existerait pas, doit donc saisir l’absolu dans le réel, en s'efforçant de tirer l’éternel du transitoire. Jean-Baptiste Ponsot nous l'explique en termes clairs et ce qui est agréable c'est qu'il est aussi un formidable interprète. Il enchaine sans aucunement lire le texte sur un long extrait du Voyage, le dernier poème des Fleurs du Mal où il est question d' Etonnants voyageurs dont on sait que c'est le nom du festival international du livre et du film organisé annuellement à Saint-Malo depuis 1990.

Il a choisi la musique d'Exodus de Wojciech Kilar, qui était la bande originale du film de Terrence Malick, Knight of cups pour faire la transition entre chacun des cinq poètes qu'il a retenus et qui, selon son analyse, chantent chacun leur expression de l’absolu, de la chute à la célébration.

Par contre, là où le spectacle pèche un peu c'est en terme de mise en scène. Déplacer une chaise pour signifier un changement de scène, n'est pas, pour moi, un geste très signifiant. Signer la création, la mise en scène et l'interprétation a ses limites. S'adjoindre ce qu'on appelle "un regard extérieur" ferait gagner le spectacle en puissance. Mais il n'en demeure pas moins très intéressant.

Rimbaud suit chronologiquement Baudelaire. Il veut, à travers la poésie, rendre l’Homme à son état primitif de fils du soleil ! Il fait rêver le possible ... mais cet absolu est une fiction, un délire, un mensonge même. Ce que démontre Jean-Baptiste Ponsot dès que l'on reconnait les premiers vers du Bateau ivre : comme je descendais des fleuves impassibles ... Ce texte résume toute son épopée, de son exaltation initiale jusqu’à son pathétique réveil, lorsqu’il réalise que tout cela n’était qu’un rêve.

Victor Hugo, lui, sait que le monde est un rêve, nous dit-il en rapprochant les idées de l'un à la perception du précédent. Mais il fait de la poésie une arme pour mener le combat. Il n'aura de cesse de perfectionner ce qui est perfectible ; cultiver, raffiner, sublimer ; ouvrir le champ du possible à l’homme afin qu’il se passionne pour la vie et oublie sa condition tragique. "À l’Homme" expose parfaitement ce rapport contrasté d’Hugo avec le monde.

Nietzsche lui aussi sait que l'absolu est insaisissable. Par contre cette constatation n'entraine chez lui aucune mélancolie. Elle ne conduit pas au drame mais au contraire à la légèreté. Il y a de l'optimisme à dégager puisque si tout est un rêve, alors tout est possible !

Même si l'expression n'est pas de lui, elle résume son point de vue : deviens ce que tu es. Et le comédien nous donne un aperçu du Chant du Oui et de l’Amen.

Il termine avec Whitman (1819-1892), dont La chanson de moi-même célèbre les retrouvailles avec l’absolu : Je me célèbre moi-même, me chante moi-même, (...) Qui vous a dit que la victoire était bonne ? Moi je prétends que l’échec n’est pas moins bon, que les batailles se perdent comme elles se gagnent, du même cœur. (...) Bravo à ceux qui ont échoué ! (...) Et puis, dites-moi, c’est quoi un homme ? c’est quoi, moi ? quoi, vous ?

Jean-Baptiste Ponsot réussit à faire entendre la poésie en la dépoussiérant de son côté récital et désincarné. On serait bien resté l'écouter plus longtemps. Je suis sure qu'il passionnerait (aussi) un public de scolaires.

