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vendredi 21 novembre 2025

Lady Diana est entrée au musée Grévin

Je n'étais pas revenue au Musée Grévin depuis 14 ans. Et c'est avec grand plaisir que j'y suis retournée hier pour saluer l'entrée de Lady Diana.

Si vous n'y êtes jamais allé sachez que cet endroit est bien davantage qu’un musée et qu'il mérite amplement son qualificatif d’incroyable. C'est là que vous avez le plus de chance de voir des célébrités (environ 250, soit plus que chez son presque alter ego londonien, Tussaud) … et qui se laisseront photographier sans protester.

A mon arrivée dans la grande salle du rez-de-chaussée abritant la coupole décorée en 1882, noire de monde, je me suis "fait avoir" par Pierre Richard levant son iPhone protégé par la même coque rouge que le mien, et dont la présence ce matin là me semblait tout à fait normale.

Quant à Diana j'aurais juré qu'elle y était déjà, pourtant non, alors que le Roi Charles III et sa mère la Reine Elizabeth II y sont en bonne place. Rassurez-vous d'ailleurs, la princesse n'a pas été installée près de l'un ou de l'autre mais à côté d'une autre reine, Marie-Antoinette, première égérie de la mode.
Elle est parfaitement à sa place sous le regard bienveillant de plusieurs couturiers comme Chantal Thomass ou Jean-Paul Gaultier et d'un mannequin comme Inès de la Fressange ou d'une vedette internationale comme Aya Nakamura. On notera aussi la proximité de Lena Situations, l’influenceuse qui est sans doute son admiratrice.
Il est normal que Grévin soit fier d’accueillir cette nouvelle icône dans ses murs : Lady Diana Spencer, Princesse de Galles. Plus de 28 ans après sa disparition tragique à Paris, Diana reste une figure majeure de la pop culture mondiale, célébrée pour son style, son humanité et son indépendance. Elle rejoint aujourd’hui le musée dans l’une de ses apparitions les plus marquantes : vêtue de la fameuse robe noire devenue légendaire.

Christine Orban, écrivaine et membre de l’Académie Grévin, s’est penchée sur ce destin de Lady Di. Elle fait revivre un mariage raté et une personne sacrifiée dans le livre Mademoiselle Spencer sorti en mars 2025 chez Albin Michel, auquel je consacrerai bientôt un billet spécial.

Elle en a lu un extrait rappelant la soirée du 29 juin 1994 où le destin de Diana a basculé. Après avoir préparé elle-même pour ses enfants un plat d’une grande simplicité, des coquillettes et du jambon, elle décida de se lancer dans la bataille, mais à sa manière.

En effet le protocole interdisait le port du noir en dehors des enterrements. Surtout si c’est la couleur d’une robe moulante et terriblement sexy.

 Alors celle qu’elle porta le soir où Charles avoua son infidélité fit scandale. On la surnomma la revenge dress et c’est ainsi habillée qu’elle entre à Grévin. Dans cette même robe créée par son amie grecque Christina Stambolian et qu'elle portera avec des Louboutin lors d’une soirée caritative à la Serpentine Gallery à Londres.

Ce vêtement lui donnera la sensation agréable de ne pas se reconnaitre dans un miroir et symbolisera la conquête de sa liberté. Même si elle ressemble alors à Marilyn et partagera avec elle un destin tragique.

Faut-il rappeler que, née le 1er juillet 1961 à Sandringham, Diana Frances Spencer est entrée dans la famille royale britannique en épousant le prince Charles en 1981 ? Leur union a donné naissance à deux fils, William et Harry. Leur séparation en 1992 puis leur divorce en 1996 ont marqué un tournant dans l’image de la monarchie, mais aussi dans la vie de Diana, qui est devenue alors une figure de l’engagement humanitaire et de l’élégance. Son décès, à Paris, le 31 août 1997, a bouleversé le monde entier.

De son vivant, Lady Di fascinait déjà. Aujourd’hui encore, elle inspire les artistes, les créateurs, les féministes, les jeunes générations, jusqu’à TikTok où ses tenues, ses discours et ses engagements humanitaires sont massivement repris.
Le personnage de Lady Diana a été sculpté par Laurent Mallamaci et réalisé par les ateliers de création de Grévin. Je signale que ce sculpteur a également fait Marie Curie, Lena Situations et Vianey. Il confie combien ce fut difficile parce que le visage de la princesse est asymétrique, avec un nez assez présent. Ses deux profils sont différents, et sous certains angles elle apparait presque masculine.
De nombreuses personnalités ont assisté à la mise en place. Parmi elles, Vladimir Kaufman Tomkenstansky dont Diana, qui était sa voisine de palier, fut la baby-sitter quand il vivait à Londres, à une époque où elle devait déjà se méfier des paparazzis, accordant foi aux propos de Christine Orban (en discussion avec lui ci-dessus) qui souligne dans son livre l'amour de Diana pour les enfants.
Je recommande d'aller régulièrement au musée Grévin parce que la scénographie y évolue. Si beaucoup entrent certains doivent nécessairement sortir. Mais ils ne disparaissent jamais tout à fait, dormant dans les archives dans l’attente d’une résurrection. Nostradamus a ainsi laissé sa place à Marie Curie.
Certaines scènes sont particulièrement bien reconstituées comme cette cuisine où officient Alain Ducasse, Anne-Sophie Pic et Cyril Lignac.
Ce qui peut surprendre, c’est la taille de chacun. Et pourtant les silhouettes sont sculptées à la corpulence exacte du modèle. On est surpris que l’un ou l’une soit si petit(e), que tel autre à l’inverse semble être un géant, comme Dwayne Johnson. Et on a toujours plaisir à reconnaitre les icônes du XX° siècle comme Charlie Chaplin, George Clooney ou Pénélope Cruz.

Et surtout toutes nos idoles n'y figurent pas encore, comme Isabelle Huppert qui n'a toujours pas accepté d'être immortalisée, ce qui laisse espérer de futures belles surprises.
Après la visite je vous recommande de flâner dans le passage Jouffroy attenant, et de vous laisser tenter par le chocolat chaud du Valentin où, là encore, je pris plaisir à revenir.

