Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 9 avril 2018

Anonyme de Luc Fivet, au Ver à Soie


(mise à jour 25 avril 2018)

Je me souvenais de son nom et de celui de son éditeur, le Ver à Soie, peu banal. Il figurait dans la première sélection du Prix Hors concours et ça a du bon d'être conservatrice, j'ai retrouvé très vite mes notes de lecture. Sur l'extrait de Marche ou rêve, j'avais tracé deux étoiles et mentionné "fondamental". Luc Fivet ne fut hélas pas retenu.

Il est de nouveau dans la prochaine sélection Hors concours, toujours présenté par le même éditeur. Je n'ai pas attendu le recueil des extraits pour livre son ouvrage en entier. Je n'ai pas été déçue. Son écriture s'enracine chez Kafka et Beckett dans la tradition du roman noir qui, je dois le reconnaitre, commence drôlement et s'assombrit au fil des pages, allant jusqu'à me flanquer concrètement la trouille.

Un soir, vous rentrez du travail. Un inconnu attend à la porte de votre domicile. Un brave type comme il en existe des millions. Un anonyme. Sauf que celui-là demande un euro pour vous laisser rentrer chez vous. Un petit euro. Surtout, n’acceptez pas. Car cet inconnu va ruiner votre vie.

Luc Fivet nous interroge sur le don et sur l'anodin. C'est le premier euro qui compte dans cette histoire d'engrenage paralogique qui est est une parabole, évidemment.

Bonté, faiblesse, bêtise, même pas de chantage, l'homme se croit donc libre et autonome, il se trompe, il est déjà sous emprise. C'est assez flippant. On se croit malin. Moi à sa place ... sauf que à bien y réfléchir ... chacun de nous est racketté haut la main par les institutions et nos nombreux amis ... ne serait-ce que les opérateurs de téléphonie qui taxent chacune de nos conversations. On a tous un loup dans notre bergerie qui se repaît de notre faiblesse.

Anonyme est un conte philosophique en forme de thriller qui interroge sur la cohabitation dans un monde où chacun joue sa survie. Et qui donne furieusement envie de revoir Manhattan, pas la ville, mais le film de Woody Allen.

Je ne vous dirai pas s’il y a un peu d’espoir à la fin mais je vous livrerai une opinion qui n'engage que moi : il n’est pas certain que le prédateur soit heureux et qu’il fasse de vieux jours.

Âgé d’une cinquantaine d’années, Luc Fivet a d’abord mené une carrière d’auteur-compositeur-interprète et d’auteur dramatique avant de se consacrer pleinement à la littérature. Ses thrillers, où se mêlent suspense et musique, art et Histoire, rencontrent un succès toujours croissant. Il organise également des conférences sur la littérature et propose son expertise comme coach littéraire. Il anime un blog qui offre une série d’analyses de grands polars, thrillers et romans noirs.

Anonyme de Luc Fivet, au Ver à Soie, en librairie depuis le 15 mars 2018
En lice dans la seconde sélection Hors Concours parmi les cinq finalistes.

dimanche 8 avril 2018

L'Affaire Courteline par la Compagnie de la Boite à lettres

Imaginez des vêtements qui pendent à Cour comme à Jardin. Et six comédiens perchés sur six tabourets, en pleine crise de fou rire. Qui commence par conter des blagues finit souvent par mentir dit l'un d'eux.

Amusez-vous, foutez-vous d'tout  (...) La vie après tout est si courte... Cette chanson date tout de même de 1934 mais nous sommes nombreux parmi le public à l'avoir déjà entendue. Il faut dire que les paroles sont du grand Sacha Guitry (et de W. Heymans), musique de A. Willemetz, créée par Henri Garat et tirée de l'opérette Florestan 1er, Prince de Monaco.

Le spectacle alterne les saynètes et les chansons, chorégraphiées à la perfection. Le rythme est soutenu. Heureusement que les comédiens ne sont pas tous mobilisés par chaque scène parce que ce serait épuisant pour eux.

C'est une des qualités de cette Affaire Courteline que de permettre les changements de rôle et donc de personnages. Une autre est de nous faire entendre ce texte si savoureux, même après tant d'années, et qui a du inspirer plus d'un humoriste : S'il fallait tolérer aux autres tout ce qu'on se permet à soi-même, la vie ne serait plus tenable. 

