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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 13 mars 2024

De délicieux enfants de Flore Vesco

Voulez-vous entendre une confidence ? Quelque chose du moins que je ne clame pas sur tous les toits bien que ce ne soit pas une affaire d’état ?

Je viens d’être grand-mère et ma fille m’a poussée, pas plus tard qu’hier, à réviser les histoires que j’avais écrites quand elle était petite parce que -je la cite- il va bientôt être temps que je les raconte au petit.

J’imagine que c’est un compliment davantage qu’un ordre. Faut croire qu’elle a d’excellents souvenirs de ces heures passées en compagnie des personnages imaginaires.

Je ne serai pas comme la bonne femme du dernier livre de Flore Vesco même si, comme elle, je m’intéresse aux "babioles semées derrière soi, les traces qui racontent une histoire secrète" (p. 7) et que j’adore les détournements de contes classiques. J’en ai un savoureux avec le Petit chaperon rouge.

Il ne faut pas que je vous égare mais cette couleur carmin de la couverture, sur laquelle une horde de mains cherchent à s’emparer de la petite fille a de quoi imprégner nos esprits. Je présume que De délicieux enfants ne sera pas de l’âge de mon petit-fils. Qu’importe, j’anticipe que je vais me régaler. Lisant très tôt le matin je m'épargne le risque de cauchemarder.

Flore Vesco a écrit De cape et de mots chez Didier Jeunesse, et à l'Ecole des loisirs, L'estrange malaventure de Mirella et D'or et d'oreillers, dans lesquels elle s'attaquait aux mythes du Joueur de flûte d’Hamelin et de La princesse au petit pois. Trois ans plus tard elle poursuit dans une continuité de réécriture avec De délicieux enfants.

Reprendre le schéma d’un conte célèbre est chose courante. L’originalité de Flore Vesco c’est d’abord une richesse lexicale inouïe très sophistiquée qui l’autorise à inventer des mots qui semblent avoir toujours existé. La mère se plaint qu’ils soient embesognés (p. 49) mais manifeste sa volonté d’aller de l’avant : Point ne sert de barguigner. Agissons (p. 69). Tipou aime plus que tout s'"enforester". Pauvre enfant qui aimait tant écouter cette forêt verra son père lui couper la parole. On découvre qu’on peut jouer avec la faim avec des camemberingots (p. 33), le verbe havir (p. 327) …

L’auteure ne s’arrête pas là. Elle créé aussi de nouvelles expressions. Nous le disons, c'est la disette (p. 19). Qu'on ne vienne pas jouer avec nous au plus faim (p. 59).

Tout cela ne suffirait pas à faire un livre passionnant. Là où Flore est absolument géniale c’est qu’elle réussit à nous surprendre alors qu’on pensait avoir deviné dans quel bois elle avait sculpté son histoire pour nous y perdre. Nous n’avons pas d’autre issue que de revenir sur les traces et réitérer la lecture pour repérer l’embranchement qui nous a échappé. Car garder la faim ne l’a pas dissuadée de changer la fin.

Je ne raconterai pas grand chose de ce qui va s’enchaîner dans cette masure, au coeur d’une profonde forêt, où vivent un couple et leurs sept enfants dont le dernier s'appelle Tipou, surnommé mon p'tit loup par son père et dont la petite taille pourrait faire de lui un  appât. Ils sont plus pauvres que pauvres, vivent en haillons, mais ils s’aiment. Jusqu’à ce qu’une rencontre compromette leur précaire équilibre.

Ben sûr, le père a le souvenir fugace d'une "maison où on tue les marmots pour les mettre au saloir" (est-ce un conte, un souvenir, le manque de nourriture m'amollit les méninges nous confiera-t-il p. 27). Nous aurons nous aussi des flashs de lucidité que ne trompera pas l’enfant en prenant l’habitude de baliser sa route avec des coquilles d'escargot vides pour satisfaire son  "besoin d'escampette".

Le récit est prenant, captivant, effrayant mais tendre. Nous serons égarés parfois du côté de Saint Nicolas et de La petite fille aux allumettes. C’est que la faim est au coeur de l’histoire et certaines paroles nous atteignent plus encore que le bruit de la coquille d'oeuf de Prévert sur le zinc d’un bistrot.

Reprenons. Aucune des affres de la famine ne leur sont épargnées. Ils ont les crocs en permanence, le sourire carnassier, et pourtant rien ne vient rogner l’amour qui infuse leurs relations. Le lecteur est baladé de l’un à l’autre par la forme retenue par l’auteure qui raconte à la première personne, ce qui autorise le changement de point de vue. Le je garantit le jeu. Et quand le père est muet de stupeur … la page est blanche. On ne va pas en faire un drame (p. 162).

Un conte est un iceberg a fait remarquer Flore Vesco au cours d’une rencontre organisée le 11 mars par son éditeur. De fait, on croit l’histoire pliée en quelques pages mais, sans que jamais la confusion ne prenne le dessus, des forces souterraines la tirent plus loin. Par exemple en exploitant toutes les ramifications possibles à partir de la bouche qui mange, embrasse et parle. Et en traçant des parallèles entre sexe et nourriture, ou du côté du féminisme. La mère a conscience de la situation de son sexe : Pour mon malheur j'étais une fille. Cela m'exposait à tous les dangers (p. 49). Les enfants aussi : Maman nous a raconté les hommes. Comment ils sont. Ce qu'ils font aux femmes. Ce récit, nous le savions et ne le savions pas (p. 86).

On lira plus loin : Les femmes ont un héritage de souffrances qui, à lui seul, justifierait qu'elles se mettent toutes à engloutir ceux qui la brident (…) je voudrais faire de toi une belle enfant à pleines dents, qui avale les idiots qui croient lui barrer le chemin (p. 201).

Le résultat respecte la symétrie voulue par Charles Perrault. Il se déploie en noir et rouge, transcende les âges, éclaire notre cervelle et nous ravit.

De délicieux enfants de Flore Vesco, collection Médium +, Ecole des loisirs, en librairie le 20 mars 2024

mardi 12 mars 2024

Loche Kowalski expose sculptures et dessins dans la mairie du VI° arrondissement de Paris

Je n’avais pas prévu de voir cette exposition. C’est l’immense affiche accrochée sur le mur de la mairie du VI° arrondissement de Paris qui attira mon attention alors que je passais dans le quartier. J’ignorais d’ailleurs que cette administration disposait de deux espaces d’exposition, dont une salle dite du vieux Colombier que j’ai failli confondre avec le théâtre du même nom. 