Musée Grévin Paris,
10, boulevard Montmartre - 75009 Paris
Du lundi au vendredi : de 10h à 18h
Week-end, jours fériés et vacances scolaires : de 9h30 à 19h

jeudi 20 novembre 2025

Andromaque mise en scène par Anne Coutureau

Ce fut un immense succès la saison dernière à l'Epée de bois, et c'est une chance que les Gémeaux parisiens le programme cet hiver.

Certes, la mise en scène d'Anne Coutureau a de quoi surprendre, mais à quoi servirait-il de nous proposer une version "classique" ? Elle nous donne à voir, et même à entendre, plus que ce que nous dit la pièce de Racine.

On ressent physiquement le plaisir de la musicalité d'un texte composé en alexandrins. Les costumes inscrivent l'intrigue dans une temporalité contemporaine. Ce point de vue est d'autant plus intéressant que la question des violences conjugales est tout à fait actuelle, ce qui permet de voir cette Andromaque à travers le prisme de la manipulation narcissique.

Que les vêtements soient dans une dominante de noirs et de blancs avec une pointe de rouge (couleur de passion et de sang) est tout à fait pertinent.

Les chorégraphies participent à cette lecture. La musique, certes, est clivante parce que véritablement discordante, mais on comprendra sa nécessité. Et le chœur musical des comédiens est étonnant.

Andromaque est condamnée à des pleurs éternels, ce que son maquillage souligne. La métaphore est remarquable.

Il résulte de tous ces parti-pris une forme d'évidence au sujet des émotions, des désirs et des rejets qui secouent les personnages. Comme si le spectateur avait ainsi accès à leur intimité et aux secrets de leurs âmes.

La voix éraillée d'Hermione (L’Eclatante Marine, décidément excellente actrice que je vois jouer toujours avec bonheur) dans la scène 3 de l'acte V condense l'ampleur du déchirement de la jeune femme. Et la folie se lit dans les derniers vers d'Oreste (Melki Izzouzi) dont la posture devient christique.

Je n'ai pointé que deux noms parmi les comédiens mais il faudrait les citer tous. Le soir de ma venue c'était Louka Meliava qui interprétait Pyrrhus et il était saisissant lui aussi.

D'ailleurs pour mieux vous convaincre d'inscrire la pièce dans votre agenda je vous invite à regarder ce court extrait :

La mécanique de la tragédie s'est déployée, implacablement mais elle aura été accompagnée aussi, comme dans la vraie vie, de moments plus légers, voire même de rires et le résultat est là, audacieux et juste.
Andromaque de Jean Racine
Mise en scène  : Anne Coutureau
Assistante à la mise en scène : Amélie de Luca
Avec : Oréade Gagneux, Sébastien Gorski, Eléonore Lenne Le Chevalier, L’Eclatante Marine, Louka Meliava ou  Pierre Thorrignac, Matthieu Pastore, Rode Safollahi, Perrine Sonnet
Lumières : Patrice Le Cadre et Costumes : Frédéric Morel
Maquillages et coiffures : Laétitia Rodriguez
Musique : Woodkid et Chorégraphies : Serena Malacco
Au Théâtre des Gémeaux Parisiens
15 rue du Retrait - 75020 Paris
Jusqu'au 2 février 2026 les lundis à 20h30​

mercredi 19 novembre 2025

Rhône en Seine du 17 novembre 2025 au Georges V

Ce n'est pas la première fois que Sophie Morgaut, de l'agence Force 4, organise un salon entièrement dédié aux Côtes du Rhône mais c'était une première pour ce qui me concerne.

Je suis donc allée à Rhône en Seine 2025 qui se tenait le 17 Novembre 2025 au Georges V de 10h30 à 19h, en pleine conscience que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé, et qu'il convient de consommer avec modération.

Les vins de cette (très vaste) région étaient à l'honneur (voir liste exhaustive en fin d'article) mais il était bien entendu hors de question de tous les goûter. Alors j'ai fonctionné un peu au hasard, un peu au coup de coeur, me promettant d'accorder une place à d'autres producteurs l'année prochaine.

D'autres artisans étaient présents, Jean-Luc Poujauran était venu avec plusieurs variétés de son excellent pain.

Delphine Baroche faisait déguster, avec un sourire magnifique, un pâté en croute délicieux, fraîchement sorti du laboratoire où elle s’est installée il y a huit mois, au 18 rue Cadet, 75009 Paris, dont il ne resta aucune miette. En toute logique puisque celui de David Baroche est parmi les meilleurs au monde. Il se classa 4ème en 2016 au championnat du monde de Pâté Croûte.

Il existe en version volailles, foie gras, figues et pistaches 

Elle était venue aussi avec saucissons, rillettes et jambon blanc dont la couleur rosée est obtenue sans sel nitrité mais naturellement grâce au bouillon enrichi de céleri branche, riche en nitrite naturel.

Nul doute qu’il ne faut pas hésiter à programmer une visite dans cette Maison Baroche qui sait si bien mettre en valeur les produits du terroir que l’on peut déguster sur place, autour de la table d’hôtes, ou emporter. Les connaisseurs savent que la brasserie Baroche continue d’exister rue de la Boétie.

Il y avait aussi les sublimes "fromages sauvages" de Benoit et Augustin Denous. Ce sont des produits riches et vivants, élaborés uniquement à partir de lait cru, et ils ne représentent que 10% de la production. C’est aussi le titre du livre qu’ils ont publié aux éditions Ulmer en 2020. On peut notamment les trouver dans la fromagerie Escudier de Boulogne Billancourt ou rue des Martyrs.

Et je peux vous garantir que sa meule de gorgonzola aux noisettes, servie à la louche fut très appréciée. Elle a fait merveille sur un Cairanne blanc Haut Coustias du Domaine Oratoire Saint Martin composé de 70% Roussanne, 20% Grenache Blanc, 10% Marsanne. La bouteille porte la mention de famille Abeille-Fabre.

Ce domaine compte 25 hectares uniquement sur la commune de Cairanne, à 200 mètres d’altitude sur des collines escarpées dans une zone appelée communément "la montagne" sur les lieux-dits de Saint-Martin, Les Douyes et le Coustias.