On est étonné de découvrir qu'il y avait déjà des frotteurs dans les autobus, que l'employé, qui est loin d'être modèle, ose justifier une absence de 15 jours avec une mauvaise foi désarmante, je n'peux pas m'tuer pour 200 francs par mois. Plus tard un autre de ces personnages truculents prononcera une autre de ces répliques qui réjouissent le public : je ne vois nulle honte à être un vieux cochon mais beaucoup de ridicule à être un vieux imbécile. Ce sont tous des phénomènes. On a envie de se souvenir de chaque réplique pour la recaser ultérieurement. Cette dame à la drôle de philosophie est impayable : je ne pense jamais, ça me fatigue, ou si je pense je ne pense à rien.
Ils s'appellent Sigismond, monsieur Badin, les Proute, Bezuche, Eponine, Champignon, Canuche... Leurs dialogues sont, c'est vrai, truffés de mots à double entente (sic). Quand l'un affirme Plus je crois en ce que je ne comprends pas, son voisin répond : je ne crois qu'à l'absurde.

Les chansons sont de très jolis moments. Comme Je n'suis pas bien portant, écrite en 1932 par un comique troupier, Gaston Ouvrard, qui la chanta pendant soixante ans. On entendra aussi la chanson la plus connue de Colette Renard Les Nuits d'une demoiselle, régulièrement reprise par des artistes contemporains comme Victoria Abril, Clothilde Courau, Jeanne Cherhal ou Mathilde pour son premier album après The Voice. Ce pas de quatre aura été très applaudi, ce qui est mérité.

La Compagnie La Boîte aux Lettres nous régale une fois de plus, après son très réjouissant “Le jeu de l’Amour et du Hasard“, de Marivaux, en 2017 et qui m'avait enthousiasmée. La mise en scène de Salomé Villiers était très réussie. Elle est cette fois Chichichette.
C'est un grand plaisir que nous offre une vraie troupe sous la direction de Betrand Mounier (qui interprète aussi le rôle de Sigismond). On remarque Etienne Launay (Champignon) qui est aussi le metteur en scène du Monte-plats, un étage au-dessus, dans ce même théâtre, dans un style très différent. Et bien entendu la pétillante Isabelle De Botton, dans un autre registre que son précédent spectacle, la Parisienne d'Alexandrie.

Offrez-vous cette Affaire Courteline qui éreinte les travers de la bourgeoisie de la fin du XIX° siècle. C'est un joli divertissement. Les comédiens vous donnent l'argument en reprenant pour le final la première chanson :
On n'est pas ici-bas
Pour se faire du tracas.
Amusez-vous, foutez-vous d'tout
La vie passera comme un rêve
Faites les cent coups, dépensez tout
Prenez la vie par le bon bout.
Et zou… 
L'Affaire Courteline
Mise en scène par Bertrand Mounier (primé aux P'tits Molières) du 21 mars au 6 mai 2018
Avec Isabelle de Botton, Salome Villiers (ou Raphaëlle Lemann), Philippe Perrussel, Etienne Launay et François Nambot et Pierre Helie.
Au théâtre Lucernaire
Du mardi au samedi à 19h et le dimanche à 15h.
53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris
01 45 44 57 34
Photos © Franck Harscouet

samedi 7 avril 2018

Une ombre au tableau de Myriam Chirousse

Myriam Chirousse, dont j'avais adoré Le Sanglier, revient avec une autre histoire de famille, qui se déroule cette fois dans le monde privilégié d'une résidence haut de gamme de la Côte d’Azur. Tout est dans les apparences et elles sont trompeuses.

Le cadre serait idyllique s'il n'y avait pas Une ombre au tableau de la cage dorée où s'installe la famille de Melissa.

Est-ce parce que la jeune femme est ostéopathe qu'elle est si intuitive ? Elle a développé un don particulier qui pourrait devenir un handicap, celui de trouver le cheveu sous le papier chez tout le monde et à tout instant ? Elle fait à elle-même des observations anecdotiques qui s'avèrent être des signaux (de détresse ...).

Le roman évolue assez vite dans l'univers du thriller psychologique, dans une atmosphère qui fait penser à un film de François Ozon. Il est assez bien résumé par l'auteure (p. 159) comme le récit d'un long dérapage sur les bandes blanches du quotidien, lesquelles sont très glissantes, comme tout un chacun peut en avoir fait l'expérience un jour de pluie ou de verglas.

La piscine qui illustre la couverture est un lieu stratégique. Un rêve qui peut virer au cauchemar si on cache une vérité qui n'est pas encourageante. C'est ce que fait Greg Delgado, employé de banque, lorsqu'il veut convaincre sa femme d'acheter la villa qu'il vient de visiter. Lui dire qu’un enfant s’est noyé dans la piscine ferait capoter son projet.

Le couple emménage. La chaleur devient caniculaire. Melissa souffre de maux de tête provoqués par les choses tapies dans les coins ténébreux de la conscience. Elle supporte mal l'arrogance de la réussite. Son intuition voudrait la mettre en garde contre Edith, la présidente de la copropriété qui semble avoir le bras très long. Mais pour cela il faudrait qu'elle-même n'ait rien à cacher.

