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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mardi 20 mai 2025

Juste Irena, conception et mise en scène de Cédric Revollon

Je suis allée spécialement voir Juste Irena au SEL de Sèvres parce que je voulais découvrir le spectacle en raison de son thème mais aussi pour voir le travail de mise en scène et de marionnettes de Cédric Revollon que je ne connaissais jusque là qu'en tant qu'acteur, dans Suite française et Est-ce que j'ai une gueule d'Arletty ? J’ignorais d’ailleurs que plusieurs spectacles de marionnettes jalonnent aussi son parcours de comédien.

J'ai discuté quelques minutes avec lui sous les centaines de grues blanches en origami qui pendent du plafond du hall. J’y ai vu d'heureux symboles de loyauté et de paix s'accordant parfaitement avec le thème de la pièce.

Il a découvert l'existence d'Irena Sendler (du nom de son premier mari) à travers un post sur un réseau social et s'est intéressé à son histoire. Je ne la connaissais pas davantage alors que plusieurs livres ont raconté sa vie et fait l'éloge de son courage et il y eu aussi un film américain réalisé par John Kent Harrison en 2009, The courageous heart of Irena Sendler, avec Anna Paquin dans le rôle principal, et les acteurs Marcia Gay Harden et Nathaniel Parker.

Irena, de son nom de jeune fille Irena Stanisława Krzyżanowska, est née le 15 février 1910 à Varsovie et morte le 12 mai 2008 dans la même ville. C'était une assistante sociale, catholique, résistante et militante polonaise qui sauva 2 500 enfants juifs en les faisant sortir clandestinement du ghetto de Varsovie durant la Seconde Guerre mondiale.
Irena, crédit photo Gilles Le Dilhuidy

Elle a été arrêtée par les nazis, fut torturée pendant des semaines, mais a repris son travail ensuite, venant en aide aux orphelins et créant des maisons d'enfants et des maisons de retraite.

Au printemps 1945, elle a tenté de retrouver la liste des enfants enterrée dans les ruines du jardin détruit pendant l'insurrection, sans succès. Les femmes de son équipe et elle-même l'ont reconstituée de mémoire. Elle est aujourd'hui conservée aux archives israéliennes mais tenue secrète par respect pour les familles concernées.

Elle a été déclarée Juste parmi les nations en 1965. Sa candidature au Nobel a été proposée en 2003 par des enfants et a été réitérée en 2007 par le Sénat polonais. Mais elle décéda à Varsovie en 2008 à 98 ans sans avoir reçu cette distinction.
Liz, Megan et Sabrina, crédit photo Gilles Le Dilhuidy

Outre l'action exceptionnelle de cette femme, Cédric a été touché par la manière dont son histoire a commencé à être connue en 1999, grâce à quatre jeunes étudiantes et leur professeur de la ville d'Uniontown au Kansas. Megan Stewart, Elisabeth Cambers, Jessica Shelton et Sabrina Coons travaillaient sur un projet de fin d'études concernant les héros de la Shoah.
La chronologie n’est pas strictement respectée de manière à raconter la toute petite histoire pour découvrir la grande. Une histoire vraie qui se découvre par la fin. Le metteur en scène a choisi quatre comédiennes qui sont également les manipulatrices des marionnettes hybrides (qui sont assemblées à leur corps) pour assumer tous les rôles et a demandé à Léonore Chaix d’écrire le texte de la pièce.

Celle-ci est recommandée à partir de 10 ans (j’ai assisté à une représentation scolaire qui s’est déroulée avec des enfants extrêmement attentifs) et Cédric Revollon, dont ce sera la cinquième mise en scène, n’en est pas à sa première création pour cette tranche d’âge. Il a été nominé aux Molières en 2020 dans la catégorie "meilleur spectacle jeune public" pour Les yeux de Taqqi de Frédéric Chevaux.

Le traitement des différentes époques s’effectue parfois dans la réalité parfois dans le souvenir, en convoquant différentes esthétiques pour éviter une représentation réaliste crue, et instaurer la juste distance qui rend le spectacle accessible à tous les publics. Le plus souvent le théâtre d’ombres représente l’époque de la Seconde Guerre mondiale, les marionnettes le passé proche (1999) et les actrices de chair le présent (2022). Mais comme on le devine avec les quelques photos illustrant cet article les univers se fondent et se superposent, évitant toute systématisation.
Irena et les loups, crédit photo Gilles Le Dilhuidy

Il était essentiel de faire partager au public une émotion qui n’est pas facile à rende palpable au théâtre, celle de la peur. Elle est provoquée par d’immenses figurines au profil de loups, sortes d’ "Anubis" incarnant les bourreaux laissant apparaître, par un effet de transparence, l’humain sous la bête et dans lesquelles on lira une allusion à toutes les dictatures, des projections de croix et par une bande-son (réalisée par Rodolphe Dubreuil) composée de musiques et de divers bruits (parmi lesquels des roulements de train) qui vibre à l’intérieur de nos poitrines.

La création a exigé deux ans de travail mais le résultat est à la hauteur de l’ambition, avec une première représentation en octobre dernier et quelques-unes avant l’installation au festival d’Avignon.

J’ai beaucoup aimé certaines répliques qui reviennent plusieurs fois et qu’on a envie de s’approprier. Comme ce mantra illustrant la force de caractère d’Irena, partagée par les jeunes filles : tu nages, tu avances, sinon tu te noies. Des expressions en hébreu ponctuent des scènes d’instrospection avec la référence au tikkoun olam incitant à réparer le monde et le rappel de la signification du mot Shoah (catastrophe). On n’occulte pas non plus le défi que cela représentait d’apprendre aux enfants à mentir, oublier leur véritable prénom, parler polonais et réciter des prières catholiques.
Irka, Irena et Jadwiga, crédit photo Alexandre Guerrero

Il y a bien sûr des scènes terribles qui effraient, des voix polonaises qui ne sont pas traduites, mais aussi des moments d’inspiration magique avec une feuille volante, des lumières que l’on cueille, symbolisant les vies sauvées. La frontière est vite poreuse entre marionnettes (qui sont de taille humaine) et ombres. Et l’usage des masques (imaginés par Julie Coffinieres) est remarquable comme on peut le constater avec la photo ci-dessous. On devine les manipulatrices derrière ls marionnettes et sous les masques, si bien qu’on ne peut pas oublier que derrière l’Histoire ce sont de véritables personnes qui en ont été les « actrices ». Les marionnettes ont été créées par Anaël Guez, qui est également comédienne, et qui co-dirige la compagnie Paname Pilotis avec Cédric Revollon.
Liz, Sabrina et la bibliothécaire,  crédit photo Alexandre Guerrero

On n’occulte pas le fait qu’Irena était catholique et qu’elle a agi par pure bonté d’âme, estimant d’ailleurs avoir fait bien peu et surtout ne pas en avoir fait assez. On retiendra aussi sa sagesse à l’égard des familles juives à qui elle reconnaissait ne pas pouvoir jurer que leur enfant serait sauvé. On l’entend par contre régulièrement promettre d’essayer.

