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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 21 juillet 2021

Noir et humide de John Fosse au Transversal pour le Festival d’Avignon Off 2021

Dernier jour de festival en ce qui me concerne mais il se poursuit jusqu’au 31 juillet.

Quel dommage ç’aurait été que je ne trouve pas de créneau pour le spectacle que L'autre Compagnie présente au Théâtre Transversal  à 10 h 45.

Noir et humide est un bijou.

Et surtout n’allez pas vous imaginer que, parce que c’est un conte, il est pour les enfants. J’ai dégusté cette heure comme un moment de grâce.

Ça commence dans un noir absolu, les oreilles en étau dans des sons étranges qui ne sont pas familiers, sans être pour autant désagréables. On devine la comédienne avant de la découvrir, sobrement vêtue d’une robe noire, le visage éclairé, comme serti dans une chevelure qui compose une couronne.

Elle est assise face à un micro, lequel soutient sa voix car elle est en immersion constante dans un univers sonore composé de nappes de synthétiseurs et de rythmes électroniques traversés parfois de ces notes échappées de ces petits moulins que les enfants tournent à la manivelle. C’est le musicien Vincent Hours, installé à cour avec ses appareils qui joue en direct, ce qui instaure une épaisseur au récit.

Camille Carraz raconte, avec des mots et avec des gestes de main très précis, sorte de langue des signes des émotions qui suivent une chorégraphie captivante. Sa voix est posée, encourageante, sans l’ombre d’une angoisse. Sa prononciation est parfaite et elle dit les didascalies, au rythme des mouvements de ses mains. Le texte se répète par bribes, comme dans un conte de randonnée typique de la littérature jeunesse où le récit avance à la manière d’un crabe, en reculant avant de progresser.

Derrière elle, le décor est un tableau noir et blanc, aux allures de vitrail, qui évolue à l’instar des images de ces albums où l’on perçoit des formes en 3D grâce aux autostéréogrammes qu’on appelle aussi des anaglyphes. Chaque page présente deux images en 2D d'un même objet prises sous un angle légèrement différent, afin que le cerveau puisse reconstituer une vue 3D de cet objet. Il suffit pour cela que le cerveau fasse un effort oculaire de convergence et de mise au point dissociée de l'accommodation. Le cerveau analyse les deux images pour n’en faire qu’une. On appelle ça la vision stéréoscopique.

A ceci près qu’ici c’est la vidéaste-plasticienne, Pauline Léonet, dont la régie est à vue, à jardin, qui opère et qui fait apparaître les objets cités. Le spectateur est ainsi dans un espace qui tient du studio de création et dont il s’évaderait sans y prendre garde, comme pris par la main et conduit par la conteuse dans la maison de la petite fille.

On suit Lene, une petite fille qui profite de l'absence de sa mère pour faire ce qui lui est interdit : descendre à la cave, là où il fait noir et humide et où il y a des choses noires et humides qu'elle ne connait pas. Elle devra surmonter sa peur, dérober la lampe torche de son frère Asle et surtout trouver la force de désobéir ...

Tout est si juste que la mise en scène pourtant très précise de Frédéric Garbe se fait oublier. On est embarqué, par la voix, les gestes, la musique et les images qui, ensemble, exerce un attrait hypnotique qui nous autorise à entrer dans la tête de l’enfant.

Des pauses offrent des moments de respiration pour la comédienne. C’est l’occasion de plonger le regard dans ce que j’ai pris pour des sculptures dans des blocs de glace mais qui sont de superbes œuvres de papier réalisées par la plasticienne. Leur mise en lumière est une ponctuation qui recentre le récit.

Aïe aïe aïe dit Lene a chacune des péripéties retardant sa progression. On la suit pas à pas, tantôt Alice, tantôt Petit Chaperon que la mère n’a pas mise en garde d’un danger qui ne vient peut-être pas de cette cave où tout est noir et humide.

Si ce conte n’est pas mis en scène pour un public d’enfants (tout en leur étant bien entendu accessible) il n’empêche que Jon Fosse l’a écrit en tant que tel en 1994. Il a publié aussi de la poésie, des romans et des pièces de théâtre qui ont été montées entre autres par Claude Rémy, Patrice Chéreau, ou Jacques Lassalle.
Noir et humide est une plongée immersive et sensorielle dans le monde de l'enfance que nous avons peut-être fini par oublier. Il donne envie de re-feuilleter les grands classiques de la littérature jeunesse, notamment les œuvres conceptuelles (sans texte) en noir et blanc de Rascal. Je signale à cet égard que la ville d’Avignon possède depuis plus de quarante ans une librairie spécialisée, riche de plus de 30 000 références, qui s’appelle l’Eau Vive, au 15 rue du Vieux Sextier.

Article extrait d’une publication intitulée "Avignon le 21 juillet au Transversal, au Théâtre de l’Adresse, au Girasole et aux Brunes".

Avignon le 21 juillet au Transversal, au Théâtre de l’Adresse, au Girasole et aux Brunes

 Dernier jour de festival en ce qui me concerne mais il se poursuit jusqu’au 31 juillet.

Quel dommage ç’aurait été que je ne trouve pas de créneau pour le spectacle que L'autre Compagnie présente au Théâtre Transversal  à 10 h 45.

Noir et humide est un bijou.

Et surtout n’allez pas vous imaginer que, parce que c’est un conte, il est pour les enfants. J’ai dégusté cette heure comme un moment de grâce.

Ça commence dans un noir absolu, les oreilles en étau dans des sons étranges qui ne sont pas familiers, sans être pour autant désagréables. On devine la comédienne avant de la découvrir, sobrement vêtue d’une robe noire, le visage éclairé, comme serti dans une chevelure qui compose une couronne.

Elle est assise face à un micro, lequel soutient sa voix car elle est en immersion constante dans un univers sonore composé de nappes de synthétiseurs et de rythmes électroniques traversés parfois de ces notes échappées de ces petits moulins que les enfants tournent à la manivelle. C’est le musicien Vincent Hours, installé à cour avec ses appareils qui joue en direct, ce qui instaure une épaisseur au récit.