Bien entendu, je ne connaissais rien de Loche Kowalski dont le prénom, et j’en ai honte, m’évoquait plutôt un homme qu’une femme. J'appris que c'était un surnom que lui avait donné son père et Kowalski est un emprunt.

Par chance l’artiste avait prévu d’être sur place pendant toute la durée de l’accrochage, ce qui ouvrait la possibilité de discuter avec elle. On la voit, en tête de cette article, derrière son Angèle au panier. Elle aime représenter les femmes en marche, valise ou panier à la main et on remarquera avec Rue d'Odessa, une petite bretonne, fraîchement débarquée de la gare Montparnasse, se hâtant vers son nouveau travail.

Voilà comment elle se présente, sur son site : Je suis née en 1956 à Paris. Je suis française avec quelques origines polonaises. Je vis et travaille en Ile-de-France et en Bretagne. J’ai commencé la sculpture en 1980, mêlant toujours cette activité à une vie professionnelle et une vie de famille. J’ai toujours crayonné et depuis 2010, le dessin est devenu pour moi un mode d’expression à part entière.
Désormais, je suis une "sculpteuse qui dessine".
La mairie a eu une excellente idée en décidant d’exposer conjointement ses sculptures et ses dessins comme l'annonce l'affiche sur laquelle on voit en gros plan à gauche Roc, une toute petite sculpture de quelques centimètres et à droite Rêve slave. Au total ce sont 120 oeuvres et quelques pages de carnets d'esquisses qui permettent d'avoir un aperçu de son style.

L'artiste poursuit son thème majeur à propos de l’être humain au quotidien et affirme son attachement à la nature. Elle saisit des scènes de vie, des paysages aussi bien en Bretagne qu'au japon mais elle ne fait pas poser ses modèles.

Les visages ronds des enfants jouant sur la plage sont une source d'inspiration infinie.
Elle les dessine inlassablement. Mais elle les sculpte également comme on le constate avec cette adorable composition simplement nommée "Le pâté de sable" et ce portrait qu'elle affirme être sorti de sa seule imagination, Roi d'un jour. Elle dit humblement utiliser des instruments de fortune, puisque sculpter est avant tout le travail des doigts.

lundi 11 mars 2024

Le coucou au Théâtre Edgar (75014)

On n’est jamais si bien servi que par soi-même. C’est partant de ce principe que le directeur du théâtre Edgar se distribue et met en scène Le coucou. Et il a bien raison.

C'est un excellent comédien et il est parfait dans le rôle de celui qui passe du statut de con à celui de coucou. C'est dit mais cela ne raconte pas la pièce qui a été écrite avec vivacité par Matthieu Burnel et Sacha Judaszko.

Le duo a réussi la performance de s'inscrire dans la continuité du Dîner de cons, le film réalisé par Francis Veber qui remporta un immense succès en 1998.

Veber y adaptait sa propre pièce de théâtre du même nom dans laquelle Jacques Villeret jouait le même rôle. Il obtint trois Césars : meilleur acteur pour Jacques Villeret, meilleur acteur dans un second rôle pour Daniel Prévost et meilleur scénario original ou adaptation pour Francis Veber.

On se souvient de ce film qui fit plus de 9 millions d'entrées. Toute l'intrigue tourne autour du thème de la gaffe. Dans le Coucou il y a des gaffes, bien évidemment mais le propos est différent et la fin aussi ême si la morale demeure : tel est pris qui croyait prendre.

L'entrée du public s'effectue alors que le théâtre résonne de chansons qui évoquent l'univers avicole. La musique endiablée de la Compagnie créole fait rire les oiseaux (1986). Michel Fugain et son Big bazar invitent à faire comme l'oiseau (1972). Pascal Obispo a trouvé refuge dans son oasis de l'île aux oiseaux (1994).

J'ai assisté au spectacle à une séance de 18 h 30 et il y a beaucoup de monde, y compris (et ce n'est pas très fréquent en général au théâtre) un grand nombre de jeunes qui, d'ailleurs, chantaient en karaoké sur le trottoir les grands succès des années 80 en attendant l'ouverture des portes.
Maxime Depratte (Gérard Vivès), directeur charismatique d’une grande entreprise, invite à dîner son comptable, Corentin Michelot (Luq Hamett), et compte bien en profiter pour lui faire approuver un bilan financier qui risque de le mener tout droit en prison. Ségolène (Emmanuelle Boidron), la femme de Maxime, est très contrariée de devoir être sa complice.
Les dialogues sont vite sans ambiguïté. Maxime se révèle beau parleur et menteur. Il improvise constamment pour retomber sur ses pieds. Corentin est naïf et gaffeur. Ségolène s'étouffe de rire à chaque nouvelle bourde. Les deux hommes ne se ressemblent pas et n’ont rien en commun.

Certaines ficelles seront régulièrement tirées comme celle de l'étymologie. Maxime jurera sa bonne foi plusieurs fois et provoquera la foudre. Chacun croit devenir fou et en perdra le boire et le manger. Ségolène ne parviendra pas à les faire passer à table. Elle invoquera sa médaille de Sainte-Odile pour tenter d'y voir clair mais les méprises vont s'enchainer à un rythme soutenu, provoquant les rires.

Si Corentin semble être une flaque d'eau tiède il faut reconnaitre que la brise de la nouveauté va le requinquer furieusement, ce qui donne à Luq Hamett l'occasion de nous montrer combien il est bon comédien.

