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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 22 mai 2024

Avez-vous votre sac iconique Gaji ?

La popularité d’un objet tient parfois à peu de choses mais son utilisation par une personnalité peut être déterminante pour en faire un produit à la mode. Tel est le cas du sac Gaji qui a été créé à Taiwan, pendant la période coloniale japonaise (1865-1945) dans le village de Jing Liao, dans le district de Houbi du comté de Tainan.

A l’origine, ce sont les riziculteurs de ce village qui ont eu l’idée d’employer  des fibres de Cyperus malaccensis, une plante poussant en abondance dans les marais voisins pour les tresser et en faire de très grands sacs pour gagner un revenu supplémentaire.

Même si la vie agricole était déjà difficile, le courage taïwanais prévalait et toute la famille abandonnait ses outils agricoles pour s'adonner au tissage après le coucher du soleil.

Dès l'âge de dix ans les enfants commençaient à apprendre à tisser tandis que les plus grands aidaient à broyer les tiges de la plante avec de grosses pierres pour les ramollir et les lisser. C’est la technique de tissage qui a donné naissance au curieux nom du sac Gaji, dérivé d’une translittération d’un terme japonais désignant le tissage de sacs (kagiami).

L'industrialisation de Taiwan s’est développée dans les années 1960. On a continué la fabrication mais cette fois en utilisant le nylon et la machine à coudre afin de produire des contenants plus résistants, mais vendus à un prix abordable. Ce sont les habitants de la même communauté agricole du village de Jing Liao qui ont continué à les fabriquer. Encore aujourd'hui les sacs Gaji originaux sont toujours fabriqués à la main dans la même communauté dans une coopérative appelée Gaji Grandmas Workshop.

Ceux qui comprennent le taïwanais peuvent s'en assurer en lisant l'étiquette qui figure en haut du sac. La mention verticale signifie "fabriqué à Taiwan". Le nom de la marque est en haut et celui de l'atelier en bas. On m'a dit que j'avais la chance de disposer du modèle original.

L'aspect d'origine a été conservé, avec les poignées parallèles dépassant des côtés qui en font de très pratiques sacs à provisions réutilisables. Ils sont très faciles d'entretien et d'une bonne durabilité. On comprend qu'ils soient vite devenus indispensables pour les ménagères qui allaient au marché comme pour les agriculteurs qui transportaient leur récolte de fruits et légumes ou les outils de la maison au champ.

Le succès fut au rendez-vous pendant vingt ans jusqu'à ce que l'augmentation du pouvoir d’achat individuel, la modestie de son origine et leurs utilisations utilitaires jouent en défaveur des sacs Gadji. Ils finirent par perdent leur intérêt aux yeux de la jeunesse.

Vingt nouvelles années plus tard, en 2005, le film des deux réalisateurs taïwanais, Let it be de Yen Lan-chuan et Juang Yi-tseng (Grand Prix du Festival du Film de Taipei) les replaça au centre de l’attention. On y voit trois familles d’agriculteurs, au cœur du grenier rizicole du comté de Tainan qui sont sortis de l'anonymat pour devenir de véritables vedettes en raison de leur manière authentique et humoristique de raconter leur métier et leur mode de vie.

A travers leurs documentaires les cinéastes ont réussi à mettre l'accent sur les difficultés des classes sociales taïwanaises les plus défavorisées et sur les questions environnementales auxquelles l’île fait face aujourd’hui. Avec Let It Be ils ont mis en lumière la résilience des agriculteurs de Jing Liao. Au même moment un célèbre chanteur adopta le sac Gaji comme logo, ce qui redynamisa sa popularité.

Les sacs ont reconquis les rues animées du marché de Taipei et celles de la capitale taïwanaise. La jeunesse n'a aucun complexe à les porter avec des baskets de la dernière mode et les personnes âgées y sont revenues en toute simplicité.

De nos jours ces sacs ont dépassé le cercle des sacs à main traditionnels. On remarque ce type de maillage en nylon dans divers produits et vêtements, toujours en bandes et de préférence en associant les trois couleurs de base que sont le bleu, le vert et le rouge, séparées par une linge blanche. On les trouve néanmoins déclinés dans d'autres coloris. Ils ont été adoptés par toutes les générations. Les plus âgées pour leur valeur patrimoniale, les jeunes pour leur esthétique rétro-chic sans oublier les touristes étrangers.

Ils sont partout dans les magazines de mode et leur surnom de "Louis Vuitton taïwanais" circule avec un sens combiné de dérision et de marketing. On m'a rapporté que Balenciaga avait repris ce motif dans une de ses collections. C'est en tout cas "le" cadeau national à offrir aux amis et j'ai été heureuse de le recevoir à l'occasion de mon passage au Centre culturel taïwanais, 78 rue de l'Université - 75007 Paris qui accueillait la conférence de presse de présentation du Festival Off d'Avignon 2024 dont je donnerai les grandes lignes prochainement, mais je signale d'ores et déjà que Taiwan est le pays invité du festival.

Je remercie Chien Hui Wang de m'avoir fourni les renseignements essentiels qui m'ont permis d'écrire cet article. Elle est Commissaire de la librairie du Festival Off d'Avignon pour la durée du festival et organisera une exposition des traductions et des publications françaises liées à Taiwan ayant pour thème "Taïwan, mode d'emploi" ainsi qu'une série de rencontres du 16 au 18 juillet. L'exposition aura lieu simultanément à la librairie du Village du Off et à la librairie La Comédie humaine.

lundi 20 mai 2024

Déjeuner chez Dame Augustine

Si je place en tête de l'article une photo de trois personnes c'est que celles-ci sont essentielles et qu'elles participent à l'âme du restaurant. De gauche à droite, voici Lilian Douchet, le chef de Dame Augustine, puis Julie Véry qui oeuvre en salle (mais qui est aussi son associée) et Sylvain, que vous verrez autant derrière le bar qu'au service.

Il aurait fallu photographier les trois cuisiniers qui, dans un esprit de fraternité, se relaient pour la plonge. Et puis le troisième associé, Bruno Ousta.