Camille Carraz raconte, avec des mots et avec des gestes de main très précis, sorte de langue des signes des émotions qui suivent une chorégraphie captivante. Sa voix est posée, encourageante, sans l’ombre d’une angoisse. Sa prononciation est parfaite et elle dit les didascalies, au rythme des mouvements de ses mains. Le texte se répète par bribes, comme dans un conte de randonnée typique de la littérature jeunesse où le récit avance à la manière d’un crabe, en reculant avant de progresser.

Derrière elle, le décor est un tableau noir et blanc, aux allures de vitrail, qui évolue à l’instar des images de ces albums où l’on perçoit des formes en 3D grâce aux autostéréogrammes qu’on appelle aussi des anaglyphes. Chaque page présente deux images en 2D d'un même objet prises sous un angle légèrement différent, afin que le cerveau puisse reconstituer une vue 3D de cet objet. Il suffit pour cela que le cerveau fasse un effort oculaire de convergence et de mise au point dissociée de l'accommodation. Le cerveau analyse les deux images pour n’en faire qu’une. On appelle ça la vision stéréoscopique.

A ceci près qu’ici c’est la vidéaste-plasticienne, Pauline Léonet, dont la régie est à vue, à jardin, qui opère et qui fait apparaître les objets cités. Le spectateur est ainsi dans un espace qui tient du studio de création et dont il s’évaderait sans y prendre garde, comme pris par la main et conduit par la conteuse dans la maison de la petite fille.

On suit Lene, une petite fille qui profite de l'absence de sa mère pour faire ce qui lui est interdit : descendre à la cave, là où il fait noir et humide et où il y a des choses noires et humides qu'elle ne connait pas. Elle devra surmonter sa peur, dérober la lampe torche de son frère Asle et surtout trouver la force de désobéir ...

Tout est si juste que la mise en scène pourtant très précise de Frédéric Garbe se fait oublier. On est embarqué, par la voix, les gestes, la musique et les images qui, ensemble, exerce un attrait hypnotique qui nous autorise à entrer dans la tête de l’enfant.

Des pauses offrent des moments de respiration pour la comédienne. C’est l’occasion de plonger le regard dans ce que j’ai pris pour des sculptures dans des blocs de glace mais qui sont de superbes œuvres de papier réalisées par la plasticienne. Leur mise en lumière est une ponctuation qui recentre le récit.

Aïe aïe aïe dit Lene a chacune des péripéties retardant sa progression. On la suit pas à pas, tantôt Alice, tantôt Petit Chaperon que la mère n’a pas mise en garde d’un danger qui ne vient peut-être pas de cette cave où tout est noir et humide.

Si ce conte n’est pas mis en scène pour un public d’enfants (tout en leur étant bien entendu accessible) il n’empêche que Jon Fosse l’a écrit en tant que tel en 1994. Il a publié aussi de la poésie, des romans et des pièces de théâtre qui ont été montées entre autres par Claude Rémy, Patrice Chéreau, ou Jacques Lassalle.

Noir et humide est une plongée immersive et sensorielle dans le monde de l'enfance que nous avons peut-être fini par oublier. Il donne envie de re-feuilleter les grands classiques de la littérature jeunesse, notamment les œuvres conceptuelles (sans texte) en noir et blanc de Rascal. Je signale à cet égard que la ville d’Avignon possède depuis plus de quarante ans une librairie spécialisée, riche de plus de 30 000 références, qui s’appelle l’Eau Vive, au 15 rue du Vieux Sextier.
Deuxième spectacle de la journée et nouveau coup de coeur avec une sacrée histoire de vengeance, La visite de la vieille dame, de Friedrich Dürrenmat, montée par la Compagnie Les têtes de bois dans la mise en scène de Mehdi Benabdelouhab. J’avais remarqué leurs affiches l’été 2019 mais je n’avais alors pas eu le temps d’y aller. 

Le retour d’une milliardaire dans son village natal, « Güllen » (trad. « purin ») autrefois prospère et désormais ruiné et délabré est attendu de pied ferme par des habitants qui végètent dans la misère alors que leur ville a connu des heures de gloire. Brahms y a composé un quatuor. Ils comptent bien profiter de l’aubaine pour soutirer de l’argent à la vieille dame qui est leur seul espoir sauf dieu… qui ne paye pas.

Ce qu’ils ignorent c’est qu’elle ne revient pas par hasard mais avec la volonté de se faire justice. Le monde a fait de moi une putain je ferai du monde un bordel dira-t-elle plus tard.

La langue de Dürrenmatt est d’une grande férocité. Ecrite en 1956, cette pièce attaque au vitriol les vacillements de la conscience et de l’hypocrisie que provoque l’appât du gain particulièrement quand on n’a plus que l’honneur à perdre. Les frontières entre justice et injustice, culpabilité et innocence se brouillent. Les discours versatiles se succèdent, la collectivité corrompue par l’argent perd toute notion du bien et s’engage inexorablement sur des chemins aussi tortueux que malsains. Le rêve tourne au cauchemar.

Le thème se prête admirablement à la caricature et donc au travail du masque en miroir des intentions. Je l’avais d’ailleurs vu il y a cinq ans dans la très belle mise en scène d’Omar Porras où tous les personnages étaient masqués. Ici deux n’en portent pas, la vieille dame et Alfred l‘épicier qui fut son amour de jeunesse. Ils n’ont pas besoin de se cacher derrière de faux-semblants. Leurs intentions sont claires. Par contre tous les autres se cachent.

