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vendredi 16 mai 2025

La Piscine de Roubaix, #1 retour sur le cadre et les collections permanentes

La Piscine de Roubaix est un des musées les plus incroyables que je connaisse et c’est toujours un éblouissement d’y revenir. J’avais découvert l’endroit il y a déjà six ans et j’ai profité d’un séjour familial dans la région pour y revenir.

Je me suis rendue compte qu’il y a beaucoup d’autres lieux fort attractif comme la Manufacture, toujours à Roubaix, consacrée à l'aventure textile de la métropole lilloise, d'hier à aujourd'hui, et qui promet, à travers une visite guidée d’en comprendre les enjeux humains, sociaux, économiques et urbains. Ou dans un autre registre la villa Cavrois, qui est une des constructions emblématiques de Robert Mallet-Stevens. Sans parler de patrimoine gustatif avec les fameuses gaufres du Nord et autres spécialités culinaires.

La disponibilité m’a manqué pour voir tout cela et je me suis concentrée sur le musée sans même avoir le temps de jeter un œil sur l’exposition temporaire.

Je ne reprendrai pas ici l’historique de la création du musée. Je vous renvoie pour cela aux articles précédents. Les photos du présent article devraient vous en donner l’envie.
On devine au centre la Fontaine réalisée par Elsa Sahal en 2012, en céramique, avec système hydraulique 290 x 120 x 60 cm et qui fait l'objet de Pool Dance, une exposition temporaire à laquelle je consacre un article spécifique.

Mon regard a été attirée par ce baigneur solitaire, semblant imposer sa présence dans un univers déserté des sportifs comme l'est aujourd'hui l'espace muséal. Nous sommes loin du motif des baigneuses qui joue plus souvent sur le registre de la séduction. Suzanne Hay nous renvoie avec cette oeuvre, issu d'une série de tableaux à la piscine Armand-Massard à Paris, à un sentiment de solitude et de fragilité. 
Huile sur toile de Suzanne Hay (1962-2004) Piscine IV -1996
Formée à Stuttgart et Paris, elle a hérité des peintres allemands de l'après-guerre, mais également d'un rapport cru au corps présent dans la peinture britannique contemporaine.

Il faut arpenter les couloirs. On y voit par exemple cette oeuvre récupérée dans un hôtel particulier à Roubaix lors de la démolition rue de l'hôtel de ville.
Atelier Latteux-Bazin, XIX° siècle, Les Arts et l'Industrie, verre peint et émaillé, fonte et plomb

Le musée est aussi riche de céramiques et de faïences dont certaines évoquent Picasso qu est d'ailleurs représentés par de multiples pièces.
Maurice Louis Savin (1894-1973) Statuette de céramique Le Hibou, vers 1957
A gauche, Pichet Petites têtes, 1953
A droite, Pichet gothique aux oiseaux, 1953
Au centre, devant, Assiette Tête de chèvre de profil, 1950
Au centre, au fond, Gros oiseau visage noir, 1951

