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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

samedi 9 mars 2019

Ma Chérie de Laurence Peyrin

C'est un de ces petits bonheurs de mon activité de blogueuse que de découvrir des auteures. Laurence Peyrin écrit depuis un certain temps mais je ne la connaissais pas et j'ai d'abord été séduite par sa personnalité.

Je m'étais rendue à l'invitation de Babelio complètement par hasard. Je ne me serais peut-être pas arrêtée sur la couverture de Ma Chérie et j'aurais manqué un vrai plaisir de lecture.

Elle a présenté son héroïne comme une trentenaire un peu naïve, tombée sous le charme d'un richissime agent immobilier qui a fait d'elle sa maitresse officielle, sans lui promettre le mariage. La jeune femme vit sur son nuage à Coral Gables, le quartier chic de Miami, et se satisfait de ce qu'elle a car c'est un caractère heureux. Elle va tomber de haut quand l'amant est arrêté pour escroquerie. Elle se retrouve sans domicile, sans argent et sans ami(es) si on peut appeler comme tel les personnes qui gravitaient autour d'elle.

Il va falloir qu'elle consente à baisser la tête et à demander asile chez ses parents. Au cours du trajet en bus un homme va s'asseoir à coté d'elle, un homme noir, ce qui, dans les années 60, dans le sud des Etats-Unis très conservateur était encore scandaleux. Cette rencontre sera déterminante car elle va lui permettre de révéler sa vraie personnalité.

J'ai aussitôt pensé à Rosa Parks, et c'est sans surprise que j'ai découvert à la fin du livre que la détermination de cette femme est le point de départ de l'écriture. Je ne spolie rien en le soulignant. Il y a dans le roman des références historiques extrêmement émouvantes. 

J'ai vraiment aimé la construction et la narration. On sent que Laurence Peyrin connait bien l'Amérique (où elle se rend régulièrement car une de ses filles vit en Floride et on sent -p.302 combien elle y est attachée) tout autant que l'âme féminine. Tous les personnages féminins sont bien campés et leur évolution est intéressante, en particulier aussi celle de Suzie, l'ennemie d'enfance qui sera plus tard une précieuse alliée. Les hommes sont plus faibles mais ils sont touchants eux aussi, sans doute parce qu'ils ont des failles. Je pense surtout à son père.

vendredi 8 mars 2019

Bonjour enfermez-moi de et avec Anna Jouan dans une mise en scène de Thomas Lempire

C'est de mon point de vue une des "missions" des bloggeurs que de consacrer le plus de pages possible à des découvertes, ce que les journalistes, les vrais, faisaient autrefois ... mais ça c'était avant ...

Il me semble que je remplis cette mission en littérature puisque je chronique beaucoup de premiers romans. Je vais aussi le plus possible découvrir des premiers films (j'ai la chance d'être invitée à des avant-premières ou des festivals). Il est probable que je n'accorde pas assez de temps aux premières pièces et aux premières mises en scène, non par désintérêt mais par manque de disponibilité. Je n'aurais en tout cas pas voulu rater ce Bonjour enfermez-moi qui s'est faufilé dans la programmation (excellente) du Studio Hébertot pour une soirée exceptionnelle mercredi 27 février.

J'étais intriguée par l'emploi du terme de showcase pour qualifier la soirée. Littéralement "vitrine d'exposition" j'ai davantage l'habitude de voir cette expression dans le monde de la musique (que je chronique aussi un peu) pour désigner une représentation musicale promotionnelle — avec ou sans musiciens — devant des professionnels ou dans un lieu ouvert à un public choisi, dans le but de roder un nouveau spectacle.

L'auteure-interprète Anna Jouan et son metteur en scène Thomas Lempire (dont c'était la première mise en scène) ont bien fait d'employer ce mot parce qu'il illustrait la pression qu'ils avaient sur les épaules et en même temps il les dédouanait d'être parfaits.

La surprise d'assister à un spectacle abouti et non "en devenir" a été d'autant plus forte.

C'est un seule-en-scène mais la comédienne, qui est aussi l'auteure, se révèle dans une infinité de facettes, nous offrant bien plus qu'un monologue. Le jeu d'Anna Jouan est tour à tour déconcertant, émouvant, drôle, profond ... Elle sait jouer la comédie, c'est le minimum, mais elle est tout autant capable de mimer, de chanter et de danser. On ne peut qu'être conquis par la performance qui nous transporte dans un univers poétique, tragique, évocateur d'autres mondes.

On devine que le projet a longuement mûri et que probablement il continuera (d'où le terme de show-case). On se doutait qu'elle avait ce soir là comme le chantait Léo Ferré "le cœur battant jusqu'à la dernière battue" et elle le confirma aux saluts.

Sur scène elle est une jeune femme devenue loup et qui a décidé de s’enfermer pendant 9 mois, 274 jours et 23 668 200 secondes, mais de partager avec nous son cheminement avec le fol espoir d'être acceptée telle qu'elle est (et devenaient) et donc comprise.

Les premières secondes installent l'atmosphère. La jeune femme descend prudemment l'escalier coté jardin, tenant précieusement une brassée de papier qui s'ajoutera à ce qui jonche déjà le sol de sa grotte. Le texte est d'abord prononcé en voix off alors qu'elle s'exprime à la manière d'une poupée désarticulée.