Mais tout ce petit monde n'a guère de temps pour poser. C'est que faire tourner un restaurant réclame une grande attention. Leur but n'est pas de vous régaler une seule fois mais de vous donner envie de revenir, que ce soit le midi à la carte ou le soir, autour de deux menus, le premier pour une Dégustation de 4 plats (à 66 €) ou en formule Signature avec 6 plats (à 86 €). Libre à vous dans l'un ou l'autre cas de choisir vos vins ou de vous reposer sur la sélection de 4 ou 5 verres qui vous sera proposée (35 ou 42 €).

Comme dans la majorité des restaurants, la carte est financièrement avantageuse au déjeuner. Elle offre une bonne occasion de découvrir l’endroit en limitant les frais puisqu’on peut composer un repas entier, entrée, plat, dessert avec un budget de 35 €.
Ce midi je me suis laissée convaincre par un verre de Chardonnay élevé sur les sols argilo-calcaires et marneux des Hautes Côtes de Nuits 2022 de Patrick Hudelot en agriculture biologique, que j'ai consommé en toute modération. Il m'a ouvert l'appétit tandis que j'appréciais la douceur un peu suave d'un Houmous de mäs et salade de maïs fraîche à partager, relevé d'oignon rose confit.
Ce vin fruité aux notes de vanille, rond et bien équilibré s’est accordé parfaitement avec les plats suivants. A commencer par le Saumon en gravlax, betteraves confites, amandes torréfiées, raifort glacé. Cette assiette fut une surprise de taille, ne m'attendant pas du tout à trouver un poisson taillé en cubes comme un tartare. Un pur délice !

Il faut dire que la betterave est un des légumes fétiche de Lilian qui grâce à elle se classa numéro 2 de l’épreuve d’Anne-Sophie Pic au cours de la saison 2022 de Top Chef. Il la cuisina sous une forme "plurielle" fumée et grillée, en gaspacho, en pickles, en chips, et en boisson avec des feuilles de citronnier.
Je ne pourrais pas dire quelle assiette j'ai préféré de la première ou de la deuxième, avec cette Patate douce croustillante-fondante, crème aigrelette, pesto d'herbes fraiches, shiso et coriandre. Ce ne sont que des saveurs que j'adore. J'étais ravie de retrouver le shiso pourpre qui commence tout juste à repousser sur mon bacon et dont le goût combinant poivre, mélisse et cannelle est aussi étrange que particulièrement adapté à de nombreux plats. La vinaigrette réalisée avec du piment, de l’orange et de l’huile de coriandre est une surprise incroyable.

Je ne percerai pas le secret de la cuisson de son œuf parfait, dont je peux juste dire qu’il n’est pas cuit à 64° degrés mais j'ai eu la chance que Lilian me donne une de ses astuces : la patate douce a subi une première cuisson en papillote. A tenter à la maison … même s’il serait illusoire de penser qu’on peut reproduire chez soi un tel plat.
Voilà une des qualités de Lilian de savoir associer les contrastes en combinant les herbes aromatiques et jouer des épices en osant le piment. Une autre est de ne pas être nombrilisme. Il se rend régulièrement dans d'autres établissements et n'hésite pas à demander les adresses des restaurants qu'il faut découvrir.
Son Oeuf parfait, déclinaison de petits pois, lard fumé, huile de curry est un autre régal. L’émulsion montée au vin jaune apporte des arômes de noix fraîches et de fruits secs. C'est pour lui évident mais il ne travaille que le petit pois frais, grâce à trois livraisons par semaine. Inutile de chercher des billes surgelées dans ses assiettes.
Comme plat, le choix se portait entre le Poisson du moment qui aujourd’hui est un Maigre, posé cuit à point sur une écrasée de pommes de terre aux fines herbes, un beurre blanc travaillé avec des salicornes, enrichi d'oeufs de truite qui éclatent sous la dent, et de quelques salicornes, et entre l'Agneau confit, effiloché, et ses légumes d'Orient, amandes torréfiées, jus d'agneau au ras-el-hanout. Ce mélange d'épices, littéralement le haut du panier de l'épicerie, associé au citron confit qui créé la surprise, apporte une ampleur aromatique à cette viande qui a cuit pendant dix-huit heures.

Si vos goûts sont plus classiques, vous ne serez pas déçus par la Pièce de boeuf et sa déclinaison de carottes.
Le Chocolat est un des desserts signature du chef, même s'il peut connaitre quelques évolutions, d'une saison à l'autre. Ici  c'est une mousse au chocolat tiède, servie sur un lit de streusel cacahuètes, avec une glace au sarrasin et un caramel beurre salé.

Le gardien de Téhéran de Stéphanie Perez

Alors que l'Iran sert de toile de fond à plusieurs pièces de théâtre, la situation de ce pays a fait l'objet d'un roman qui aurait pu être classé dans les documentaires, qui raconte le courage et la passion d'un homme, que rien ne prédestinait à cela, à conserver (jamais le mot ne fut tant adéquat) la collection d'art constituée à la demande de l'impératrice d'Iran dans les années 77.

Intitulé Le gardien de Téhéran, il est écrit par Stéphanie Perez qui eut connaissance d'un parcours de vie hors normes à l'occasion d'un reportage effectué en tant que grand reporter à France Télévisions.

La quatrième de couverture ne laisse planer aucune hésitation sur le succès de la mission qui sera confiée à Cyrus au moment où éclate la révolution au printemps 1979 conjointement au départ précipité du Chah le 16 janvier. Cette histoire est vraie, un peu frictionnée pour des raisons évidentes de sécurité, qui se lit tout à fait comme un roman.

Le doute est néanmoins permis de savoir si Farah Diba a ignoré ou non que lui, le petit Cyrus Farzadi, fils d'une couturière des quartiers ouest, a sauvé sa collection de la folie destructrice des mollahs. Lui, le gamin sans diplôme qui n'était jamais entré dans un musée avant son embauche (p. 176). Il a su à merveille appliquer un des préceptes iraniens : s'adapter et résister.