Certes il faut écouter les mots. Proposer n'est pas donner et les promesses n'engagent que ceux qui y croient mais … si c'était vrai …

Le coucou est une pièce qui, en filigrane, invite à se remettre en question et traite subtilement de la vengeance et de la notion de justice. On apprend beaucoup sur l'âme humaine … et sur la différence entre mandarine et clémentine. Les deux fruits se ressemblent et on pourrait les confondre mais leurs avantages et inconvénients diffèrent. La première est légèrement plus grosse que la seconde, sa chair est plus savoureuse mais elle contient beaucoup de pépins. La clémentine, moins parfumée et moins sucrée est plus facile à éplucher. Même les fruits ne sont pas parfaits.
Le coucou de Matthieu Burnel et Sacha Judaszko
Mise en scène Luq Hamett
Avec Emmanuelle Boidron, Gérard Vivès et Luq Hamett
Au Théâtre Edgar - 58 boulevard Quinet - 75014 Paris
Les jours et les horaires de représentation sont valables et donc à consulter sur le site du théâtre

vendredi 8 mars 2024

Elaha, un premier film très réussi de Milena Aboyan

Les bons films existent. Les très bons ne sont pas rares. Mais quand l’exceptionnel est sur les écrans il faut le saluer sans délai. J’ai vu Elaha, le premier film de Milena Aboyan et j'ai été conquise. Il est parfait pour célébrer le 8 mars qui est la journée internationale de lutte pour les droits des femmes.
Elaha, une jeune femme d’origine kurde de 22 ans, cherche par tous les moyens à faire reconstruire son hymen pensant ainsi rétablir son innocence avant son mariage. Malgré sa détermination, des doutes s'immiscent en elle. Pourquoi doit-elle paraître vierge, et pour qui ?
Alors qu’un dilemme semble inévitable, elle est tiraillée entre le respect de ses traditions et son désir d’indépendance.
Je ne sais pas si ce résumé va vous donner envie de prendre le risque de vous confronter à des images qui ne semblent pas vous concerner. Il est juste mais il ne dit pas la qualité de cette fiction qui est pourotant inspirée par une réalité d’aujourd’hui.

Car l’histoire ne se passe ni en Iran, ni en Syrie ou au fond de l’Afrique (ce qui ne serait pas pour autant acceptable) mais en Europe, en Allemagne où la communauté kurde est bien intégrée. Qui dit intégration ne signifie pas assimilation et ne s’accompagne pas d’un changement de valeurs.

Le poids de la tradition, exigeant que la jeune fille se présente vierge à son mariage est encore démesuré. Personne ne se demande pourquoi la règle ne s’applique pas aux garçons, libres de coucher avec qui leur plait, même si cela donne automatiquement à leur partenaire le statut de "pute".

Elaha (Bayan Layla) est vivante, juste vivante. Et pour son malheur elle a fauté alors que se profile le mariage (imposé, évidemment puisque ce sont les parents qui ont choisi son futur mari). Non seulement elle se sent obligée d’accepter cette union qui ne lui convient pas mais en plus elle va devoir cacher son absence de virginité.

Même si l'idée selon laquelle la "virginité" d'une femme peut être prouvée par un "hymen" qui se déchire et saigne lors de rapports sexuels avec pénétration, est une invention dangereuse. En réalité, aucun hymen ne ferme l'entrée du vagin. Il s'agit plutôt d'une membrane muqueuse qui encadre son ouverture comme un petit anneau, qui ne se déchire et ne saigne pas nécessairement pendant les rapports sexuels.

Quoiqu'il en soit de nombreuses jeunes filles ont recours à une intervention chirurgicale dans une hymenkliniken comme il en existe de nombreuses en Allemagne mais elle vaut 2500 à 3000 €, une somme dont Elaha ne dispose pas. Elle peut "juste" s’offrir une capsule de faux sang qui sera censé se répandre sur le drap au bon moment, en ignorant que c’est une arnaque vendue en pharmacie pour la somme de 50€.

Impossible pour elle de trouver de l’aide auprès de ses amies, confrontées à leurs propres désirs d’émancipation, et à leur déni du carcan traditionnel. Impossible d’être soutenue par sa jeune sœur, trop jalouse, encore moins par son petit frère, handicapé (même s’il exerce une action positive de cohésion au sein de la cellule familiale), ni par son père (Nazmi Kirik), trop faible pour changer quoi que ce soit, ou par sa mère, malheureuse mais rigide, pas davantage par la patronne du pressing (Homa Faghiri) conciliante sur le nombre de ses heures supplémentaires mais prête à la dénoncer à ses parents. Qu’elle s’avise de danser joyeusement au mariage d’une cousine et sa mère (Derya Durmaz), exigera d’elle "de se contrôler un peu".
C’est justement cela qui va faillir lui coûter la vie, le contrôle. La caméra enregistre, traduit, ne juge jamais. Aucun personnage n’est totalement bon ou mauvais. Il n’y a aucun radicalisme, mais juste la volonté de conquérir le droit d’être soi-même, quel que soit le chemin, même s’il est un détour.

Heureusement, il existe des rencontres qui changent le cours d’une vie. C’est son enseignante (Hadnet Tesfai), dont on suppose qu’elle n’est pas allemande d’origine, qui la soutiendra pour qu’elle puisse, seule, décider de sa vie.
Le film n’oppose pas monstres et des victimes. Il n'est pas donneur de leçon, et si la réalisatrice prend parti c’est en faveur de la réappropriation de soi sans jamais condamner. Que ce soit les parents ou le fiancé, Nasim (Armin Wahedi) que l'on voit constamment sous la pression de l'opinion familiale et des amis, l'amenant à un comportement excessif, dont d'ailleurs il s'excusera.

Milena Aboyan a réuni un casting d’exception où chacun est à la bonne place à tel point qu’on oublie qu’il s’agit d’une fiction. Elle n’est jamais impudique et pourtant ne masque rien. 

Pour interpréter Sami, le fils souffrant d'une lésion cérébrale, avec un handicap moteur, elle a choisi Réber Ibrahim qui est un petit garçon qui souffre réellement de ce handicap et qui interprète formidablement son rôle, ce qui prouve que l'inclusion peut fonctionner.
Depuis longtemps la réalisatrice s’intéresse à l’inégalité de traitement entre hommes et femmes et qui se manifeste dans la vie sociale, économique, au cinéma, à la télévision ou dans la publicité. Avec comme point d'orgue la question du corps des femmes soumis à d’autres règles que celui des hommes, en tout cas dans certains pays, faisant dire à Eleha qu’elle regrette de ne pas avoir un vagin allemand.

Bayan est née et a grandi en Syrie, elle n’est arrivée en Allemagne qu’à 19 ans. Milena est kurde et a grandi entre l’Arménie et l’Allemagne. Beaucoup de choses ont changé. L’émancipation progresse mais il subsiste sans doute des poches de résistance et ce film a la propriété d’attirer notre regard sur elles (comme sur les mariages forcés et comme il faudrait le faire sur l'excision).