Elle révèle son identité dans la seconde scène dans un silence épais : je m'appelle Sarah. J'ai des planètes dans la bote crânienne. Je suis un loup.

Le spectateur suivra jour après jour, l'évolution de ses pensées qui se déploient tout au long d'une très belle performance. On a envie de retenir le temps qu'elle note sur le tableau noir du fond de scène. On comprend que c'est fini quand la comédienne tire sur les rideaux pour s'en faire un voile de mariée.

Il n'est pas nécessaire d'avoir vu Le temps des gitans d'Emir Kusturica pour apprécier la chorégraphie précédente, sur des images noir et blanc qui se déploient alors que Ederlezi exerce son pouvoir envoutant. Cette musique de Goran Bregovic souligne le coté surnaturel de la situation et la difficulté de réaliser ses rêves. Il n'est pas davantage indispensable de connaitre le répertoire de l'opéra pour apprécier ce Kindertotenlieder, et peu importe si ce n'était pas une musique de Gustav Mahler. J'ai pensé voir Penthésilée et sa meute sur la banquise du Théâtre national de Chaillot (1982) et cette évocation était émouvante.

Chaque spectateur pourra faire d'autres liens. C'est la richesse de ce spectacle d'avoir le potentiel pour parler à tous, y compris aux amateurs de variété française.


Le travail de Thomas Lempire, servi par les lumière de Noé Lorridan est bien plus qu'une mise en espace et on souhaite une reprise très bientôt dans ce théâtre ou sur une autre scène.

On espère qu'il ne faudra pas attendre dix mille ans pour ne mourir de rien et vivre de tout. Ce soir là cette équipe talentueuse faisait mentir le poète. On ne pouvait pas dire qu'il n'y avait plus rien.

Showcase "Bonjour enfermez-moi" d’Anna Jouan
Mise en scène de Thomas Lempire
Interprétée par Anna Jouan
Lumières de Noé Leridan,
Mercredi 27 février 2019 à 21heures
Au Studio Hebertot - 78 bis boulevard des Batignolles - 75017 Paris

jeudi 7 mars 2019

San Perdido de David Zukerman

L'édition 2018 est à peine terminée, et le marathon des 68 reprend avec 15 nouveaux premiers romans qui ont été sélectionnés parmi ceux qui sont sortis à la dernière rentrée littéraire, celle de janvier 2019 ... puisque celle de septembre est déjà loin.

Ce sont près de 500 ouvrages qui arrivent en librairie dont 77 qui ont été écrit par quelqu'un qui se lance dans le métier. Même si les seconds romans (et les suivants) méritent qu'on s'y intéresse il va de soi que les premiers ont une place à part et que l'attention qu'on leur porte est précieuse pour les auteurs.

Certains rencontrent immédiatement leur public. C'est le cas de San Perdido dont on parle déjà beaucoup, et à juste titre. Nul besoin de comprendre l'espagnol pour avoir pigé qu'il sera question d'un trou perdu ou d'un lieu de perdition ...

L'illustration de la couverture m'évoque les quartiers pauvres des périphéries des villes mexicaines, aux façades très colorées, joyeuses et tentantes, où l'on a envie de faire du tourisme sans réaliser qu'y mettre le pied serait une aventure risquée.

On a tous en tête une vision de ces "favellas" et autres décharges à ciel ouvert comme celle de San Perdido où survivent des chiffonniers. Notre imaginaire est nourri de reportages et de mythes. On pense évidemment qu'émergera un personnage de femme forte ... à l'image de Mère Teresa. 

C'est le domaine de Felicia, la Ghanéenne qui se prendra d'affection pour Hissa, l'enfant battu et pour celui qu'elle surnomme La Langosta, un gamin muet à la force herculéenne, à l'intelligence extrême  et au regard brûlant, sorti de nulle part, que tout le monde désignera sous le nom de La Mano et dont la véritable identité, Yervo Kwinton, ne sera connue que par quelques intimes.

David Zukerman prévient le lecteur et instaure d'emblée la règle du jeu : Les légendes sont chargées de mensonges plus vrais que la vérité. Elles font sourire les sceptiques et applaudir les naïfs (p.9). La définition qu'il donne du héros est son fil directeur : Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour les rêves secrets de tout un peuple ? (p. 10) Quant au dernier paragraphe du roman il a pour moi le ton du conte.

Les quatre cent pages du récit se lisent avec plaisir. On se laisse projeter dans ce que certains ont pensé être un eldorado, une petite ville côtière du Panama aussi impitoyable que bigarrée, dans une région marquée par les scandales et les contrastes, où le pauvre peut grimper dans la hiérarchie sociale et où le riche peut tout perdre en un éclair, dans un mouvement de balancier dont le lecteur va découvrir le bras.

La décharge, le palais du gouverneur, la villa de l'avenue de Santa Clara, le boulevard des Négriers et la place Dorée sont autant d'univers différents, chacun ayant ses codes, où se côtoient, s'évitent et parfois se rencontrent une pléiade de personnages hauts en couleur. Ils composent un puzzle qui est le théâtre de leurs turpitudes, de leurs passions et parfois de leurs enrichissements, financier ou personnel.

A San Perdido les notions de bien et de mal sont relatives. La pauvreté force à accepter des actes intolérables partout ailleurs (p.69) et la beauté peut être une malédiction.