L'auteure a réussi à y instiller du suspense, surtout en y ajoutant la destinée de plusieurs femmes, ce qui tranche avec la condition de la femme que nous connaissons dans un pays islamique, qui la réduit à enfanter de la chair à canon. Son travail de grand reporter l'a habituée à l'investigation et son livre offre une véritable immersion, non seulement à l'intérieur du musée mais aussi dans cette période si troublée de l'histoire perse dont les scènes de théâtre se sont emparées. Je pense à la pièce Les poupées persanes qui marqua le Festival d'Avignon en 2022 et 4211 km qui toucha l'édition 2023, avec un succès qui est dopé par le Molière 2024 de la révélation féminine pour Olivia Pavlou Graham, à tel point qu'il va être repris à la rentrée dans une salle parisienne. 

La dimension politique qui se dégage du livre est indéniable, avec un souci d'objectivité et on constatera que plusieurs personnages ne sont pas forcément totalement bons ou mauvais. Elle se double d'un aspect historique (l'histoire de la création du musée et de sa folle inauguration en 1977 serait à elle seule un sujet de roman) et enfin d'une veine romanesque parce que tout nous est raconté de l'intérieur comme si on y était.

Le personnage énigmatique de Reza semble appartenir à la Savak, la police secrète du Chah qui traque la moindre critique ou opposition pouvant envoyer n'importe qui en prison et à la torture car personne n'est sûr de son destin (p. 32). Nous en lirons plusieurs démonstrations.

Les photos  de sa jeune voisine et amie Azadeh témoignent d'un régime de voleurs et de corrompus en train de couler le pays et détruire son âme (p. 46). Elle sera jetée en prison pour de "simples" photos, comme aujourd'hui en Iran le rappeur Toomaj Salehi est, à seulement 33 ans, condamné à mort pour corruption sur terre comme l'a déploré Jean-Marc Dumontet, président des Molières, au cours de la cérémonie du 6 mai dernier.

Evidemment le million de personnes qui défilaient dans les rues de la capitale en septembre 78 ne se doutaient pas de l'issue que prendrait la révolution même s'ils étaient pour la plupart conscients des risques. Leur credo était alors "on verra après". 

Un des aspects positifs est la place accordée au dialogue intérieur avec les oeuvres. L'emploi de Cyrus le nourrit aussi intellectuellement (p. 67) et à plusieurs reprises il est fait allusion au pouvoir hypnotique de l'art qui serait comparable à un coup de foudre qui se passe de mots parce que l'émotion l'emporte. On pourrait comprendre un tableau sans avoir besoin d'explication ou de médiation car il ne s'agit "pas juste d'un tableau. C'est de l'art. C'est universel" (p. 194).

Il y a une analyse touchante d'un Rothko, dont j'ai admiré plusieurs tableaux à la Fondation Vuitton en octobre dernier. Le suicide (Purple Jumping Man) d'Andy Warhol peint en 1963 fait sangloter le chauffeur (p. 183). La tentation était forte pour moi, en ayant la chance de déambuler dans le centre Pompidou un soir lors d'un vernissage et en l'absence de public de prendre la photo du livre au pied d'un Warhol réalisé à ses débuts en répétant le visage de l'actrice Elizabeth Taylor jusqu'à saturation sur une toile semblable à un écran de cinéma, faisant de cette icône hollywoodienne un portrait d'une indéniable fragilité mais aussi une allégorie d'un monde dominé par la prolifération des images.

Il est amusant d'apprendre que c'est cet artiste que l'impératrice sollicita pour faire son portrait en 1976. Leur rencontre et la séance de pose (reconstituée) est tout à fait vivante (p. 186).

Le musée a été créé avec une volonté d'ouverture et d'inscrire l'Iran dans la modernité et le progrès p. 69). Sa Mona Lisa devait être un Pollock (p. 70) mais il était sans doute encore en avance sur son temps pour pouvoir être à la mode en 1977.

Le livre se fait l'écho de la réouverture du musée en novembre 1979 (p. 202) pour devenir un lieu de propagande présentant une sélection d'oeuvres iraniennes et nationalistes à la gloire de la révolution.

Pour ne donner qu'un exemple, la Nature morte à l'estampe japonaise de Gauguin, certes achetée 1,4 million, vaudrait désormais 45 millions de dollars. Ces prix sont affolants. On l'a vu dans le film Le tableau volé en ce moment à l'affiche. Il est extraordinaire que malgré l'appât possible du gain Cyrus ait réussi à convaincre les révolutionnaires de ne pas brader le patrimoine de l'Iran ni de le laisser sortir du pays. L'auteure émet l'hypothèse que la fierté de susciter la convoitise de l'Occident ennemie (p. 224) a pu peser dans la balance.

A la fin, une liste qui n'est pas un inventaire exhaustif (il n'existe pas et on estime le nombre de chefs-d'oeuvre à près de 300) donne une idée précise de ce musée dont on vient d'assister à la naissance. Il abrite toujours aujourd'hui la plus grande collection d'art contemporain occidental après l'Europe et les Etats-Unis.

Il se trouve que récemment le Fiap Paris a organisé dans notre capitale une exposition de la Collection Privée d’Art de Sa Majesté Farah Pahlavi, à initiative de la Fondation Shahbanu Farah Pahlavi pour soutenir les artistes, du 8 avril au 24 mai 2024, en accès gratuit, mais sur réservation.

Stéphanie Perez est née en 1973. Grand reporter pour France Télévisions depuis plus de vingt-cinq ans, chargée de l’international, elle s’est rendue plusieurs fois en Iran et a couvert plusieurs conflits, comme la guerre en Irak et en Syrie, ou récemment en Ukraine. Elle a remporté le Prix Bayeux des lycéens en 2018 et le Laurier du grand reporter en 2020 (Prix Patrick Bourrat).

Le gardien de Téhéran est son premier roman. Il faut souhaiter qu'il y en ait d'autres parce qu'elle a vraiment une plume de romancière.

Le gardien de Téhéran de Stéphanie Perez, Plon, en librairie depuis le 6 septembre 2023
Première sélection du Prix Orange du Livre 2023
Article illustré avec Ten lizes, encre sérigraphique et peinture à la bombe sur toile d'Andy Warhol de 201 sur 564,5 cm achetée en 1986 par le Centre Pompidou

dimanche 19 mai 2024

Jardin 21

C’est en avril dernier qu’a réouvert le Jardin 21, une friche végétale et culturelle située à Paris dans le Parc de la Villette, à la lisière de Paris et Pantin, en bordure du canal de l’Ourcq, et elle le restera jusqu’au 28 septembre 2024.

