Rendez-vous avait été donné au pied de la Tour Sud (à droite quand vous êtes face à la cathédrale) à une heure très précise parce que les montées sont limitées en nombre pour des raisons évidentes de sécurité (il faut d'ailleurs réserver son créneau de quart d'heure en quart d'heure). L'émotion était palpable pour tous ceux qui se rappelaient de cette fin de journée du lundi 15 avril 2019 et dont chacun avait un souvenir particulier. Pour ma part j'avais appris la nouvelle par une notification venant de l'étranger alors que je me trouvais aux Invalides pour la représentation d'une pièce de théâtre, Le désir attrapé par la queue et la visite en avant-première de l'exposition Picasso. L'information s'était propagée avec effroi alors que nous vérifions nos sources, tant c'était incroyable.
Nous étions prévenus que l'ascension nécessitait une bonne condition physique en annonçant 424 marches (donc 848 au total, auxquelles il faut ajouter celles du RER si on ne prend pas garde à le quitter par l'ascenseur qui émerge au 2 rue Xavier Privas et que je recommande tout particulièrement, et puis celles d'un retour arrière parce que les premiers d'entre nous étaient montés trop haut, trop vite, oubliant de s'arrêter en salle dite basse, soit une addition qui frôle le millier de marches).
Enfin des arrêts intermédiaires ont été prévus qui permettent de "découper" le trajet en plusieurs étapes mais il n'est pas question pour autant d'y prendre racine, leur capacité d'accueil étant limitée à vingt personnes.
En dernier recours le personnel présent prévient de la difficulté de l'ascension du dernier étage par un escalier de pierre (plus étroit) et proposent de le court-circuiter en traversant directement la cour des Citernes, ce qui malgré tout prive du panorama du sommet à 260°.
La flèche médiévale avait été démontée à la Révolution. Une nouvelle fut réalisée à partir de 1858, sous la direction de Viollet-le-Duc. C'est elle qui s'est effondrée lors de l'incendie de 2019, avant d'être fidèlement rebâtie en chêne et en plomb.
Leurs ombres se découpent joliment sur l'ardoise et on comprend que le remplacement des vitraux de six chapelles sur sept du bas-côté sud soit jugé scandaleux. L’hypothèse de leur remplacement n’a jamais été examinée par la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture parce qu'ils n'ont pas été détériorés par la catastrophe même si le chantier de restauration a intégré leur nettoyage et leur consolidation.
Ils composent un ensemble cohérent conçu par Viollet-le-Duc, en fidélité à l’origine gothique de la cathédrale et quel que puisse être le talent de Claire Tabouret, connue pour être proche du collectionneur (et mécène) François Pinault, est-il acceptable que la volonté d'un président de la république soit supérieure au Code du patrimoine car évidemment ces vitraux sont "classés" ? L'histoire dira s'ils seront remplacées en décembre 2026, pour d'ailleurs la "modique" somme de 4 millions d'euros qui auraient pu être utilisés autrement.
On ne verra le nouveau coq girouette (dessiné lui aussi par Philippe Villeneuve et posé le 16 novembre 2023) que si on a pris la précaution de se munir d'une paire de jumelles mais j'en fait figurer plus loin un cliché.
On admire évidemment l'horizon sur la capitale qu'on regarde rarement à une altitude aussi "raisonnable" (69 mètres de hauteur alors que les 276 mètres de la Tour Eiffel ne produisent pas le même effet).
Egalement pour avoir la possibilité de jeter un oeil (à travers une vitre tout de même) sur la charpente reconstituée depuis l'incendie et qui se trouve au-dessus de la nef, autrefois surnommée "la forêt" en raison du millier de chênes qui fut nécessaire et de sa taille : 100 mètres de longueur maximale, 12 mètres de portée, 10 mètres de hauteur maximale, 40 mètres de largueur dans le transept. Elle a été restituée à l'identique, avec plus de 1200 chênes sélectionnés sur l'ensemble du territoire français. Le chantier a permis d'allier techniques traditionnelles de charpenterie et technologies modernes de lutte contre le feu.
Et surtout je dirais pour admirer des parties de l’édifice insoupçonnables depuis le parvis, ce qui était l'objectif de Philippe Villeneuve en participant à la création d'un nouveau parcours de visite dont la Cour des Citernes est, selon moi, un des endroits les plus saisissants. Surtout lorsque la lumière de fin d'après-midi est si douce.
Elle donne envie de contempler les deux tours et le ciel qui, ce jour là, était un des premiers à resplendir d'un si beau bleu. Là encore des chimères se laissent voir : L'Aígle, L'Homme-lion, Le Petit éléphant, Le Léopard … Elles sont au total au nombre de 54. On croit souvent à tort qu'elles datent du Moyen-Age, reprenant le bestiaire fantastique de l'époque, mais c'est Viollet-le-Duc qui les ajoute pour embellir la cathédrale d'une faune décorative.