La cuvée que j'ai goûtée provient uniquement de vieilles vignes cultivées en agriculture biologique et biodynamique situées sur les plus hauts coteaux composés de sols argileux et très calcaires dans des conditions sanitaires très favorables à la culture de la vigne. Les rendements sont petits et les raisins sont récoltés manuellement à parfaite maturité. Le pressurage est direct en pressoir pneumatique, le débourbage à froid dure 24 heures puis fermentation et élevage s'effectuent en cuves béton, foudres et oeufs pendant 9 mois. Les levures sont indigènes. Pas de fermentation malolactique. Élevage sur lies fines jusqu'à la mise en bouteilles afin d'apporter texture et complexité.

Le résultat est un vin de haute gastronomie qui peut s'apprécier dès son plus jeune âge mais qui gagnera en complexité au bout de quelques années.

Les notes de fleur d'acacia au nez et de fruits exotiques et de pâtisserie en bouche en font un vin d'une rare complexité. Idéal pour accompagner des coquilles Saint-Jacques en sauce, une araignée de porc ou une poêlée de cèpes en persillade … mais aussi d'excellents fromages. 
J’ai ensuite goûté un vin très distingué avec du pain aux olives et un comté affiné un assemblage de six cépages, où Clairette et Roussanne sont majoritaires même si les pourcentages respectifs peuvent varier d'une année à l'autre. Il s'agit du Boisrenard Blanc 2023 du Domaine de Beaurenard de la famille Coulon.

Ce domaine affirme sa singularité au coeur de l'appellation Châteauneuf-du-Pape par la diversité de ses sols, sa culture de cépages complantés, et son agriculture biodynamique. "Le Boisrenard" blanc est issu d'une sélection de vieilles vignes où les 6 cépages blancs sont plantés ensemble sur des sols de pierres calcaires, de galets roulets, sur fond d’argiles plus ou moins chargée en fer, et de sables fins. A cela s'joutent des caractéristiques singulières du millésime 2023 en termes de météo jusqu'aux vendanges, évidemment manuelles, un  tri de la vendange dans les vignes, un pressurage doux et long, une cofermentation en foudres de chêne où l'élevage se poursuit six mois.
 
Restons sur cette appellation avec le Chateauneuf-du-Pape blanc de la famille Gonnet "La Réserve" Blanc 2024, issu du lieu dit "Font de Michelle", qui est un vin blanc élégant et minéral.

Composé de quatre cépages (30 % Roussanne, 30 % Grenache blanc, 30 % Clairette, 10% Bourbonlenc) donnés par des vignes de 70 ans, se développant sur une terre rouge et argileuse avec des galets ronds en surface, vendangés évidemment à la main, ce vin exhale des arômes de fleurs blanches fraîchement cueillies, agrumes, poire, fruits tropicaux, avec des notes de miel d’acacia et abricot.

Il est frais, rond, persistant, merveilleux avec les fruits de mer, avec le roquefort ou le comté. Mais il pourrait être servi comme alternative au vin doux avec du foie gras.
Le domaine Louis Chèze méritait une halte. Leur  Saint Joseph (cépages Roussane et Marsanne) est très aromatique et le Condrieu (cépage Viognier) évoque la poire Williams et la pêche. Tous deux présentent une salinité intéressante, venant des granits.
Yves Cuilleron présentait aujourd'hui un Condrieu du lieu-dit Vernon 2023 qui plus est HVE. Sa cuvée est sur le fruit et la fraîcheur, discrètement boisé sur une belle structure. Le nez expressif et complexe, la bouche au volume éblouissant composent un mélange harmonieux entre puissance et équilibre. Il est hyper aromatique, excellent avec le pâté croute de la maison et le jambon blanc de la maison Baroche comme avec la tome au lait de brebis des Fromagers sauvages.
Nous étions heureux de voir ou revoir Joël Dupuch, un des trois patrons ostréiculteurs de la Compagnie de Production et Négoce d'Huîtres des Parcs de L'impératrice du bassin d'Arcachon. Grand ami de Guillaume Canet depuis plus de 25 ans, il a tourné dans plusieurs de ses films et son visage vous est sans doute familier.

mardi 18 novembre 2025

Les frottements du coeur de et par Katia Ghanty

(mise à jour le 4 mai 2026)
Je voulais voir Les frottements du coeur pendant sa programmation au festival du S en S des Gémeaux parisiens. J'ai découvert beaucoup de spectacles mais mon emploi du temps ne m'a pas permis d'y caser celui de Katia Ghanty.

Il est de nouveau à l'affiche. Ne faites pas comme moi. Courez-y !
Comme c’est étrange, à 29 ans, d’avoir le cœur qui flanche… La grippe, quoi de plus banal. Mais la maladie s’aggrave, et elle est transportée d’urgence à l’hôpital. Son pronostic vital est engagé, son cœur très affaibli. Elle est en danger de mort. Les premiers soins et traitements ne suffisent pas alors l’équipe médicale décide de lui greffer une machine de circulation extra-corporelle.
​
Une plongée dans l’univers surréaliste, épique et désespérément drôle de la réanimation. Une histoire belle et forte de montagne à gravir, de brouillard à traverser,  de résilience et d’amour.  
Poussée par son entourage, la comédienne a accepté de porter son histoire (car c’est une histoire vraie) sur la scène à partir du livre qu’elle avait publié peu après les évènements, quand ils étaient encore frais à sa mémoire (Les frottements du coeur, journal hospitalier, aux éditions Métropole, en librairie depuis le 7 juin 2022).

Car autant vous le dire, personne n’aurait envie de se souvenir de ce qui lui est arrivé tant ce fut tragique. Mais comme bien souvent, la comédie s’est infiltrée dans chaque épisode du feuilleton et elle réussit à faire rire la salle en racontant ses déboires.

Il lui suffit d’adopter la posture du médecin, se prenant le menton en geignant que "la situation est très compliquée" pour que le public rit. Elle connait bien son sujet. Alors quand elle mime le malaise on a envie de faire signe au pompier de service pour qu’il se porte à son secours.