On remarquera beaucoup de symboles, à commencer par le ruban carmin qu’elle porte autour du cou sur l’affiche où elle pose telle une madone, pour ne pas dire une Sainte Vierge (asexuée). Le dernier plan, alors que Eleha regarde son linge tourner dans la machine à laver vaut tous les discours.
La musique de Kilian Oser est à la mesure de l’ensemble. Le film s’achève sur Look at me, qu’Ebla a enregistré en 2022. Connue aussi sous le nom de Ebla Sadek cette germano-syrienne a pour spécialité l’interprétation de chansons engagées dans un style flamenco arabe. Elle a aussi fait une superbe reprise de Ederlezi.

Milena Aboyan est née kurde yézidie en Arménie en 1992. Elle a commencé en Allemagne, en 2010, une formation pour devenir actrice et a joué dans plusieurs pièces de théâtre. Après avoir obtenu son diplôme, elle change de discipline et commence à se concentrer sur l'écriture dramaturgique puis de scénarios. Elle remporte en 2019, le prix du scénario d'Emden. En tant que scénariste elle a écrit plusieurs courts métrage : Die Vertreibung der Elefanten (2016), Sonne s hein ûber August (2017), Was bleibt (2018). Elle passe ensuite à a réalisation de courts dont elle écrit aussi le scénario avec Der Greteltrick (2018) puis Elaha (2023 qui reçoit très vite le "Kaiju Cinema Diffusion Prize" au Festival du film de Locarno.

Bayan Layla (Elaha) est née et a grandi en Syrie, où elle a commencé à étudier l'architecture avant d'acquérir sa première expérience scénique à Leipzig, sa ville d'adoption, en 2015. Elle a joué de nombreux rôles importants au théâtre. Dans Elaha, elle interprète le rôle principal et est nommée pour le prix Perspektive Talent lors de la présentation du film en avant-première au Festival international du film de Berlin en 2023.

Elaha, de Milena Aboyan
Avec Bayan Layla, Derya Durmaz, Nazmi Kirik, Armin Wahedi, Derya Dilber, Cansu Leyan, Beritan Balci, Slavko Popadic, Hadnet Tesfai, Homa Faghiri et Réber Ibrahim …
Scénario de Milena Aboyan et Constantin Hatz
Compositeur Kilian Oser 
Récompenses & Festivals :
2022 Prix Kaiju Cinema Diffusion Prize (section First Look) au festival du film de Locarno 
2023 Festival international du film de Berlin
2023 Festival international du film d'Arras
2023 Festival du Cinéma Allemand de Paris
2023 Les Arcs Film Festival
2024 Festival Premiers Plans d'Angers
2024 Festival International du Film Politique de Carcassonne
2024 Festival international du premier film d'Annonay
En salles en France à partir du 7 février 2024

jeudi 7 mars 2024

J'ai expérimenté une balance connectée

Je donne souvent des recettes de bons petits plats. Plusieurs compte-rendus de repas pris au restaurant témoignent de ma gourmandise. Il ne faudrait pas en déduire que je peux manger tout ce que je veux sans aucune conséquence … même si je ne déguste pas tous ceux qui sont photographiés (heureusement).

J'ai lentement mais sûrement pris du poids au fil des ans, sans vraiment m'en rendre compte puisque je ne me pesais jamais et que je n'ai pas pour habitude de porter des vêtements moulants. Jusqu'à ce que ma fille, qui a l'oeil à tout, m'alerte sur l'urgence (selon elle) à reprendre les choses en main.

Pas question de me laisser impressionner par les chiffres mais j'ai dû concéder que oui, je devais entreprendre -je ne dirais pas un régime car on sait tous que ça ne marche pas- mais du moins adopter ce qu'on appelle une saine hygiène de vie.

Ne grignotant jamais ce n'était pas un axe d'action. Le conseil qui me sembla le plus facile à mettre en oeuvre fut de boire un demi-litre d'eau avant chaque repas, ce qui présente accessoirement l'avantage de s'hydrater, ce qu'on fait en général tous insuffisamment.

L'époque durant laquelle je marchais 10 000 pas chaque jour était révolue depuis la fin du "confinement" qui n'a pas eu tous les torts. Je m'y suis remise en surveillant le nombre sur l'enregistrement fait par mon smartphone. J'ai alterné avec le vélo d'appartement qui était réduit à la fonction de (piètre) décor. D'abord 5 minutes, puis 10 et Assez vite j'ai pu tenir jusque une heure, ce qui est soit disant le minimum pour commencer à brûler les graisses.

C'est alors que j'ai été invitée par Huawei qui organisait un événement pour fêter la rénovation de son espace de vente boulevard des Capucines et qui voulait mettre en avant quelques produits comme leurs écouteurs FreeClip que j'ai adoptés depuis.

Ce n'est pas le sujet de cet article mais ces écouteurs qui se portent en clip d'oreille, et qui fonctionnent sans fil, sont d'une discrétion exceptionnelle (on ne les devine pas sous mes cheveux contrairement aux concurrents qui sont de couleur blanche) et permettent une écoute ouverte subversive. C'est-à-dire qu'ils ne me privent pas d'entendre une conversation qui me serait destinée, ni le moteur d'une voiture en approche alors que j'ai le bénéfice d'écouter ma musique préférée sans déranger mon entourage. Et si un appel s'annonce sur mon téléphone, le son est immédiatement basculé de manière à pouvoir répondre sans avoir à les retirer. Bien entendu leur ergonomie est pensée de manière à ce qu'on ne les perde pas, même en secouant la tête et cela sans obstruer le canal auditif.

J'ai été séduite aussi par leur tablette dont la palette graphique est d'une réactivité exceptionnelle et par la qualité des photos prises avec leurs téléphones, à tel point qu'on dirait des peintures, même une fois reprise sur mon téléphone.
J'aurais adoré repartir de chez Huawei avec ces écouteurs (je les ai achetés depuis) mais c'est avec une grande boite carrée que j'ai quitté la boutique. Et cette boite contenait … une Scale 3 ! Exactement ce dont j'avais besoin pour m'aider dans ma perte de poids.