Sur le plan de la dramaturgie cette « astuce » permet aussi à un même comédien de jouer plusieurs rôles. Également de démultiplier sa présence sur scène avec des sortes de pantins observateurs muets. Enfin un travail sur le corps situe le spectacle à mi-chemin entre théâtre et masque et marionnette puisqu’il est possible de réduire ou de surdimensionner la taille d’un personnage.
Il en résulte des tableaux très oniriques où l’esthétisme s’accorde à la profondeur du texte. Les émotions sont incarnées sans négliger un certain humour car la pièce reste avant tout une tragi-comédie. Les  changements de costumes et de masques s'effectuent à vue, en fond de scène. Les bruitages sont exécutés sans se cacher. La mécanique du théâtre n’est pas cachée. Elle est au coeur du propos.
Il ne sont que 5 pour interpréter une dizaine de personnages, ce qui est une prouesse à saluer car on ne se rend pas immédiatement compte qu’ils sont si peu nombreux. Valeria Emanuele, Laurence Landra, Mehdi Benabdelouhab, Facundo Melillo et Jean Bard sont tous excellents. Ils se métamorphosent et travestissent parfois leur voix. L’un d’entre eux se fait aussi musicien. On entendra notamment la superbe chanson Historia de un amor.
Les dialogues claquent. Tu étais ma panthère noire, susurre Alfred. Tu es devenu absurde, gras, gris et ivrogne répond l’ex-vraie petite sorcière. Le public comprend que le désir de vengeance de la vieille dame sera sans limite. Rien ne pourra la faire changer d’avis.
Après avoir résisté un court moment ils seront prêts à être corrompus, ce qui se matérialisera par le port de souliers neufs, jaune, couleur de la trahison (que l’on remarque sur l’affiche du spectacle). La fin sera terrible, sans appel.
Fondée en 2004, à l’initiative de Mehdi Benabdelouhab et de Valeria Emanuele, la compagnie les Têtes de Bois a réussi à développer un art théâtral contemporain que l’on a bien raison de définir comme « Poesia dell’arte ».
Ensuite, 65 miles, au Girasole, dont je n’avais entendu que des compliments et que j’étais heureuse de découvrir. Étais-je mal placée (juste sous le climatiseur, à l’extrémité d’une rangée) mais je ne suis parvenue à saisir qu’un tiers des dialogues. Était-ce un souci de portée de voix des comédiens ou de leur sonorisation, je l’ignore. Mais du coup je ne peux pas écrire d’avis sur cette pièce dont j’ai remarqué néanmoins de très belles images dans une mise en scène recherchée tout en restant sobre.

C’est l’histoire de deux frères que tout oppose. L’un veut retrouver sa fille de quinze ans qu’il ne connait pas, l’autre veut comprendre pourquoi il n’arrive pas à devenir père.Ils se revoient après plusieurs années de silence, dans la maison familiale, où plane l’ombre de la mère et d’un père qui les a abandonnés. Chacun dans leur errance, ils vont aller à la rencontre de leur histoire pour apprendre à se construire et à se découvrir. Les fantômes du passé vont alors ressurgir pour leur renvoyer leur propre image.
C’est Paméla Ravassard qui a monté la pièce de Matt Hartley. Je l’ai énormément appréciée comme comédienne dans Les filles aux mains jaunes (en ce moment à Théâtre actuel). Nul doute que je retournerai voir 65 miles en cas de programmation en région parisienne.

Et pour finir, car il le faut bien, j’ai choisi le spectacle de Tigran Mekhitarian qui, après Les Fourberies de Scapin, poursuit dans le registre de Molière en toute légitimité puisqu’il a intentionnellement donné le nom de de l’Illustre théâtre à sa compagnie. Et sans doute doit-on s’attendre à une troisième création ultérieurement.

Pour le moment il s’agit de Dom Juan, avec une distribution plus resserrée, composée de seulement quatre comédiens, et une mise en scène disons plus intime, cohérente avec la taille du plateau du Théâtre des Brunes, qui a été créé en mai/juin 2020 et joué quelques dates à Un festival à Villerville en août 2020. 

Les costumes sont contemporains. Le décor est réduit au strict essentiel (selon l’habitude du metteur en scène) avec une toile de fond, peinte par l'artiste Nush. La pièce commence par une très jolie scène d’épousailles enveloppée par la puissante voix de Zara chantant D’le Yaman qui est un air traditionnel arménien.

Le texte de Molière est respecté mais il est enrichi de tournures modernes, d’allusions et de menaces, comme celle de faire appel aux gitans de Montreuil … mais rien n’y fera, le séducteur d’aujourd’hui est aussi impénitent que celui du XVII°siècle.

Cette liberté pourrait choquer mais le talent est là. Donc ça marche. Disons même que ça court, face à un public qui en aurait bien redemandé. L’intrigue reste tout à fait actuelle et la question de l’absence de culpabilité demeure intéressante. Peut-on impunément faire ce que bon nous semble ? J’ignore si les artistes y ont songé mais certains pourraient penser que la pandémie est une sorte de justice divine aux agissements inconsidérés de l’homme en matière d’alimentation. Sans parler des dérèglements climatiques suite à la sur-exploitation de notre planète.

Dom Juan (Tigran Mekhitarian) ne croit que ce qu’il voit. C’est un pragmatique refusant de se plier aux règles sociales et morales universelles. Il est infidèle à sa jeune épouse dès le lendemain de ses noces. Il ment et trompe son monde comme il respire. Sganarelle (Théo Askolovitch), son valet, tente sans succès de mobiliser sa conscience. Mais l’homme n’entend aucun argument. Il clame haut et fort que la constance n’est bonne que pour les ridicules. Tout le plaisir de l’amour est dans le changement.

Tigran et Théo seront Dom Juan et Sganarelle jusqu’à la fin et n’interprétèrent pas d’autres personnages contrairement à Éric Nantchouang qui en endosse un grand nombre. C’est la même femme (Marie Mahé) qui sera toutes les femmes, ce qui est astucieux pour démontrer que Dom Juan se fourvoie et s’illusionne. Il croit multiplier les conquêtes mais c’est toujours la même qu’il tient entre ses bras.