Melissa aura de quoi s'inquiéter ... l'écriture de Myriam Chirousse est très psychologique. Elle a l'art de donner envie de tourner les pages : il est des nuit où le tic-tac des horloges ralentit et le temps s'enroule sur lui-même comme un serpent sous une souche jusqu'à ne plus bouger. Tout se mélange dans le noir, les âges de la vie s'agglutinent en une seule boule d'existence qui vous colle aux doigts comme de la pâte à pain. (p. 73)

Née à Cagnes-sur-mer en 1973, Myriam Chirousse a suivi des études de lettres et de philosophie tout en écrivant, en parallèle, ses premiers contes pour enfants et des nouvelles. En 2000, elle quitte la France pour l'Espagne où elle travaille comme professeur de français et traductrice. Son premier roman, Miel et vin, paraît en 2009. De retour en France, elle se consacre à la traduction et à l'écriture. Elle a publié Le Cantique des Elfes (2011, roman jeunesse), La Paupière du Jour (2013) Le Sanglier (2016).

Une ombre au tableau de Myriam Chirousse, chez Buchet-Chastel, en librairie depuis le 5 avril 2018

vendredi 6 avril 2018

Born to try, le second album des Part Time friends

C'est en découvrant Born To Try, ce nouvel album des Part-Time Friends que je me suis aperçue que je n'avais jusque là d'eux qu'un piètre (au sens de réduit) échantillon de leur talent, un CD de 4 titres, Art Counter, Home, Johnny Johnny et Keep on Walking. 

Forcément, puisque je l'avais chroniqué en avant-première et que le CD complet n'était pas encore dans les bacs. Mais je m'en souvenais si bien que lorsque j'ai entendu l'autre jour Pauline parler de son nouvel album sur une radio périphérique (vous savez celles qui diffusent en hertz, mais qui doublent quand même la mise en s'installant aussi sur le web) je me suis dit : mais je connais. Ah, ils sont de retour !

Le précédent s'intitulait Fingers Crossed et de fait tous les espoirs leur étaient permis, mais ils ne le savaient pas et ont bien failli arrêter. Pourtant sur cet album figurait Here We Are, une chanson pop-folk qui a tourné la tête de l’agence Les Gaulois. C'est elle qui a été choisie pour accompagner leur film publicitaire de lancement de la nouvelle Citroën C3 en octobre 2016. Ironie du sort, ce film s'intitulait Marry me alors que les Part Time Friends sont des amis, à temps partiel, mais on peut dire pleinement.

Pauline et Florent se sont souvent sentis perdus dans un monde trop grand pour eux - à l'image de la pochette de l'album shootée au Japon et signée du photographe australien Ben Thomas, fraichement nommé "Hasselblad Master 2018". Ils se sont aussi un instant perdus de vus mais suivez leur regard, ils sont désormais soudés comme jamais.

Comme vous ne les connaissez peut-être pas, ou que vous avez oublié ce que j'ai écrit il y a déjà 4 ans, on va commencer par quelques images et du son. J'adore le swing d'Understand, mais il n'est pas disponible alors regardons le clip de Streets and Stories, une chanson qui a été enregistrée à Los Angeles, à l'issue d'un atelier d'écriture, à l'invitation d'un éditeur américain. Le texte anglais est magnifique. espérons que les francophones décrypteront les paroles, si belles .. parce que si crush signifie écraser il peux aussi dire avoir le coup de foudre pour :
I can crush your dreams
I can make them real


jeudi 5 avril 2018

Poste restante à Locmaria de Lorraine Fouchet

Je crois que je pourrais le dire de chaque nouveau livre de Lorraine Fouchet, il est mon préféré, et Poste restante à Locmaria n'échappe pas à la règle.

Elle nous embarque pour la troisième fois consécutive en Bretagne, sur sa très chère Ile de Groix pour des aventures où la tendresse ne reste pas poste restante, où les liens du sang n’accusent pas réception, où le bateau du courrier est porteur de bien des surprises, et où les boîtes aux lettres recèlent de lourds secrets.

Le roman n'est pas qu'insulaire. Il nous fait voyager sur le continent jusqu'à Venise et Rome, et même en Chine puisqu'on apprend que les boites aux lettres y sont rondes et vertes. Il nous fait aussi traverser les années, au moins 26, comme si on y était. Chassés-croisés et flash-backs sont multiples.

Lorraine est une auteure attentionnée. Elle glisse entre les lignes des hommages à peine voilés à des professions pour qui elle a beaucoup de respect (comme attaché de presse ou libraire p. 156), donne des conseils de lecture en citant un confrère (Alors voilà de Baptiste Beaulieu p. 185), fait référence à des faits d'actualité (comme les attentats du Bataclan p. 217) ... tout cela avec délicatesse et pertinence. Parfois en langage codé quand on réalise pourquoi elle a appelé son cocker Uriel ... et non Ponant.