Toutes ces pièces ont été créées par Pablo Picasso (1891-1973) dans les ateliers Madoura à Vallauris, et sont des tirages spéciaux hors commerce, en terre de faïence blanche pour les trois premières, en terre cuite blanche pour le gros visage. Le premier pichet a été décoré à la paraffine oxydée, émail blanc, le second a été décoré aux engobes, gravé au couteau, intérieur sous couverte. L'assiette est décorée en relief à la paraffine oxydée et bain de couverte tandis que le Gros oiseau est peint aux oxydes et à l'engobe sous couverte partielle. Il n'en existe que 25 exemplaires numérotés. Par contre il y eu 100 exemplaires numérotés du pichet gothique, 200 de l'assiette et 300 du pichet Petites têtes.
Compotier poisson, 1958-59 de Picasso en argent fin 1er titre repoussé et ciselé, pied rapporté et soudé
Derrière, table vers 1956 en carreaux de céramique de Picasso, sur des pieds en bronze de Giacometti
Vase Poisson en polyester peint et métal en 1992 par Niki de Saint Phalle (1930-2002)
Le dialogue est permanent entre les murs et les cabines, à l'instar de ce Portrait de vénitienne, vers 1923-24, huile sur toile d'André Maire (1898-1984) avec le Vintage Swimsuit, 2016 en faïence et cheveux synthétiques d'Elsa Sahal.
Ou encore entre Le portrait de Georges Menier, huile sur toile vers 1925 de Bernard Boutet de Monvel (1884-1949) ou La robe tricolore, huile sur toile de 1985 d'Arthur Van Hecke (1924 à Roubaix- 2003) qui tous deux nous incitent à faire des allers et venues avec les cabines abritant l'exposition Sens Dessus Dessous à la quelle je consacre une publication spécifique.
Il en va de même avec le Maillot "Bains municipaux Roubaix n°2" en porcelaine, 2016 d'Isabelle Ramnou. On le rapprochera aussi de la première utilisation des lieux dont il subsiste des traces, précieusement conservées derrière une vitre fermée, comme ces baignoires et espaces de douches.
Ainsi que la salle des machines, toujours visibles sous leur couche de poussière.
On connait bien L'ours de François Pompon (1855-1933), mais moins Le grand cerf, 1929. Parmi mes sculptures préférées se trouve La Petite Châtelaine, marbre poli avec de la cendre d'os de mouton que Camille Claudel (1864-1943) réalisa en1896.

vendredi 18 octobre 2019

Une journée à … dans les musées de Roubaix et Tourcoing

Je suis allée visiter quelques espaces culturels à Roubaix et Tourcoing et ce reportage fera l'objet de l'émission Une journée à … sur Needradio le dimanche 17 novembre prochain.

Vous y entendrez plusieurs interviews mais vous serez frustrés de ne pas voir les illustrations. Voici donc l'essentiel en images, au fil de quatre billets, les deux premiers consacrés au musée La Piscine de Roubaix et à quatre de ses expositions, le deuxième à la Chapelle de Hem, et le dernier au MUba Eugène-Leroy de Tourcoing avec l'exposition Picasso-Illustrateur..

Commençons par Roubaix. Dans cet article je présenterai l'architecture du lieu sans m'attarder sur quatre expositions qui feront l'objet d'une autre distincte. Nous avons, pas loin de notre studio, un établissement culturel qui s’est installé dans la première piscine de la région parisienne. C’est le théâtre Firmin Gémier La Piscine et je n'aurais donc pas dû être surprise mais la Piscine de Roubaix est un endroit stupéfiant.

On a dit le jour de son inauguration, le 23 octobre 1932, que c’était la plus belle piscine d’Europe et en 1934 elle était considérée comme une des plus modernes à l’instar de celles de Vienne, Nuremberg ou Charleroi. C’est une architecture magnifique.
Il faut aussi se replacer dans le contexte de Roubaix, capitale du textile, développée avec ce qu’on a appelé la révolution industrielle. Quelques grandes familles règnent sur la ville tandis que des milliers de travailleurs étrangers ont afflué de l’Europe entière. Les migrants étaient alors fortement encouragés à venir puisqu’il y avait beaucoup de travail manuel à faire. Mais ils logeaient dans l'habitat insalubre des courées, construites par les petits propriétaires désireux d’augmenter leurs revenus en lotissant au maximum des terrains en profondeur, ne donnant sur la rue que par une unique entrée. Les sanitaires étaient communs, les habitations n’avaient pas d’eau courante. Dans le meilleur des cas une pompe permettait de puiser l’eau pour l’habitation. Il faut savoir qu’on en comptait plus d’un millier et que cela représentait presque la moitié des habitations de la ville. Il existait des bains publics mais ils ne pouvaient pas satisfaire les besoins d’hygiène d’une ville de 125 000 habitants. Voilà pourquoi dès 1912 le maire socialiste Jean Lebas avait cherché à adoucir le quotidien de la population ouvrière en faisant construire une piscine à eau chaude. Le résultat est ce superbe édifice Art déco bâti entre 1927 et 1932 par l’architecte lillois Albert Baer.