Le roman est exotique, bien sûr, très savoureux, historique (on en apprend beaucoup sur les  anciens esclaves africains qu'on désigne sous le nom de Cimarrons), propice à exalter notre imaginaire et notre soif de justice. On palpite. On sourit. On tremble. On s'interroge sur les liens qui unissent chaque protagoniste à l'enfant mystérieux. On sera fixé le moment venu, au bout d'un voyage qui restera longtemps dans nos mémoires.

San Perdido de David Zukerman, Calmann-Lévy,  en librairie depuis le 2 janvier 2019

mercredi 6 mars 2019

Je ne me souviens pas de Mathieu Lindon

Mathieu Lindon a pris le parti inverse de celui de Georges Perec en choisissant de lister ce dont il ne se souvient pas et qui ... bien entendu nous accroche tout de suite, sans doute par esprit de contradiction : Je ne me souviens pas que ce que je raconte est susceptible de ne pas intéresser mon interlocuteur, je ne veux pas croire que je parle à un être dénué de curiosité.

L'oreille du spectateur est alertée par le premier non-souvenir qui parle à chacun de nous puisque c'est le "fameux" vase de Soissons dont nous ne sommes pas plus que lui complètement certain de l'histoire.

L'auteur, journaliste et romancier, dévide le fil de ses pensées et nous livre un auto-portrait en creux et chronologique, depuis l'enfance jusqu'à sa vie d'adulte sans occulter bien entendu la découverte de la sexualité, ni craindre d'exposer ce dont il ne tire aucune fierté : voici comme je suis, débrouillez-vous !

On écoute avec attention en étant traversé de multiples émotions, y compris la joie parce que l'humour est bel et bien présent, juste avant que la parole ne bascule dans une confidence plus sombre. On se croit préservé dans notre fauteuil mais on est assailli de questions. Pourrions nous faire resurgir notre visage d'enfant ? Est-il vrai que les souvenirs ne peuvent pas tenir lieu d'expérience ?

C'est un bel exercice de style mais c'est tout autant un beau jeu d'acteur. La vivacité de l'interprétation de Christophe Dellocque ne laisse pas la salle en repos.

On est tenté un instant de nous livrer à l'exercice ... On en ressort en s'interrogeant sur ce qu'on retient de notre propre vie, ignorant que nous sommes de notre premier souvenir.
Je ne me souviens pas de Mathieu Lindon
Adaptation de Christophe Dellocque et Sylvain Maurice
Collaboration artistique Sylvain Maurice
Avec Christophe Dellocque
Au Théâtre des Déchargeurs
3, rue des Déchargeurs - 75 001 Paris - 01 42 36 00 50
Du 21 février au 6 avril 2019

Les Jeudi, Vendredi et Samedi à 18h30

mardi 5 mars 2019

MARDI ... crêpes on you !

L'enseigne existait déjà au 137, rue Montmartre, dans le 2ème arrondissement, dans ce qu'on appelle le quartier de la Bourse. En choisissant de se rapprocher du centre de la capitale, à quelques mètres de Beaubourg, les fondateurs ont apporté quelques changements à la formule, ... et ce n'est pas fini parce que, bien que proches, les deux établissements ont déjà des clientèles aux goûts différents et très marqués.

C'est le M démesuré qui attire l'oeil le premier. M ... comme MARDI  comme Merci aussi, qui en se lisant à haute voix conjugue le verbe aimer.

J’ignorais le concept de crêperie urbaine. Il faut goûter pour comprendre. En résumé, prenez un grand classique de la cuisine (parisienne) de rue et installez-le dans un vaste espace d'une centaine de mètres carrés où votre clientèle pourra s’attabler, travailler, réunir ses collègues ou copains ... de préférence dans l’hyper centre de Paris. Avec un wifi accessible, évidemment.

Mais avant cela il vous faudra faire preuve de ténacité et d’imagination pour proposer des vraies recettes, plutôt rapides à préparer (tout est fait à la minute) dans un format plus propice à la dégustation que le disque traditionnel, qu'il s'agisse des recettes salées ou sucrées.
Présenté comme ça l’évidence était pour moi sans appel. Il fallait inventer les crêpes carrés mais je n’osais le dire, par crainte du ridicule. C’est exactement à la même conclusion que Maxim Simon et Guillaume Morand ont abouti et ils ont eu l’audace de le faire en appliquant leur slogan à la lettre : Yes we crêpe !

lundi 4 mars 2019

Tout ce que tu vas vivre de Lorraine Fouchet, aux éditions Héloïse d’Ormesson

C'est le vingtième roman de Lorraine Fouchet et il me semble que c'est le meilleur. Il est possible que j'ai cet avis à chaque fois ... en tout cas j'ai beaucoup aimé celui-ci et je m'attends à une nouvelle heureuse surprise avec le suivant car cette auteure parvient à conserver le cap tout en se renouvelant à chaque fois.

Lorraine est parisienne mais elle est tombée en amour pour la Bretagne. Elle trempe sa plume dans l'eau des océans du monde entier et mon petit doigt me dit que ce n'est pas fini.

Cette fois elle nous fait prendre le large pour aller de Groix (qui reste sans doute son île préférée) à la Patagonie, au pays des manchots. Elle décrit des paysages fabuleux, comme les Glaciers Bleus qui sont dépaysants pour le lecteur qui n'a connu que les cotes bretonnes.