Elle commence à habituer ses lecteurs aux goodies, vous savez ces petits suppléments destinés à faire plaisir aux consommateurs. Elle a commencé il y a quelques années par la liste des musiques associées à l'écriture. Cette fois j'ai découvert Michel Tonnerre (p. 86).

Vous trouverez aussi une recette de cake au romarin que j'ai testée et qui m'a épatée même si je n'ai pas rigoureusement suivi le processus. J'ai obtenu le plus beau cake de toute ma vie. Les fidèles lecteurs du blog mesureront l'ampleur du compliment puisque j'ai souvent publié mes déboires avec ce type de gâteau, dont Julie Andrieu m'avait conseillé de demander la recette à Yannick Alléno, ce que j'ai jamais osé et que je n'ai plus besoin de faire maintenant.

Rassurez-vous, je vous donne cette recette en fin d'article. Mais revenons à Groix, qui est je commence à le croire, une osasis de paix au milieu du chaos (p. 158).

C'est que Chiara est dans une grande tourmente depuis qu'elle a appris que son père n'est peut-être pas son père, ce qui pour une orpheline est malgré tout un choc.

Ce qui est très bien tricoté par Lorraine c'est que notre jeune femme n'est pas la seule à s'interroger sur ses origines. Elle rencontrera un jeune homme qui a une problématique semblable.

mercredi 4 avril 2018

Un déjeuner au Layon, 139 rue du Château, 75014 Paris

J'adore découvrir de nouveaux lieux, non pas parce qu'ils sont nouveaux mais parce que c'est là que j'ai le plus le sentiment de faire quelque chose de vraiment utile ... à condition bien entendu que je sois enthousiaste (au "pire" je n'écris rien), ce qui est largement le cas pour ce Layon situé 139 rue du Château dans le 14ème arrondissement, tout près de la maison où j'ai habité une dizaine d'années.

Deux passionnés y ont établi leur quartier en osant une association qui sorte des sentiers battus ... tout en choisissant pile un intitulé qui évoque ce chemin particulier, un petit sentier forestier.

Candyce Piotin, la parisienne, officie en salle et Phildera Diazabakana, le normand, est aux fourneaux. La première a exercé dans le luxe et est tombée en amour pour les vins. Le second est passé par l'école Auguste Escoffier, a fait escale au Citrus Etoile et chez la Mère Catherine, et ne sent pas de grandes limites à son inspiration.

Tous deux respectent la cuisine française qu'ils n'ont de cesse de dynamiser avec un ou deux ingrédients inattendus. Leur cuisine est un voyage que tout le monde a apprécié unanimement ce midi. Le restaurant affichait complet, et visiblement avec un certain nombre d'habitués.

Phildera est très soucieux de ménager la surprise. Ne comptez pas choisir en fonction de ce que vous voyez dans l'assiette de votre voisin. Le midi c'est possible mais le soir, deux tables proches ne recevront pas les mêmes plats. Ça implique la confiance mais c'est très malin. Hormis les obsessionnels qui mangent toujours la même chose (j'en connais, quelle tristesse) rien n'est plus agréable que d'être étonné.
Je connais le jus d'hibiscus. J'aurais pu me dispenser de goûter celui que la maman de Phildera prépare. Je me serais privée d'un réel plaisir. On sent la vanille et je parierais qu'il contient de la grenade. Il est excellent.
Le duo sait s'adapter à la clientèle, mais sans précipitation ni effet de mode. La musique est jazzy, plutôt douce, respectant les conversations. On prend le temps ici. La preuve, la pendule est encore à l'ancienne heure. Les codes sont brouillés.  Les plateaux de bois sont robustes. Il n'y a pas de nappe mais les serviettes sont en tissu. La décoration est raffinée. Le cuivre s'accorde au wax qui devient oeuvre d'art et garnit les corbeilles de pain, lequel vient de Thévenin, un boulanger installé dans la rue voisine, rue Daguerre, Porte d'Orléans, et à Saint Placide. Le pain blanc côtoie le pain aux graines, pour que le client choisisse selon sa préférence. Les deux relèvent de la gourmandise.