On retrouve à l'origine du projet les équipes Glazart, la salle de concert et le club du 19ème arrondissement de Paris et le lien existe aussi avec Kilomètre 25. C’est malgré tout un lieu un peu secret.

Voilà pourquoi je conseille de repérer l’entrée, sachant que le meilleur accès se fait par le tramway T(3B) Ella Fitzgerald ou en Vélib (station Grands Moulins de Pantin). Mais une fois connu, ce sera facile d’y retourner. Car c’est bien le but de créer une fidélité autant avec les employés des grandes entreprises environnantes qu’avec les franciliens amateurs de musique et voulant passer un début de soirée dans le calme pour échanger entre copains, qu’avec aussi les familles et ceux qui veulent initier leurs enfants au jardinage et parfaire leurs connaissances.

On peut parier que les habitués seront déçus de la fermeture fin septembre alors que le jardin n’aura pas eu le temps de livrer la totalité des récoltes possible mais il faut reconnaître que la situation, essentiellement en extérieur, justifie une ouverture uniquement en période estivale.

Alors, profitez largement et sans attendre, de la programmation culturelle et festive assez intense autour du potager, entre jardinage, musique, marchés engagés, sport et fêtes.

Côté végétal, Valentina règne sur l’ancien verger du XIXème siècle transformé en 2018 en un tiers-lieu végétal, culturel et festif. La jeune femme s’inspire des techniques de la permaculture pour créer des espaces cultivés qu’elle a soin d’entretenir en respectant la nature. Plusieurs bacs ont été installés à hauteur d’homme, ce qui évite de devoir se mettre à genou pour jardiner. Ils permettent aussi de s’affranchir de la mauvaise qualité du sol, dans lequel on n’aurait rien pu faire pousser sans adjuvants. C’est un vrai challenge quand on réalise qu’on est sur 1 850 m² de jardin et que les jardinières ne sont pas protégées.
Elle est autant à l’aise avec les plantations maraîchères qu’avec ce qui touche à l’aspect artistique. Également avec la fonction de médiatrice afin de mettre l’agriculture urbaine à la portée de tous les publics, de tous âges. Il faut souligner que les ateliers jardinage sont entièrement gratuits tous les samedis et chaque premier dimanche au cours desquels elle stimulera les sens de la vue, l'odorat et du toucher des participants tout en développant leurs compétence en jardinage.

Le Jardin 21 est bordé d'un talus où sont revenus les oiseaux et une multitude d'insectes, libellules y compris, qui témoignent de la vitalité de la biodiversité. Les terrasses s’étendent sous les arbres de l’ancien verger, pommiers, poiriers, cerisiers, avec une jolie bordure de tilleuls qui vont bientôt embaumer l’espace restauration.

Il y aura des marchés de créateurs et de seconde main, des journées thématiques, des conférences, des blind tests musicaux, des cours de danse ou encore des résidences d'artistes. Et par rapport à l’année dernière la nouveauté est la soirée "Mercredi pouvoir d'achat" grâce à l’association avec COP1 Solidarités étudiantes pour proposer, un mercredi par mois, des évènements de sensibilisation à la précarité étudiante sous un format festif, avec des DJ sets, des ateliers et des stands, le tout associé à des tarifs spéciaux à la cantine et au bar.
Le Jardin 21 étant un lieu de vie, on peut s’y restaurer, en mangeant en toute simplicité (avec les doigts) en s’installant autour de grandes tables d’hôtes. La carte est concentrée autour des grands classiques de la street food mais Stefey (prononcer Stefi) apporte un soin particulier à ses recettes qu'elle a mises au point au cours de sa pratique régulière des festivals avec un food truck.
La particularité du lieu permet la fidélisation de la clientèle qui apprécie samossas, planches généreuses (le modèle photographié est pour 2 personnes), les hot dogs, qui existent en version veggie avec des saucisses végétales happyvore, les burgers, avec là encore une déclinaison qualitative végétarienne et des tacos que j’aurais plutôt appelés wraps parce que je connais trop bien la cuisine mexicaine pour employer les intitulés sans qu’ils soient rigoureusement exacts, mais c’est là le moindre défaut de la carte. Pas plus que je ne qualifierai l’endroit de Biergarten parce que, là encore, j’ai en tête plusieurs références allemandes, en particulier les jardins de Tempelhof, cet ancien aéroport berlinois reconverti en immense parc urbain mis a disposition de plus de 300 jardiniers en 2010, mais peu importe.

Les frites sont maison et elles sont sans doute excellentes puisqu'on en écoule une tonne par semaine. Pour ma part j'ai goûté la bruschetta, composée de caviar de poivron, mozzarella, oignon, roquette, aussi bonne que belle, et croustillante à souhait.

samedi 18 mai 2024

Kalmann de Joachim B. Schmidt

Voilà un noir qui ne l’est pas tant que ça. En tout cas, il m’a tirée de la dépression qui me pendait au nez après m’être immergée dans Les vallées closes.

Ce qui est original dans l’écriture de Joachim B. Schmidt c’est que s’il y a bien une énorme mare de sang (dont l’existence est révélée dès les premières pages, en même temps que la disparition d’un personnage haut en couleurs), le lecteur ne se sent jamais menacé. Ne pas ressentir d’angoisse à la lecture d’un roman policier est une sensation qui m’était inconnue.

En fait Kalmann est plutôt un voyage dans un territoire en lui même étrange, puisque c’est l’Islande. C’est aussi le prénom du héros, un trentenaire particulier, handicapé mental, et lui faire raconter sa propre histoire apporte forcément une autre dimension elle aussi inhabituelle. Le roman est donc déconcertant, et c’est très réussi. Le jury du Crime Cologne Award en a bien saisi toutes les valeurs puisqu'il l’a récompensé en 2021.