Le roman commence par une tragédie, inspirée de l'expérience professionnelle de sa vie antérieure, quand elle était urgentiste (cela étant il semblerait qu'on reste médecin toute sa vie). Un homme décède de crise cardiaque alors qu'il est en galante compagnie, avec une amoureuse dont Lorraine nous tait l'identité, en nous donnant pour seul indice qu'elle habite le même immeuble. Ça titille.

Je découvre que l'amour tue et que l'arrêt du coeur de mon papa a fait bouger mon ordinateur. On n'est pas dans un film de science-fiction, c'est la réalité (...) il existe entre les humains et les objets un lien inexplicable (p.19).

C'est Dominique, que tout le monde appelle Dom, quinze ans, qui nous raconte l'histoire, ... enfin ce qu'il en sait, et ce qu'il va découvrir, car sa vie bascule à nouveau quand il reçoit les condoléances, pour le moins surprenantes, d’un inconnu. Un expatrié français en Argentine qui aurait connu ses parents à la naissance de sa sœur en Amérique du Sud. Voilà qui serait sympathique ... si Dom avait une sœur ...

Une bonne fée s'est engagée à veiller sur le jeune homme. C'est la fameuse amoureuse, qui elle aussi raconte sa version de l'histoire en faisant avancer la résolution de l'énigme depuis le poste de vigile qu'elle occupe dans le bistrot d'en face.

On sent combien Lorraine Fouchet a été marquée par l'accompagnement de ceux qui partent dans le suet comme elle l'écrit avec poésie. L'expression revient à plusieurs reprises. Avec des hommages discrets à Maurane et à ceux qu'elle appelle les copains de Charlie Hebdo. J'ai trouvé que ce roman était particulièrement nourri de légendes. En toute logique puisqu'en Bretagne on est superstitieux parce que ça porte malheur de ne pas l'être (p.155). Il est profondément amarré dans un terroir et cela lui donne du charme. N'allez pas croire cependant qu'il soit difficile à lire. Les petits manchots qu'Anne-Marie Bourgeois a placés de page en page apportent une fantaisie bien sympathique.

Les fidèles lecteurs de Lorraine Fouchet peuvent être rassurés. Il y a dans ce livre évidemment, ce n'est plus une surprise, une recette de cuisine (cette fois ce sera -p.45- le magical cake de Martine, dont vous trouverez la recette à la fin), la play-list des morceaux de musique cités (et c'est toujours très agréable de retrouver des morceaux qui ne passent plus sur les ondes comme le Warum de Camille, dont je me souviens encore de la voix, profonde et douce à la fois) ... et du champagne mais, à l'inverse d'une de ses consœurs écrivaines qui mentionne systématiquement une maison différente dans chacun de ses romans, Lorraine est fidèle au Mercier Blanc de noirs.

Les personnages ont des caractères bien trempés qui participent à l'attachement que le lecteur éprouve assez vite. On découvre des Amérindiens fiers et valeureux comme les Bretons (p.154). On aimerait que tout se termine bien, mais on a peur que ce ne soit pas possible pour ces âmes cabossées, subissant les conflits familiaux et s'étouffant dans les secrets. Il est possible que ce soient des valeurs partagées qui serviront de viatique pour affronter les démons.

Lorraine pose la question d'être heureux, quand on est seul, de l'absence ... On y apprend plein de détails historiques et géographiques (par exemple pourquoi la Terre de feu s'appelle ainsi) mais on retiendra surtout qu'à coeur vaillant rien d'impossible !

Tout ce que tu vas vivre de Lorraine Fouchet, aux éditions Héloïse d’Ormesson, en librairie le 7 mars 2019

dimanche 3 mars 2019

Corona mexicana de caramelo

Si la cuisine mexicaine est réputée ce n'est pas pour ses desserts qui, souvent sont même absents des repas. Le plus fréquent est une sorte de gelée qui s'explique par la proximité américaine et toutes les pâtisseries se ressemblent ... sauf quand elles sont d'inspiration française.

Il y a tout ce même des flans et des gâteaux faits à partir d'un ingrédient très courant dans ce pays, le lait condensé sucré. Je me suis inspirée d'une recette, le Pudim de leite de Bernard (p. 198 de son livre Les desserts, tour du monde en plus de 110 recettes, Flammarion, 2017) qui bien que brésilien se rapproche le plus de quelque chose qu'on pourrait déguster au Mexique.

Il est très facile à réaliser, à condition d'être un peu prudent avec la réalisation du caramel (c'est que j'ai des souvenirs cuisants avec cet ingrédient !).