vendredi 23 mai 2025

La Piscine de Roubaix, #3 Exposition temporaire Sens Dessus Dessous

À l’occasion de l’exposition des formes intimes et organiques réalisées par la céramiste Elsa Sahal pour Pool Dance (voir La Piscine #2), les cabines Mode de La Piscine se peuplent d’objets de la collection du musée.

Lingerie ou tenue du quotidien ? Cette exposition revient sur ces pièces mode qui ont flirté avec la frontière entre l’intime et le public depuis que Marie-Antoinette s'est exhibée en robe de chambre, corsets provocateurs ou nuisettes assumées et qu'elle a été portraiturée par Elisabeth Vigée-Le Brun en 1783 ni coiffée, ni maquillée, portant un ample chapeau de paille simplement posé sur la tête, vêtue d’une robe de mousseline au tissu vaporeux et transparent.

Nombreuses sont les femmes qui adopteront cette silhouette jugée provocante. Le vêtement de dessous deviendra alors officiellement tenue de dessus et la confusion règnera au fil des époques. Les textiles, les coupes, les coloris et les matières associées aux sous-vêtements se jouent des codes et réinventent la mode par la même occasion.

Entre tissus légers, coupes audacieuses et détournements historiques, et illustrant les propos de l’écrivain français du XVIIIe siècle Louis Antoine Caraccioli : Il y a souvent plus d’art dans le déshabillé que dans la grande parure, cette exposition explore comment nos vêtements du dessous ont pris le dessus. C'est l'occasion de voir ou revoir des créations iconiques.

A commencer par la pièce choisie pour l'affiche : 
Cardigan et robe, de Lolita Lempicka, automne-hiver 1998-1999, dentelle de viscose, polyamide et élasthanne, jersey damassé de polyamide et d’élasthanne. Don de la Société 3 Suisses en 2016.

Comme je le signale dans le premier article consacré ce mois ci à ce musée l’exposition est prétexte à redécouvrir des oeuvres du musée appartenant à une autre catégorie, comme ce Maillot "Bains municipaux Roubaix n°2" en porcelaine, 2016 d’Isabelle Ramnou.
Mais flânons le long des vitrines et rêvons à ce que nous oserons encore porter à la vue de tous. Sans doute pas cette chemise de nuit en crêpe de Chines, datant de la fin XIX° de Liberty and Co, maison fondée à Londre en 1975.
Et pourtant elle n’est pas si différente que cette robe beige réalisée par un Anonyme vers 1920 en mousseline de soie, dentelle de fils métalliques, agrafes métalliques.
Le doute est permis avec cet ensemble à dentelle, jersey de polyamide et d’élasthanne, dentelle de coton, réalisé pour l’automne-hiver 1998-1999 par Lolita Lempicka pour les 3 Suisses, qui en ont fait don au musée en 2016, marque locale fondée à Paris en 1983, marque locale fondée en 1932. On devine sur la gauche le modèle qui a été retenu pour l'affiche.
Il l’est encore pour cette Robe d'inspiration guêpière, été 2005 en jersey de polyamide, d'élasthane et de lycra, baleines mécaniques, don de la société La Redoute en 2005, créé par Jean-Paul Gaultier pour La Redoute, maison fondée à Pais en 1982, marque fondée à Roubaix en 1837.
Et bien entendu encore pour ce tailleur années 1990 en Tergal de coton, dentelle de coton, boutons de plastique, satin de polyester de John Galliano, maison fondée en 1984.