Il fallut tout de même de la patience car le modèle dont j'ai hérité (et qui n'est plus commercialisé, on comprend pourquoi) n'est pas fourni avec les piles. Or je n'avais pas chez moi le modèle adéquat, à savoir 4 petites piles AAA 1.5Volt et les magasins autour de moi … non plus.

Quelques jours plus tard, munies des piles idoines, j'ai pensé qu'il serait facile de connaitre le poids de mon corps. Que nenni ! Il fallait télécharger l'application Health sur mon téléphone, convenir d'un nom d'utilisateur, et appairer la balance, ce qui ne fut pas simple car les premiers messages me sont arrivés … en chinois.

A force de persévérance j'ai pu la mettre en relation avec mon smartphone car -et c'est un point très positif-  on peut l’associer avec n'importe quel téléphone portable, que son système d'exploitation soit Android ou iOS.

Dans l'idéal il est préférable que l'appareil envoie directement les données sur le téléphone (ce qui suppose qu'elle soit reliée en wi-fi) plutôt que de les stocker sur un cloud de Huawei. Car ce qui est intéressant ce n'est pas tellement de connaitre son poids à un instant T mais de pouvoir suivre son évolution dans le temps, sur une semaine, un mois, une année.

Je vous passe les étapes de configuration, pas si faciles que ça à faire, même en suivant des tutos (qui manquent vite de mise à jour et qui du coup sont obsolètes) mais une fois que vous y êtes arrivés ça fonctionne très bien, mais attention quand même à penser à lancer l'application sur votre téléphone avant de monter sur le plateau.

Vous êtes sans doute intrigués par la présence des 4 disques métalliques sur l'appareil qui ne sont pas là pour faire joli. Pourvu d'y poser correctement ses deux pieds nus, l'appareil prend plusieurs mesures complémentaire au poids comme le taux de graisse corporelle et le nombre de battements cardiaques. Il a en mémoire notre taille et peut donc calculer la fameuse IMC (ou Indice de Masse Corporelle) qui idéalement doit être comprise entre 1, 5 et 24, 9. En dessous on est anorexique, au-dessus en surpoids et obèse si on dépasse 30. J'en suis loin mais je suis malgré tout en surpoids, comme vous l'avez deviné.

Ce sont 11 mesures et calculs que l'application affiche automatiquement sur le téléphone : poids, IMC (même si sur l’application on lit IMG), taux de graisse corporelle, Masse maigre, Taux métabolique de base, masse hydrique, graisse viscérale, densité minérale osseuse, protéine, masse musculaire squelettique et rythme cardiaque.

Soyons réalistes, seuls la première et la dernière ont une utilité réelle. Et bien entendu une balance ne dispense pas de faire attention à sa nourriture. Il y a beaucoup à dire sur le sujet et la chanteuse Mentissa le fait avec émotion avec Balance.
En jumelant avec une montre connectée (et il en existe de très très belles, de surcroît féminines, ce qui est rare sur le marché) on pourrait aussi suivre son sommeil, le niveau de stress, la tension artérielle, la température cutanée. Et même se lancer des objectifs et des défis.

Reprenons. Revenons aux paroles de la chanteuse. J'ai cru que je m'étais libérée d'un joli nombre de kilos. la satisfaction fut de courte durée. Ma fille (encore elle) s'est offusquée que j'avais posé la balance sur un morceau de moquette … parce que pieds nus sur le carrelage froid, chaque matin à jeun, c'était un peu la punition.

Soit disant que pour bien mesurer toute balance doit être placée sur une surface dure. OK je la déplace et bing je prends 3 kilos de plus. L'appareil est intraitable. Etant dubitative je m'arme de trois litres de lait dans les bras pour vérifier si l'affichage se modifie. Le doute n'est pas permis et je me rends compte que 3 kilos représentent un poids signifiant. Je comprends que ce soit un handicap pour les articulations des genoux.

Pire, les données ne sont plus engrangées dans l'historique au motif que les mesures semblent "aberrantes" à la machine. Il a fallu user de patience pour la convaincre qu'il s'agissait bien de moi. Je suggère aux équipes de recherche de Huawei de mettre au point un système de reconnaissance à partir de la forme ou de l'empreinte des pieds.

Tout est rentré dans l'ordre au bout de quelques jours. Je continue à me peser chaque matin mais le coeur n'y est plus. C'est sans doute pour cela que par représailles le poids est désespérément constant.

Voire même que cette balance affiche 2 kilos supplémentaires alors que je n'ai pas mangé plus que d'habitude et que j'ai fait une heure de sport intensif. Ma fille (qui sait tout) a encore la réponse : la raison est à chercher dans l'heure du coucher. On grossit si on dépasse minuit. Serait-ce le syndrome de Cendrillon ?

Des études ont montré qu'il est capital de se coucher avant 23 heures et que chaque heure de sommeil perdue augmente notre IMC de 2,1 points à long terme (si on se couche tard régulièrement pendant cinq ans). Je vais devoir restreindre mon programme de sorties théâtrales, sinon je vais jamais récupérer un poids satisfaisant.

Veiller conduit à faire une autre erreur en dînant tardivement. Sans savoir que si par exemple tu manges un bout de pain avant d'aller te coucher, le taux de sucre augmente dans ton corps. Avec le pic d'insuline qui suit, il est possible que ton corps commence à stocker des graisses – qui ne sont pas brûlées directement puisque tu es en train de dormir. Dîner après 23h est très mauvais pour la prise de poids alors à quand la fermeture des restaurants à 22 h 45 ?
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A ceux qui seraient choqués par cette publication, à l'heure où il existe une certaine méfiance à l'égard des produits de haute technologie fabriqués en Chine je conseillerai, s'ils sont abonnés à la fibre avec Orange (opérateur national) de regarder le nom du fabricant de leur boitier. Il y a fort à parier que ce soit Huawei. Quant aux marques américaines … elles s'approvisionnent elles aussi en Chine, mais ne le clament pas sur les toits.
Et bien entendu, si j'ai eu la Scale 3 en cadeau, c'était sans aucune obligation de publication et aucun contrat ne me lie à Huawei, ni à aucune autre marque.

mercredi 6 mars 2024

Le rhum de Guyane La Belle Cabresse

Ma consommation est épisodique et modérée mais le rhum est un de mes alcools préférés quant il s'agit de l'associer à un dessert. Et jusqu'à présent j'appréciais particulièrement les rhums antillais.