J'ai entendu dire que la cuisine du Layon était exotique. Elle est d'abord très française. Celui qui veut absolument un qualificatif devra se satisfaire du terme "néo-bistrot". Mais venons-en à ce que j'ai vu dans les assiettes.

mardi 3 avril 2018

Les étrangers de Éric Pessan et Olivier de Solminihac

Je devais rencontrer Eric Pessan et Olivier de Solminihac ce soir à La Mouette rieuse (qui est bien davantage qu'une librairie) pour en savoir davantage sur Les Étrangers, un roman qu'ils signent de leurs deux patronymes (les prénoms ne figurent pas sur la couverture, très sombre, éclairée d'une typographie orange) et qui paraîtra demain à l'Ecole des loisirs.

L'action démarre dans une gare mais ça n'a pas été de bonne augure pour Eric Pessan qui est resté à quai à Nantes. Seul Olivier a réussi à venir des Hauts de France où se déroule d'ailleurs l'histoire.

Les deux compères se connaissent de longue date même s'ils n'avaient pas encore travaillé ensemble. Leur collaboration est née de l’impossibilité dans laquelle Olivier s'engluait, dans la construction d’un roman associé à un gros travail d’archives et de documentation, trop lourd à faire avancer.

Il a voulu "passer à un autre projet", d’écriture cela va de soi, mais pas tout seul. Eric pouvait être le bon associé. Parce qu’ils ont ensemble des affinités, qu’ils ont tous les deux publiés à l’École des loisirs, donc dans un cadre connu de tous les deux. Et parce qu’Eric (aussi) a publié comme lui des ouvrages avec des plasticiens. Tout cela laissait pressentir qu’ils pourraient passer outre les difficultés s’il en survenait.

Eric donna immédiatement un accord de principe alors même qu’aucun des deux ne savait de quoi il pourrait être question, quelle thématique ils allaient explorer, ni quand ils seraient disponibles pour y travailler ensemble.

La situation de départ s'est construite en l’espace de quelques semaines : une gare désaffectée, des rails, un garçon de quinze ans et l’exigence d’écrire sur un thème d’actualité. Eric vivant à Nantes, Olivier à Dunkerque, les circonstances imposaient de fonctionner à distance, en écrivant chacun un chapitre, à tour de rôle.

lundi 2 avril 2018

Les Balades Electriques d'EVIE

Il est probable que vous ne connaissez pas EVIE mais je gage qu'une fois que vous aurez entendu son timbre particulier vous n'aurez qu'une envie, l'écouter en boucle.

Son nouvel album, balades électriques, disponible depuis le le 30 mars (In Ouie Distribution) est porté par des mélodies qui s'inscrustent et des textes profonds que j'aime à tort et à travers (piste 1) qui nous embarquent en balade pieds et poings liés, comme Lola (piste 2) par ci par là.

Trois petits tours, et puis s'en va ... les personnages féminins chantés par EVIE sont attachants. On s'y reconnait. On a tous été un jour sur un pied de guerre, sur un quai de gare ... (piste 3).

Auteur compositeur interprète, EVIE (avec un trait sous le premier E) écrivait en anglais par pudeur, parce que c'était plus facile de dire les choses dans une langue étrangère. Par chance pour nous, elle s'exprime désormais en français et s’applique à trouver le mot juste pour exprimer de façon simple et universelle ce qui touche à l’intime. A des déchirures qui lui sont personnelles mais que l'on peut partager.

EVIE a chanté en anglais, puis en français, joué du piano, puis de la basse, traversé quelques orages et quelques tristesses que l’on devine ici et là au fil de ses mots. Elle a gardé le cap et la passion qu'elle chante d'une voix grave et claire.

D’abord chanteuse du groupe Time Factory, avec l’album No Borders (première partie de Feist et Rachid Taha), elle est devenue la voix féminine du duo Paris Brune en 2010 (L’oeil du Cyclone, Jive Epic). Elle a commencé un projet solo l'année suivante, reprenant pour l’occasion le surnom que quelques amis lui ont donné : EVIE. Elle a bien fait de quitter le rang ... comme le chante légèrement Lola, pour être cette voix qui montre la voie de ces promenades que l'on suit en sa compagnie avec beaucoup de plaisir.

Il y a de la révolte dans les paroles de ses chansons mais aussi une énergie communicative soutenue par ses musiciens, une violoncelliste et un guitariste alors qu'elle se réserve le clavier ou la basse – un instrument pour lequel elle dit être "tombée en amour" il y a quelques années déjà. Elle n'avait pas prévu d'enregistrer elle-même les basses pour cet album mais elle ut encouragée par l'équipe. Et c'est réussi ! Le riff de basse qui soutient Un dernier verre, en fait la démonstration.
Un cycle s'éteint, un autre s'ouvre, c'est clair (...) Ne plus regarder en arrière.

On approuve EVIE d'avoir emprunté ce chemin pour revenir en studio entre la Bourgogne et Paris pour enregistrer un nouvel opus, point d’orgue de sa collaboration depuis 2 ans avec ses deux musiciens, également présents sur scène.