Tous les patients ne sont pas à égalité de prise en charge. Mieux vaut ne pas arriver en fin de semaine dans un service hospitalier épuisé. Entendre le médecin coordonnateur se plaindre "Franchement, là, si on se tape encore un décès" … n’a vraiment pas dû mettre du baume au cœur de cette jeune femme. Et justement, c’était son coeur qui flanchait, suite à une "méchante" grippe qui a bien failli la faucher net.

Pour une grippe, c’était une belle grippe. Elle ne le dit pas aux spectateurs mais je vous le conseille : faites-vous vacciner parce que si vous chopez le même virus vous n’êtes pas sorti … de l’hôpital.

Katia Ghanty suscite évidemment toute notre compassion mais aussi notre reconnaissance de si bien nous distraire. Son seule-en-scène a des vertus thérapeutiques tant il provoque les réactions et les rires fusent nombreux. Le comique est essentiellement de situation (il faut par exemple la voir écartelée, ou encore aspirer un jus d’orange à la paille) et de paroles : On va peut-être vous perfuser un peu de morphine, on n’est pas des tortionnaires.

La liste des médicaments et de leurs effets secondaires nous amuse tout simplement parce qu’on pense qu’elle exagère. Mais non.

La comédienne réussit même le tour de force de nous apprendre quelques trucs, comme l’hypnose conversationnelle quand on détourne l’attention en posant une question incongrue. Une pratique dans laquelle le corps médical excelle. Et que penser de la question qui après tout n’est pas stupide pour évaluer une situation : sur une échelle de 1 à 10 …  ? sauf quand on est déjà rendu à un niveau 15 de douleur.

Elle a appris ce soir à beaucoup de personnes innocentes que chaque durée annoncée par un médecin doit être multipliée par 7 ou 8 pour obtenir la réalité. Personnellement ça fait longtemps que je double systématiquement leurs promesses "d’être sur pied d’ici une quinzaine". Il faut croire que son cas était proche de la désespérance pour devoir appliquer un coefficient 7.

On vit aussi avec elle des instants d’une douceur improbable. Parce qu’il en existe, même en réa. Elle nous offre un joli moment dansé après l’arrivée de l’amoureux. Et elle chante admirablement.

On se demande comment elle a réussi à trouver la force de tout réapprendre (elle nous en donne un aperçu debout sur la chaise). Et d’accepter que ce soit si long.

Elle nous confie s’être fait la promesse : Si je survis je n’aurai plus peur jamais. C’est sans doute cette même force qui l’anime sur scène, qui lui permet de jouer aussi juste autant de personnages. D’être à l’aise en racontant, en mimant, en dansant, en chantant.

On se demande évidemment comment le personnel soignant a pu réagir au spectacle si tant est qu’il ait eu le courage, ou a minima, la curiosité de se déplacer. Fort bien paraît-il. Et il se pourrait même que des comportements aient évolué. Les médecins auront en tout cas appris que la soif surpasse la douleur.

Cette affirmation ne vous dit peut-être rien mais je l’ai vécue moi-même, jusqu’à supplier d’au moins pouvoir prendre un peu d’eau dans la bouche en promettant de ne pas l’avaler, mais juste me rafraîchir un peu.

La mise en scène d’Éric Bu est sobre mais efficace, évitant l’écueil du stand-up et des larmes. Et pour jouer tant de personnages pendant 1 heure 30, toujours dans la même robe, et devant un décor réduit à trois morceaux de voile il faut revenir de loin. Parce qu’il faut force talent.

Chapeau madame ! On veut vous garder près de nous très longtemps.

Les frottements du coeur de et avec Katia Ghanty
Mise en scène Éric Bu
Assistante à la mise en scène Sophie Bouteiller​
​Lumières Moïse Hill, assisté de Pierre Mille
Chorégraphie Florentine Houdinière
Création sonore et musique Agnès Imbault et Caroline Geryl
Au Théâtre des Gémeaux Parisiens - 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Jusqu'au 14 mars 2026
Les lundis à 19 h et les samedis à 15 h jusqu'au 20 décembre
Les 22, 23 et 29 décembre à 19h
Les 24, 26, 27, 30 et 31 décembre à 17h15
Les 02 et 04 janvier 2026 à 17h15
À partir du 05 janvier de nouveau les lundis à 19 h et les samedis à 15 h
Molière 2026 catégorie Seul(e) en scène

lundi 17 novembre 2025

Exposition Marey au Musée d'histoire de la Médecine

Ce fut une chance de visiter l’exposition Étienne-Jules Marey : chronophotographie, sciences et arts au Musée d'histoire de la Médecine en compagnie d’Agathe Sanjuan, directrice du pôle patrimoine, culture et rayonnement scientifiques à la Direction générale déléguée aux bibliothèques et musées de l’Université Paris Cité, commissaire de l'exposition. 

D’abord parce qu’elle se déploie dans le cadre plutôt étonnant du Musée d’Histoire de la Médecine. Ensuite parce que cette exposition replace l’œuvre de Marey (1830-1904), inventeur de techniques photographiques, dans le contexte scientifique de son époque et démontre son rayonnement dans de nombreuses disciplines.

Mais d'abord il faut se rendre dans le sixième arrondissement de Paris, au 12 rue de l'école de médecine. Le bâtiment a été construit en 1775 pour accueillir l'Académie royale de chirurgie voulue par Louis XV pour y enseigner la chirurgie, alors grande rivale de la médecine. Les praticiens y faisaient leur apprentissage "sur le tas" mais parvenaient à développer des compétences supérieures à celles de leurs "confrères" médecins.

Tout avait commencé à cause d'un des nombreux soucis de son prédécesseur, Louis XIV qui, à seulement 48 ans, ne pouvait plus monter à cheval et devait faire ses promenades en chaise à porteurs en raison d'une fistule anale fort douloureuse. Aucun traitement médical n'étant efficace le roi fait appel au chirurgien Charles-François Félix qui, constatant qu'elle était très difficile à opérer, va d'abord mettre au point un instrument spécifique et s'exercer sur plusieurs dizaines d'indigents (dont beaucoup succomberont ensuite). En novembre 1686 le chirurgien opère le roi, sans anesthésie et l'intervention dure trois heures. Le bistouri "recourbé à la royale" est conservé dans les collections du Musée.