Comme je le faisais remarquer dans un précédent article on aime à passer d’un tableau à un vêtement en comparant les styles et les allures. Par exemple du Portrait de Georges Menier, huile sur toile vers 1925 de Bernard Boutet de Monvel (1884-1949) à La robe tricolore, huile sur toile de 1985 d'Arthur Van Hecke (1924 à Roubaix- 2003) qui tous deux nous incitent à faire des allers et venues avec les cabines.
De l’autre coté, des planches de dentelle apportent un autre contrepoint d’autant que leur graphisme semble s’intégrer à l’architecture.
Planche de dentelle de Flandres - France XIX° en lin et fuseaux
Maison Lefébure, Bayeux-Paris, 1829 - 1932 dentelle de Chantilly
 Michele Lemaire, Walincourt - France - 2003, Fleurettes roses , broderie de polyamide qui elle-même fait écho à un des jupons à volants en polyester de cette même artiste Michele Lemaire.

L’exposition et les oeuvres annexes démontre l’étendue de la palette de l'intime, du rouge intense (non photographié) au jaune acidulé. La lingerie -originellement produite en lin dans l'Antiquité- se développe en Occident à partir du XVI° siècle et séduit alors par sa blancheur et son éclat, gages de propreté, de respectabilité et de richesse. Portée en dessous des vêtements d'apparat, elle protège et dissimule une anatomie intime alors associée à la luxure.

Dès le XVII°, les dessous vont se faufiler sur les dessus. Le linge de corps immaculé dépasse des poignets de manches et du col de l'habit masculin. Dans les années 1920, arrivent les couleurs chair. Le glamour des années 1950 annonce l'arrivée de couleurs vives sur les dessous et les dessus, déclinées en une multitude de teintes dès l'apparition de pigments de synthèse dans les années 1970.

Sens Dessus Dessous du 1er mars au 8 juin 2025
Cabines de la Mode du Premier étage
Commissariat scientifique et régie : Amélie Boron, chargée de la collection Mode
A La Piscine – Musée d’art et d’industrie André Diligent
23 rue de l'Espérance - 59100 Roubaix
Fermé le lundi et plusieurs jours fériés
L'exposition étant présentée dans les espaces dédiés aux collections permanentes, elle est accessible gratuitement chaque premier dimanche du mois.

samedi 19 octobre 2019

Quatre expositions temporaires au Musée La Piscine de Roubaix

Hier je vous ai présenté le cadre du Musée d'art et d'industrie André Diligent de Roubaix. Aujourd'hui  nous allons visiter quatre expositions temporaires.

Traverser la lumière
Elle a été conçue autour de la Seconde école de Paris qui a eu un rayonnement formidable dans le nord auprès des collectionneurs et qui a permis la réalisation de cette Chapelle Sainte Thérèse de l’enfant Jesus et de la Sainte Face de Hem, qui est un lieu très important de l’art sacré de l’après-guerre, très peu connu du grand public et auquel je consacrerai le prochain article.

C'est l’accrochage temporaire le plus important et la scénographie est réalisée grâce au concours des peintures Couleurs de Tollens, ce qui démontre que le mécénat demeure traditionnel dans la région.

Sont réunis 6 peintres Jean Bazaine, Roger Bissière, Jean le Moal, Gustave Singier, Alfred Manessier et une femme Elvire Jean dont ils disaient qu’elle était "la meilleure d’entre eux". Ces artistes n’ont pas craint de clamer le peu d’intérêt qu’ils accordaient à la peinture dite "classique" tout en reconnaissant l’héritage de plusieurs maitres qui les avaient précédés comme Cézanne (né le 19 janvier 1839 à Aix-en-Provence, mort le 22 octobre 1906 dans la même ville) qui avait en quelque sorte préparé la venue du cubisme.