Certes le monde était devenu fou d’un seul coup et Dieu semblait avoir oublié cette partie du monde mais Cédric a eu raison d’insuffler parfois des notes d’humour parce que c’est un des constituants essentiels de la force de vie qui devait caractériser la personnalité d’Irena et que l’on aimerait voir déteindre sur nous.

L’affiche a été réalisée par Fanny Michaëlis, illustratrice et actrice de bande dessinée dont j’avais vu le travail dans l'exposition Bande dessinée 1964-2024. Elle a présidé le Grand Jury du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême en 2022 et elle a signé deux affiches artistiques pour les jeux olympiques et paralympiques Paris 2024.

Juste Irena, Idée originale, conception et mise en scène de Cédric Revollon
Texte de Léonore Chaix
Interprétation & manipulation Camille Blouet, Anaël Guez, Nadja Maire et Sarah Vermande
Lumières Jean-Christophe Planchenault en collaboration avec Kevin Hermen
Son Rodolphe Dubreuil
Marionnettes Anaël Guez et Masques Julie Coffinieres
Scénographie Sandrine Lamblin
Illustrations Fanny Michaëlis
Vu au SEL de Sèvres lundi 19 mai 2025
Vendredi 23 mai à 14h30, au Mail à Soissons (02)
Vendredi 6 juin à 9h45 et 14h15, samedi 7 juin. à 18h au Théâtre Eurydice, Plaisir (78)
Festival d'Avignon Off du 05 au 26 juillet 2025
A 10 h 50 relâches les mardis
Théâtre de l’Entrepôt -1 ter, boulevard Champfleury - 84000 Avignon
Spectacle tout public dès 10 ans, à partir de la classe de CM2

lundi 19 mai 2025

Partir un jour, premier film d'Amélie Bonnin

Partir un jour est un évènement parce que c'est la première fois qu'un premier long-métrage est retenu comme film d'ouverture du festival de Cannes, hors compétition.

Je l'ai vu au cinéma. Il m'a enthousiasmée et j'ai alors décidé de visionner le court-métrage éponyme qui avait précédé (et qui était la première oeuvre d'Amélie Bonnin) et pour lequel elle avait reçu le César du meilleur court-métrage de fiction en 2023.

Le passage du court au long s'est fait sur l'incitation des producteurs et parce que Dimitri Lucas, qui en est co-auteur, a eu l'idée du décor avec la photo d'un relais routier. Il sera baptisé L’Escale. Le duo pourra se lancer tous les deux dans l'écriture.

Etant une femme et travaillant dans un magazine féministe (La Déferlante) Amélie a pris conscience de l'intérêt de renverser le propos et de donner cette fois le rôle moteur à une femme, en l'occurrence Juliette Armanet (qui interprétait déjà l’héroïne du court métrage, mais en rôle secondaire). Par contre elle ne s’appelle plus Caroline mais Cécile.

Elle a conservé aussi l’essentiel de la distribution. Bastien Bouillon (il était Julien, il est maintenant Raphaël), François Rollin (Gérard, le père). Lorette Cravetta n’est plus la mère. C’est Dominique Blanc de la Comédie Française qui endosse ce rôle et ce n’est plus Martine mais Fanfan.

Le scénario se concentrait sur Julien qui venait de publier son premier roman. Père en devenir, il revenait en Normandie aider ses parents à déménager depuis que son père avait décidé de prendre sa retraite. En faisant les courses au supermarché, il croisait Caroline, une amie d’enfance, enceinte également, caissière dans le supermarché. Ils se retrouvaient le soir même pour une escapade à la piscine municipale. Les non-dits de l’époque allaient s’exprimer.

Dans la version longue Cécile devient le personnage central et c’est elle qui est en quelque sorte une célébrité puisqu’elle est une ex-candidate de Top chef s'apprêtant à ouvrir un restaurant haut de gamme. Le choix de cette télé-réalité très populaire, mais respectable,  donne une certaine modernité au film.

Pour ce qui est des scènes de cuisine on voit tout de suite que Juliette Armanet n’a pas été doublée. Les plans séquences ne mentent pas et elle a les bons gestes sans en faire trop. C’est très agréable. J’ai même chopé une de ses astuces : le petit morceau d’éponge pour essuyer l’assiette avant de l’envoyer au client. Même si les scènes sont assez sobres elles sont justes. L’association lotte-shizo est effectivement très tendance. J’adore d’ailleurs cette plante aromatique que je cultive depuis trois ans.

Raphaèl est marié, père de famille et Cécile est heureuse dans son couple. Ce n’est pas pour autant qu’on oublie un amour de jeunesse, surtout quand tout n’a pas été dit entre les protagonistes.

Le père ne prend pas sa retraite mais il doit ralentir suite à un troisième infarctus, ce qui donne une dimension immédiatement émouvante car il a du mal à lâcher prise. Le couple qu’il forme avec Fanfan, son alter ego en salle, est touchant de tendresse même si elle n’est pas suffisamment dite, du moins au début. François Rollin excelle dans ce rôle où il déploie toutes les facettes de son art de l’interprétation avec malice.

Amélie Bonnin a gardé le principe du carnet dans lequel il a noté les expressions de son enfant et qu’il ressort régulièrement. L’effet comique est toujours percutant.

Vous le savez sans doute, c’est un film musical (ce qui était déjà marqué dans le court-métrage), flirtant à peine avec la comédie musicale mais restant prudemment en deçà. Si bien que chaque chanson arrive totalement à bon escient, aussi pertinemment qu’un dialogue, nous rappelant, qui plus est, des souvenirs personnels. Et comme aucune n’est interprétée dans son entièreté on n’est jamais lassé.