Si jusque là la primauté était donnée aux médecins, qui avaient une définition intellectuelle de leur métier, c'en est fini du mépris pour les chirurgiens, alors considérés comme des manuels. On fournit alors à la chirurgie une académie. Cependant, à la Révolution française elle devra de nouveau s'accorder avec la médecine.

L'Ecole de chirurgie (appelée "Amphithéâtre d'anatomie" jusque dans les années 1970) a été fondée par un arrêté du Conseil général des hospices du 21 décembre 1821 pour mettre fin aux dissections clandestines auxquelles se livraient certains chirurgiens.

Elle est l’héritière de l’Académie royale de Chirurgie fondée par Louis XV en 1748 et supprimée sous la Terreur en 1793, devenue la société des chirurgiens de Paris en 1843, reconnue d’utilité publique en 1859 et convertie en société des chirurgiens français en 1875.

On peut toujours visiter le grand amphithéâtre où on pratiquait des dissections, et un second amphi destiné aux sages-femmes. La cour est restée jusqu'à nos jours, dans son ordonnancement XVIII° néoclassique. La partie où se trouve le musée est davantage XIX°. La bibliothèque fait encore référence pour les médecins, composée d'archives extraordinaires dont certaines remontent au Moyen-Age.

Le musée proprement dit a un caractère historique et a presque l'allure d'un cabinet de curiosités. D'abord purement universitaire il a finalement ouvert ses portes au grand public en 1994. Ses plages d'ouverture ont été étendues depuis 2020 à cinq après-midis par semaine et il présente chaque année deux expositions. Il est relativement petit mais accueille plus de 20 000 visiteurs par an. Les collections sont présentées dans des vitrines tout autour d'une salle rectangulaire, éclairée par des verrières et bordée de coursives en mezzanine, dont une seule est accessible (pour des raisons de sécurité).  Son prix d'entrée est très raisonnable mais il sera gratuit tout novembre pour faciliter l'accès à l'exposition.

Les collections, considérées comme les plus anciennes d’Europe, installées suivant un parcours chronologique, sont surtout constituées d'instruments de chirurgie allant de l'Antiquité au XX° siècle, et rassemblés par grands domaines. Plusieurs de ces "outils" sont nés sur les champs de bataille.

Très franchement certains sont effrayants. D'autres sont amusants comme des dentiers en porcelaine et os d’hippopotame du XVIII° siècle. Ou encore émouvants comme le bistouri de Charles-François Félix ou la trousse du médecin ayant autopsié Napoléon.

Après une présentation sur l'histoire de l'anesthésie, la partie centrale accueille une nouvelle exposition sur le travail de Étienne-Jules Marey et que la Direction déléguée aux bibliothèques et musées de l’Université Paris Cité a imaginée en s’associant pour la quatrième année au festival PhotoSaintGermain et en partenariat avec le Collège de France qui a prêté de nombreuses œuvres.

Agathe Sanjuan a opté pour un ordonnancement chronologique. Elle nous en a expliqué chaque vitrine. Quelques pièces m'étaient familières parce que j'avais déjà eu l’occasion de découvrir une partie de son travail au cours d’une visite inaugurale du Musée de la Marine. Egalement au Musée Marmottan Monet qui affichait en avril 2024 plusieurs de ses chronophotographies, tout à fait légitimes dans un accrochage intitulé Les artistes et le sport. Beaucoup d'oeuvres n'avaient jamais été montrées au public et sont tout à fait inédites.

Le visiteur est mis en garde à propos de l'emploi de certains termes à connotation raciale, tout à fait acceptables pour l'époque, choquants pour la nôtre. La rigueur historique impose de les reprendre, ce qui ne doit pas être interprété comme une caution.

Étienne-Jules Marey, né le 5 mars 1830 à Beaune et mort le 15 mai 1904 à Paris, était avant tout un scientifique, mais aussi un médecin (selon le désir de son père, petit commerçant bourguignon) et un physiologiste, sous la houlette de Claude Bernard, étudiant sans relâche les propriétés et les fonctions des organismes vivants. Il fera sa thèse de médecine, présentée dans une vitrine, sur la circulation sanguine. Mais ses recherches se focalisent surtout sur la compréhension du mouvement que nos sens ne peuvent pas saisir, et qu’il analyse à partir des traces qu’il a enregistrées.
Ne disposant pas d'instruments de mesure il en invente. Le plus célèbre est ce Fusil chronophotographique et sa cartouchière, en acier, bois, cuir, ivoire, laiton, verre, fer (Musée des Arts et Métiers. Dépôt du Collège de France, Collection muséale), inspiré du revolver photographique de l'astronome Jules Janssen pour imprimer une plaque sensible circulaire en verre, à raison de 12 images par seconde.

Le procédé, inventé en 1882, dénommé chronophotographie est encore utilisé de nos jours. La technique consiste à prendre en rafale des instantanés sur une même plaque fixe de verre enduite de gélatinobromure, avec un appareil de prise de vues muni d'un seul objectif, placé dans une chambre photographique mobile, qui opère sur des sujets clairs disposés devant un fond noir afin de pouvoir analyser avec précision les différentes positions des corps au cours d'un mouvement. Il utilisera le film dès 1890, donc cinq ans avant la soit-disant "invention" du cinéma ce qui vaut à Marey d'en être considéré aujourd'hui comme le précurseur.

Il faut comprendre que la science est à son époque en constante ébullition. Passionné par ce qu'on appelle aujourd'hui la recherche fondamentale, Marey laissera à d'autres le soin de faire fructifier ses découvertes … dans l'enseignement de l'anatomie (car ses travaux sont une alternative à la vivisection), dans l'aviation, les programmes d'entraînement des soldats et des athlètes, l'usage de la bicyclette (alors en pleine expansion), l'utilisation de la force physique humaine et animale, la lecture labiale, l'anthropologie, et même en art moderne puisqu'il inspirera  de nombreux artistes, de Giacomo Balla jusqu'à Marcel Duchamp. 