Lʼalbum offre autant de balades que de révoltes, avec une certaine mélancolie (portée par le violoncelle) sur le monde urbain et ses habitants … les gares, les villes où se ruent des Foules absurdes. Les parisiens savent combien le métro a quelque chose d'absurde. C'est un univers un peu violent, anxiogène, qui pose la question de s'interroger sur l'opportunité de quitter la ville, en l'occurrence Paris qu'on peut tout autant détester et adorer.

Parce que la ville, la nuit, c'est aussi l'espoir de l'autre coté du bar où les regards cherchent l'âme soeur pendant une de ces balades électriques ... sur le rail de nos nuits blanches. (Electric Ballad piste 7)

Il y a d’un côté l’espoir, incarné aussi par La Ligne (piste 10) et ses envolées de cordes qui semblent tirer vers la lumière Ce fut le premier clip à sortir. Le titre représente bien l'album, basse, clavier, violoncelle, petite boucle électro, et surtout en parlant de l'avenir et d'un horizon qui se fait plus clair.

De l’autre, pointe le désenchantement. On y retrouve les thèmes de la rupture et du désamour (Game Over, piste 1), de l’abandon comme Sur un quai de gare (piste 3), acoustique au piano (le premier des instruments qu'elle a joué), chanson imaginée pour un enfant qui attend son père ou sa mère sur un quai toute sa vie, ou Et quand viendra le jour (piste 8), histoire d’une poupée de chiffon laissée dans un magasin de jouets.

En marge du reste de l’album, Des heures (piste 6), véritable plainte aux accents trip-hop, dévoile une atmosphère sonore de prédilection, également présente dans la chanson Puisque les clowns (piste 11), écrite suite aux attentats de Charlie Hebdo et qui clôture brillamment cet album.

Souhaitons à la jeune femme d’autres lendemains et de nouveaux horizons sonores, aussi intenses et poétiques, que ces balades électriques.
Depuis la rédaction de cet article, j'ai eu la joie de recevoir Evie dans l'émission Entre Voix que je produis et anime sur Needradio. Vous pouvez en écouter le podcast, qui est disponible sans limitation de durée en allant sur la page Replay du site et dont je vous donne le lien direct ici.

dimanche 1 avril 2018

Le monte-plats de Harold Pinter

En ce jour de premier avril je recommande un spectacle imprégné par l'absurde, Le monte-plats que l'auteur Harold Pinter, avait sous-titré Quelques heures à tuer.

L'affiche montre deux personnages, manipulés comme des marionnettes, et vous remarquerez une balle posée à coté d'eux, une vraie balle (mais à blanc) tirée pendant le spectacle et que m'a donné Mathias Minne qui est l'un des quatre comédiens  Je veux bien croire que ce n'est pas une blague, et qu'elle portera chance.

Dans un sous-sol, deux tueurs à gages, Gus et Ben, attendent leur prochain "contrat". Ben lit le journal et Gus cherche à faire du thé. Le temps passe, provoquant ennui, impatience et pour finir tensions entre les deux compères. Soudain une enveloppe glisse sous la porte, un monte-plats se met en branle. C’est le début d’une série d’événements étranges et angoissants. Sont-ils observés ? Par qui ? Pourquoi ? Qui donne les ordres ? Avec cynisme et humour noir, Pinter dépeint une société asservie qui obéit aux ordres, aussi absurdes soient-ils. On aimerait croire que cette société n'est pas du tout la nôtre... même pas un peu.

Étienne Launay, le metteur en scène, (qui joue au Lucernaire dans un autre spectacle, l'Affaire Courteline) considère la pièce au-delà d’un théâtre de l’absurde. C'est selon lui un "théâtre de dérision" associant un univers comique et un rire grinçant au tragique de l’existence : J’ai la conviction que l’absurde reste aujourd’hui un excellent vecteur de vérité. Pinter nous plonge dans le tragique de l’Homme face à lui-même, et dans l’angoisse incessante du monde extérieur qui nous hante tous. Gus et Ben sont deux personnes "déviantes" au sens sociologique du terme, et qui interrogent forcément l’ordre imposé. L’un de mes désirs premiers est de placer le spectateur au centre de cette bulle propice au questionnement de l’être pour nous permettre d’avancer, je l’espère, dans notre quête de vérité.
Et pour ce faire il a eu une idée géniale, celle de diviser le plateau en deux et d'engager deux acteurs pour interpréter Ben et deux autres pour jouer Gus. Ainsi ce sont, à Jardin, Benjamin Kühn (Ben 1) et Simon Larvaron (Gus 1), et à Cour, le couple Bob Levasseur (Ben 2) et Mathias Minne (Gus 2). Si on considère aussi les espaces qui s'étendent derrière le rideau de fond et les deux coulisses ce sont en fait six espaces dans lesquelles évoluent les comédiens. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Il y a une étanchéité sans faille et les deux duos évoluent chacun dans leur zone, organisé en trois espaces. Depuis la salle on ne voit jamais plus d'un Gus et un Ben, mais pas nécessairement dans le même camp de base.

samedi 31 mars 2018

Vent du Nord, un film de de Walid Mattar

Vent du Nord est un premier film et il a toutes les qualités qu'on attend d'un long-métrage.