L’histoire se déroule à Raufarhöfn, à plus de 600 km de la capitale, un petit port islandais tout proche du cercle polaire arctique où ne subsistent plus guère de pêcheurs depuis qu'ils ont épuisé la faune marine locale, et même lointaine, et que les quotas de pêche ont achevé de réduire l’activité, menaçant la survie de l'école. Ce fut un moment une base américaine et voilà comment la mère du héros a rencontré celui qui fut le père de son enfant, avant de repartir aux Etats-Unis. Il reviendra beaucoup plus tard, le temps de lui donner, un chapeau de cow-boy et une étoile de shérif, et surtout un mauser antique, parce que c’est la tradition dans sa famille, ponctué d’une exclamation dans sa langue, qui ne fait même pas l’objet d’une note de bas de page : I want him to fucking have it (p. 186).

On pourrait croire que le parti pris est original. Il l’est moins quand on a lu auparavant Des fleurs pour Algernon, si brillamment interprété au théâtre par Gregory Gadebois (dès 2012 au Théâtre du Petit-Saint-Martin). Quand on connait ce livre on s’attend à la logique qui régit le comportement de Kalmann, y compris à la sagesse de ses réflexions : Je suis assez bon pour refouler. On apprend ça quand on est comme moi (p. 320). 

On adopte son point de vue quand il nous demande pourquoi quelqu’un, en l’occurrence une femme, a le droit de conduire (très mal) alors que lui non. Les routes islandaises ne sont pas dangereuses et il sait parfaitement lire la vitesse maximum autorisée. Mais la loi est la loi, sauf quand son cousin, trop ivre pour rentrer d’une soirée, lui demande de prendre le volant. Et tout se passe bien (p. 139).

La description de ses rapports avec son grand-père adoré et sa mère sont empreints d’une infinie tendresse. La quête d’amour de Kalmann est forcément touchante et on peut admettre l'étrange amitié qu'il a nouée avec Nói via Internet. Ses réflexions à propos du bonheur sont universelles : Je voudrais être tout le temps heureux mais ce n’est pas possible. On ne peut pas maîtriser ses sentiments. Seuls les robots le peuvent (p. 183).

Kalmann a plusieurs talents dont celui de mémoriser, lire et dessiner les cartes géographiques. Il tient de ce grand-père les secrets de la pêche au requin. Avec d'abord l'appât car aucun requin ne s’accroche volontiers à un hameçon (p.198) comme nous le fait remarquer le jeune homme. Il est en quelque sorte victime de son excellent odorat qui lui permet de sentir de très loin la chair de viande de cheval marinée dans une eau salée, vinaigrée et embaumant le rhum et le cognac. Et puis la recette de la fermentation de la viande de requin qui semble être un régal pour les islandais. On s'émeut de la situation des requins qui, alors qu'ils nagent dans les profondeurs où règne une obscurité totale, étaient autrefois pêchés uniquement pour récupérer l’huile de leur foie qui éclairait les rues européennes. Pauvres bêtes qui ne sont pas dangereuses pour l'homme qui, s'il se baignait dans les eaux islandaises aurait plus de risque de se faire mordre par un phoque (p. 115).

Mais le moins qu’on puisse dire est que l’enquête avancera à pas de fourmi, tant Kalmann Óðinsson digresse dans son récit. J’avoue avoir parfois eu envie d’accélérer le mouvement même si la lenteur du rythme est assez plaisante. Ma réaction aurait été plus favorable si je l’avais lu en hiver, dans un fauteuil enveloppant, avec un plaid moelleux et une tasse de thé fumante. Il faut dire qu’au printemps et sous le soleil on a envie de davantage d’action. J’ai tout de même bien failli me lasser …

Kalmann est le quatrième roman de cet auteur qui nous parvient traduit en français pour la première fois. Il est certain que nous sommes nombreux à espérer que d’autres romans nous soient bientôt accessibles. 

Kalmann de Joachim B. Schmidt, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine, collection La Noire, Gallimard, en librairie depuis le 6 avril 2023
Liste des livres sélectionnés pour le Prix des Lecteurs d'Antony :

vendredi 17 mai 2024

Déjeuner autour des vins du Domaine Saint-Georges d'Ibry, IGP Côtes de Thongue

J’avais découvert plusieurs vins du Domaine familial Saint-Georges d'Ibry à l’occasion de Wine Paris en février dernier. Goûter des vins lors d’un salon, c’est bien, mais rien ne vaut une dégustation au cours d’un repas comme ce fut le cas pour le déjeuner au restaurant Chez Fred.

Il peut sembler étrange de choisir la photo des propriétaires du domaine pour illustrer l'article mais ils sont si passionnés et si impliqués dans leur activité qu'ils méritent cette mise en avant.

La cuisine de Laurent Hullo est goûteuse, basée sur le bon produit : celui du terroir, et sur des recettes plutôt classiques qui s'accordent avec les vins généreux, capables d'enchanter le repas.

Dans les années 50, c'était l'adresse fétiche d’un certain Commissaire Maigret, si l'on en croit son créateur, Georges Simenon. Le décor a été rafraichi mais il respire encore la tradition qui s'affiche sur les murs (voir photos en fin d'article).

On peut y voir le menu du dîner de Saint-Sylvestre 1987 servi chez Francis Darroze, le père d'Hélène, où le chef a fait ses classes, bien avant de travailler une vingtaine d'années au Plaza Athénée. Et puis l'affiche du film réalisé par Jacques Besnard avec Louis de Funès, Bernard Blier en 1966, Le Grand Restaurant. Monsieur Septime n'est pas là mais on notera de multiples détails inconditionnels des belles tables. Ce n'est donc pas un hasard si les couverts étaient en argent, ce qui conférait au salon une ambiance désuète et charmante.
Nous avions commencé en toute simplicité par le Chardonnay, cépage emblématique de la Bourgogne, parfaitement travaillé dans le Languedoc, accompagné de fines gougères, qui sont tout autant un rituel des apéritifs bourguignons. Si, franchement, le chef ne les a pas réussies à l'égal de celles de ma grand-mère, par contre, le vin a tenu toutes ses promesses.
Certains parmi nous ont préféré goûter le Chemin partagé blanc, assemblage de Chardonnay pour 60% et de Viognier pour 40, provenant de vignes poussant sur des sols de marnes calcaires faiblement sableuses avec présence d'huitres fossilisées. Ce vin est partiellement élevé en barrique (30% seulement est élevé en fut de chêne neuf). C'est une très belle cuvée, la première élaborée conjointement le père, Michel, et son fils, Jean-Philippe, pharmacien, ayant préféré se tourner vers l'oenologie dans laquelle il a suivi une formation diplomante. Nous découvrir cette cuvée en rouge sur la viande.