La proximité avec les 2 bourdons (Marie, pesant 6 tonnes, ci-dessous sur la droite, et le célèbre Emmanuel de 13,3 tonnes) datant du XVII° et les 8 cloches est elle aussi spectaculaire. Comme la cloche Denise David, ci-dessous à gauche, bronze fondue en 1856 par Guillaume-Besson et lourde de quelque 767 kg. Elle fait partie des quatre installées lors de la restauration du XIX° siècle. Jugées de qualité sonore insuffisante, elles sont remplacées, en 2013, par une nouvelle sonnerie, rappelant celle de l'Ancien Régime. Les huit cloches qui la composent, situées à l'étage supérieur, rythment la vie de la cathédrale. Elles ont résisté à l'incendie de 2019.
Les gargouilles avaient quelques minutes plus tôt une occasion de frisson et une forte stimulation onirique. On comprend qu'elles aient inspiré un roman à Victor Hugo.
Mais on admet aussi qu'il est indispensable de protéger les visiteurs d'une chute, accidentelle ou volontaire. Les filets ont été retirés au profit d'un grillage plus esthétique.
Auparavant, au cours de la montée on pouvait voir de près deux chimères dans la Salle Basse médiévale, qui était la salle des organistes, statues originales rescapées de l’incendie : la Femme à tête de chien et la Créature montrant ses crocs.
C'était aussi l'occasion de scruter deux maquettes dont une en coupe pour rappeler l’histoire du monument de la pose de la première pierre, en 1163, à sa réouverture après l’incendie, le 8 décembre 2024.
Le chiffre 2 correspond à la salle où nous sommes. Plus haut c'est la Salle des Quadrilobes, puis celle des Chimères, le chiffre 6 marque les Deux Bourdons et plus haut le 5 correspond au sommet de la Tour en respectant le circuit de visite. pour emprunter (à la descente) le fameux escalier. De l'autre côté sont matérialisées la salle de la Tour Not, la Cour des Citernes puis enfin la sortie.
En pivotant sur nous-mêmes on remarque un curieux escalier de pierre, plutôt modeste datant du XIII° et qui est encagé dans le mur. Il permettait de monter sans tomber dans la nef qui alors n’était pas murée. N'en déplaise à ceux qui lui trouvent une ressemblance avec celui du château de Chambord (dont il a été l’architecte en chef en 2011) c''est de lui que Philippe Villeneuve s'est inspiré pour réaliser le noyau du grand escalier de 178 marches à double révolution (à partir d'un palier) que nous allons emprunter plus tard, à ceci près qu'il en a posé les marches à l’extérieur.
Le but était d'abord d'améliorer l’accès à la Galerie des chimères tout en permettant aux visiteurs montants et descendants -qui n’empruntent pas la même révolution- de ne pas se croiser. Il est en chêne massif et certains passages ont été adaptés à l'étroitesse des lieux sans en rompre l'allure. Il est le résultat du savoir-faire de l’entreprise de charpente Métiers du Bois, originaire du Calvados, spécialiste des chantiers patrimoniaux.
La salle des quadrilobes a bénéficié d'un nouveau dallage, posé par les maçons-tailleurs de pierre. Situées à mi-hauteur des tours et point de départ des beffrois, elle tient son nom de la forme de ses grandes ouvertures, composées de quatre lobes ou arcs de cercles et caractéristique du style gothique.
Quatre dates de l'Histoire de France s'affichent l'une après l'autre, sur les murs, les États généraux de Philippe le Bel, l'arrivée de Louis XIV fraîchement marié à Marie-Thérèse d'Autriche, le sacre de Napoléon et la Libération de Paris, et avec elles le son des cloches et des orgues qui retentirent jadis pour chacune.
L'escalier donne sur la Galerie des chimères qui observent Paris depuis leur perchoir. D'ici la vue est déjà impressionnante mais limitée en largeur. On a le choix, comme mentionné plus haut dans l'article, de continuer à grimper, mais il faudra prendre un escalier en pierre, plus étroit pour aller jusqu'à la terrasse d'où la vue se déploiera à 260° ou "couper" par la Galerie pour rejoindre la Cour des citernes, puis redescendre.
Quoiqu'il en soit, à la fin du parcours, le retour au monde terrestre s'effectue sur la musique d’une création sonore dont l’objectif est d’adoucir le parcours. Cette commande artistique originale a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre le Centre des Monuments Nationaux et l’abbaye de Noirlac spécialisée dans la création et l’expérimentation sonore, préparant le retour du visiteur du céleste vers le terrestre en l'enveloppant par des sons de cloches, des moments de chants et des bruits du chantier de restauration. J'ai été moins convaincue par ce moment dont j'ai eu du mal à profiter parce que cela exige de se livrer à deux actions concomitamment. Disons que j'ai entendu, mais pas "écouté".
Ce geste artistique est peut-être surtout destiné à nous faire accepter la consigne donnée par les agents de sécurité qui ont la charge d'assurer la fluidité du circuit.
Je vous l'avais promis, voici le nouveau coq posé au sommet de la flèche, à 96 mètres de hauteur, le 13 décembre 2023, dessiné par Philippe Villeneuve en forme de flamme, en écho à son prédécesseur endommagé par l’incendie et qu'il avait ramassé dans les décombres.