On sent que tout a été interprété en live sur le plateau, par les comédiens, y compris par François Rollin et Dominique Blanc qui, certes sont un peu en dehors de leur zone de confort mais si naturels, si charmants. Ça apporte vraiment un plus.

On entend donc des airs plus ou moins célèbres, plus ou moins anciens :
Alors on danse (Stromae) 
Mourir sur scène (Dalida) dont les paroles Viens mais ne viens pas quand je serai seul / Je veux choisir ma mort aussi / Mourir sur scène correspondent parfaitement à la situation du père qui ne veut pas lâcher son restaurant
Le Loir & Cher (Michel Delpech)
Pour que tu m’aimes encore (Céline Dion) 
Sensualité (Axelle Red) 
Je l’aime à mourir (Francis Cabrel) 
Paroles, paroles (Dalida & Alain Delon) 
Je suis de celles (Bénabar) 
Ces soirées-là (Yannick)
Cécile ma fille (Claude Nougaro) qui est un des moments les plus émouvants, justifiant au demeurant le choix du prénom de l’héroïne
Femme Like U (K.Maro), si amusant dans le rythme qui a été choisi, nous faisant redécouvrir ce tube
Et bien entendu Partir un jour (2Be3) 

La mise en scène est simple mais efficace. Rien que la façon dont Cécile chipe un morceau de sucre à son père pour le tremper dans le café dit autant qu’un long dialogue.

Il aurait pu s’intituler Comment se dire adieu car l’essentiel des interrogations des personnages est d’accepter que la vie se poursuivent en dehors d’eux, que ce soit du fait d’une séparation amoureuse, du travail qui exige un déplacement, ou de l’état de santé. Mais il va plus loin en montrant que partir c’est aussi grandir et que la liberté se gagne à ce prix, y compris par rapport à la maternité qui est de plus en plus choisie.

Néanmoins, comme on l’entend à la fin, il suffit pas de quitter les choses pour que les choses vous quittent … et cette réflexion participe à la beauté des sentiments.

Si vous voulez visionner le court métrage, c’est encore possible ici. Vous constaterez notamment combien les comédiens se sont épanouis depuis. Une chose est sûre, nous reverrons bientôt Juliette Armanet sur grand écran.

Partir un jour, premier film d'Amélie Bonnin
Scénario Amélie Bonnin et Dimitri Lucas
Avec Cécile Juliette Armanet (Cécile), Bastien Bouillon (Raphaël), François Rollin (Gérard, le père), Dominique Blanc de la Comédie Française (Fanfan, la mère), Tewfik Jallab (Sofiane), Mhamed Arezki (Heddy), Pierre-Antoine Billon (Richard), Amandine Dewasmes (Nathalie) …

dimanche 18 mai 2025

La Piscine de Roubaix, #2 exposition temporaire Pool Dance d'Elsa Sahal

Présentées au rez-de-chaussée et au premier étage dans l’écrin des cabines de la Piscine de Roubaix, (cf article précédent) les sculptures décomplexées d’Elsa Sahal, artiste céramiste, née en 1975, regroupées sous la dénomination Pool Dance entrent en résonance avec l’exposition Rodin / Bourdelle. Corps à corps (que je n'ai pas eu le temps de visiter).

Diplômée de l’Ecole des Beaux-arts de Paris, elle s’initie aux côtés de Georges Jeanclos (1933-1997) au modelage de la terre puis fréquente l’atelier du sculpteur suédois Erik Dietman (1937-2002) qui lui enseigne que l’art peut mêler humour et liberté d’expression.

Artiste confirmée, Elsa Sahal incarne le renouveau de la sculpture en céramique. En choisissant de se consacrer à cette technique, matériau idéal pour qui aime les métamorphoses, le thème du corps revient avec constance dans son parcours créatif. Dans cette exploration intime et organique de l’anatomie des deux sexes, fesses, jambes, seins multiples, formes érectiles et phalliques sont autant d’excroissances disjointes qui associent dans une grande liberté figurative des éléments tournés aux parties modelées.

Dès que nous pénétrons dans l'espace, et avant d'apercevoir le bassin on remarque l'installation de l'artiste avec, au premier plan de la première photo, Leda Floridaska, 2015, Grès émaillé, 77 x 55 x 35 cm.

Connue pour ses sculptures en céramique aux formes organiques, Sahal réinterprète le corps humain dans des créations audacieuses et colorées et s'amuse du cadre et du contexte en jouant avec les mots Pool/Pole mais aussi des esquisses de Rodin pour créer des sculptures qui célèbrent le corps féminin avec audace et humour.
J’ai adopté la terre tout de suite parce que c’est un matériau domestique, non autoritaire ; je n’aime pas la virtuosité technique, la séduction qu’elle exerce, la fascination de la maîtrise, qui freine la liberté. Le corps est inséparable de ce matériau. Comme si la terre était déjà du corps.
Son œuvre, souvent qualifiée de féminine et ludique, trouve un écho particulier dans le cadre unique du musée, puisqu'il s'agit d'une ancienne piscine municipale où le corps se montrait. Les visiteurs seront invités naturellement à déambuler parmi des installations évoquant un ballet aquatique, où les lignes fluides des sculptures dialoguent avec les bassins et mosaïques du lieu.
Les poses ont quelque chose de lascif et les torsions sont bien là, dynamiques, renversant les œuvres les codes de la représentation.

Avançons dans ce rez-de-chaussée à la beauté saisissante. Une de ses sculptures, Fontaine, y a pris place au bout du grand bassin comme on peut l'entrevoir sur la photo ci-dessous. Elle a été réalisée en 2012, en céramique, autour d'un système hydraulique et mesure 290 x 120 x 60 cm.
L’artiste aime le travail de la terre, le côté laborieux et physique de ce matériau. Cette technique traditionnelle lui permet de multiples métamorphoses autour des thématiques du corps et du genre qui reviennent avec constance dans son parcours créatif. Elsa Sahal sculpte avec une grande liberté figurative des corps morcelés et hybrides assumant leur puissance érotique. 