Première étape, le choix du moule, de type moule à savarin, mais à fond plat. Ensuite la préparation du caramel avec 150 grammes de sucre et pas un gramme d'eau. Versez le sucre en trois fois dans la casserole pour que le caramel se réalise avec fluidité. Je conserve le sucre en poudre dans une bouteille dans laquelle j'ai glissé une gousse de vanille ouverte. Il est ainsi délicatement parfumé.
C'est alors que c'est un peu délicat parce qu'il sera impossible de napper le moule entièrement. On fait de son mieux en laissant le destin prendre en main la suite des événements. Ma photo est honnête : vous verrez que la partie centrale intérieure n'est pas nappée. Et surtout on ne se laisse pas déstabiliser par les craquements du caramel qui refroidit alors qu'on entreprend la seconde étape.
Seconde étape, l'appareil à flan puisque vous le verrez le résultat en est très proche. Il faut juste avoir à disposition un blender (comme on fait au brésil) parce que l'homogénéisation des trois ingrédients sera juste parfaite, et ultra rapide : deux boites de lait condensé sucré de 397 grammes chacune (volume standard), le même volume en lait demi-écrémé et 5 oeufs entiers. Impossible de faire plus simple.

samedi 2 mars 2019

La guerre en soi de Laure Naimski

J'avais découvert Laure Naimski avec son premier roman, En kit.

Le style est constant, avec des phrases courtes, efficaces, et un parler vrai qui ne s'encombre pas d'édulcorant.

Je m'attendais, dans une sorte de conformisme stupide, il faut le reconnaitre, à retrouver dans son second roman, l'humour décalé que j'avais tant apprécié cinq ans plus tôt. Manifestement l'auteure a muri et le thème sous-jacent de l'altérité autour la figure de l’étranger (qui était en filigrane dans En kit) s'est nettement assombri

jeudi 28 février 2019

Mousse au chocolat sans beurre ... avec du tapioca

Idéal pour épaissir les soupes en les veloutant et apporter de l’onctuosité aux desserts maison, j'ai découvert que le Tapioca Tipiak pouvait être un allié pour ceux qui cuisinent "végétal" et qui veulent préparer des desserts crémeux à partir de lait végétal.

Je l'ai testé avec du jus de pois chiches, ce qui n'est pas révolutionnaire d'ailleurs car cela fait un moment que des recettes circulent, préconisant son emploi pour monter des mousses au chocolat sans utiliser d'oeuf. Celle que j'ai suivie n'a pas recours non plus à un gramme de beurre. On est donc bien dans le domaine "vegan" mais aussi et surtout dans la santé, sans pour autant fair de concession à la gourmandise.

Le tapioca (ici le traditionnel) permet à la mousse de jeter ferme, même préparée la veille, surtout si vous la conservez au frais, dans un contenant à l'abri de l'air.

mercredi 27 février 2019

S'inventer une île d'Alain Gillot, chez Flammarion

Il y a les livres que je souhaite recevoir, ceux que j'emprunte à la médiathèque, ceux que j'achète, ceux qu'on me recommande ... cela fait beaucoup. Parfois j'estime que c'est trop. Parce qu'en plus il y a aussi ceux qui m'arrivent après avoir suivi des routes étonnantes.

S'inventer une île appartient à cette catégorie de ceux qui s'imposent, à l'instar d'un chat qui s'infiltre dans votre chez soi et qui s'avère le compagnon indispensable. Un "bon" livre est celui que l'on croise au "bon" moment.

A peine avais-je découvert les premières lignes de celui-ci que je savais que je le lirai très vite et même que j'inviterai son auteur dans l'émission de portrait que je produis sur Needradio. Vous pouvez écouter l'interview ici.

Alain Gillot a écrit "de son île et du continent". Si Lorraine Fouchet est ancrée à Groix ce romancier a choisi un autre endroit, Belle-Ile comme cadre pour la retraite de son personnage.

La couverture est très délicate. Ce garçonnet traçant un signe sur le sable évoque le Petit prince et suscite l'envie de partager cette histoire que l'auteur a imaginée sur un fond autobiographique (il ne s'en cache pas) mais qui devient un vrai roman. Il y pose la question de la paternité, un peu en miroir du film de Kad Merad, Monsieur Papa (2011) programmé ces jours-ci sur le petit écran. Sauf que dans le film c'est l'enfant qui s'invente un père parce que le sien n'est plus là.

Nous avons chacun notre manière de vivre le manque -ou le deuil- qui en est la manifestation la plus cruciale. Mais quoiqu'il arrive on ne se dépouille pas de son statut de parent en perdant un enfant.

Dani apprend la noyade de son fils Tom, 7 ans, alors qu'il travaille sur un grand chantier, à l'autre bout du monde. Il passe le relai à un collègue et rentre en France auprès de sa femme Nora. L'un et l'autre affronteront la réalité avec des approches radicalement différentes, mais néanmoins respectueuses et absentes de jugement de valeur. La patience et la bienveillance ne suffiront cependant pas à maintenir le couple et chacun s'éloigne.

Les amis proches auront beau faire de leur mieux, l'écart se creusera sensiblement. L'affection est pourtant très chaleureuse puisque le meilleur ami de Dani, Michael, a épousé Lauren, qui est la soeur de Nora.

Nous étions allés le plus loin possible sur notre chemin personnel, et maintenant l'autre le savait. Nous n'avions rien à nous promettre, ni non plus à nous pardonner, ni à renoncer. Le deuil est quelque chose d'organique qui convoque ce qu'il y a de plus puissant en soi, et la manière d'y survivre appartient à chacun (p.207). Dani s'exprime ainsi à la fin du roman mais l'auteur aurait pu le lui faire dire d'entrée, même si ses propos n'en ont que plus de force en arrivant après qu'il nous en ait fait la démonstration.

mardi 26 février 2019

Discours d’investiture de la Présidente des États-Unis

On pourrait penser que le titre dit tout de ce texte : pensée et message politiques, bilan des années passées, proposition de nouvelles perspectives pour l’avenir.