Mais après avoir goûté le rhum de Guyane La Belle Cabresse, à la remise des Prix d'excellence du Concours général agricole mon avis a évolué.

La Belle Cabresse est un rhum agricole originaire de Guyane. Produit en bordure de forêt amazonienne, surnommée autrefois l'enfer vert, au sein de la distillerie des Rhums Saint-Maurice, dans ce qui serait la dernière et unique distillerie fumante de cette région d'outre-mer française.

Cette ancienne sucrerie-rhumerie dispose d'un vaste domaine, de plus d’une centaine d’hectares de champs de canne situés sur un terroir considéré comme étant l'un des meilleurs de Guyane. A ses propres champs de cannes à sucre, s'ajoutent les champs d'une soixantaine de petits planteurs dont la grande majorité cultivent les terres de Saint-Laurent. J'ai l'habitude de voir des champs de canne quand je suis encore au Mexique en février dans l'Etat de Morelos, un peu au sud de Mexico. Avec leurs cinq mètres de hauteur, ces végétaux composent de beaux paysages, surtout lorsque les cannes sont en fleur.

La récolte est toujours réalisée à la main en Guyane en faisant perdurer des valeurs à la fois traditionnelles et modernes. Cette façon de faire favorise une meilleure sélection de la canne à sucre (les mauvaises cannes ne sont pas récoltées) et permet aussi d’enlever une bonne partie des feuilles de la tige.

On y élève des rhums blancs, des vieux rhums et des éditions limitées. Le rhum blanc, agricole, est élaboré à partir du pur jus de canne frais. Si mon flacon est de 35 cl sachez qu'il existe en de multiples volumes, allant de la mignonette de 5cl au cubintainer de 4,5 litres, à consommer comme il se doit en toute modération, d'autant qu'il n'en a pas l'air mais il titre à 50 degrés.

Récompensé à juste titre pour un rhum d'exception le Président de la distillerie de Rhums St Maurice, Ernest Prévot, était venu au ministère. Pour lui, les Rhums Saint-Maurice c’est l’histoire de ma vie. Et bien plus encore : c’est l’histoire de ma famille, c’est l’histoire d’une industrie, et c’est l’histoire de la Guyane.

La distillerie Saint-Maurice élabore des rhums exclusivement de type traditionnel agricole depuis 1917 Les rhums blancs - comme La Belle Cabresse 50°- sont distillés dans un alambic à colonne. Le nez est frais et délicat, très agréable dès les premiers instants, très équilibré, pour moi tout à fait équivalent à un rhum antillais, voire supérieur (je parle de mémoire, sans avoir fait de comparaison).

Pour ceux qui l'ignoreraient, la canne à sucre est le principal composant d'un rhum agricole qui résulte de la fermentation directe du jus de canne, sans extraction préalable du sucre contenu, puis par distillation. Au XVII° siècle, le tafia, alcool de la fermentation des mélasses, était produit sur les habitations sucrières. Ce fut en 1652 que la Compagnie de la France équinoxiale inscrivit dans ses objectifs le sucre dans la colonie de la Guyane en installant les premiers moulins sur les terres hautes de Rémire.

Les fagots de canne sont pesés puis dépotés au pied d’un tapis roulant vers un broyeur mécanique. Le "hache-canne" va déchiqueter la tige en petites morceaux. Cette étape permet de réduire sa taille, de la défibrer et de faciliter l’extraction du sucre.

La canne est ensuite envoyée sur un tapis intermédiaire qui la conduira à 3 moulins constitués, chacun, de 3 cylindres entraînés par une machine à vapeur. Les fragments de canne seront successivement comprimés entre les différents cylindres pour assurer l’extraction d’un jus riche en sucre. Cette extraction sera amplifiée par l’ajout d’eau (arrosage des moulins), dite " d’imbibition". A ce stade on distinguera d'une part la "bagasse", qui sont les fibres de canne humides et d'autre part le jus de pressage dilué appelé "jus mélangé", qui est recueilli par une gouttière située en dessous des moulins.

La bagasse sera pour partie utilisée pour la production de vapeur qui alimentera la machine faisant fonctionner les moulins. Le surplus sera éliminé du circuit comme déchet.

Lorsque la concentration en sucre du jus mélangé est jugée suffisante, il est aspiré pour alimenter les cuves où la fermentation durera de 36 à 48 heures. Le moût fermenté obtenu porte alors le nom de vin et so^ degré d’alcool pur est environ de 4°. La préparation des mouuts est très importante avec deux objectifs :
– Permettre une production d’alcool avec des rendements élevés,
– Apporter au rhum des composés aromatiques secondaires issus de la fermentation, qui seront à l’origine de son bouquet.

Une fois pompé et filtré le "vin" est envoyé dans la colonne à distiller. L'opération est capitale dans la transformation de la canne à sucre en rhum car c’est principalement elle qui confère au rhum ses caractéristiques propres. Suivront plusieurs opérations de maturation, vieillissement, assemblage, coloration (éventuelle), réduction et conditionnement.

Le rhum blanc agricole Saint-Maurice porte un nom très joli, puisqu'une cabresse désigne une femme "noire" mais relativement claire de peau. Cependant le rhum La Belle Cabresse est d'une limpidité transparente, et il est extrêmement fruité. Il pourrait se déguster en cocktail de type Mojito, Ibis Fizz (avec un sirop d'hibiscus) ou façon Ti'Punch.

Chauffé dans une casserole est versé sur des bananes préalablement poêlées dans un peu de beurre et de sucre il s'enflamme facilement. Je conseille par sécurité d'utiliser un récipient qui supporte la haute température avant de servir le dessert en assiette, en posant alors les fruits sur une tanche de brioche toastée.
Les Rhums Saint-Maurice produisent aussi un rhum vieux La Cayennaise qui est vieilli en futs de chêne français usagés, d’une contenance de 270 litres durant un minimum de 3 années, le temps d'acquérir leur couleur. Le climat chaud et humide de la Guyane française doit lui conférer indéniablement une typicité particulière. Peut-être aurais-je un jour l'occasion de le vérifier.