L’histoire de la sculpture du XX° siècle a toujours nourri le travail d’Elsa Sahal. Initiée en 2015, la série des Pole Dance s’inspire des mouvements des adeptes de cette discipline aérienne autour d’une barre, mais aussi de l’observation des esquisses du sculpteur Auguste Rodin (1840-1917). Entre 1903 et 1912, ce dernier réalise en effet une série de quatorze dessins et modelages en terre cuite de la danseuse et acrobate espagnole Alda Moreno.

Dans ce dialogue entre le présent et le passé, les formes de Sahal évoluent dans l’espace tels des acrobates en mouvement. Le parcours se poursuit à l'étage par la série des Maillots de bain.
Vintage Swimsuit, 2016 en faïence et cheveux synthétiques, 60 x 35 x 12 cm

On aperçoit, sur le mur, derrière, Portrait de vénitienne, vers 1923-24, huile sur toile d'André Maire (1898-1984). Et c'est ce dialogue incessant qui fait une des spécificités de ce musée, que j'apprécie et que je souligne aussi dans l'article sur l'exposition Sens Dessus Dessous.

Les oeuvres d'Elsa Sahal ne sont pas aisées à décrypter sans s'appuyer sur ses paroles. Contrainte par la taille celle qui est photographiée ci-dessous est constituée de plusieurs fragments assemblés comme un puzzle. L'artiste, qui est constamment fascinée par le mouvement, restitue, en se concentrant sur l'émaillage, toutes les circonvolutions de l'eau avec des bleus, des verts et des gris. A l'image d'Ophélie dérivant au fil de l'eau, algues, cordes, branchages et éponges ondulent comme un paysage.
J'avais envie de mêler le motif de l'eau à celui de la chevelure. Il y a des sortes de filaments, comme des cordes ou des boyaux. (…) L'émail vient paradoxalement relier les pièces entre elles. Il rejoue la pièce : dans son mouvement, dans sa polychromie, il évoque la terre que je modèle gorgée d'eau.
Pool Dance d'Elsa Sahal
Du 1er mars au 1er juin 2025
Commissariat : Karine Lacquemant, conservatrice des collections arts-appliqués
Scénographie : EricandMarie réalisée grâce au généreux concours des peintures Tollens
A La Piscine – Musée d’art et d’industrie André Diligent
23 rue de l'Espérance - 59100 Roubaix
Fermé le lundi et plusieurs jours fériés
Cette exposition étant présentée dans les espaces dédiés aux collections permanentes, elle est accessible gratuitement chaque premier dimanche du mois.

samedi 17 mai 2025

Dans la peau, écrit et réalisé par Pascal Tessaud

J’ai vu Dans la peau pendant le festival Paysages de cinéastes de Châtenay-Malabry (92). Son réalisateur Pascal Tessaud était venu le présenter avec une grande partie de son équipe. Nous étions nombreux à nous réjouir de retrouver le cinéaste de Brooklyn qui, il y a déjà dix ans, avait déjà consacré un film à la culture urbaine, et qui fut très primé.

J’ai attendu de m’approcher de la date de sortie en salles (4 juin 2025) pour en parler.

Si Brooklynn se situait dans le milieu du slam et du rap en banlieue parisienne, Dans la peau se passe à Marseille, et dans l’univers du Krump, dont je rappelle la naissance en fin d’article. Ce film comporte une dimension quasi documentaire malgré un scénario fortement romanesque.

Nous assistons à la confrontation entre deux mondes, celui de Kaleem qui vient d’une famille comorienne des quartiers nord de Marseille de la cité de la Savine et celui de Marie (Almas Papatakis) jeune architecte d’origine grecque qui arrive d’une petite ville située non loin de Chambéry. Ils ont en commun d’avoir chacun des manques affectifs et des problèmes familiaux (on notera que les hommes aussi sont concernés par le mariage forcé). L’attirance est immédiate et leur histoire d’amour tumultueuse s’épanouit dans cette cité multiculturelle mais éruptive et socialement clivée. Au début du film Kaleem sort de prison et renoue avec son meilleur ami Rachad qui veut l'embaucher comme manager dans son nouveau centre sportif. Il va préférer un emploi dans le bâtiment et travaillera sur les chantiers sans abandonner son rêve de vivre de sa passion pour la danse, en l’occurrence le Krump.

J’avais pour ma part découvert cette danse urbaine et sa philosophie en 2021 par le biais de l’excellent documentaire de Philippe Béziat, racontant comment elle est entrée à l’Opéra de Paris avec la musique des Indes Galantes.

Pascal Tessaud nous a confié sa volonté de faire un film social, qui soit aussi une histoire d’amour et un film de danse, avec des personnages complexes et en intégrant les codes du cinéma de "genre", essentiellement du thriller, tout en stylisant les images avec un gros travail sur les lumières, les décors et les ambiances. Lui-même vient d’un milieu ouvrier et il a grandi en cité. S’il est le seul de sa famille à avoir fait des études supérieures il a été confronté à beaucoup de barrières et de préjugés.

Il mûrit ce projet depuis l’âge de 19 ans à partir de ses observations personnelles. Il a écrit pendant deux ans avec la scénariste Frédérique Moreau, pour trouver une forme romanesque et éviter la caricature et en sortant de l’hyperréalisme de Brooklyn. Le tournage fut le moment le plus dense pendant un mois, et fut suivi d'un an et demi de montage.

C’est durant les différents ateliers qu'il encadre depuis cinq ans auprès de jeunes des quartiers populaires dans un parcours de professionnalisation artistique qu'il a compris qu'il pouvait adapter le scénario à la réalité marseillaise, qui est différente de celle des banlieues parisiennes. Les détails sur la culture comorienne, très présente à Marseille, n’auraient jamais été aussi réalistes sans ces ateliers, les castings et les répétitions.

Il y a rencontré de nombreux acteurs du film. Daniel Saïd, Amélie Hassani, Benji Mhoussini et Mombi, tous artistes d’origine comoriennes ont contribué à ce que le résultat sonne avec le plus de justesse possible.