On ne sait, à la réflexion, quel crime est le plus répréhensible, est-ce son libertinage ou son refus de croire ? L’homme se moque en effet autant de Dieu, du diable ou des loup-garous. Il lui sera proposé à au moins trois reprises de se repentir mais il campera sur ses positions. Pire encore, il usera de stratagèmes en se livrant à un échange de vêtement avec un spectateur qui n’abusera pas grand monde.

Dom Juan est un beau parleur. Il peut bien railler : C’est quoi le plan ? C’est quoi le concept ? Il débite son texte à toute vitesse mais ne trompe pas le spectateur qui sait qu’à la fin il subira la justice, divine ou diabolique, selon que nous croyons à l’une ou à l’autre. 

On ignore si c’est le personnage ou l’homme qui parle lorsqu’il souligne au cours de la soirée qu’il connait son Dom Juan par coeur, comme s’il s’agissait d’un langage. Il est vrai que le comédien avait joué Sganarelle en 2016 sous la direction d’Anne Coutureau à la Tempête  où je l’avais remarqué pour la première fois.

Mon regret est de n’avoir pas remarqué que Tigran (et Marie Mahé) interprétaient trois rôles différents dans une même journée. J’aurais été curieuse de les voir car c’est aussi cela Avignon, célébrer des performances lorsqu’elle révèle des talents.

Ainsi donc sachez que Théo Askolovitch, Marie Mahé et  Tigran Mekhitarian interprètent Deux Frères à 13 heures aux Brunes. Que vous pouvez les retrouver dans ce même théâtre à 18 h 50 (avec Eric Nantchouang) pour le Dom Juan. Et que Tigran Mekhitarian et Marie Mahé partent ensuite pour la Factory où ils jouent dans ADN à 21 h 45, dans une mise en scène de la jeune femme.
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Pour ma part ainsi s’achève ce périple avignonnais riche de plus de 80 spectacles que j’aurai tous chroniqués, en partageant mon enthousiasme pour au moins les deux tiers. Mais bien entendu ils ne sont qu’une goutte d’eau parmi le millier de propositions faites au public dans une édition moins abondante que celles de 2018 et 2019 mais qui demeure pléthorique, et qui dans sa conception actuelle, ne permet pas de saisir l’essentiel de la création.

Certes j’ai repéré plusieurs futurs succès, et je pourrais parier sur quelques Molières. Beaucoup de spectacles ont affiché complet et j’ai vu des ovations debout. Mais j’ai noté aussi d’énormes déceptions dans des compagnies qui ne sont pas soutenues par de solides productions. 

Espérons que des changements de fond interviendront faute de quoi l’insatisfaction des artistes, particulièrement palpable cette année, ne fera qu’enfler et finira par les décourager d’engager autant d’argent (et de temps) pour n’être pas vu par beaucoup de spectateurs et ne pas réussir à capter des journalistes (qui raccourcissent leur temps de présence au festival) et des programmateurs qui se font désirer.

mardi 20 juillet 2021

Climax de la Cie Zygomatic pour le Festival d’Avignon Off 2021

La soirée se poursuit avec Climax (prononcer Claïmax) à l’Espace Alya à 21h 10. Le spectacle marque le retour de la Cie Zygomatic après le succès de son dernier spectacle "Manger" avec plus de 400 représentations en France et à l'étranger

Sans les connaître, il suffit de s’attarder sur leur nom pour deviner leur credo. En effet leur nom est celui du muscle de la pommette de la joue, qui se contracte lorsqu’on rit ou sourit.

Présenté sur quelques dates au La Bruyère dans le cadre du Phénix Festival en juin dernier, ce spectacle s’attaque cette fois à la question de l’urgence climatique.

Le quatuor a, comme à son habitude, travaillé en s’appuyant sur les compétences de chacun. Ludovic Pitorin assure l’écriture et la mise en scène. Benjamin Scampini la musique. Aline Barré la chorégraphie et Xavier Pierre les lumières. Chacun fait ce qu’il doit faire pour ce qui est de la régie qui elle aussi est assumée en interne.

Bien entendu ils sont tous les quatre sur scène, pleinement comédiens. Leur rigueur artistique est à saluer. Ils nous ont offert de très beaux moments de théâtre en réconciliant l’humour et le tragique. Les sujets traités sont graves puisqu’ils démontrent combien l’homme saccage la planète. Mais ils le font avec une dérision qui souvent confine au sublime, n’hésitant pas par exemple à se lancer dans un numéro de patinage artistique (en chaussettes) sur une banquise imaginaire, réquisitionnée pour les futurs (et derniers) Jeux Olympiques. Quel monde laissera-t-on à nos enfants ?

La Cie Zygomatic revendique au rire le pouvoir d’être une arme de réflexion massive. En 20 ans, ils ont donné plus de 1300 représentations en France et à l'étranger, participé à 6 festivals d’Avignon et reçu de nombreux prix (Coup de Cœur Avignon OFF 2014, Prix Tournesol, Prix de la meilleure mise en scène...). 

Leurs clowneries nous font effectivement rire autant que réfléchir. Ils assument pleinement d’être ceux qui se pendent à la sonnette d’alarme et répondent favorablement aux propositions des scientifiques et des enseignants d’organiser des bords de scène pour prolonger avec les spectateurs ce qui était naturel au siècle dernier pour tous eux qui étaient dévoués à ce qu’on appelait « éducation populaire ».

Article extrait d’une publication intitulée "Avignon le 20 juillet au Lycée Mistral, à la Manufacture et à l’Espace Alya".

Vu d’ici par la Cie Théâtre à Cru à La Manufacture pour le Festival d’Avignon Off 2021

L’après-midi, un autre « Hors-les-murs » est programmé à 16 heures par la Manufacture (jusqu’au 25 juillet). Une navette nous emmène jusqu’à la médiathèque de Saint-Chamand pour découvrir Vu d’ici, la dernière création de la compagnie Théâtre à Cru dirigée par Alexis Armengol dont j’avais tant apprécié le travail au dernier festival.