Il en est question, bien sûr. Mais cette présidente n’est pas une femme politique ordinaire. Elle commence par évoquer ce qui l’a construite, à savoir son enfance, illuminée par la présence de Margareta et de Jim, qui lui ont servi de grands-parents et ont été de vrais modèles pour elle tout au long d'une enfance heureuse dans le Montana.

Forte de ce qu'ils lui ont transmis, cette femme jusque là biologiste et maintenant tournée vers la politique, va nous livrer le fond de sa pensée et de son coeur avant de s'exposer dans l'arène.

Le spectacle commence un matin. La future présidente surgit au saut du lit, en chaussettes et robe de chambre peu glamour, dans un naturel propice au parler vrai. C'est incroyable tout ce qu'un regard peut exprimer et Claudine Guittet excelle à transmettre une immense palette d'émotions en scrutant chacun de nous, sans que l'on se sente épié le moins du monde ... ni en position de voyeur puisqu'elle nous a en quelque sorte invité chez elle.

La comédienne est seule en scène mais Margareta et Jim ne sont pas loin. Elle les fait parler avec naturel, s'adressant à la petite fille qu'elle fut et qu'elle n'a pas reniée.

Ses paroles font mouche. Nous sommes d'accord avec elle pour condamner la guerre mais notre enthousiasme reçoit une douche froide. Cette (future) présidente aura sans doute du mal à imposer la paix : elle (la guerre) exerce une telle fascination. On la désire autant qu'on la redoute.

La confidence nous est faite alors qu'elle semble dans la superficialité de son maquillage et nous avons froid dans le dos. Son "discours" nous pousse à réagir : L'homme n'est ni bon ni mauvais. Il a le choix de l'une ou l'autre position. Il n'est plus dans l'obligation de tuer pour survivre comme aux temps préhistoriques. Mais son analyse est pertinente : la guerre est une affaire de haine.

Quand elle aborde la question de la détermination ses propos ne sont pas plus joyeux : trouver le courage de vivre, de parcourir ce chemin dont l'issue est la mort, et donc la transcendance de l'humain. Manifestement le sien s'est construit sur sa formation de biologiste pour évoluer vers les plus grandes responsabilités.

Espérons qu'elle parviendra à convaincre son futur gouvernement que tuer est une hérésie et d'installer durablement la paix qui est une nécessité biologique.

Alors qu'elle se fait belle pour prononcer son discours devant un parterre d'officiel nous prenons la mesure de l'importance du texte de Roger Lombardot. Ses paroles sont d'une sagesse implacable : si nous disparaissons le vie ne nous regrettera pas.

Voilà un spectacle très juste, mis en scène efficacement par Chantal Péninon, servi sans fioritures par une comédienne hors pair, dans un théâtre parisien dont j'ignorais jusque là l'existence. Je suis certaine qu'il touchera le public avignonnais l'été prochain.

Discours d'investiture de la Présidente des Etats-Unis de Roger Lombardot
Mise en scène de Chantal Péninon
Avec Claudine Guittet
Au théâtre la Croisée des Chemins
43 rue Mathurin Régnier, 75015 Paris
Du 16 janvier au 6 mars 2019, le mercredi 21h30
Et cet été au festival d'Avignon, au Théâtre La Croisée des Chemins Avignon (qui remplace le Théâtre Al Andalous).

lundi 25 février 2019

Les miroirs de Suzanne de Sophie Lemp

Une femme perd un précieux manuscrit. Je gagne un livre où Sophie Lemp me propose de me souvenir d'un passé -celui de Suzanne- pour en venir au présent. Le sujet ne pouvait que me toucher parce que les premières amours nous placent sur un chemin de vie toujours déterminant même si nous n'en avons pas conscience au moment où nous faisons un choix qui semble alors anodin et peu définitif.

Suzanne a quarante ans, une vie tranquille, un mari et deux enfants. Un matin, son appartement est cambriolé. Ses cahiers, journal de son adolescence, ont disparu. Des pages qui lui avaient permis de surmonter la douleur du passage à l’âge adulte, sur lesquelles elle avait déposé les traces d'un amour incandescent avec Antoine, l’écrivain qui avait trois fois son âge.  Martin est livreur, il pédale pour épuiser ses pensées. Un soir, il trouve les cahiers au fond d’une poubelle et dévore ces mots qui le transpercent. Qui le ramèneront à la vie.

Les miroirs de Suzanne sont multiples, en amour comme en amitié. C'est le passé dans lequel Suzanne se replonge. C'est son récit qui fait écho aux sentiments que Martin refuse jusque là de laisser éclore. Ce sera aussi l'avenir des deux personnages qui se construit dans un dialogue de mots qui ne sont pas prononcés. C'est donc la promesse de n'avoir plus peur de continuer ... comme nous y encourage Léonard Cohen dans sa chanson éponyme.

Les paroles du compositeur ont traversé les années et ont été reprises à de multiples reprises, par de nombreux artistes, en particulier par Bashung dans son album Bleu pétrole. Porter le nom d'une héroïne de chanson aussi célèbre impactera la destinée de la jeune femme dont la vie sera intimement liée à la musique. La puissance et l'universalité des paroles de la chanson feront aussi écho à Martin (p.57) qui acceptera de passer de l'autre coté ... du miroir, c'est-à-dire de faire fi des apparences.