La complexité des personnages participe à la réussite du film. On voit que le chef du réseau de trafiquants est capable par moments de bonnes actions envers la communauté. Il nous surprend par sa volonté d'ouvrir un centre sportif pour sortir les jeunes de la rue.
Il n'empêche que l'objectif essentiel du réalisateur était de filmer la danse. C'est pourquoi il a engagé un professionnel, Wolf (Wilfried Blé, à gauche sur la photo) qui est d’ailleurs devenu depuis champion du monde de Krump (en duo avec son acolyte Cyborg en Allemagne). A l'instar de Grégory Magne qui a prioritairement cherché des musiciens capables de jouer la comédie et non l'inverse, Pascal a retenu un danseur de génie capable de devenir acteur plutôt que l'inverse, ce qui n'a pas exclu de lui faire suivre une formation d'acteur. Et il l'a laissé libre d'apporter son génie de la danse, sa liberté, et sa rage en le filmant comme pour un documentaire. Et il lui a également permis d'enrichir ses chorégraphies avec des mouvements issues des danses traditionnelles africaines puisqu'il est d'origine ivoirienne. On remarquera que le personnage principal a son animal totem, le loup, tatoué sur le bras.

vendredi 16 mai 2025

La Piscine de Roubaix, #1 retour sur le cadre et les collections permanentes

La Piscine de Roubaix est un des musées les plus incroyables que je connaisse et c’est toujours un éblouissement d’y revenir. J’avais découvert l’endroit il y a déjà six ans et j’ai profité d’un séjour familial dans la région pour y revenir.

Je me suis rendue compte qu’il y a beaucoup d’autres lieux fort attractif comme la Manufacture, toujours à Roubaix, consacrée à l'aventure textile de la métropole lilloise, d'hier à aujourd'hui, et qui promet, à travers une visite guidée d’en comprendre les enjeux humains, sociaux, économiques et urbains. Ou dans un autre registre la villa Cavrois, qui est une des constructions emblématiques de Robert Mallet-Stevens. Sans parler de patrimoine gustatif avec les fameuses gaufres du Nord et autres spécialités culinaires.

La disponibilité m’a manqué pour voir tout cela et je me suis concentrée sur le musée sans même avoir le temps de jeter un œil sur l’exposition temporaire.

Je ne reprendrai pas ici l’historique de la création du musée. Je vous renvoie pour cela aux articles précédents. Les photos du présent article devraient vous en donner l’envie.
On devine au centre la Fontaine réalisée par Elsa Sahal en 2012, en céramique, avec système hydraulique 290 x 120 x 60 cm et qui fait l'objet de Pool Dance, une exposition temporaire à laquelle je consacre un article spécifique.

Mon regard a été attirée par ce baigneur solitaire, semblant imposer sa présence dans un univers déserté des sportifs comme l'est aujourd'hui l'espace muséal. Nous sommes loin du motif des baigneuses qui joue plus souvent sur le registre de la séduction. Suzanne Hay nous renvoie avec cette oeuvre, issu d'une série de tableaux à la piscine Armand-Massard à Paris, à un sentiment de solitude et de fragilité. 
Huile sur toile de Suzanne Hay (1962-2004) Piscine IV -1996
Formée à Stuttgart et Paris, elle a hérité des peintres allemands de l'après-guerre, mais également d'un rapport cru au corps présent dans la peinture britannique contemporaine.

Il faut arpenter les couloirs. On y voit par exemple cette oeuvre récupérée dans un hôtel particulier à Roubaix lors de la démolition rue de l'hôtel de ville.
Atelier Latteux-Bazin, XIX° siècle, Les Arts et l'Industrie, verre peint et émaillé, fonte et plomb

Le musée est aussi riche de céramiques et de faïences dont certaines évoquent Picasso qu est d'ailleurs représentés par de multiples pièces.
Maurice Louis Savin (1894-1973) Statuette de céramique Le Hibou, vers 1957
A gauche, Pichet Petites têtes, 1953
A droite, Pichet gothique aux oiseaux, 1953
Au centre, devant, Assiette Tête de chèvre de profil, 1950
Au centre, au fond, Gros oiseau visage noir, 1951

Toutes ces pièces ont été créées par Pablo Picasso (1891-1973) dans les ateliers Madoura à Vallauris, et sont des tirages spéciaux hors commerce, en terre de faïence blanche pour les trois premières, en terre cuite blanche pour le gros visage. Le premier pichet a été décoré à la paraffine oxydée, émail blanc, le second a été décoré aux engobes, gravé au couteau, intérieur sous couverte. L'assiette est décorée en relief à la paraffine oxydée et bain de couverte tandis que le Gros oiseau est peint aux oxydes et à l'engobe sous couverte partielle. Il n'en existe que 25 exemplaires numérotés. Par contre il y eu 100 exemplaires numérotés du pichet gothique, 200 de l'assiette et 300 du pichet Petites têtes.
Compotier poisson, 1958-59 de Picasso en argent fin 1er titre repoussé et ciselé, pied rapporté et soudé
Derrière, table vers 1956 en carreaux de céramique de Picasso, sur des pieds en bronze de Giacometti
Vase Poisson en polyester peint et métal en 1992 par Niki de Saint Phalle (1930-2002)
Le dialogue est permanent entre les murs et les cabines, à l'instar de ce Portrait de vénitienne, vers 1923-24, huile sur toile d'André Maire (1898-1984) avec le Vintage Swimsuit, 2016 en faïence et cheveux synthétiques d'Elsa Sahal.
Ou encore entre Le portrait de Georges Menier, huile sur toile vers 1925 de Bernard Boutet de Monvel (1884-1949) ou La robe tricolore, huile sur toile de 1985 d'Arthur Van Hecke (1924 à Roubaix- 2003) qui tous deux nous incitent à faire des allers et venues avec les cabines abritant l'exposition Sens Dessus Dessous à la quelle je consacre une publication spécifique.
Il en va de même avec le Maillot "Bains municipaux Roubaix n°2" en porcelaine, 2016 d'Isabelle Ramnou. On le rapprochera aussi de la première utilisation des lieux dont il subsiste des traces, précieusement conservées derrière une vitre fermée, comme ces baignoires et espaces de douches.
Ainsi que la salle des machines, toujours visibles sous leur couche de poussière.
On connait bien L'ours de François Pompon (1855-1933), mais moins Le grand cerf, 1929. Parmi mes sculptures préférées se trouve La Petite Châtelaine, marbre poli avec de la cendre d'os de mouton que Camille Claudel (1864-1943) réalisa en1896.

jeudi 15 mai 2025

Le refettorio, un levier pour lutter contre le gaspillage alimentaire via l’inclusion sociale.