On retrouve quelques personnes de l’équipe de Vilain ! et la signature Armengol est visible avec en toute légitimité un énorme travail sur le son. Mais le spectacle est très différent et au final assez déroutant.

Certes il est malin de nous proposer d’entrer dans la tête de ces deux frères et de nous permettre de le faire à l’envi, en utilisant ou pas le casque que l’on teste en début de représentation. Le spectateur qui porte des lunettes et bien entendu le masque anti-Covid est tout de même très contraint avec cet équipement supplémentaire, même s’il apprécie le théâtre immersif. 

Vingt ans plus tôt, Frédérick (Laurent Seron-Keller), l’aîné, a été hospitalisé à l’initiative de Stéphane (Alexandre Le Nours), son cadet, et diagnostiqué « schizophrène ».

Ils se retrouvent aujourd’hui dans un but précis : créer quelque chose ensemble - un podcast - qui doit leur permettre de dénouer les maux par les mots et ouvrir le champ des possibles.

Alexis Armengol pose la question de l’altérité et de la dualité. L’écoute est centrale. On se retient parfois de fermer les yeux pour mieux se concentrer sur les sons, mais la vue est tout autant troublante, comme le laisse « entendre » le titre de ce voyage sensoriel, Vu d’ici.

Article extrait d’une publication intitulée "Avignon le 20 juillet au Lycée Mistral, à la Manufacture et à l’Espace Alya".

Une bête ordinaire, mise en scène par Véronique Bellegarde au Lycée Mistral

On commence avec Une bête ordinaire de Stéphanie Marchais, mise en scène par Véronique Bellegarde et présentée par le 11 « Hors les murs » dans la salle du cinéclub du Lycée Mistral à 11 h 30.

L’univers du lycée est assez insolite, et pourtant cet établissement est un des plus sollicités à la fois dans le in et dans le off.

On y croise des groupes de spectateurs conduits vers l’une ou l’autre salle et il prend des airs d’université d’été.

La metteuse en scène est fidèle à ses préférences qui la portent à monter des textes contemporains et elle a beaucoup travaillé la version scénique en amont avec l’autrice.

Avant de vous parler de ce spectacle (qui est aussi magnifique que troublant et nécessaire, magistralement interprété par Jade Fortineau) il n’est pas inutile de savoir que l'âge de la puberté féminine a beaucoup évolué. Commençant à 16 ans au Moyen-Age, 12-13 ans dans les années 50-70, 11 dans les années 90, on remarque maintenant l’apparition des seins à 10 et parfois 8 ans.

On attribue le phénomène à des causes indirectes comme la monoparentalité, le stress et les contextes de violences familiales, et à des causes directes comme le surpoids car la graisse produit des hormones, et surtout la pollution et l'eau chargée en résidus de pilules contraceptives, et le contact avec les perturbateurs endocriniens présents dans les pesticides, herbicides, fongicides, cosmétiques et emballages alimentaires, qui interagissent avec le système hormonal.

L’enfant qui entre en scène est joué par une adulte, ce qui instaure tout de suite un problème de taille, lequel est accru par l’étroitesse du décor où tout est miniature. On perçoit immédiatement le malaise à vivre dans un corps immense alors qu’on est encore une enfant.

La mère ne semble pas s’inquiéter. Elle a fait le minimum. Elle a consulté un médecin qui a prescrit un médicament pour retarder la croissance. Tout ce qu’elle attend de sa fille c’est un comportement adéquat à son âge civil, 7 ans. Elle lui donne des ordres en conséquence, plutôt froidement, sans réaliser son désarroi psychique. Quand la gamine demande quelque chose pour lui démonter la tête elle conseille Aspro et dodo. Face à l’incompréhension et à l’absence d’aide elle se repliera : on est une jolie petite fille qui se la ferme.

La môme est désarçonnée par les transformations de son corps qui pourrait bien être habité par un animal monstrueux. Puisque tout est « anormal » elle s’invente une réalité, s’attribuant comme père une sorte de héros atypique, Jacques Mesrine, un as du travestissement, dont les aventures sont racontées au journal télévisé et qui se serait évadé pour venir la chercher. Elle fugue la nuit et chevauche une bête ordinaire sur un manège de chevaux de bois.

Mais rien ne dompte les pulsions qui accompagnent sa transformation. Le cheval n’a rien de Pégase et la gamine reste sur terre. Alors l’école obligatoire sera le terrain de l’expérimentation de son corps d’adulte, qu’elle vendra aux « grands » de CE2 contre une poignée de bonbons en renversant son angoisse sur eux et se faisant menaçante : tu racontes rien à personne !

La petite fille affronte les soucis en gardant la tête haute. Elle répond avec insolence à sa mère. Elle invective le public : ça vous dit quelque chose ? Une petite fille aux seins venus trop vite ? Elle semble habitée, sa voix passant en une fraction de seconde de la mère à la fille-enfant puis à la fille-adulte qui gratte à la porte comme le loup chez les chevreaux.

Mais rien n’y fera. La vie n’est pas un conte de fées qui pourrait bien finir. S’il suffisait de renoncer à son vieux pull (qui est une peau protectrice) et d’enfiler une robe de princesse cela se saurait. Mesrine sera quasiment exécuté et la puberté n’aura pas été différée. Les dommages sont énormes. La môme s’étouffe dans les bras de la pieuvre.

La comédienne est époustouflante, soutenu par la musique interprétée en direct par Philippe Thibault (ou Vassia Zagar) dont elle se sent en pleine connivence. La mise en scène est précise. Le spectacle est parfaitement abouti. Il pourrait être joué aussi bien sur une scène de théâtre que dans un établissement scolaire et être suivi d’une discussion. Véronique Bellegarde les a beaucoup arpentés pendant la crise sanitaire et a rencontré un grand nombre d’élèves dont le corps est étonnement très grand ou très petit pour leur âge. Le phénomène est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit.