Le feu du poète, de la chute à la célébration
Création, mise en scène et interprétation Jean-Baptiste Ponsot
Textes de Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Victor Hugo, Friedrich Nietzsche et Walt Whitman
Depuis le 9 Septembre 2017, les Samedis à 15h
Au Studio Hébertot - 78 bis boulevard des Batignolles - 75017 Paris

jeudi 28 septembre 2017

Lorenzaccio, mis en scène par Catherine Marnas


Un bouquet de roses accroché à une épée compose l’affiche de Lorenzaccio. Cette pièce est réputée injouable parce qu’elle comprend 80 personnages et 36 décors. Catherine Marnas a relevé le défi en octobre 2015 dans le TnBA/CDN de Bordeaux qu’elle dirige et la pièce est présentée en ce moment au Théâtre de l’Aquarium dans le cadre romantique de la Cartoucherie de Vincennes que j'aime beaucoup.

Sa mise en scène propose à la fois un théâtre esthétique, politique et militant, épuré en quelque sorte de son romantisme originel. C’est une version courte (de seulement deux heures), recentrée sur le propos d’Alfred de Musset.

La version a été resserrée aussi en terme de personnages. Huit comédiens, tous excellents, parviennent à jouer une vingtaine de rôles, sans compter les voix de quelques figurants.

La question du décor a été astucieusement réglée en coupant en deux la scène dans le sens de la profondeur par une estrade bordée d’un immense rideau en lames de plastiques transparentes. Les scènes se jouent devant ce rideau, ou se laissent deviner derrière, avec des voix étouffées, ce qui donne au spectateur l’impression de pénétrer dans les coulisses du pouvoir.
Ça démarre par une fête, on peut même dire une orgie, avec déguisements, perruques, attitudes trashs et lancers de pétales de roses, pour le seul "bon plaisir" du tyran Alexandre de Médicis. Nous sommes à Florence, en 1537, au cœur des turpitudes du pouvoir. Le monde politique est corrompu, vulgaire, cynique et amoral et les républicains incapables de faire face à leur devoir. Lorenzaccio se positionne alors comme un cœur juste, décidé à assassiner lui-même le despote pour rétablir la République, en jouant l’avenir à pile ou face.
Avant d’en arriver là il devra se fondre dans le décor, prendre le masque de l’ami et s’enfoncer avec lui dans l’abject, quitte à perdre en chemin toutes ses illusions... parce que Lorenzaccio est (lui aussi) un dépravé même s'il veut pourfendre le tyran. On le voit jouisseur mais sa révolte force l’indulgence. Il y a de l’ambiguïté dans son acte parce qu’au final le meurtre du Duc se révèle certes courageux, mais désespéré et… parfaitement inutile puisque rien ne change. C’est là peut-être que le romantisme reprend ses droits. L’indignation ne suffit pas à faire bouger le monde.

Il y avait beaucoup de lycéens, très attentifs le soir où je suis venue voir la pièce. Ils ont débattu avec fougue avec les comédiens et notamment de la réplique fameuse : Je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre... (Alfred Musset, Lorenzaccio, Acte III scène 3)

Cette pièce (écrite en 1834) fait étonnamment écho à notre propre désenchantement : lutter sert-il encore à quelque chose quand les politiques semblent cyniquement ne travailler qu’à leur propre reconduction ? A chacun de juger.

Lorenzaccio d'Alfred de Musset
Mise en scène : Catherine Marnas
Avec Clémentine Couic, Julien Duval, Zoé Gauchet,
 Francis Leplay, Franck Manzoni, Jules Sagot, Yacine Sif El Islam, Bénédicte Simon
Du 26 septembre au 15 octobre 2017
Du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 16h.
Théâtre de l’Aquarium – Cartoucherie de Vincennes
La Cartoucherie
Route du champ de manœuvre
75012 Paris / 01 43 74 72 74
Photos Patrick Berger

On peut en ce moment voir aussi à la Cartoucherie, mais cette fois au Théâtre de la Tempête, La mort de Tintagiles, et la Vie est un songe, qui est une autre pièce éminemment politique. A signaler qu’une navette, gratuite, permet de relier le métro Château de Vincennes (Sortie n°6 du métro) et la Cartoucherie pendant 1h avant et après le spectacle.

mercredi 27 septembre 2017

Une femme de ménage de Jérémy Bouquin

Est-ce qu'on prête attention à une femme de ménage ? On se croit respectueux de tous et on affirme un peu bêtement qu'il n'y a pas de sot métier mais, c'est un fait, prête-t-on attention à une femme de ménage ? Il y aurait beaucoup à dire sur la question.