Robe dorée, nez intense avec des notes florales, de fruits jaunes, d'agrumes qui pourraient appeler un plat de coquilles Saint-Jacques.
Deux choix étaient proposés pur accompagner le Carpaccio de daurade huile d'olive et citron : le Viognier et Excellence blanc. Le Viognier n'est pas élevé en barrique. Il est vinifié en cuve traditionnelle  inox, basse température pour aller chercher le fruit et est très rapidement mis en bouteille fin novembre, début décembre.

L'Excellence blanc est un assemblage de quatre cépages : le viognier, mais aussi le muscat, le sauvignon et le chardonnay. Ils sont implantés sur des sols variés allant de sédiments marins à des graves, en passant par des calcaires avec présence d'huitres fossilisées. On pratique la vendange mécanique de fin de nuit. Chaque cépage est vinifié individuellement et n'est assemblé qu'après un élevage de plusieurs mois sur lies.

Le chardonnay apporte structure, rondeur et matière. Le muscat ses notes de litchi et de rose. Le sauvignon sa vivacité. Le Viognier son fruité mûr et ses notes d'abricots secs. Il est vrai que la bouche est fondue et savoureuse mais j'ai eu - sur cette daurade délicieuse- une préférence pour le Viognier seul.

A noter que l'Excellence existe en blanc, en rosé et en rouge. Ce dernier sera servi avec la viande et je le préférerai au Chemin partagé Rouge.
Le suprême de pintade au jus avec sa purée de petit pois fut ultra fondante. Là encore deux vins nous furent servis : Chemin Partagé Rouge et Excellence Rouge et c'est parce qu'on se prête au jeu de la préférence qu'on établit un classement. Il est probable qu'une dégustation horizontale n'aurait pas les mêmes résultats.

jeudi 16 mai 2024

Dans l'atelier d'Henri Landier à Montmartre

L'atelier d'Henri Landier est vaste, mais il ne sera jamais assez grand pour contenir toutes les oeuvres que cet artiste prolixe produit à longueur d'année, depuis plus de 70 ans.

Il est probable que les peintures dépassent le nombre de 5000 peintures et 2000 pour les gravures. Elles sont connues dans le monde par la centaine d’expositions particulières qu’il a données en galeries et dans les musées en Europe, aux Etats-Unis et au Japon, et au travers d'une douzaine de livres et d'une quarantaine de catalogues qui  popularisé sa vision colorée, profonde et ludique du monde de l'art.

J'ai eu la chance d'être accueillie dans cet endroit étonnant à une poignée de minutes du dernier vernissage.

L'artiste était encore en blouse de travail. Sabine n'avait pas terminé d'accrocher.

Une assistante sortait des toiles de cartons qu'il fallait débarrasser avant l'arrivée des invités. Je devrais dire, des collectionneurs et amis. Car l'homme a la cote - comme on dit en langage parlé.

Connaissant l'endroit je n'ai pas été surprise par le décor comme vous le serez sans doute lors de votre première visite. J'ai vite repéré le changement. La couleur éclate plus que jamais.

Je devrais dire Landier pour le nommer, sans employer le prénom car c'est ainsi qu'on le désigne, mais je suis trop respectueuse de cet artiste pour oser le raccourci.

Henri Landier ne se laisse plus distraire par les informations qu'il sait mauvaises par avance. Il demeure dans "son" monde qu'il partage avec nous pour embellir notre vie. Son univers n'est pas restreint. Après Maastricht, c'est Venise qu'il dessine, aquarellise et peint sous toutes les coutures, inlassablement, et avec un résultat toujours différent.
Le résultat explose en grands aplats de couleur sur les murs de son atelier inondé de lumière par un toit de verre avec une forte dominante de rouge.
C’est une centaine de nouvelles oeuvres qu’il a produites depuis la dernière fois et notre œil se perd, lui aussi, dans le dédale de la Cité des Doges qu’il aime tant arpenter et où il  retourne régulièrement pour des périodes de trois semaines à un mois.
Il y a beaucoup d’expositions tentantes à Paris. A commencer par L’Atelier Rouge de Matisse que la Fondation Vuitton révèle au public. Mais rien ne sera plus touchant qu’un "véritable" atelier comme celui d’Henri Landier. Cet homme sensible et peu bavard laisse parler ses toiles pour partager avec nous le choc que Venise ne cesse de provoquer en lui depuis 1987 et à chacun de ses séjours.
Notre oeil ne s'arrête pas, allant du dessin à l'aquarelle, de l'aquarelle au tableau à l'huile  identique et si différent.
Après la Provence, Paris, Maastricht et son carnaval, cette exposition vénitienne est un nouvel enchantement. Osez donc en franchir la porte après avoir (un peu) grimpé la moitié de la rue Lepic. C’est juste magique et vous pourrez aussi voir des oeuvres qui partiront cet été à New Delhi pour être présentées dans une exposition intitulée Sweet France, avec notamment Julien et son violon qui a été choisi pour en être l’affiche.
Henri Landier "Retour à Venise"
Du 16 mai au 7 juillet 2024 - Du mardi au dimanche de 14h00 à 19h00
Atelier d'art Lepic - 1 rue Tourlaque - 75018 Paris
Contact : Sabine Ermakoff 06 87 38 92 36 
Illustrations avec notamment des dessins et aquarelles (2022) de La belle inconnue, Le chat, Venise, et derrière l’artiste, Chiesa di Gesuati, huile sur toile posée sur le chevalet.

mercredi 15 mai 2024

51 ème édition des Nuits de la Mayenne

Quel plaisir pour moi de vous annoncer dans les grandes lignes la programmation des Nuits de la Mayenne en vous donnant rendez-vous cet été du 15 juillet au 8 août, et les 10 et 11 juin pour le Prélude du festival !

Après une affiche anniversaire en gris et blanc pour célébrer son cinquantième anniversaire l’an dernier l’équipe est revenue à la couleur au travers d’un visuel pensé autour de la thématique de l’imaginaire et du tombé du jour. L'affiche est traversée par un cerf qui sera l’animal totem de la manifestation pour trois ans.