Article extrait d’une publication intitulée "Avignon le 20 juillet au Lycée Mistral, à la Manufacture et à l’Espace Alya".

Avignon le 20 juillet au Lycée Mistral, à la Manufacture et à l’Espace Alya

 La journée sera marquée par des problématiques liées à la santé, mais je ne le réaliserai qu’à la toute fin. Question de hasard dans ma programmation, mais qui reflète l’ampleur des préoccupations de notre société.

On commence avec Une bête ordinaire de Stéphanie Marchais, mise en scène par Véronique Bellegarde et présentée par le 11 « Hors les murs » dans la salle du cinéclub du Lycée Mistral à 11 h 30.

L’univers du lycée est assez insolite, et pourtant cet établissement est un des plus sollicités à la fois dans le in et dans le off. On y croise des groupes de spectateurs conduits vers l’une ou l’autre salle et il prend des airs d’université d’été.

La metteuse en scène est fidèle à ses préférences qui la portent à monter des textes contemporains et elle a beaucoup travaillé la version scénique en amont avec l’autrice.

Avant de vous parler de ce spectacle (qui est aussi magnifique que troublant et nécessaire, magistralement interprété par Jade Fortineau) il n’est pas inutile de savoir que l'âge de la puberté féminine a beaucoup évolué. Commençant à 16 ans au Moyen-Age, 12-13 ans dans les années 50-70, 11 dans les années 90, on remarque maintenant l’apparition des seins à 10 et parfois 8 ans.

On attribue le phénomène à des causes indirectes comme la monoparentalité, le stress et les contextes de violences familiales, et à des causes directes comme le surpoids car la graisse produit des hormones, et surtout la pollution et l'eau chargée en résidus de pilules contraceptives, et le contact avec les perturbateurs endocriniens présents dans les pesticides, herbicides, fongicides, cosmétiques et emballages alimentaires, qui interagissent avec le système hormonal.

L’enfant qui entre en scène est joué par une adulte, ce qui instaure tout de suite un problème de taille, lequel est accru par l’étroitesse du décor où tout est miniature. On perçoit immédiatement le malaise à vivre dans un corps immense alors qu’on est encore une enfant.

La mère ne semble pas s’inquiéter. Elle a fait le minimum. Elle a consulté un médecin qui a prescrit un médicament pour retarder la croissance. Tout ce qu’elle attend de sa fille c’est un comportement adéquat à son âge civil, 7 ans. Elle lui donne des ordres en conséquence, plutôt froidement, sans réaliser son désarroi psychique. Quand la gamine demande quelque chose pour lui démonter la tête elle conseille Aspro et dodo. Face à l’incompréhension et à l’absence d’aide elle se repliera : on est une jolie petite fille qui se la ferme.

La môme est désarçonnée par les transformations de son corps qui pourrait bien être habité par un animal monstrueux. Puisque tout est « anormal » elle s’invente une réalité, s’attribuant comme père une sorte de héros atypique, Jacques Mesrine, un as du travestissement, dont les aventures sont racontées au journal télévisé et qui se serait évadé pour venir la chercher. Elle fugue la nuit et chevauche une bête ordinaire sur un manège de chevaux de bois.

Mais rien ne dompte les pulsions qui accompagnent sa transformation. Le cheval n’a rien de Pégase et la gamine reste sur terre. Alors l’école obligatoire sera le terrain de l’expérimentation de son corps d’adulte, qu’elle vendra aux « grands » de CE2 contre une poignée de bonbons en renversant son angoisse sur eux et se faisant menaçante : tu racontes rien à personne !

La petite fille affronte les soucis en gardant la tête haute. Elle répond avec insolence à sa mère. Elle invective le public : ça vous dit quelque chose ? Une petite fille aux seins venus trop vite ? Elle semble habitée, sa voix passant en une fraction de seconde de la mère à la fille-enfant puis à la fille-adulte qui gratte à la porte comme le loup chez les chevreaux.

Mais rien n’y fera. La vie n’est pas un conte de fées qui pourrait bien finir. S’il suffisait de renoncer à son vieux pull (qui est une peau protectrice) et d’enfiler une robe de princesse cela se saurait. Mesrine sera quasiment exécuté et la puberté n’aura pas été différée. Les dommages sont énormes. La môme s’étouffe dans les bras de la pieuvre.

La comédienne est époustouflante, soutenu par la musique interprétée en direct par Philippe Thibault (ou Vassia Zagar) dont elle se sent en pleine connivence. La mise en scène est précise. Le spectacle est parfaitement abouti. Il pourrait être joué aussi bien sur une scène de théâtre que dans un établissement scolaire et être suivi d’une discussion. Véronique Bellegarde les a beaucoup arpentés pendant la crise sanitaire et a rencontré un grand nombre d’élèves dont le corps est étonnement très grand ou très petit pour leur âge. Le phénomène est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit.

L’après-midi, un autre « Hors-les-murs » est programmé à 16 heures par la Manufacture (jusqu’au 25 juillet). Une navette nous emmène jusqu’à la médiathèque de Saint-Chamand pour découvrir Vu d’ici, la dernière création de la compagnie Théâtre à Cru dirigée par Alexis Armengol dont j’avais tant apprécié le travail au dernier festival.

On retrouve quelques personnes de l’équipe de Vilain ! et la signature Armengol est visible avec en toute légitimité un énorme travail sur le son. Mais le spectacle est très différent et au final assez déroutant.

Certes il est malin de nous proposer d’entrer dans la tête de ces deux frères et de nous permettre de le faire à l’envi, en utilisant ou pas le casque que l’on teste en début de représentation. Le spectateur qui porte des lunettes et bien entendu le masque anti-Covid est tout de même très contraint avec cet équipement supplémentaire, même s’il apprécie le théâtre immersif. 

Vingt ans plus tôt, Frédérick (Laurent Seron-Keller), l’aîné, a été hospitalisé à l’initiative de Stéphane (Alexandre Le Nours), son cadet, et diagnostiqué « schizophrène ».