Dans ce livre extrêmement bien construit l'auteure commence avec Drouot, de Barbara, qui impulse son credo : je crois aux signes, il n'y a pas de hasard (p.39).

Une force de ce roman est d'avoir transformé en chance ce qui était au départ un incident plutôt fâcheux en permettant à Suzanne de réaliser le rêve de ses quinze ans en transformant ses émotions, ses peurs, ses joies et ses tristesses. Un cambriolage est certes toujours un traumatisme. Mais ici il permet à Suzanne de se dépouiller de ce qui jusque là l'empêchait d'avancer. Comme si le voleur n'avait pas dérobé que des choses matérielles.

Suzanne se lancera à la conquête de sa liberté et réalisera le projet qui dormait dans un coffre. Elle trouvera la force d'écrire.

La souffrance de ne pas être aimée comme elle l'aurait voulu a laissé place à la conscience de l'avoir été autrement. Elle ne sait pas ce qu'elle a représenté pour Antoine mais elle sait ce qu'il a incarné pour elle (p.120).

N'oubliez pas de consulter (p. 187) la liste des musiques citées et qui, en l'espace d'une trentaine d'années, ont jalonné la vie des personnages ... comme chacun de nous.

Sophie Lemp est romancière et auteure de fictions radiophoniques pour France Culture. Après Le Fil (Éditions de Fallois, 2015) et Leur séparation (Allary Éditions, 2017), Les miroirs de Suzanne est son troisième roman.

Les miroirs de Suzanne de Sophie Lemp, chez Allary Editions, en librairie le 7 mars 2019

dimanche 24 février 2019

Le misanthrope, mis en scène par Peter Stein

Encore Molière, encore le Misanthrope ... oui mais dans une mise en scène de Peter Stein avec une distribution éclatante, autour d'un Lambert Wilson qui, avec cet Alceste, endosse un de ses plus beaux rôles. Le choix de Lambert Wilson était évident, après le film de Philippe Le Guay, Alceste à Bicyclette (2013), même si bien entendu nombreux étaient les acteurs susceptibles d'interpréter ce rôle.

Molière a écrit Le Misanthrope "ou L’Atrabilaire amoureux" avec l’énergie d’un être révolté. Une fougue contre la trahison, contre les gens de la cour qui font et défont les réputations. Le sujet demeure actuel.

En opposant à la vanité du monde l’amour absolu d’Alceste pour Célimène, le dramaturge exprime une intransigeance et un idéalisme qui défient le temps. La question est fondamentale et nous sommes nombreux à nous la poser : Faut-il fuir ce que l’on exècre et se retirer du monde ou bien sommes-nous condamnés à composer avec nos semblables ?

Le spectacle est à l'affiche d'un nouveau théâtre, plus précisément d'une salle qui vient d'être rebaptisée en changeant de propriétaire (désormais Jean-Marc Dumontet) et qui porte le nom magnifique de Théâtre Libre.

Miracle de Molière, du metteur en scène (il fut directeur de la prestigieuse Schaubühne de Berlin), de l'acteur du rôle-titre ? En tout cas le public remplit un théâtre qui affiche complet et on est heureux de constater qu'on "revient" dans les salles de spectacle.

Je n'ignore pas les critiques de ceux (et je ne leur renie pas leur légitimité) qui ont été déçus par le décor, et dans une certaine mesure par le jeu des acteurs. Ces gens là sont des spécialistes du théâtre et ne peuvent réfréner leurs exigences de perfection ... ou d'audace ... Il me semble que chaque soirée doit être appréciée en tant que telle, c'est-à-dire un moment unique, incomparable à aucune autre.

samedi 23 février 2019

Rêves aborigènes et insulaires d’Australie à la Maison des Arts d'Antony (92)

L'affluence était phénoménale malgré une météo très clémente et ensoleillée ce samedi à la Maison des Arts d’Antony pour suivre une visite commentée de la très belle exposition Rêves aborigènes et insulaires d’Australie qui est présentée jusqu'au 31 mars 2019.

Si un pays est mis à l'honneur chaque année l'Océanie n'avait jamais fait l'objet d'un accrochage. Le choix a été volontairement orienté pour célébrer uniquement des artistes aborigènes et insulaire, notamment habitants les îles du Nord. Le parcours correspond plutôt à une approche géographique qui montre la richesse et la variété des productions, néanmoins limitées à 6 régions principales, et concocté avec le concours de la galerie Arts d’Australie - Stéphane Jacob et de l’Ambassade d’Australie à Paris.

Les arts aborigènes et insulaires australiens sont la plus ancienne manifestation artistique continue de l’Homme, qui perdure de nos jours, sans cesse réactualisée. Peinture, sculpture et gravure sont partie prenante de la vie spirituelle des Aborigènes et Insulaires. La peinture se fit d’abord dans des grottes, sur le sable ou sur les corps. Les premières traces remontent à environ 50 000 ans et sont des peintures et des gravures rupestres. Cet art s’est développé de manière continue jusqu’à nos jours, sous des formes variées : peinture rupestre, sur sable, sur écorce, mais aussi gravure, sculpture, photographie, vidéo, etc. C'est seulement à partir des années 1970 que les Aborigènes se mirent à peindre sur de la toile afin de faire connaître leur art et d’y coucher leurs "rêves", ces récits mythiques dont seule une petite partie ne peut être dévoilée aux non-initiés et qui ne cessent de séduire le public.