Rhums Saint-Maurice
Lieu dit Saint-Maurice – BP 47 
97320 St. Laurent du Maroni
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de © Jean-Emmanuel Hay

mardi 5 mars 2024

Trust de Hernan Diaz

Au moment d'ouvrir Trust de Hernan Diaz je sais que c'est un Prix Pulitzer et que donc, si je n'aime pas, il va me falloir me justifier même s'il est loin de faire l'unanimité.
Wall Street traverse l’une des pires crises de son histoire. Nous sommes dans les années 1930, la Grande Dépression frappe l’Amérique de plein fouet. Un homme, néanmoins, a su faire fortune là où tous se sont effondrés. Héritier d’une famille d’industriels devenu magnat de la finance, il est l’époux aimant d’une fille d’aristocrates. Ils forment un couple que la haute société new-yorkaise rêve de côtoyer, mais préfèrent vivre à l’écart et se consacrer, lui à ses affaires, elle à sa maison et à ses oeuvres de bienfaisance.
Tout semble si parfait chez les heureux du monde…
L'éditeur promet au lecteur d'être pris dans un jeu de piste. Il suggère que l'illustre figure pourrait n’était qu’une fiction. Et que,  derrière les légendes américaines, se cacheraient d’autres destinées plus sombres et plus mystérieuses.

J'ai essayé.  J'ai soupiré. Le jeu de piste était-il trop lent à se mettre en place ? J'ai ouvert le livre en plusieurs endroits. par acquis de conscience. Et puis j'ai compris que la rencontre n'aurait pas lieu parce que pour moi le style est plus important que la construction. Mais pour vous peut-être …

Trust de Hernan Diaz, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Editions de l'Olivier, en librairie depuis le 18 août 2023
Prix Pulitzer 2023
Article illustré par la couverture originale du roman

Liste des livres sélectionnés pour le Prix des Lecteurs d'Antony :

lundi 4 mars 2024

Un mari idéal mis en scène par Guillemette Regnault

L’affiche de Un mari idéal est assez charmante, plutôt réussie visuellement parlant, mais je ne sais pas si elle aurait suffi à me décider à me rendre à l’avant-première.

Et puis, même si c’est relatif pour chacun de nous, le théâtre dans lequel la pièce est programmée se trouve vraiment très loin de chez moi.

Je ne connaissais pas le Théâtre Clavel et j’ai été très agréablement surprise par son cadre qui fait oublier la distance. Cette statue antique, endossant la veste de Monsieur Loyal nous y accueille avec humour.

C’est essentiellement parce que j’ai déjà vu jouer Matthieu Le Goaster que je me suis déplacée. J’ai été conquise par le résultat et j’espère que je vous communiquerai mon enthousiasme. Tout est bon dans ce mari idéal depuis l’adaptation au jeu des comédiens, en passant par la mise en scène, les costumes (formidable travail de Claire Jacob), les décors y compris les lumières.
Justement côté décor, ce sont les accessoires qui font tout, avec d’élégants sofas et des lustres qui signalent dans quel monde on évolue.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas pris autant de plaisir à entendre les bons mots d’Oscar Wilde. J’ai découvert que c’était lui qui disait qu’il n’y avait jamais de questions indiscrètes, à la différence des réponses. Il est manifeste que l’auteur s’exprime dans le personnage de Lord Goring (Matthieu Le Goaster) qui se chamaille affectueusement avec son père (Matthieu de la Taille) : j’aime beaucoup parler de rien, père, c’est la seule chose où je connais quelque chose.

Les répliques sont incisives. Très savoureuses parce qu’elles sont servies par un jeu d’acteurs qui est sans défaut. C’est un jeu de ping pong incessant pimenté de battements de cils, de froncements de sourcils, exclamations, soupirs, regards fuyants, lèvres pincées et autres minauderies.

L’humour est souvent très britannique mais Oscar Wilde a réussi à en décliner de multiples facettes. Il peut être direct, pince sans rire, ironique, n’être là que pour le plaisir d’un bon mot, ou celui de traiter en dérision un sujet sérieux, s’affirmer au premier comme au second degré, voire au-delà.

On a envie de noter des répliques d’anthologies : lorsque les dieux veulent vous punir ils exhaussent vos prières. Ou encore : la seule personne fréquentable, c’est soi-même.

Ce ne serait rien s’il n’y avait un jeu de séduction fort bien tricoté et une intrigue économique qui permet d’aborder la question de la sincérité sous un autre angle que celui de la fidélité. Il y a du suspens quant à la résolution de la problématique. Bien malin est le spectateur qui démasque le mari idéal … Est-il Sir Robert Chiltern (Christophe Paris) comme en est persuadée son épouse, Lady Gertrude Chiltern (Céline Larmoyer), ou bien Lord Goring que la sœur de Sir Robert, Mabel Chiltern (Guillemette Regnault) rêve d’épouser ? A moins que ce ne soit le père après tout. On ne cesse de s’interroger à propos du couple idéal.
Quelles sont les qualités qui permettent d’en juger ? La fidélité ? L’honnêteté ? La puissance des sentiments ? Autant de thèmes qui seront fouillés par les agissements des uns et des autres, et surtout les révélations d’une invitée de dernière minute, Mrs Laura Cheveley (Margaux Wicart).

L’équipe sera sur la scène du Théâtre Clavel pour 9 représentations, mais je serais surprise qu’il n’y ait pas prolongation ou qu’un autre théâtre ne leur fasse pas d’alléchantes propositions.

Un mari idéal 
Mise en scène de Guillemette Regnault 
Avec Christophe Paris, Margaux Wicart, Matthieu de la Taille, Matthieu Le Goaster, Céline Larmoyer et Guillemette Regnault
Costumes de Claire Jacob 
Avant-première le lundi 4 Mars à 19h30 puis tous les mardis/mercredis à 19h30 du 23 avril  au 13 mai 2024. Les places sont déjà disponibles : https://www.billetreduc.com/338865/evt.htm

dimanche 3 mars 2024

Accords met-vin avec un Côte de Toul Cuvée du bâtisseur du Domaine Regina

On retrouve des traces du vignoble lorrain dès l'Antiquité, 3000 ans avant notre ère. En 1865, le vignoble toulois couvre encore près de 6 000 hectares (50 fois plus qu'aujourd'hui), mais il amorce son déclin avec l'industrialisation croissante de la Lorraine à la fin du XIX°, l'exode rural, la crise du phylloxéra et la Première Guerre Mondiale. Autant de facteurs qui réduisent considérablement la taille du vignoble… mais ne le font pas disparaître entièrement. Le XX° voit même sa timide renaissance, avant d'amplifier son développement et sa notoriété, via son classement en VDQS au milieu du siècle dernier. Aujourd'hui, l'AOC et ses vignerons ont à coeur de prolonger l'a belle histoire du vignoble des Côtes de Toul.