Ils se retrouvent aujourd’hui dans un but précis : créer quelque chose ensemble - un podcast - qui doit leur permettre de dénouer les maux par les mots et ouvrir le champ des possibles. Alexis Armengol pose la question de l’altérité et de la dualité. L’écoute est centrale. On se retient parfois de fermer les yeux pour mieux se concentrer sur les sons, mais la vue est tout autant troublante, comme le laisse « entendre » le titre de ce voyage sensoriel, Vu d’ici.

La soirée se poursuit avec Climax (prononcer Claïmax) à l’Espace Alya à 21h 10. Le spectacle marque le retour de la Cie Zygomatic après le succès de son dernier spectacle "Manger" avec plus de 400 représentations en France et à l'étranger.

Sans les connaître, il suffit de s’attarder sur leur nom pour deviner leur credo. En effet leur nom est celui du muscle de la pommette de la joue, qui se contracte lorsqu’on rit ou sourit. Présenté sur quelques dates au La Bruyère dans le cadre du Phénix Festival en juin dernier, ce spectacle s’attaque cette fois à la question de l’urgence climatique. Le quatuor a, comme à son habitude, travaillé en s’appuyant sur les compétences de chacun. Ludovic Pitorin assure l’écriture et la mise en scène. Benjamin Scampini la musique. Aline Barré la chorégraphie et Xavier Pierre les lumières. Chacun fait ce qu’il doit faire pour ce qui est de la régie qui elle aussi est assumée en interne.

Bien entendu ils sont tous les quatre sur scène, pleinement comédiens. Leur rigueur artistique est à saluer. Ils nous ont offert de très beaux moments de théâtre en réconciliant l’humour et le tragique. Les sujets traités sont graves puisqu’ils démontrent combien l’homme saccage la planète. Mais ils le font avec une dérision qui souvent confine au sublime, n’hésitant pas par exemple à se lancer dans un numéro de patinage artistique (en chaussettes) sur une banquise imaginaire, réquisitionnée pour les futurs (et derniers) Jeux Olympiques. Quel monde laissera-t-on à nos enfants ?
La Cie Zygomatic revendique au rire le pouvoir d’être une arme de réflexion massive. En 20 ans, ils ont donné plus de 1300 représentations en France et à l'étranger, participé à 6 festivals d’Avignon et reçu de nombreux prix (Coup de Cœur Avignon OFF 2014, Prix Tournesol, Prix de la meilleure mise en scène...). 

Leurs clowneries nous font effectivement rire autant que réfléchir. Ils assument pleinement d’être ceux qui se pendent à la sonnette d’alarme et répondent favorablement aux propositions des scientifiques et des enseignants d’organiser des bords de scène pour prolonger avec les spectateurs ce qui était naturel au siècle dernier pour tous eux qui étaient dévoués à ce qu’on appelait « éducation populaire ».

lundi 19 juillet 2021

Josef Josef au Roi René pour le Festival d’Avignon Off 2021

Pour finir je voudrais dire quelques mots de Josef Josef dont le concert est programmé à 21 h 50 au Théâtre du Roi René et qui est un excellent choix pour clôturer une journée de festival comme je l’ai fait samedi denier.

Josef Josef fait référence à une chanson yiddish écrite par Nellie Casman en 1923 : Yossel Yossel... Lorsque le père d’Eric Slabiak entendait cet air-là, son visage s’illuminait parce que c’était une de ses chansons préférées.Voilà pourquoi il a choisi de nommer ainsi son nouveau groupe.

Il assure le violon et le chant et s’est entouré de Frank Anastasio, Guitare & chant, Dario Ivkovic, Accordéon, Rémi Sanna, Batterie et Jérôme Arrighi, Basse, qui sont tous des musiciens ayant joué avec les plus grands chanteurs de notre temps. Le groupe aura donné le meilleur de lui-même avec presque une vingtaine de morceaux qui ont tous réjouit le public de ce soir. 

Chacun des cinq musiciens occupe chacun dans un cercle de lumière. Le violon commence. L’air est familier. C’est Opinka Hora de Mana. L’accordéon et la guitare prennent la suite avant que la batterie et que la basse ne s’y mettent. On se retient de danser. On imagine et c’est déjà très bien. Les musiciens ralentissent puis le violon reprend et j’entends les premiers claquements de mains, encore discrets. Si on dansait, la tête nous tournerait.

Éric Slabiak exprime sa joie de retrouver le public à qui il dédie la prochaine chanson, A Glezele Lekhayn en levant symboliquement un petit verre à la vie pour célébrer le retour de la lumière. Le groupe enchaîne avec Unter Dayne Vayse Shtern … sous les étoiles blanches, mes larmes coulent dans ta main. Le texte a été écrit en 1943 dans le ghetto de Vilno. L’accordéon résonne en notes cristallines mais on est davantage dans la mélancolie et si l’on voulait danser ce serait une valse.

Les lumières deviennent orangées et le rythme s’affole soudain. C’est une course avec un mélange de joie et de gravité, propre au tempérament tzigane. Les instruments dialoguent entre eux et la musique est entraînante car bien sûr il n’est pas question de céder à la mélancolie.
On dit en yiddish qu’une femme est Belle comme la lune, Sheyn Vi Di Levone. On pourrait aussi dire d’une autre qu’elle est aussi moche que la nuit car on peut tout dire dans cette langue. C’est une chanson de séducteur qui alterne les parties chantées et morceaux joués.

Voilà Hora Lui Buca où l’accordéon impose une nouvelle fois le tempo avant que le violon ne reprenne l’ascendant. Frank Anastasio annonce ensuite Sila Kale Bal qui est une chanson des tziganes de Serbie. Je suis fou d’amour pour elle, chante-t-il de sa voix profonde alors que la batterie se fait caressante.

Vos is gevein, autrement dit ce qui est passé est passé et n’est plus. L’ambiance est plus grave, alors que résonnent les tambours. C’est la philosophie de vie tzigane. On remet vite la sauce avec Balkanski Colek qui est une vraie cavalcade.