On comprend très bien ce que signifie le terme de non figuratif pour caractériser des tableaux qui néanmoins ne sont pas abstraits. Plutôt que de penser à l’abstraction c’est le terme d’émotion qui me vient à l’esprit. Presque tous ont utilisé le motif dit de "la grille" pour fragmenter leurs toiles, ce qui peut évoquer le mouvement cubiste. Ci-dessous Gustave Singier (1909-1984) La Grille 1944 :
Certains critiques y ont vu la volonté d’écarter les barreaux que représentait la Seconde Guerre Mondiale dont on sortait à peine. Les motifs et les personnages sont en tout cas parfaitement reconnaissables, même s'il faut faire un (petit) effort : Alfred Manessier (1911-1993), La jeune fille, 1943.
Au fur et à mesure qu’on progresse dans le parcours on mesure l’importance de la lumière et de l’élément aquatique, avec toutes ses altérations, vagues et reflets (voir ci-dessous : Manessier, Marée basse, 1954).

dimanche 20 octobre 2019

Roubaix (suite) La chapelle de Hem

Avant-hier je vous ai présenté le cadre du Musée d'art et d'industrie André Diligent de Roubaix. Le billet publié hier concernait les quatre expositions temporaires que l'on peut y voir jusqu'en février 2020. Aujourd'hui nous allons nous rendre à Hem, voir cette chapelle dont la visite est totalement complémentaire de l'exposition Traverser la lumière.

Très exactement à la Chapelle Sainte-Thérèse-de-l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face - 14 Rue de Croix, 59510 Hem qui est un lieu très important de l’art sacré de l’après guerre et très peu connu du grand public.

On pourrait passer dans la rue sans la remarquer parce qu’elle est en retrait et que son campanile à l’italienne (séparé de la chapelle) fait davantage penser à une cheminée d’usine, ce qui était volontaire de la part de l’architecte qui voulait marquer la simplicité mais qui fit scandale à l'époque. Et pourtant une citation de la "petite Thérèse" est gravée sur chaque cloche, fondue à Annecy. Il sonne à notre arrivée, et c'est une première émotion.
Elle a été construite entre 1956 et 1958 sous l’initiative de Philippe Leclercq, industriel textile à Roubaix, qui voulait disposer d'un lieu de culte à proximité de sa résidence, qui se trouvait elle-même dans un quartier ouvrier.
Sa statue est discrète devant la haie bordant la parcelle. Cette chapelle s'est intégrée à partir de 1956 dans une ancienne cour de ferme qui forme un béguinage. La simplicité de sa forme rappelle une grange, évoquant une crèche.

samedi 3 janvier 2026

Visite de la Villa Cavrois

Je m'étais inscrite à une visite commentée de la Villa Cavrois le 24 décembre qui fut finalement annulée mais j'ai été accueillie par Arnaud Devin qui m'a communiqué l'essentiel de ce qu'il fallait savoir pour apprécier aussi bien la modernité, exceptionnelle à son époque, de cette habitation que le travail de restauration colossal qui y a été entrepris, complété par une politique d'acquisition des meubles d'origine (dispersés après la vente) afin de redonner vie aux lieux. Je l'en remercie infiniment.

Natif de Roubaix, l'administrateur adjoint de la Villa l’a connue abandonnée, et il est heureux de la voir désormais quasi miraculée. Il n'est pas le seul à ressentir la nécessité de maintenir le souvenir des heures noires. Une salle a été conservée en l'état et c'est très émouvant de constater l'ampleur des dégradations qu'un film présente également dans le sous-sol. Mais je ne commencerai pas cet article par cet aspect.

Robert Mallet-Stevens a imaginé d’autres maisons, prestigieuses elles aussi, mais celle-ci est la plus aboutie, ce qui justifie sans doute qu'il ait dédié en février 1934 le bâtiment à Madame et Monsieur Cavrois qui m'ont permis, grâce à leur clairvoyance, leur mépris de la routine et leur enthousiasme, de réaliser cette demeure. Avec toute ma gratitude et la fidélité de mon amitié.