J'ai eu la chance de le découvrir à sa sortie et de participer à une discussion avec son réalisateur, organisée par le Rex de Chatenay-Malabry (92). Walid Mattar a réussi son pari : démontrer qu'il existe un parallèle entre deux pays différents et la destinée de deux personnages, un ouvrier vivant sur la Côte d'Opale et un tunisien au chômage.

Lui-même est né dans la banlieue de Tunis, exactement là où il a posé ses caméras, et ses images témoignent de la ressemblance (inattendue pour nous) entre les deux paysages.

Ça commence brièvement dans l’ambiance joyeuse d’une fête foraine et de feu d'artifices juste avant que la caméra ne s’arrête sur le visage de Hervé Lepoutre (Philippe Rebbot) qui emporte-pièce des morceaux de cuir dans l’usine de chaussures où il est ouvrier qualifié depuis 32 ans. Ce n'est pas tout le monde qui s'enorgueillir d'une telle longévité ... pourtant elle ne garantit rien quand les patrons veulent délocaliser pour faire encore plus de bénéfices. L'usine va être délocalisée. 

vendredi 30 mars 2018

Justice de Samantha Markowic, mise en scène de Salomé Lelouch

Je suis allée voir Justice, écrit (et joué) par Samantha Markowic au Théâtre de l'Oeuvre, mis en scène par Salomé Lelouch. C'est prodigieux de justesse (oui c'est le mot) et interprété avec immense talent. C'est rythmé, intelligent. Le spectacle dégage une grande humanité et le texte est pourtant sans concession. La démonstration est brillante. Le théâtre du vrai peut être aussi du vrai théâtre. Bravo. Courez-y ! Et espérons une reprise ultérieure.

Parce qu'elle a été confrontée à la justice, Samantha Markowic a eu envie de travailler sur des interrogatoires, des témoignages, et des scènes d’audience, que Salomé Lelouch a mis en scène en nous plongeant au cœur d’une justice en temps réel, celle des comparutions immédiates. Elle avait très bien réussi à dénoncer ce que cachait le Politiquement correct à la Pépinière il y a deux ans et j'étais sure que cette nouvelle mise en scène serait une autre forme d'interpellation.

Je deviens dingue, voilà ce que répètent les trois comédiennes en écho sur tous les tons toutes ensemble, campées sur leurs jambes, droites devant le rideau de fer. Je me suis fait taper, putain, et il a un sursis. On attend la seconde ? C'est quoi cette justice ?

Une des bonnes idées du spectacle est de faire jouer les fonctions de procureur de la République, d'avocat et de prévenu (homme ou femme) uniquement par des femmes, dans un domaine si masculin. Elles sont donc trois comédiennes qui changent de rôles entre les scènes, démontrant que tout le monde peut un jour ou l'autre être de l'un ou de l'autre coté de la barre. Rien n'est tranché et la justice est une machine à broyer.

jeudi 29 mars 2018

Un goûter au Meurice

J'en rêvais ... je suis allée prendre un tea-time au Meurice, entrainée par mon amie Stéphanie, dans ce bel espace qu'est le grand salon redécoré par Philippe Starck en 2007. Il porte en toute légitimité le nom de Salvador Dali qui fit du palace sa résidence pendant trente ans.

Une draperie monumentale, réalisée par Ara Starck, peintre (musicienne et fille du designer), est tendue au plafond. Une phrase pleine de poésie court le long tout autour de la salle, sans vraiment de début et de fin, laissant le visiteurs libre de l'interpréter :

Il y a quelqu’un derrière l’horizon / Mais il se fait tard allons souper / Sous la spirale étroite des murmures / Que domine un petit jardin / Ceci et cela / Le troisième acte est le plus court /Silence traversé au-delà / Quelques reflets égarés.

mercredi 28 mars 2018

En tout bien tout honneur d'Olivier Chavarot

L'expression prend sa source dans l'Avare de Molière. "En tout bien tout honneur" signifie sans arrière pensée, sans relation sexuelle. Quand un homme propose une soirée à une femme en invoquant cette expression il y a fort à parier qu'il pense tout le contraire. Mais qu'en est-il quand c'est une femme qui le dit ?