Eric raconte alors l’histoire d’un veau, ligoté à une charrette que son propriétaire mène à l’abattoir. Tu pleures ? lui demande-t-il. Si tu étais né hirondelle, tu aurais pu voler au-dessus de nos têtes. Mais ainsi va la vie, tu es né veau et moi, pour gagner ma vie, je dois te vendre. C’est la vision de la fatalité et Das Kelb est très connu. Il a été chanté par Claude François en 1964 en français sous le titre Donna, donna.  Eric Slabiak se doute que nous connaissons l’air et dirige la plus belle chorale yiddish du festival malgré nos masques qui nous font chanter en sourdine.
Ani Mei Si Tinerlea nous entraîne dans une fête de village. Avec Calusul la virtuosité du violon est époustouflante et on a envie taper du pied sur un plancher. Les autres musiciens ne sont pas en reste. Chacun compte double.

Nous sommes de nouveau entraînés à taper dans les mains avec O’Djila qui témoigne d’une belle connivence entre eux. Sirba Dili grimpe en un ultra crescendo ponctué de cris. Le public réclame le rappel.
Ils ne sont plus que trois pour interpréter Dobri Dien Romale, un champ tsigane de Russie, qui est une mise en garde : n’oublie pas l’endroit d’où tu viens, n’oublie pas qui tu es.

Il y aura aussi à la toute fin Sanie cu zurgale, qui lui aussi a été composé par Richard Stein (en 1937) qu’Edith Piaf enregistra en 1953 sous le titre Johnny tu n'es pas un ange sur des paroles de Francis Lemarque. Certes ce ne sont que des garçons, une moitié de parité, comme ils se présentent mais on aime ce Josef Josef mais on les aime sans réserve. 
Article extrait d’une publication intitulée "Avignon Thelonius et Lola, Josef Josef et les spectacles vus le 19 juillet aux Halles, à la Chartreuse et à la Luna".

Les raisins de la colère à La luna pour le Festival d’Avignon Off 2021

Il est toujours excitant d'assister à une création mondiale comme c'est le cas pour Les Raisins de la colère à La Luna.

Depuis le film de John Ford en 1940 avec Henry Fonda, réalisé du vivant de John Steinbeck, jamais les ayants droits de John Steinbeck n’ont autorisé la moindre adaptation complète de ce roman au cinéma ou au théâtre.

Trois ans d’efforts tenaces et de discussions ont permis de vaincre toutes les appréhensions et de franchir des obstacles incroyables pour parvenir à présenter une adaptation de ce roman sur une scène française. Première mondiale donc !

Après avoir adapté en 2011 L’Or de Blaise Cendrars, qui décrivait l’authentique odyssée du suisse, Johann August Suter, vers les Etats Unis naissants du XIXème siècle, Jean-Jacques Milteau (pour la direction musicale) et Xavier Simonin (pour le texte et la mise en scène) ont voulu se pencher sur le chef d’oeuvre de Steinbeck évoquant les Etats Unis du XXème siècle et la grande migration interne du Dust Bowl vers la Californie.

L’histoire commence dans le noir absolu pour permettre aux spectateurs de mieux imaginer le cadre que la famille Joan va devoir abandonner. Les terres rouges et les sombres terres grises de leur ferme située en Oklahoma, sont devenues vertes au printemps lorsque le maïs a poussé. Mais la férocité du soleil et la violence des orages a compromis les récoltes et le sol n’est plus que poussière. Les terres sont justes bonnes à être convoitées par les grandes firmes bancaires qui y feront de la culture intensive et mécanisée. Que peuvent faire les fermiers ruinés ?

La lumière montera doucement, ainsi que la musique, et le public impuissant assistera à leur exode en suivant la route 66, la grande route de la fuite et des migrations vers une terre soit disant promise, qui ne révèlera que désillusions et exploitation économique et humaine. Vont alors se succéder des épisodes de générosité et de mesquinerie, de fol espoir à l’évocation de cueillir un fruit juteux pou apaiser sa faim, d’amour et de résignation … jusqu’à ce que se rompe le fil mince séparant la faim de la colère.

Xavier Simonin occupe la position du conteur. Il est en connivence réciproque avec les trois musiciens qui sont sur la scène et qui expriment beaucoup d’émotions avec leurs attitudes muettes, … et leur musique. L’harmonie est parfaite entre eux quatre. Les musiciens ont une présence très juste. Stephen Harrison (contrebasse, violon et chant), Claire Nivard (guitare et chant) et Glen Arzel (multiples-instrumentiste et chant) qui jouera en alternance avec Manu Bertrand, ne sont pas que des exécutants mais de vrais personnages. Ils portent d’ailleurs des costumes (d’Aurore Popineau) qui rappellent l’époque.

Les effets d’échos avec les enjeux actuels sont saisissants de prémonition et tendent un miroir fulgurant sur notre époque. Il est déjà question de désastre écologique, de crise économique, de violence sociale et bien sûr de migration. Cette pièce est tristement d’actualité même si le travail des artistes transcende le drame en un superbe cantique.

Quelques objets suffisent à camper le décor. Les lumières sont sobres et précises. On est presque dans une ambiance de feu de camp qui convient au propos. Une seule chose m’a dérangée, la sonorisation du comédien qui me semble excessive pour une salle aussi modeste que celle de la Luna. Est-ce pour lui permettre de soutenir sa voix lorsque jouent les musiciens ? Toujours est-il qu’il prend parfois des intonations « anormales », trop fortes et comme dématérialisées puisque le son ne semble pas sortir de son corps. Et les effets d’écho sont un peu trop puissants, lui faisant alors perdre l’humanité de sa position de conteur.
Article extrait d’une publication intitulée "Avignon Thelonius et Lola, Josef Josef et les spectacles vus le 19 juillet aux Halles, à la Chartreuse et à la Luna".

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