Plutôt que de restituer un parcours de visite strictement chronologique je me suis attachée à rendre compte du travail architectural en pointant ses spécificités et tout ce qui en fait un acte original amenant à qualifier la villa Cavrois d'oeuvre d'art totale.

J'aborderai donc les thèmes suivants :
Les extérieurs, l'entrée et les escaliers, les salons de réception, les pièces à vivre (chambres, salles de bains), les espaces de travail des domestiques (la cuisine et la buanderie) et enfin la question de la restauration.

Tout commence quand Paul Cavroisun riche industriel textile, à la tête des tissus Cavrois-Mahieu à Roubaix, désire faire construire une (grande) maison ici, à l’écart des 5 usines, où il employait près de 700 employés. Sa Société, Cavrois-Mahieu & fils de Roubaix, fondée en 1887, fabrique des draps de laine pour costumes d’hommes, en plus des activités de filature et teinturerie.

L'industriel désire vivre dans un environnement plus sain là où il n’y avait que des champs sur cette colline de Beaumont. Il avait initialement songé à faire bâtir une maison régionaliste, dans un style anglo-normand avec colombages comme en font alors construire les autres grandes familles bourgeoises et dont on peut encore voir des exemples dans ce quartier. Sa rencontre avec l’architecte au salon international des arts décoratifs de 1925 à Paris où il y avait un pavillon dédié au textile change tout. Il lui parle de son projet dont il a déjà les plans d’un autre architecte. Les deux hommes se lient d’amitié. Mallet-Stevens l’emmène aux Pays-Bas voir l’hôtel de ville d’Hilversum, construit avec cette même brique jaune. M. Cavrois décide de faire confiance à son nouvel ami.

Mallet-Stevens imaginera pour cette famille une œuvre singulière, emblématique de son art, figure du courant moderniste, à la pointe de l'avant-garde … qui est à tort parfois caractérisée comme s'inscrivant dans les arts décoratifs.

La construction prendra trois ans (1929-1932). Malgré des avancées technologiques majeures et un confort de vie évident elle ne fut pas habitée très longtemps puisque la Seconde guerre mondiale arriva assez vite, provoquant l’exode de tout le monde. La famille se réfugia en Normandie. La villa fut alors occupée par les officiers allemands. Si on peut considérer que la Wehrmacht prit globalement soin des intérieurs par contre le miroir d’eau fut comblé pour accueillir des canons anti-aériens afin qu'il ne puisse pas servir de signal à l’aviation en renvoyant la lumière. Sa suppression était inéluctable.
A la Libération, la famille revient mais les besoins ayant évolué des modifications importantes sont apportées, sous la conduite d’un autre architecte, P. Barbe, pour adapter l’intérieur au regroupement nécessaire des enfants, tous sous le même toit. Dans les années 1940-1950, il réorganise l'espace pour accueillir les familles de Paul et Francis Cavrois dans trois appartements autonomes, chacun doté d'une entrée et d'un escalier. Cette adaptation entraine des modifications majeures : des meubles d'origine sont transformés, et le salon, seule pièce commune, voit sa hauteur divisée pour aménager des espaces au premier étage, perdant ainsi son rôle central. Les parents, Paul et Lucie Cavrois, conservent l'aile est, tandis que l'aile ouest est attribuée à la famille de Paul. Au deuxième étage, la salle de jeux devient un salon, et la pergola est partiellement démantetée. Ces transformations s'étendent sur 12 ans et sont achevées en 1959.

Paul Cavrois meurt à Ville-d'Avray le 10 octobre 1965. Le tissage fut arrêté en 1976, tandis que la filature a persisté, tout en déclinant, jusqu’en 2000. Pendant vingt ans Madame Cavrois poursuivra l'entretien de la villa jusqu'à son décès à Croix le 29 avril 1986 à l'âge de 94 ans. Ses enfants ne voulurent ensuite pas poursuivre. Le mobilier fut dispersé, la maison vendue à un promoteur intéressé pour lotir le parc, et peut-être même démolir le batiment pour gagner encore davantage d’espace à bâtir. Une association de défense du site se constitue et s'y oppose. Des recours sont formulés qui provoquent l’abandon du projet. Hélas la villa est déjà pillée, squattée … et vandalisée.