Il ne travaille pas isolément, s'entourant d'un réseau d'élèves et de collaborateurs. Il est parfaitement intégré à la société parisienne influente, est nommé professeur au Collège de France puis à l'Académie des Sciences. C'est un proche de plusieurs ministres, Victor Duruy comme Jules Ferry, ce qui lui vaut le financement de la Station physiologique du Parc des Princes où il mènera ses investigations en intérieur comme en extérieur. Il partage son temps avec un laboratoire privé, situé à Naples et financé par un mécène … qui n'est autre que le mari de sa maitresse.

Il restera atypique jusqu'au bout, demeurant en marge de la communauté scientifique académique en dépit de sa renommée internationale. Le menu du banquet de la conférence "Scienta", présenté dans la première vitrine, n'est pas intéressant pour les plats servis le 17 janvier 1901 mais pour les illustrations conçues par Louis Poyet et qui résument la carrière du scientifique.
Marey a beaucoup pratiqué l'expérimentation animale. Une épreuve sur papier albumine le montre en compagnie de Demany en train d'observer le 5 mai 1887 la marche d'un chevreau présentant une déformation calcanéenne.

dimanche 16 novembre 2025

Rêve d'une pomme acide de Justine Arnal

J'ai eu l'occasion de lire Rêve d’une pomme acide parce que le titre était dans la sélection Hors concours. L'éditeur, Quidam, le présentait de façon intrigante :
Une famille. Plusieurs générations de larmes et de calculs. Des femmes pleurent et s’en remettent aux médicaments. Des hommes comptent, aimantés par les chiffres.
Depuis longtemps, une enfant se souvient qu’elle a regardé.
L’enfance sait toujours, et elle ne comprend rien. Il y a toujours quelqu’un pour lui bander les yeux, prétexter un jeu débile, grimer une réponse, et la déboussoler en la faisant tourner sur elle-même jusqu’à ce qu’elle ne se souvienne plus sur quel pied elle dansait. Les adultes passent leur temps à faire oublier à l’enfance ce qu’elle désirait savoir. Ils n’aiment pas les questions qui lui brûlent les lèvres. Pourquoi est-ce que grandir consiste si souvent à apprendre à feindre et ignorer ?
Etant passionnée par ce qu'on appelle les "violences quotidiennes" j'espérais un récit vertigineux, intime et polyphonique, où les voix de femmes blessées se seraient entrelacée et qui m'aurait embarquée. J'étais enthousiaste après la lecture de l'extrait figurant dans la bibliothèque d'Hors concours et sans doute exigeante étant donné la présence du roman dans tant de sélections littéraires. Hélas je me suis perdue dans les confidences.

Pourtant j'avais apprécié la présence des expressions alsaciennes et l'organisation du livre entre deux territoires marqués par leurs spécificités qui font leurs différences.

Justine Arnal est née en 1990 à Metz. Autrice, psychologue clinicienne et psychanalyste, elle vit et travaille à Paris. Elle a publié deux livres aux éditions du Chemin de fer : Les Corps ravis et Finir l’autre avant de se tourner vers Quidam. Elle s’intéresse particulièrement aux croisements et frictions entre littérature et psychanalyse.

Rêve d'une pomme acide de Justine Arnal, Quidam éditeur, août 2025
Sélections 2025 : Prix Erckmann-Chatrian. Grand prix de littérature de la ville de Saint-Etienne. Prix Hors Concours. Prix Gut. Prix de la Fleur qui pousse. 2026 : présélection Prix des lycéens de Sceaux.

samedi 15 novembre 2025

Entre ombre et lumière au Musée Jacquemart-André

Le musée Jacquemart-André a décidé de mettre à l’honneur un peintre peu exposé, immensément connu, mais dont la production aura été restreinte, Georges de La Tour (1593-1652), connu pour ses scènes intimistes et ses clairs-obscurs.

Avec plus de 30 chefs-d’œuvres, sur la quarantaine d’œuvres connues de l’artiste, voici la première rétrospective française consacrée à Georges de La Tour depuis 1997. Cette exposition offre l'opportunité de découvrir un des peintres les plus énigmatiques du Grand Siècle pour son utilisation unique de la lumière et son approche singulière du clair-obscur puisque près des deux tiers de son oeuvre sont éclairés à la bougie.

Mais auparavant, l’accès au musée proprement dit s'effectue par la montée d’une allée pavée qui autrefois était utilisée par les calèches. Le musée était l’hôtel particulier appartenant à Edouard André, très riche héritier d’une famille de banquiers protestants. Malade et approchant de la cinquantaine, il épouse une modeste artiste peintre catholique, Nélie Jacquemard, avec qui il partage la passion de la collection d’œuvres d’art. Ils voyageront pendant treize ans en Europe pour accumuler leurs trésors.
Nous verrons en fin de visite, une peinture représentant Nélie Jacquemart, une huile sur bois de 1900-05 attribué à Antoine-Ernest Hébert (1817-1908), installée dans le Petit salon, protégé d’une grande vitre.

La visite du musée commence par le Salon des Peintres. Il faut traverser plusieurs pièces, emprunter un escalier, puis de nouvelles salles jusqu'à, enfin, accéder à l’exposition temporaire après avoir passé un tourniquet. Les pièces sont relativement étroites et vraiment surpeuplées de public. Par contre les tableaux sont présentés avec un éclairage qui confine au sublime.

Baptisé en mars 1593 à Vic-sur-Seille en Lorraine, et issu d’une famille de boulangers, Georges de La Tour est le deuxième d’une fratrie de sept enfants. En 1638, un incendie provoqué par les troupes françaises pendant la Guerre de Trente Ans détruit sa maison, son atelier et une partie de ses œuvres. L’artiste trouve finalement refuge à Nancy, avec une partie de sa famille.

En 1639, il est nommé "peintre ordinaire du roi" par Louis XIII. À ce titre, il loge au Louvre et est officiellement reconnu par la cour et le milieu artistique parisien. Il peint à l’apogée de sa carrière pour des mécènes prestigieux tels que le cardinal Richelieu ou les ducs de Lorraine, et devient l’un des notables les plus fortunés de Lunéville.