Benjamin Zeitoun, dont le métier principal est d'être opticien, a voulu regarder à la loupe les failles d'un fait divers tragique, totalement réel, dont il a eu connaissance et qui s'est déroulé en Australie. Un homme, habitué à avoir recours à une application pour faire des rencontres, tombe littéralement amoureux de la photo qu'il découvre sur son smartphone, parvient à obtenir un rendez-vous et perd le contrôle de la situation.

On ne sait pas si la jeune femme est une croqueuse d'hommes ou si elle est sincère. Toujours est-il que, sous l'effet de l'alcool, cette rencontre d'un soir bascule dans le drame au lieu d'évoluer en une belle relation ou du moins vers la comédie romantique.

Benjamin Zeitoun incarne ce célibataire en quête de l’âme sœur et présente une nouvelle facette de ses nombreux talents (il est aussi écrivain et organisateur du Benjamin Show). Aurélia Montea assure le rôle de la jeune femme avec une telle ambiguïté que le spectateur s'interroge sur ses motivations. Lucienne Moreau, la grand-mère préférée des français, y fait une apparition pétillante.

Olivier Chavarot a réussi une réalisation qui confère à ce court-métrage les qualités d'un long, aussi en terme de décors, de lumières, de scénario que de distribution. Les séquences sont agencées de manière à ce que le spectateur soit surpris par l’imprévisible.

Il va de soi qu'une projection appelle naturellement à poursuivre avec un débat sur les nouvelles tendances en matière de rencontres. Et même si ce court-métrage est en soi une réussite il a aussi le mérite de pouvoir être un support d'information et de mise en garde qui fait défaut, surtout auprès des jeunes.

A signaler que Benjamin Zeitoun est également le producteur du film. Il est décidément le patron slash que j'avais rencontré l'an dernier. Nous aurons sans doute d'autres surprises avec lui.

En tout bien tout honneur, court-métrage de 20 minutes, réalisé par Olivier Chavarot avec Benjamin Zeitoun, Aurélia Montea, Malcolm Conrath et Lucienne Moreau.

mardi 27 mars 2018

Le dernier porc de Horace Engdahl chez Serge Safran Editeur

Avec un titre pareil, Le dernier porc, on ne peut que songer au déferlement des témoignages qui ont secoué les médias ces derniers temps. La campagne "Balance ton porc" incitant à dénoncer les comportements abusifs a démarré en France à l'automne dernier et on a envie de croire que Horace Engdahl, bien que suédois, mais parfaitement francophone, s'en est pas inspiré pour écrire ce livre. Sans doute pas puisque l'édition originale, suédoise, date de 2016.

Laissons parler l'auteur (p. 16) : J'aimerais à cette occasion rappeler la phrase qu'on pouvait lire dans une ancienne dissertation d'un écolier : "Si le porc pouvait dire  : "Je suis un porc", il ne serait plus un porc mais un être humain." Voilà une vraie perle philosophique.

Que pouvons-nous ajouter ? Ce livre mince de moins de 100 pages ose multiplier les questions et ne se lit pas si vite qu'on pourrait le penser. On se surprend à revenir moult fois en arrière pour décrypter le sens caché, et peser s'il s'agit d'un premier ou d'un second degré. L'auteur a le (grand) mérite de nous forcer à réfléchir.

lundi 26 mars 2018

Un menu tout poisson avec Pavillon France

Vous connaissez sans doute le logo de Pavillon France, qui est la marque des produits de la pêche française. Le site valorise toute la diversité des produits de la mer français, avec l'objectif de soutenir la filière et d'aider le consommateur à choisir et cuisiner les produits de la pêche en toute simplicité. Il frétille de recettes, simples, souvent originales, toujours bien pensées.

Aujourd'hui je vous en donne trois, que j'ai eu la chance de réaliser en suivant les conseils du Chef Olivier Chaput.

Ce qui est surprenant c'est qu'il a réussi à caser du poisson en entrée, en plat et en dessert, et qui plus est à chaque fois associé à un fruit.

Ce qui n'est pas étonnant c'est combien nous nous sommes régalés, en premier en raison de la fraicheur des produits, mais aussi de la justesse des assaisonnements.

Très sincèrement vous auriez tort de ne pas vous inspirer de ces recettes ... qui à l'heure où j'écris cet article ne sont pas sur le site. Voilà donc une petite exclusivité A bride abattue en quelque sorte.

Le menu se déploie entre :
Haddock fumé et croquante de fenouil à l'orange
Filet de lieu noir, purée de patates douce parfum coco, vinaigrette passion
Sablés à l'encre de seiche, crème légère au citron
                 
Et en bonus je vous dirai à la fin comment j'ai cuisiné de beaux maquereaux tout frais.

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