C'est une plasticienne, illustratrice, fresquiste et également musicienne qui travaille entre Toulouse, le Lot et le Maroc, du nom de Soia qui a été choisie. Elle écrira de nouvelles pages avec l'objectif de raconter une histoire en s'appuyant sur l'univers onirique du conte et sur la nature qui est si belle dans la région. La ligne de points lumineux évoque pour moi les servantes qui éclairent les plateaux de théâtre après le départ du public et la présence d'un petit village sur la droite est symbole de l'itinérance.

Alors que l’itinérance artistique tient ses Êtats généraux, le département de la Mayenne est pour moi un exemple concret de ce que ce concept peut devenir quand on le pratique depuis plus de cinquante ans, avec détermination, enthousiasme et rigueur. Ce département croit en la culture et a beaucoup investi depuis vingt ans dans de multiples structures, en premier lieu Mayenne Culture, agence culturelle départementale, qui fédère pour chaque spectacle les forces vives du territoire : collectivités locales, entreprises, associations, habitants… ou encore par exemple l’Ensemble instrumental de la Mayenne dirigé par Chloé Meyzie et qui investira le Château de la Carrière à La Cropte le 22 juillet.
Rêve d’Orient sera une nouvelle participation de l’orchestre aux Nuits. Le concert prendra la forme d’un voyage musical associant un corpus de compositeurs occidentaux du XIX° qui ont fantasmé l’Orient eet des compositeurs orientaux d’aujourd’hui. Une soliste invitée d’origine iranienne, joueuse de târ, un instrument traditionnel qui est une sorte de luth.

Le lieu choisi est exceptionnel puisque la propriété de La Cropte, appartenant à une australienne qui l’a rénové avec soin depuis dix ans, sera pour la première fois ouverte aux Mayennais. Les gradins seront installés sur l’arrière du château, pour profiter de la terrasse et des jardins.

Si trois lieux sont systématiquement investis (le château de Sainte-Suzanne, Jublains et le musée Robert Tatin), par contre, pour les autres, ce sont les communes qui se portent candidates et non Coralie Cavan, la directrice du festival, qui les sollicite. Elle est en quelque sorte au double service des puissances invitantes et de la culture. Elle doit constamment, lorsqu’elle va au spectacle, imaginer si une représentation en milieu naturel serait envisageable et dans l’affirmative elle le range dans un coin de sa mémoire, véritable théatrothèque dans laquelle elle puisera pour répondre aux sollicitations des collectivités locales et des propriétaires privés.

La musique est presque le fil directeur de l’édition 2024. Tout aura commencé avec No Mad et le chœur éphémère de chanteurs amateurs les 10 et 11 juin pour un Prélude au Théâtre de Mayenne. Ensuite ce sera Fred Radix qui interprétera Le siffleur dans la cour du château de Sainte-Suzanne qui, comme chaque année, ouvrira réellement le festival.
Le musicien nous a confié que ce spectacle est né de son habitude à siffler toute la journée, sur le conseil de ses partenaires de scène. Bien qu’accompagné par un quatuor à cordes il ne sera pas du tout un concert classique. Ne vous laissez pas surprendre par l’ennui des premières minutes. Il sera pulvérisé par l’arrivée de l’humour, ce qui est un défi car il est impossible d’être simultanément drôle et siffler. Et jouez le jeu du blind-test interactif auquel Fred soumet le public pour remettre en cause ses a priori. A noter que les parisiens auront l'opportunité de l'entendre ou de le revoir les mardis à 19 h du 1er octobre 2024 au mardi 20 mai 2025 au Théâtre de la Gaité Montparnasse.

François Morel chantera à Laval le 17 juillet des chansons de son répertoire personnel, associant poésie et humour avec 3 musiciens.

Ce sera ensuite Fantasio mis en scène et scénographié par Emmanuel Besnault qui a commencé son parcours dans.la comédie italienne. Son théâtre parle du romantisme et du mal de la jeunesse à se projeter. Le héros est un jeune désœuvré, désabusé et désargenté. Il croise par hasard le cortège funéraire du bouffon du roi, va prendre sa place et se propulser dans les hautes sphères du pouvoir. J'ai vu la pièce il y a deux ans et je la qualifiais alors de bijou et savoir que les décors et les costumes ont été réalisés avec de tout petits moyens conforte mon avis.

mardi 14 mai 2024

Le deuxième acte, film de Quentin Dupieux

Avec un titre de théâtre pour un film, annoncé comme une comédie, Le Deuxième Acte nous raconte une tragédie de notre soit-disant modernité. Quentin Dupieux signe (et donc assume) tout : réalisation, scénario, image, montage. Autant dire qu’il est l’intelligence du film, et qu’elle n’est pas artificielle.

Les apparences sont trompeuses. Alors, peut-être pouvons-nous admettre que la vérité n’est pas où elle prétend être, ce qui ne surprendra pas les fans du réalisateur de l'absurde qui signe ici son sixième long métrage.

Le Deuxième Acte est un film bref, d’à peine plus d’une heure, qui a mobilisé les spectateurs pendant plus d’une (autre) heure dans le hall du Cinéma Le Rex de Châtenay-Malabry (92) où je suis allée le voir pour discuter de ce qu’ils avaient vu, compris, interprété. Bref, un film qui fait parler. Et c’est bien.
Florence (Léa Seydoux) veut présenter David (Louis Garrel), l’homme dont elle est follement amoureuse, à son père Guillaume (Vincent Lindon). Mais David n’est pas attiré par Florence et souhaite s’en débarrasser en la jetant dans les bras de son ami Willy (Raphaël Quenard).
Tel était le pitch du film dont le réalisateur ne voulait rien laisser filtrer d'autre de son nouveau film, Il avait d'ailleurs annoncé qu’il n’accorderait pas d’interviews et qu'il n'en ferait pas la promotion. En le choisissant pour ouvrir la 77ème édition du Festival de Cannes, et en le projetant en avant-première dans toutes les salles de France en même temps que les officiels cannois le découvriront il n'a effectivement pas vraiment besoin de promo après un tel coup de projecteur.