Peu de ses toiles sont signées et datées – parmi elles Les Larmes de Saint Pierre, 1645, Le Souffleur à la pipe, 1647, et Le Reniement de Saint Pierre, 1650 –, ce qui explique qu’il soit rapidement tombé dans l’oubli après sa mort en 1652. Redécouvert seulement en 1915 par l’historien d’art allemand Hermann Voss, il doit sa "renaissance" à l’étude de deux tableaux conservés au musée d'arts de Nantes : L'Apparition de l'ange à Saint-Joseph et Le Reniement de Saint-Pierre.

S’il s’intéresse aux scènes de jeux (Le Tricheur à l’as de carreau, Les Joueurs de dés) et à la peinture de genre, Georges de La Tour est surtout reconnu pour ses toiles religieuses, empreintes d’une intensité spirituelle remarquable sous leur apparente simplicité.

Avec Les mangeurs de pois (chiches) on voit combien le peintre s'intéressent aux marginaux, ou du moins aux pauvres, mendiants, aveugles et vieillards. Les personnages sont représentés à taille réelle et leur présence, toujours digne, est troublante. J’ai l’impression que le peintre a toujours eu recours au même modèle, qu’il soit un pauvre ou un saint, un homme d’une cinquantaine d’années, au front dégarni, à la barbe grisonnante. Ceci s’ajoute au fait que la salle des répliques présentent plusieurs versions d'un même tableau.
C’est encore frappant dans la salle suivante avec les Apostolados qui réunit plusieurs bustes de saints composant un ensemble de treize toiles, le Christ et ses douze apôtres, parmi lesquels je retiens Saint Jérôme lisant.
La prochaine salle est celle des nuits silencieuses. On y voit encore un Saint François, cette fois "en extase".
Saint Sébastien soigné par Irène, vers 1640-1649 est une scène nocturne d'une compositions très ambitieuse, dont l'interprétation spirituelle atteint ici un sommet. Dans l'obscurité silencieuse, les figures se rassemblent autour d'une lanterne dont la lumière sculpte les corps et dramatise symboliquement l'action. Le succès de cette composition est attesté par les treize copies et variantes connues à ce jour. La qualité d'exécution de cette version suggère qu'elle est issue de l'atelier et réalisée peu après l'invention de l'original.

A propos de l'emploi de la chandelle on remarque que si on la voit souvent nettement elle est parfois placée dans une lanterne ou positionnée derrière une vanité... jouant ainsi un rôle symbolique. Cet éclairage permet au peintre d'évoquer le divin dans une scène qui n'a rien de religieux, comme l'énigmatique Femme à la puce. Son emploi est à son apogée dans Le Nouveau-Né (vers 1647-1648), sans doute son tableau le plus connu, que l'on devine comme étant une nativité où la mère pourrait représenter la Vierge et l'autre femme Sainte Anne.

L'héritage caravagesque est évident (éclairage nocturne, figures populaires, dépouillement radical du décor), mais Georges de La Tour substitue à l'emphase dramatique de Caravage une simplicité méditative, une intensité plus feutrée. Le silence presque palpable de la scène, le fond neutre, la palette restreinte et l'immobilité des figures, renforcent le sentiment de recueillement.
Parfois, elle est entièrement masquée et se devine derrière une main. Si ce peintre, le dernier des caravagesques, n'est pas le premier à utiliser la bougie pour éclairer ses œuvres, il est devenu le maître absolu en la matière. Il restitue avec un réalisme inouï les vacillements de la flamme, les petits points bleus à sa base, les mains translucides.
Cette Femme à la puce est énigmatique. Ne serait-elle pas enceinte ?
La Fillette au braisier a été réalisé vers 1646-1648. Cette huile sur toile de 76 × 55 cm est un portrait qui représente en clair-obscur une fillette aperçue de profil soufflant sur les braises d'un brasero. L'œuvre est conservée au Louvre Abou Dabi, aux Émirats arabes unis. Mais revenons un peu en arrière pour reprendre la visite "classique" à partir du rez-de-chaussée par lequel nous découvrons la résidence. Les murs sont ornés de toiles de Chardin, Boucher ou Nattier. 

vendredi 14 novembre 2025

Nouvelle vague, un film de Richard Linklater

Qui pourrait ne pas apprécier Nouvelle vague, le film que Richard Linklater a consacré à l’histoire de Jean-Luc Godard tournant À bout de souffle, racontée dans le style et l’esprit de Godard tournant À bout de souffle durant l’été 1959, le chef-d'œuvre qui a lancé la carrière de Godard et qui a changé le visage du cinéma.

Il fallait que ce réalisateur américain aime par dessus tout ce mouvement cinématographique pour avoir le cran de s'en emparer après en avoir rêvé pendant plus de dix ans et … le présenter lui-même à Cannes (il était en sélection officielle), dix-neuf ans après avoir connu les honneurs de la Compétition avec Fast Food Nation (2006).

Qui aurait attendu un texan de soixante-cinq ans sur ce sujet là pour son trente-troisième film ? Même s'il a la réputation d'être l’électron libre du cinéma d’auteur américain et de n'être pas du tout dans la mouvance hollywoodienne. Qu'un réalisateur filme la réalisation d'un film est toujours intéressant, comme l'avait fait François Truffaut avec La nuit américaine (1973).

Son regard s'attarde sur les spécificités qui, pour nous français, semblent aller de soi. Il rend un magnifique hommage aux cinéastes français qui, critiques pour Les Cahiers du cinéma, ont tous fini par "passer de l'autre côté", assumant ainsi leur point de vue jusqu'au bout. Et bien entendu particulièrement au dernier à avoir réussi à faire son "propre" film, Jean-Luc Godard.

C'est une excellente idée d'avoir opté pour le noir et blanc dont la valeur évocatrice et historique est puissante et dont le grain de l'image renforce le côté vintage. Tout comme il a eu raison d'oser un casting de comédiens très peu connus mais qui ressemblent à leurs personnages, et qui soient précisément inconnus afin de ne pas gâcher l’illusion de représenter des visages et des silhouettes que les cinéphiles connaissent.