Considérant son aspect patrimonial elle est classée monument historique en 1990, puis achetée par l'État en 2001. Sa restauration a été pensée dans le style des années 30.
Malgré le soleil, la température était fraiche le jour de ma visite et je n'ai pas arpenté le parc dont l'ordonnancement n'était pas laissé au hasard. Tout a été tracé au cordeau, avec symétrie par Mallet-Stevens, justifiant sa réputation d'architecte de la précision. Et comme il avait publié en 1934 des indications en matière de hauteur, de matériaux, de dimensions en décrivant ce qu’il faisait ces informations permirent une restauration dans le respect de l'oeuvre.

Autrefois déployé sur 3 hectares de terrain, aujourd’hui réduit à la moitié, il était ordonné en plusieurs vergers, potagers, basse-cours et une roseraie qui ont tous disparu. On y produisait ce que l'on consommait.

L’arrivée des invités était mise en scène conformément au souhait de Monsieur Cavrois. Les véhicules devaient suivre une allée en arc de cercle à l’instar des limousines déposant les milliardaires devant la porte à tambour d’un cinq étoiles, même si à l’époque la villa n’est évidemment pas un "monument". On notera que les fournisseurs entrent eux aussi par le Nord, mais en amont sur la droite, par un escalier qui leur est spécialement dédié et que l'on voit sur la photo ci-dessous à gauche. Quant aux enfants, ils disposent eux aussi de leur propre accès, visible au centre de la photo de droite.
Les dimensions du perron sont impressionnantes. On y est bien entendu abrité des intempéries. Les invités descendent de voiture et leur chauffeur contourne le bâtiment pour se garer dans l'immense sous-sol.
La lumière traversante éblouit avant même qu’on soit entré dans le bâtiment. Sitôt la porte franchie, l'espace et le luxe sautent aux yeux.
Le grand hall s'ouvre sur le Grand salon rétabli dans sa configuration des années 30 (en 1950 ses proportions étaient réduites par une mezzanine installée pour accueillir des nouvelles chambres d’enfants comme précisé plus haut) et laisse apparaître le miroir d'eau. L'ensemble donne sur le sud.

dimanche 18 mai 2025

La Piscine de Roubaix, #2 exposition temporaire Pool Dance d'Elsa Sahal

Présentées au rez-de-chaussée et au premier étage dans l’écrin des cabines de la Piscine de Roubaix, (cf article précédent) les sculptures décomplexées d’Elsa Sahal, artiste céramiste, née en 1975, regroupées sous la dénomination Pool Dance entrent en résonance avec l’exposition Rodin / Bourdelle. Corps à corps (que je n'ai pas eu le temps de visiter).

Diplômée de l’Ecole des Beaux-arts de Paris, elle s’initie aux côtés de Georges Jeanclos (1933-1997) au modelage de la terre puis fréquente l’atelier du sculpteur suédois Erik Dietman (1937-2002) qui lui enseigne que l’art peut mêler humour et liberté d’expression.

Artiste confirmée, Elsa Sahal incarne le renouveau de la sculpture en céramique. En choisissant de se consacrer à cette technique, matériau idéal pour qui aime les métamorphoses, le thème du corps revient avec constance dans son parcours créatif. Dans cette exploration intime et organique de l’anatomie des deux sexes, fesses, jambes, seins multiples, formes érectiles et phalliques sont autant d’excroissances disjointes qui associent dans une grande liberté figurative des éléments tournés aux parties modelées.