Personnellement je n'ai jamais pu m'y faire : je rangeais avant son arrivée, je faisais le plus gros ...  ça m'épuisait de devoir me hâter alors je lui ai vite rendu sa liberté, façon de parler, pour pouvoir m'y mettre à mon heure et sans contrainte. J'ai sans doute un rapport particulier aux tâches ménagères : elles me reposent ... l'esprit, me permettent de faire une pause quand je suis en panne d'écriture, m'autorisent à fuir quand les soucis m'encombrent les neurones. 

La couverture du roman de Jérémy Bouquin m'a fait penser à une de ces peintures pop-art qui aurait pu être signée par Andy Warhol et j'ai imaginé que j'allais voyager dans un univers vintage.

Je voulais du polar et j'ai été servie au-delà de mes espérances. Il faut avoir le coeur bien accroché parce qu'on baigne dans le sang dès le début. On ressent pourtant une forme d'empathie pour Sandra, qui n’est pas une femme de ménage ordinaire. Je me suis demandée si c'est son sérieux ou sa détresse qui m'avait touchée. La misogynie dont elle est victime peut-être car c'est elle qui fait le sale boulot pendant que les machos attendent (patiemment) que la scène de crime soit débarrassée et que l'espace soit redevenu nickel-chrome comme avant, ni vu, ni connu.

Le métier qu'exerce Sandra n'est pas inscrit au répertoire des formations professionnelles classiques.   Elle a toutes les qualités pour devenir thanatopracteur : avoir une grande maîtrise de ses émotions et savoir faire preuve de beaucoup de tact et de discrétion. Mais la crise touche aussi cette spécialité et Sandra a dû accepté des contrats pour subsister. La situation convient à son tempérament et devrait lui permettre de gagner beaucoup d'argent en un temps record avant de filer sous d'autres cieux.

Sandra a une double vie. Quand elle a un peu de temps libre elle dessine mais ne parvient pas à vivre de son art. Ses monstres hyperréalistes effrayeraient les enfants. Aucun éditeur n'a encore répondu favorablement à ses sollicitations. Même French Pulp éditions n'a pas osé publier un de ses croquis et a préféré une couverture plus policée. Le trash a de quoi effrayer. 

La vie de Sandra est rythmée par les commandes de clients de plus en plus exigeants. Entre le boulot proprement dit et les réapprovisionnents en acide et engins de boucher, il lui reste peu de temps libre pour s'adonner à sa passion du dessin, réhabiliter la ferme abandonnée où elle ne fait que crécher, s'abandonner dans les bras de son amant, lequel est d'ailleurs marié et bien surveillé par sa femme.

Le train-train ... jusqu'à ce qu'une rose fraichement coupée ne vienne semer le doute dans l'esprit (parfois embrumé) de la jolie brune. On ne regarde pas les femmes de ménage, pense-t-elle. Alors qui l'aurait remarquée, et dans quelle intention ?

On croit avoir lu le pire et Jérémy Bouquin parvient à nous plonger encore davantage le nez dans l'horreur.

Autodidacte, réalisateur de courts et moyens-métrages et auteur français de polars, il est le président de l’Association tourangelle "Les Tontons Filmeurs". Alias Jrmy, il est aussi scénariste sur la Bd polar “Le Privé” et animateur radio. Une femme de ménage est le premier roman que je lis de lui. Privé d'origine, sorti en septembre dernier, sera le second, dans un registre très différent, plus historique, centré sur l'Italie des années de plomb.

Une femme de ménage de Jérémy Bouquin, French Pulp éditions, avril 2017

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