Dans la culture aborigène, les arts visuels font partie de la vie spirituelle, dans une conception de l’univers, appelée ʺRêveʺ ou ʺTemps du Rêveʺ, désignant un ensemble de concepts indirectement traduisible, qui n’a rien à voir avec le sens que nous donnons à ce mot. Il s’agit plutôt d’un principe régissant l’ordre physique, moral et spirituel du monde, à la fois dans le passé, le présent et le futur. Pour les Aborigènes, les grands êtres ancestraux sont sortis de la Terre sous l’apparence d’humains, d’animaux ou de végétaux pour modeler le paysage, créer le jour et la nuit, le cycle de la vie, etc. Ils ont donné aux hommes une organisation sociale semblable à la leur, leur ont transmis la connaissance, le langage, la spiritualité et leur ont enseigné la danse, le chant et les arts. L’art aborigène donne ainsi une forme visuelle du Rêve, dont les artistes sont les gardiens et les médiateurs. 

Les rêves sont en effet transmis oralement pendant les cérémonies. En héritant d’un rêve dont il devient propriétaire, chaque individu devient le gardien d’un ou plusieurs sites géographiques sacrés associés au Rêve. Les artistes illustrent les voyages des ancêtres ou des esprits à travers le pays. En peignant les récits liés à son territoire, chaque artiste affirme ses droits et ses devoirs en tant que propriétaire d’une partie de la terre. 

Peuple sans écriture, les Aborigènes et les Insulaire considèrent la Terre comme leur mémoire et font d’elle leur première source d’inspiration artistique. Les œuvres d’art aborigènes ne sont ainsi pas de simples illustrations des mythes ancestraux. Expression rituelle, l’art aborigène contient sous une simplicité apparente plusieurs niveaux de lecture, dont le plus secret est ʺcryptéʺ, accessible aux seuls initiés. Les œuvres ont à la fois une dimension symbolique mais aussi didactique puisqu’elles permettent d’enseigner aux jeunes générations les récits fondateurs.

Bien que les Aborigènes et les Insulaires partagent le même concept de Temps du Rêve, le style et la technique artistiques diffèrent selon les régions. Six régions témoignent de ces distinctions : le Queensland septentrional, les îles du Détroit de Torres, les îles Tiwi, le Kimberley, la Terre d’Arnhem et le Désert.

vendredi 22 février 2019

Les gratitudes de Delphine de Vigan, chez JC Lattès

J'avais beaucoup apprécié Les loyautés l'année dernière, estimant que Delphine de Vigan nous offrait là un livre puissant, très contemporain, qui posait un regard bienveillant sur les adolescents qui sont maltraités et qui s'enferment dans le silence.

Elle poursuit dans cette veine avec le même talent, en s'intéressant cette fois à la détresse des personnes âgées privées progressivement d'élocution. A la différence du précédent, il n'y a pas de débat : les protagonistes mettent tout en oeuvre pour que les choses se passent au mieux, même si le processus, une fois enclenché, ne peut qu'être ralenti, sans être stoppé.

Mais à l'image du précédent, le lecteur suit les étapes d'une enquête dont la résolution apporte la clé pour comprendre le message du roman ... lequel n'est pas, en fin de compte, très éloigné de celui des Loyautés.

C'est l'histoire de Michka que nous racontent Marie et Jérôme, à partir de l'instant où la vie de la vieille dame prend un virage qui n'a rien de follichant. Je mets le mot en italiques parce que vous allez croire que je me suis mal relue mais c'est bien de cela qu'il s'agit, et l'auteure n'use ni de gants, ni de guillemets pour nous faire vivre les dernières semaines de Michka. C’est triste, mais pas désespérant.

C'est une histoire d'amours, écrite au pluriel.  Marie a été secourue par Michka quand elle était enfant. Jérôme est l'orthophoniste de l'EHPAD où l'octogénaire vient d'entrer parce qu'elle s’inquiète de ne plus parvenir à dire le mot juste. Ça peut être tellement dangereux un mot si on se trompe d'usage. Elle enchaine les lapsus à l’instar de Fabrice Luccini dans le film Un homme pressé. Mais ce qui était amusant au cinéma devient bouleversant dans le roman de Delphine de Vigan en raison de la justesse des émotions. Et de l'irréversibilité de la situation.

Jérôme et Michka en ont parfaitement conscience même s'ils ne le disent pas de la même manière : On peut juste ralentir les choses, mais on ne peut pas les arrêter (p.47). On est des vieilles. Il faut être réalistique, au bout d'un moment, ça peut plus durer.

On m'avait prévenue : le livre peut faire pleurer de la première à la dernière page. J'ai longtemps résisté, refusant de me projeter dans un des personnages (chacun est touchant).  Je n'ai pas senti venir les larmes avant la page 130. Et les contenir fut difficile mais je n'ai aucun regret et je recommande cette lecture parce que le texte a une intense dimension poétique, et une force de vie surprenante qui fait qu'en fin de compte il devient vivifiant.

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