Il ne faut pas confondre le restaurant du Foyer de la Madeleine qui est un restaurant social s’adressant à des personnes âgées et des actifs du quartier à prix raisonnable  uniquement au déjeuner et le Refettorio Paris qui fonctionne l’après-midi et le soir. Tous deux sont situés dans la crypte de l’église de la Madeleine, au coeur d'un des quartiers les plus chics. 

Celui-ci commence à être connu du grand public en raison du nombre d'articles qui lui ont été consacrés dans la presse depuis son ouverture en mars 2018 et parce qu'une centaine de chefs renommés se sont déjà engagés dans l'entreprise. Ils viennent de Paris, de France et du monde entier pour participer bénévolement au projet, et transformer au sein de la cuisine des ingrédients provenant de surplus alimentaires  – qui seraient sinon gaspillés – en délicieux et sains repas (entrée-plat-dessert avec si possible amuse bouche et mignardise). Ce n’est pas seulement un projet de charité, pour des personnes en situation d’exclusion et de précarité, mais surtout et avant tout un projet culturel dont je rappellerai l'origine en fin de publication, pour ne pas alourdir le présent article, ainsi que les origines de l'établissement parisien.

Etant venue dans cet endroit un jour "ordinaire", entendez par là qu'il n'y avait pas de chef étoilé ce soir là ni aucune prestation d'ordre culturel, je ne parlerai que de ce que j'ai vécu, et qui constitue le pilier de l'entreprise, en insistant sur la fonction de restaurant solidaire ayant pour but de servir chaque soir 100 repas en utilisant à peu près 130 kg de produits récupérés.

Ces jours là tout fonctionne de la même manière, avec les mêmes catégories de bénéficiaires, qu'on désigne toujours sous le terme d'invités, selon le même code de valeurs. Deux femmes assurent la direction des opérations aidées par deux ou trois salariés (ils sont 7 salariés) dont Ibrahima Diallo, le responsable de la plonge, lui aussi patient et souriant, et une brigade de 17 bénévoles en cuisine comme en salles. Ce sont la cheffe Blandine Paris et la seconde de cuisine Marine Beulaigue. Je les remercie très chaleureusement (et tous les formidables bénévoles) de m’avoir accueillie dans la perspective de ce reportage.

Vous les voyez en tête d'article avec Julien Beauhaire qui assure la direction de ce projet hors normes sous la si jolie voûte de la Madeleine. Leur sourire n'est pas un masque. Le dîner se déroule comme l'après-midi, sans chahut, sans énervement, dans une ambiance saine et avec bienveillance côté salle comme côté cuisine. Il ne viendrait à l’idée de personne de perdre son calme et c’est frappant. Nous sommes loin des atmosphères qui sont décrites dans les palaces. Pourtant le travail est intense et les règles à intégrer sont multiples, ne serait-ce qu'en terme de sécurité ou d'hygiène (je pense que je me suis lavé les mains une douzaine de fois dans la soirée). Le secret réside sans doute dans un credo en 4 points : anticipation, organisation, discipline, indulgence.

Et puis, cela peut sembler anecdotique mais vu que les bénévoles ne sont pas rémunérés ils n’ont aucun objectif de carrière. Ils ont là parce qu’ils "le veulent bien" et sont respectés pour cela. (Ce qui ne veut pas dire que verser un salaire donne le droit de maltraiter son personnel).

Je connaissais les valeurs morales et écologiques du Refettorio depuis longtemps et j’avais très envie de voir de près ce qu’il en était. J’attendais une occasion de le faire sans me trouver en position de voyeurisme.

J’ai donc saisi l’opportunité de passer quelques heures active en cuisine puis en salle. L’expérience s’est déroulée à peu près comme je m’y était préparée. J’avais regardé, je crois, tout ce qu’il était possible de visionner afin d’être la mieux préparée possible parce que je ne voulais surtout pas faire perdre de temps à l’équipe. Ayant déjà travaillé au pied levé dans un restaurant (je raconte l’essentiel d'un séjour de plusieurs jours à Lou Bourdié ici) je savais aussi l’essentiel de la manière de procéder dans une cuisine professionnelle mais j’ai tout de même été rappelée à l’ordre (et je retiens la leçon) sur la manière de tenir des couteaux -pointe en bas- pour les amener au lavage.

J’ai laissé passer quelques jours avant de raconter cette expérience inédite. D’une part parce que je voulais prendre un peu de recul. D’autre part, parce que, contrairement à ma manière de procéder, j’ai été dans l’impossibilité de prendre des notes au fur et à mesure, pour des raisons d’hygiène et de timing car on fonctionne non stop à ultra grande vitesse. Vous aurez compris que ce ne fut pas un moment d’observation mais une véritable immersion.

Il se peut donc que mon récit présente quelques imprécisions puisqu’il est écrit de mémoire mais il sera toujours possible de le corriger.
Les bénévoles en cuisine doivent se présenter à l’entrée à 14 h 55. Vous noterez que cet horaire augure de la précision du planning de la journée. Tout est extrêmement carré, codifié, et c’est normal, en réaction à l’improvisation avec laquelle démarre la confection du repas puisqu’il est imaginé chaque fois en fonction des denrées disponibles et dont la consommation est la plus urgente. On avait été prévenu par mail de la tenue qu'il fallait adopter : Pour cuisiner, nous vous attendons en tenue confortable (pantalon et chaussures fermées, pas de manches larges). 

Après un accueil souriant qui met immédiatement à l'aise, la suggestion de se tutoyer, et un passage dans le vestiaire pour revenir un tablier on se met illico à ce qui est le plus urgent, à savoir ranger les produits reçus le jour même. Il faut avoir l'oeil pour apprécier ce qui pourra attendre de ce "qui presse". Et si, par exemple, on range des pommes de terre au frais on veillera à placer à portée de main celles qui ont germé alors que les autres pourront être stockées derrière. Ces manipulations peuvent être assez fastidieuses parce que l'espace n'est pas immense, qu'on se croise sans cesse, et que les contenants sont plutôt lourds. Mais à plusieurs le temps passe vite. On se retrouve alors dans la partie cuisine stricto sensu autour de Blandine, la blonde, et Marine, la brune.