La seule entorse est le choix de Zoey Deutch qu'il avait dirigée dans Everybody wants some !! (2016) pour incarner Jean Seberg. Elle est très peu connue en France même si je me souviens d'elle dans le dernier film de Clint Eastwood Juré n°2 où elle était une Allison fort émouvante ? Et qui reconnaitra Tom Novembre (parfait) en Jean-Pierre Melville ?

Guillaume Marbeck est un Jean-Luc Godard autant anxieux que provocateur, totalement crédible, bien davantage que Louis Garrel (pourtant très bon) ne le fut dans Le redoutable de Michel Hazanavicus. Pour camper Jean-Paul Belmondo ce sera Aubry Dullin jusqu'à maintenant photographe professionnel et occasionnellement modèle. Ce sera peut-être le personnage le plus éloigné du modèle que nous avons en tête tant on connait bien Bébel. Il y aura un jeune Raoul Coutard (Matthieu Penchinat) à la caméra, un jeune Georges de Beauregard (Bruno Dreyfürst) à la production. Des jeunes de 2024 avec le visage de jeunes de 1959. 

Apparaitront à l'écran des visages familiers aux cinéphiles, inconnus pour les autres qui liront leurs noms s'affichant en name-dropping. Il y aura des salles de projections enfumées. Il y aura d'antiques machines à écrire. Il y aura des starlettes sur la Croisette. Il y aura de vieilles publicités sur les murs du métropolitain. Il y aura des costumes et des voitures d’époque. Il y aura une robe Chanel qui aura été conçue spécialement par la maison de haute-couture en hommage à Jean Seberg (qui en portait dans la vie).

Il y aura des anecdotes. Il y aura Godard faisant la roue devant les caméras de télévision. Il y aura des emprunts musicaux aux années 1956 à 1959 (voir en fin d'article). Il y aura beaucoup, vraiment beaucoup de citations (rassemblées elles aussi en fin d'article). Il y aura des images faisant penser que nous sommes devant un documentaire d'archives.

On est dans le bain dès le générique alors que le copyright 1959 s'incruste à l'écran et que le phrasé si typique de l'époque commente les images. Les "vedettes", ce sont François Truffaut, Claude Chabrol, Suzanne Schiffman (1929-2001), qui avant de devenir scénariste et réalisatrice fut la scripte de Truffaut, Rivette et Godard, tous assis côte à côte en salle de projection pour visionner  les Quatre Cents Coups… et fumant comme des pompiers, car c'était permis à l'époque.

On les suit au cours d'une fête (qui semble avoir été filmée rue Boyer à la Bellevilloise). On reconnait Juliette Gréco (Alix Benezech qui en a quasiment la voix).

On a la chance de passer un moment au sein de la "mythique" salle de rédaction des Cahiers, où Truffaut, Chabrol et Godard travaillent côte à côte, tapant avec force sur d'antiques machines à écrire à clavier, des "papiers" dans leur style si caractéristique de suites de mots. On apprendra, si on ne le sait pas, que le père de la nouvelle vague est Rossellini, toujours le bienvenu aux Cahiers.

On retiendra l'essentiel de la "marque de fabrique de Godard" :
- une caméra à l’épaule.
- une caméra Cameflex si bruyante qu'elle rendait impossible l'utilisation du son direct.
- trois objectifs, dont un zoom, ce qui était audacieux pour 1959.
- des ruptures de ton, de l'humour, des choses interdites et de l'insolence.
- beaucoup d'improvisation car le tournage se fait sans scénario (bien que Truffaut l'ait signé) afin de privilégier la spontanéité (les comédiens ne connaissent pas leur texte à l'avance)
- on arrête de tourner et on libère les acteurs dès que l'inspiration se tarit
- un tout petit budget, pratiquement pas d'éclairages et pas de maquillage

Sans refaire À bout de souffle, le réalisateur américain s'est manifestement inspiré des photographies de plateau, dont certaines sont reproduites tout en nous révélant l’envers du décor, ce qui reste d'habitude hors-champ.

Il aurait été impossible d'éviter la scène du triporteur (cacher la caméra permettait d'utiliser des images volées et de n'avoir pas à payer les figurants). Tout comme la fameuse réplique employant le mot dégueulasse : Avant de mourir, allongé sur les pavés, Michel murmure à Patricia : J'suis vraiment dégueulasse. N'ayant pas compris, la jeune femme demande aux policiers : Qu'est-ce qu'il a dit ? On lui répond : Il a dit : vous êtes vraiment une dégueulasse.
Qu'est-ce que c'est, dégueulasse ? demande-t-elle, en fixant son regard direction caméra (le public) et en reprenant un geste de Michel, le pouce caressant sa lèvre supérieure.

Le film commence avec le thème final des "400 coups" de Truffaut et, c'était là encore inévitable, quelques notes de piano signées Martial Solal, compositeur de la musique iconique du film original À bout de souffle, dont il a composé la musique sur la recommandation de Jean-Pierre Melville.

Cet hommage qui s'adresse à tous les réalisateurs de la Nouvelle vague s'achève sur un générique de fin qui défile sur la chanson de Nouvelle Vague (composé par Mike Stoller, Jerry Leiber), traduction libre de Three Cool Cats des Coasters, immense succès du 45 tours du chanteur franco-égyptien Richard Anthony (1959), spécialiste de l'adaptation de tube américains pour la jeunesse française. La pochette du 45 tours sorti chez Sony Atv Music sera illustré avec une MG décapotable rouge, et le titre sera vite adopté par toutes les radios.

Nouvelle vague, un film de Richard Linklater
Adaptation et dialogues de Michèle Halberstadt et Laetitia Masson
Avec Guillaume Marbeck (Jean-Luc Godard), Zoey Deutch (Jean Seberg), Aubry Dullin (Jean-Paul Belmondo), Bruno Dreyfürst, Benjamin Cléry, Alix Benezech, Tom Novembre
En salles depuis le 6 novembre 2025
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Les citations composent la moitié des dialogues, et c'est logique. En voici un florilège :

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