Et quand je dis vignerons je devrais employer le féminin car, après avoir effectué une reconversion en quittant le monde de l'industrie locale de pneumatiques, Isabelle Mangeot et son mari Jean-Michel ont repris avec autant de détermination que de passion les vignes et les bâtiments de Vincent Gorny lors de son départ en Champagne en 1997.

Ils lui ont donné le nom de Régina en hommage à la mémoire de l'illustre Suzanne Kricq, née à Pagney-derrière-Barine, dont le nom de résistante durant la Seconde Guerre Mondiale était Régina. Ensemble ils ont vite fait prospérer leur vigne de 1,7 ha à Bruley, un an avant la promotion du Côtes-de-Toul en AOC.

Leur domaine a connu depuis une réelle extension (15,6 ha aujourd'hui, dont 2 ha de jeunes plantations) et acquis une belle notoriété. Après le décès prématuré de son mari en 2015, Isabelle a confirmé ses qualités de battante, devenant l'unique vigneronne de l'appellation alors qu'elle poursuivait seule la conduite de son Domaine. Son courage a été distingué par les Insignes de l'Ordre National du Mérite à Paris en 2021.

Avec une quinzaine de cuvées différentes, le Domaine Régina offre une gamme très variée. Mais il possède surtout la particularité d'avoir fait isoler et cultiver ses propres levures indigènes, issues du jus de raisins des différentes parcelles de ce domaine. Elles sont conservées en laboratoire, ce qui nous permet de les réutiliser pour chaque millésime et d'obtenir une cuvée unique et surtout régulière : la cuvée du Bâtisseur. Celle-ci a été distinguée au dernier Concours général agricole qui lui a décerné le Prix d'excellence.

C'est dans ce cadre que j'ai dégusté la Cuvée du bâtisseur et que j'ai fait la rencontre de cette femme exceptionnelle. Cette cuvée est issue uniquement d’une vigne d’Auxerrois est destiné à être bu dans sa jeunesse (jusqu’à 4 ans). Cependant  il se conservera jusque 6 ans dans une bonne cave.

Ce blanc est élevé 6 mois en cuve sans "malo". Sa robe est claire et limpide, le nez est ouvert sur des senteurs fruitées (poire, coing) et mentholées. Riche, gras, ample, le palais est souligné par une fine fraîcheur qui lui confère beaucoup d'allonge. Ce vin remarquable d'équilibre est recommandé pour l'apéritif, les poissons grillés, ou encore une viande blanche à la crème. Mais c'est avec un plat végétarien que j'ai choisi de le servir, des falafels que j'avais envie de cuisiner depuis que j'avais trouvé des pois chiches bio.
Voici les ingrédients dont on a besoin pour une quinzaine ou une vingtaine de falafel (selon leur taille) :

350 g de pois chiches secs à tremper au moins 12 heures dans un saladier rempli d’eau froide
1 oignon jaune de taille moyenne
1 petite botte de persil
5 brins de menthe ou ciboulette ou aneth ou basilic (ce que vous avez dans le frigo)
1 petite botte de coriandre
1/2 cuillère à café de cardamome verte
1 cuillère à café de cumin en poudre
2 gousses d’ail hachées
1 cuillère à café de sel
2 tours de moulin de poivre
1 sachet de levure chimique
1,5 cuillère à soupe de farine de blé

Pour saupoudrer avant cuisson :
2 cuillères à soupe de grains de sésame
2 cuillères à soupe d’huile d’olive

La veille au soir j'ai mis à tremper les pois chiches dans un saladier rempli d’eau et pouvant contenir quatre fois plus de produit car j'avais été prévenue que le volume des légumes allait quasiment doubler.
Le matin suivant, j'ai égoutté et épongé les pois chiches, épluché et taillé grossièrement l'oignon, ainsi que les herbes fraîches. L'idée était ensuite de mettre le tout (y compris l'ail, le sel, les épices, la farine) dans un robot mixeur, et d'obtenir, après un certain temps (comme aurait dit l'humoriste Fernand Raynaud) une texture qui soit restée un peu sableuse. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu. Il m'a fallu procéder par petites quantités pour obtenir le résultat photographié ci-dessous. J'aurais dû préférer le bon vieux moulin à légumes manuel plutôt que le blender électrique. A savoir pour la fois prochaine.
A ce stade j'aurais pu faire des boules avec une cuillère à glace mais ayant opté pour une cuisson au four j'ai préféré utiliser un emporte-pièce rond que j'ai rempli de pâte en la tassant un peu.
J'ai travaillé directement sur la feuille de papier sulfurisé en déplaçant le cercle à chaque fois. Puis j'ai parsemé de graines de sésames et arrosé avec les 2 cuillères à soupe d’huile d’olive. Vous remarquerez en bas à droite 4 disques d'une allure différentes. J'ai ai placé un pois chiche pour les repérer après cuisson. J'avais ajouté à la pâte un mélange de curry et c'est cette version que tout le monde préféra.
La cuisson a duré 20 minutes dans un four préchauffé à 190° C (mais j'ai ensuite regretté de n'avoir pas procédé à une cuisson classique dans une sauteuse garnie d'huile dans laquelle j'aurais fait dorer les falafels).
J'ai servi avec une sauce de type tzatziki et une composée de tomate aux oignons. J'aurais pu aussi proposer une salade verte et une sauce au vahiné. Le vin était parfait pour ce plat simple, lui apportant des parfums qui s'accordaient bien entre eux.
Les gourmands ont ajouté dans l'assiette un filet d'huile d'olive supplémentaire. J'avais ramené ce flacon d'exception, très aromatique, de mon voyage en Crète au printemps dernier.

Domaine Régina - 350 rue de la République - 54200 Bruley- 03 83 64 49 52 ou 06 80 33 43 77

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