J'ai intégré que plusieurs rituels sont à l'oeuvre pour assurer la cohésion d'une équipe dont les membres fluctuent. Ainsi Blandine interroge chacun sur sa meilleure recette à base de farine de sarrasin. Gare à celui ou celle qui dira avoir fait une recherche via chatgpt parce qu'il n'y a pas moins anti-écologique comme moyen de s'informer. Le sourire ne sera néanmoins pas perdu et la leçon sera enregistrée. Blandine nous donnera la sienne, très simple : des tuiles avec juste la farine, de l'eau et du sucre … mais sans carnet je n'ai pas noté les proportions.

Elle poursuit sans détour sur la façon dont le menu va être composé. Il fallait trouver une idée pour utiliser les kilos de risotto préparés en trop l'avant-veille par un chef italien. Ils seront accommodés en arancini. Lucas y consacrera toute l'après-midi. Mais il ne sera pas abandonné puisque Marine travaillera avec lui.
Nous disposions de pain tranché en quantité livré par Poilâne. Il a été toasté au fur et sera broyé pour faire la chapelure des boules de riz. Une sauce tahini-noisettes complètera chaque arancino, lequel intégrera des morceaux d'asperges.
Pour l'entrée, puisque nous avons des oeufs durs à foison, ce sera une sauce mimosa à la vinaigrette de pamplemousse qui accompagnera des légumes printaniers : blettes, (ci-dessus), mesclun, chou persai. Des amandes fumées décoreront l'assiette. Mais d'abord il y a énormément d'épluchage, de découpe et de préparation des tiges de blettes en pickles.

mercredi 14 mai 2025

L'Effondrement d’Edouard Louis

J’ai lu L'Effondrement parce qu’il appartient à une sélection de romans dans le cadre d’un prix littéraire et, hasard de mon calendrier, je découvre le roman d’Edouard Louis le lendemain du jour où je referme Polaroïds du frère que j’ai découvert parce que je dois prochainement rencontrer Grégoire Delacourt.

Je suis frappée par la similitude de la situation et je me souviens également du choc de Nicolas Hulot découvrant dans la cave de l’appartement familial le corps de son frère enroulé dans un tapis. Perdre son frère de mort violente serait-il à ce point un fait divers récurrent ? Peut-être pas mais on ne peut pas s’empêcher de penser à d’autres duos de frères célèbres et dissonants comme les Léotard.
Mon frère a passé une grande partie de sa vie à rêver. Dans son univers ouvrier et pauvre où la violence sociale se manifestait souvent par la manière dont elle limitait les désirs, lui imaginait qu’il deviendrait un artisan mondialement connu, qu’il voyagerait, qu’il ferait fortune, qu’il réparerait des cathédrales, que son père, qui avait disparu, reviendrait et l’aimerait. Ses rêves se sont heurtés à son monde et il n’a pu en réaliser aucun.
Il voulait fuir sa vie plus que tout mais personne ne lui avait appris à fuir et tout ce qu’il était, sa brutalité, son comportement avec les femmes et avec les autres, le condamnait ; il ne lui restait que les jeux de hasard et l’alcool pour oublier.
À trente-huit ans, après des années d’échecs et de dépression, il a été retrouvé mort sur le sol de son petit studio. Ce livre est l’histoire d’un effondrement.
Les points communs entre les deux romans sont multiples : tous deux se situent dans le nord de la France, chacun a été retrouvé mort gisant au sol, dans un endroit où il vivait seul. L’un comme l’autre naquit dans une famille dysfonctionnelle, où les parents ont élevé (un peu) différemment leurs deux garçons, un seul faisant des études. Les deux frères ne se voyaient plus depuis de nombreuses années (dix ans pour Edouard Louis, trente pour Grégoire Delacourt) malgré d’anciens moments de complicité très forts qui nous seront racontés. Les pères sont particulièrement violents et se comportent odieusement. La violence intra familiale atteint des sommets. Et après le décès du frère ce sont encore le frère survivant et la soeur qui ont les obsèques en charge.

Il est sans doute logique, quand on est écrivain et que la réalité vous heurte de plein fouet, qu’on cherche par l’écriture à comprendre ce qui, pour beaucoup de nous, restera indicible. Edouard Louis s’efforce donc de disséquer l’histoire en analysant le lien entre dépression et alcoolisme, en tentant de démêler ce qui relève du déterminisme et ce qui aurait pu être modifié. Il invoque le déterminisme social p. 136 mais à mes yeux il fut avant tout familial.

Il insiste en effet sur le rôle de la mère, peut-être seule capable de faire basculer les choses mais qui, dans ce parcours de vie, se range du côté du bourreau (incroyable récit de l’annonce de l’embauche à la boucherie (p. 21). Elle est moins dure que le père mais raccroche quand il annonce l’intention de se suicider

Mon frère était malade de ses rêves (mais personne de la famille ne l’aidait. Il n’avait que des chimères pour seul horizon) écrit-il p. 20. Il liste des faits qu’il énumère de 1 à 16. Le 9ème : Toute sa vie, mon frère a  été chassé. Toute sa vie, mon frère a eu des comportements qui l’ont conduit à être chassé (p. 136).

Il en résulte un roman qui se compose de morceaux qui nous sont proposés eux aussi dans un ordre qui ne suit pas la chronologie. Mais Edouard Louis s’appuie sur des essais philosophiques et psychologiques dont il nous donne les références en annexe dans une bibliographie.

La motivation principale d’Edouard Louis n’est pas d’ordre affectif (il est davantage politique). Il me semble d’ailleurs qu’il ne donne à aucun moment le prénom de cet homme qu’il met à distance en parlant de lui à la troisième personne alors que Delacourt le tutoie et finit par dire qu’il s’appelle Renaud, même si ce n’est que page 143.  Il avoue sa propre frayeur rétrospective : Sa vie était celle que j aurais pu avoir. Et il ajoute aussi : Je détestais souvent mon frère mais j ai besoin de comprendre (p 155). On aurait tendance à rétorquer que le manque d’amour lui aura été fatal. Et pourtant l’auteur relate que plusieurs femmes se sont employées à tenter de faire bouger les choses, sans y parvenir.