Pour finir je voudrais revenir sur le parcours de Philippe Villeneuve. Il s'est senti attiré par Notre-Dame depuis l'enfance. Sa vocation s'est forgée au fil des années alors que son grand-père lui offrait des livres d'art sur les établissements religieux et que sa grand-mère lui faisait entendre de la musique sacrée. La découverte d'une exposition sur l'oeuvre de Viollet-le-Duc renforce son souhait de devenir architecte, plus précisément pour superviser leur conservation. Il n'a que 16 ans. Son rêve de travailler à Notre Dame se réalise en 2013 avec sa nomination en tant qu'architecte en chef. Ses efforts se concentrent alors sur le circuit de visite. Il fait ainsi installer un point d'eau et des sanitaires.
Sa joie est intense, loin de soupçonner le drame auquel il fera face deux ans plus tard. On se doute qu'il a rencontré des difficultés immenses, aggravés par les exigences de délai et la pandémie de Covid, mais le public ignore que l'homme a dû supporter en parallèle des événements familiaux très graves, comme le décès de son père sans avoir la disponibilité de faire son deuil. Il devient facile de comprendre qu'il ait ressenti une forme de blues à la veille de la réouverture, malgré l'hommage que tous les corps de bâtiment lui ont réservé.
Le résultat est à la hauteur des émotions et des sacrifices consentis. Nous en souviendrons-nous ? On oubliera sans doute l'immensité du travail des trois architectes (avec Rémi Fromont et Pascal Prunet), des compagnons, artisans, restaurateurs, ouvriers, scientifiques et des collaborateurs de toutes sortes. L'histoire retiendra en tout cas cet escalier monumental qui a nécessité près de 1400 heures d’études, environ 9200 heures de fabrication en atelier, par une équipe d’une quinzaine de charpentiers, trois menuisiers et trois apprentis. On peut y surprendre des symboles tracés sur le bois par les charpentiers.
Il semble léger mais ne nous y trompons pas. D'une hauteur de près de 21 mètres, d'un diamètre de 3,6 mètres il a fallu un peu plus de 1200 pièces de bois de chêne massif, si bien qu'il pèse près de 20 tonnes. Il se trouve à son emplacement définitif depuis un peu plus d'un an.
Il participe à rendre plus accessible un parcours de visite autrefois centré sur la vue panoramique.
Outre les autres personnes citées dans cette publication, je remercie Marie Roy, cheffe du pôle presse et des partenariats média, Marc Perrot directeur administratif de l’équipe de Philippe Villeneuve et Philippe Royer, Président de l'Association des Journalistes du Patrimoine d’avoir rendu possible cette visite.
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A quelques centaines de mètres de là se dresse une autre Tour, d'argent cette fois, quai de la Tournelle, dont l'histoire fut liée à celle de Notre-Dame.
Sa terrasse offre une vue d’exception sur le monument et sur sa flèche. C'est dans le salon intimiste du rez-de-chaussée que nous avons poursuivi les échanges avec Philippe Villeneuve.
L'endroit est mythique. Il a pris le nom d'Hostellerie de la Tour d'Argent en 1583, comme nous le rappelle la gravure sur les verres.
On y lança l'usage de la fourchette au XVI°, et celui des tasses à café deux siècles plus tard. Madame de Sévigné consigne dans une lettre de 1676 qu'elle y prend son chocolat quotidien. Deux caractéristiques en font un lieu d'exception. La cave (mais il faudrait sans doute employer le pluriel) renferme plus de 300 000 bouteilles. Et le canard numéroté, à l'initiative de Frédéric Delair, un maître d'hôtel devenu propriétaire au milieu du XIX° et dont le prénom a été donné au salon.
Il a fait entrer dans sa légende les recettes d’Adolphe Dugléré ainsi que les rarissimes bouteilles du Café Anglais. Avec lui, le service en salle change radicalement avec la découpe à la volée. En effet, il codifie la recette du canard au sang appelé désormais canard Frédéric Delair telle que nous le connaissons aujourd'hui, et s'illustre en découpant le canard à bout de fourchette, sans qu'il ne touche le plat. Sûr de la pérennité de son œuvre, il décide en 1890 de numéroter chaque canard, tradition qui perdure encore aujourd'hui.
Et sachez que, si vous en commandez un, il proviendra de la Maison Burgaud à Challans en Vendée, reconnue "Producteur artisan de qualité" par le Collège Culinaire de France.
Il confia en ce début de soirée quelques anecdotes à l'un de nos confrères, François Collombet à propos des liens entre la Tour d'Argent et Notre-Dame. La première acquitta après la guerre les factures d’électricité jusqu’aux années 1954 pour l’illumination de la seconde.
Pour une soirée exceptionnelle se déroulant il y a quelques années la Tour d'Argent demanda à ce que la cathédrale reste illuminée pour le plaisir des yeux des convives occupant la salle à manger du 6e étage où la vue sur le monument est spectaculaire.
Il fut proposé de payer la facture. La demande fut acceptée et le coût fut une somme dérisoire (30 €). J'ignore si à ce prix là l'opération s'est renouvelée.
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de © Stéphane Compoint que je remercie.
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