Mon conseil : revisionnez la bande-annonce après l’avoir vu. Il est possible que l’importance du personnage principal vous ait échappé de prime abord, et qu'il soit celui de Stéphane (Manuel Guillot) qui n'y fait pas de figuration puisqu'il est comédien de théâtre et de cinéma depuis 30 ans au côté des plus grands acteurs et voix-off depuis 20 ans.

Je ne sais pas si ces quelques lignes conviendront à Quentin Dupieux qui manifestement s’attend à tout. Car il écrit, dans le dossier de presse le moins bavard de l’histoire du cinéma : Nous sommes réellement impatients de lire vos critiques, commentaires ou insultes. Qui sait s’il entrera dans le livre des records avec la longueur de ces travellings, tournés non pas "au milieu de nulle part" comme j’ai pu l’entendre mais … en Dordogne, et cette mention n’est pas anodine, croyez-moi.
Il a été tourné en un temps record de douze jours sur un aérodrome privé, à Condat-sur-Vézère.

Je ne vais pas vous laisser totalement dans l'expectative. Je dirai que le film balaie les thèmes qui occupent les soirées des bobos du XXI° siècle : la cancel culture, les tabous et les sujets à la mode, les idées reçues  et préconçues, le harcèlement et le mouvement metoo, les catastrophes écologiques, la manie de photographier tout et n'importe quoi avec son portable au lieu de prêter assistance, le vrai, le faux, à tel point qu'on a parfois le sentiment d'assister à un tournage de type Caméra invisible..

Ce film explore l’éternel débat (que l’on fouille particulièrement en littérature) de savoir qui, de la réalité ou de la fiction, est le plus surprenant, et par voie de conséquence, le plus porteur de sens. Faut-il en voir partout, y compris dans la bande-son qui inclue Love is a dangerous game de Millie Jackson (1986) ?

Mais c'est aussi un film qui interroge le monde du cinéma sur ses travers, tout en restant "droit dans sa ligne de mire", à tel point que la caméra ne vacille pas, et pour cause puisqu’elle roule sur les rails du plus long travelling de l’histoire du cinéma, qui finira par défiler comme une voie de chemin de fer.

Les personnages sont imparfaits et maladroits et se confrontent à leurs doubles cinématographiques. Cette heure en leur compagnie offre de multiples occasions de rire aux éclats et rien que pour ça allez voir ce Deuxième acte qui est loin d'être un acte manqué.

Le deuxième acte, film de Quentin Dupieux
Réalisation, scénario, image, montage de Quentin Dupieux
Avec Léa Seydoux, Vincent Lindon, Louis Garrel,  Raphaël Quenard, Manuel Guillot …
En salles depuis le 14 mai 2024

lundi 13 mai 2024

Une famille, documentaire et premier film de Christine Angot

Je voulais voir Une famille, parce que j’apprécie Christine Angot, mais je ne me sentais pas vraiment de me confronter une fois de plus à son histoire que je pensais très personnelle.

Autrement dit, même si je compatis pleinement en sa souffrance, je ne me sentais pas légitime à juger son travail et je craignais de n’être pas impartiale, que ce soit en l’estimant excellent ou en lui trouvant des défauts.

Dans un tel contexte j’applique toujours la même méthode : aller lire tout ce que je peux glaner à propos de l’œuvre en question. J’ai été convaincue qu’il me fallait le voir. En premier lieu par la bande annonce qui dit très bien l'enjeu de son film et que j'ajoute à la fin de cet article.

Personne ne dira découvrir le sujet. Quatre de ses livres y sont consacrées : L'Inceste en 1999, Une semaine de vacances en 2012 et Un amour impossible en 2015, qui fit lui-même l'objet d'un film, Le voyage dans l'Est, en 2021 pour lequel elle a reçu le prix Médicis, et qui fit l'objet d'une pièce de théâtre. C'est toujours un choc.

Elle raconte l'inceste par le père, qu'elle a subi de 13 à 26 ans. A l'occasion d'une invitation en Lorraine au festival des livre de Nancy elle retourne à Strasbourg, retrouve la maison où son père a vécu avec sa nouvelle femme et, enfin, confronte sa belle-mère. Plusieurs entretiens auront lieu avec des membres de sa famille, entrecoupés (et c'est très original tout en amenant une immense humanité) de séquences de films montrant Christine avec sa propre fille à différents âges.

Christine Angot a subi beaucoup de mépris de la part de la critique littéraire avant de recevoir la creconnaissance d'un prix. Ce qui a changé c'est que la parole s'est libéré et que le curseur s'est déplacé du côté des victimes. La familia grande de Camille Kouchner a contribué à faire bouger la loi. la question du consentement a été au coeur du débat. Mais en ce qui concerne l'inceste Christine Angot est formelle : il n'y a pas de consentement envisageable, quel que soit l'âge auquel les faits se produisent.

L'inceste est un énorme abus de pouvoir par le parent sur une petite chose fragile et en danger qu'est l'enfant, entré dans le Code pénal en 1996. Venant de quelqu’un qu’on aime, on garde toujours de le convaincre d’arrêter. On se tait parce qu'on a honte pour lui, pas de soi puisqu’on n’est pas coupable.

Le film qui sort sur les écrans la suit dans le voyage qu'elle entreprend pour confronter plusieurs membres de sa famille. Ce qui est nouveau, c'est que l'on comprend que l'inceste qu'elle a subi touche la totalité de al sphère familiale. Sa mère reconnaitra que les rôles se sont inversés et que Christine, en se taisant au moment des faits, a cherché à la protéger. Son ex-mari fera des confidences bouleversantes. Le moment le plus étonnant est sans doute le face-à-face avec la nouvelle épouse de son père qui s'efforce avant tout de défendre son image sociale et qui jamais ne reconnaitra qu'il conviendrait d'être désolée qu'il lui soit arrivé cela.

La seule à le dire, et ces mots ont une vertu considérable, sera sa propre fille, à la toute fin du documentaire. Ce n'est pas la vie ajoute-t-elle. Et elle a raison.

Quant à nous, nous ne pouvons que l'écouter, ce qui est déjà capital. Voilà pourquoi il faut aller voir Une famille.

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