On lit au fil de l’Effondrement que plusieurs opportunités se sont présentées, qui auraient pu incurver la courbe du destin : il aurait pu devenir boucher, compagnon du devoir, rénovateur d’appartements. Face à chaque échec il fuyait encore davantage dans l’illusion, celle par exemple de gagner le gros lot d’un jeu de hasard (il est tentant d’en souligner la proximité avec deux romans de Grégoire Delacourt sur le sujet, avec les Listes de mes envies). Edouard Louis émet deux hypothèses. La première serait que les rêves de son frère étaient trop hauts et que la chute était inéluctable. Mais il pense aussi que l’impossibilité de mettre des mots sur sa dépression (parce que dans le milieu ouvrier on ne se fait pas aider par un psy) l’a empêché de construire une autre vie et que l’alcool a été plus fort que tout. La démonstration est donc faite, sans pourtant employer ce terme, que l’alcoolisme est une maladie, … une maladie mortelle.

Si Edouard Louis parle de ce frère à la troisième personne il lui donne parfois la parole, lui faisant répéter : J’ai bu pour m’évader et l’alcool est devenu ma prison (p. 221).

Mourir détruit à "seulement" trente-huit ans est effrayant. Heureusement qu’il existe des contre-feux comme le film réaliste, mais optimiste, d’Elsa Bennett, Des jours meilleurs.

Je reviendrai sur le sujet après la rencontre avec Grégoire Delacourt qui aborde le sujet de manière semblable mais avec malgré tout une tonalité très différente.

Édouard Louis est écrivain. Il est l’auteur de plusieurs livres autobiographiques qui s’appuient tous sur son histoire familiale et qui ont été traduits dans plus de trente langues. Celui-ci, qui a été distingué par le Prix Les Inrockuptibles 2024, figure dans la sélection du Prix des lecteurs de Vallée Sud Grand Paris.

L'Effondrement d’Edouard Louis, éditions du Seuil, en librairie depuis le 4 octobre 2024

mardi 13 mai 2025

La famille de Petit-Ours de Else Holmelund Minarik et de Maurice Sendak

L’école des loisirs réédite en collection collector trois albums dont Petit Ours est le héros. Ils ont pour titre Petit ours, L’amie de Petit ours et Papa ours rentre à la maison.

Tous trois ont été écrit par Else Holmelund Minarik (1920-2012), une américaine a qui on doit plus de 40 livres pour les enfants, dont la série Petit Ours  a été adaptée pour la télévision en série d’animation.

Son illustrateur est Maurice Sendak (1928-2012) qui est considéré comme l’un des plus grands auteurs illustrateurs de la deuxième partie du XX° siècle. Il était né en 1928 à Brooklyn dans une famille d'émigrants juifs polonais. Très tôt contraint de vivre à la maison en raison de la fragilité de sa santé Maurice développa une capacité d’imagination sans bornes. Le dessin animé Fantasia, qu’il découvrit à douze ans, décida de sa vocation à devenir illustrateur mais il ne réussira pas à convaincre Walt Disney de l’engager.

Il se lance néanmoins dans le métier avant d’avoir atteint l’âge de vingt ans. Max et les Maximonstres (1963) sera son premier très grand succès et le fera connaître dans le monde entier. Suivra en 1970 Cuisine de nuit qui lui vaudra le prix Hans Andersen en couronnant l’ensemble de son œuvre. Plus tard il recevra le prix Astrid Lindgren l’année de sa création en 2003. Il mourra en 2012 à l’âge de 83 ans.

Dans ses albums il nous rappelle que l’enfant est vulnérable à la peur, la colère et même à la haine et surtout à la frustration dont il se décharge en se projetant dans un monde imaginaire où il parvient à résoudre les conflits. Un de ses principes favoris était que la vision de la vérité d’un adulte n’avait rien à voir avec celle d’un enfant.

C’est aussi un merveilleux illustrateur. Je crois que ma série préférée (en dehors de ses propres ouvrages) est celle des aventures de Petit Ours parce que son crayon s’accorde parfaitement à la douceur de l’atmosphère suggérée par Else Holmelund Minarik. Leur esthétique est désuète, emprunte de tendresse, tout en nuances de bleu, de vert et marron qui confère une aura étrange et rassurante pour les lecteurs. Les illustrations sont présentées encadrée à la manière d’une aquarelle antique.

Chaque recueil se compose de quatre historiettes se déployant sur 64 pages, dans lesquelles on retrouve Petit Ours et ses parents, et ses amis poule, canard, chat et chouette ainsi que parfois une petite fille, Emily et sa poupée Lucy. Bien entendu chacun s’exprime avec des mots simples à propos de questions que peuvent se poser les enfants au quotidien. L’ensemble apparaît humoristique pour le lecteur parent adulte mais il est tout à fait à portée des enfants car les réponses offrent une gamme de nuances annoncées par des peut-être, des si et des on ne sait jamais.

Elles ont été écrites à la fin des années 50 (entre 1957 et 1961), publiées à New York, par Harper & Row, et ont fait l’objet d’une première publication en France, dans la traduction de l’américain par Agnès Desarthe en 1970-71. Plus de cinquante ans plus tard je remarque qu’elles n’ont rien perdu de leur fraîcheur. Petit-Ours reste à jamais l'ami des enfants auxquels il ressemble tant.

En tant que maman j’avais retenu une de ses propositions et j’ai souvent une soupe d’anniversaire (ce qui n’empêchait pas de poursuivre avec un gâteau).

Je signale qu’il existe d’autres albums de Petit-Ours qui ne sont pas encore réédités comme Petit Ours en visite (qui figure dans ma bibliothèque), Un bisou pour Petit-Ours (Ecole des loisirs, 1971. J’ajoute que l’Ecole des loisirs a publié en 2016 une biographie de l’auteur dans la collection Mon écrivain préféré et dans laquelle on voit le personnage de Petit-Ours peindre une sorte de maximonstre sur une feuille punaisée sur un tronc d’arbre.

Cette maison d’édition consacrera une matinée spéciale à cet immense auteur le 6 octobre prochain à laquelle je suis déjà inscrite et qui me donnera l’occasion d’en apprendre davantage sur son univers.

Nouvelle édition collector de Petit ours, L’école des loisirs, en librairie depuis le 19 février 2025
Textes de Else H.Minarik, illustrations de Maurice Sendak, traduction de Agnès Desarthe

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