Dès que nous pénétrons dans l'espace, et avant d'apercevoir le bassin on remarque l'installation de l'artiste avec, au premier plan de la première photo, Leda Floridaska, 2015, Grès émaillé, 77 x 55 x 35 cm.

Connue pour ses sculptures en céramique aux formes organiques, Sahal réinterprète le corps humain dans des créations audacieuses et colorées et s'amuse du cadre et du contexte en jouant avec les mots Pool/Pole mais aussi des esquisses de Rodin pour créer des sculptures qui célèbrent le corps féminin avec audace et humour.
J’ai adopté la terre tout de suite parce que c’est un matériau domestique, non autoritaire ; je n’aime pas la virtuosité technique, la séduction qu’elle exerce, la fascination de la maîtrise, qui freine la liberté. Le corps est inséparable de ce matériau. Comme si la terre était déjà du corps.
Son œuvre, souvent qualifiée de féminine et ludique, trouve un écho particulier dans le cadre unique du musée, puisqu'il s'agit d'une ancienne piscine municipale où le corps se montrait. Les visiteurs seront invités naturellement à déambuler parmi des installations évoquant un ballet aquatique, où les lignes fluides des sculptures dialoguent avec les bassins et mosaïques du lieu.
Les poses ont quelque chose de lascif et les torsions sont bien là, dynamiques, renversant les œuvres les codes de la représentation.

Avançons dans ce rez-de-chaussée à la beauté saisissante. Une de ses sculptures, Fontaine, y a pris place au bout du grand bassin comme on peut l'entrevoir sur la photo ci-dessous. Elle a été réalisée en 2012, en céramique, autour d'un système hydraulique et mesure 290 x 120 x 60 cm.
L’artiste aime le travail de la terre, le côté laborieux et physique de ce matériau. Cette technique traditionnelle lui permet de multiples métamorphoses autour des thématiques du corps et du genre qui reviennent avec constance dans son parcours créatif. Elsa Sahal sculpte avec une grande liberté figurative des corps morcelés et hybrides assumant leur puissance érotique. 

L’histoire de la sculpture du XX° siècle a toujours nourri le travail d’Elsa Sahal. Initiée en 2015, la série des Pole Dance s’inspire des mouvements des adeptes de cette discipline aérienne autour d’une barre, mais aussi de l’observation des esquisses du sculpteur Auguste Rodin (1840-1917). Entre 1903 et 1912, ce dernier réalise en effet une série de quatorze dessins et modelages en terre cuite de la danseuse et acrobate espagnole Alda Moreno.

Dans ce dialogue entre le présent et le passé, les formes de Sahal évoluent dans l’espace tels des acrobates en mouvement. Le parcours se poursuit à l'étage par la série des Maillots de bain.
Vintage Swimsuit, 2016 en faïence et cheveux synthétiques, 60 x 35 x 12 cm

On aperçoit, sur le mur, derrière, Portrait de vénitienne, vers 1923-24, huile sur toile d'André Maire (1898-1984). Et c'est ce dialogue incessant qui fait une des spécificités de ce musée, que j'apprécie et que je souligne aussi dans l'article sur l'exposition Sens Dessus Dessous.

Les oeuvres d'Elsa Sahal ne sont pas aisées à décrypter sans s'appuyer sur ses paroles. Contrainte par la taille celle qui est photographiée ci-dessous est constituée de plusieurs fragments assemblés comme un puzzle. L'artiste, qui est constamment fascinée par le mouvement, restitue, en se concentrant sur l'émaillage, toutes les circonvolutions de l'eau avec des bleus, des verts et des gris. A l'image d'Ophélie dérivant au fil de l'eau, algues, cordes, branchages et éponges ondulent comme un paysage.
J'avais envie de mêler le motif de l'eau à celui de la chevelure. Il y a des sortes de filaments, comme des cordes ou des boyaux. (…) L'émail vient paradoxalement relier les pièces entre elles. Il rejoue la pièce : dans son mouvement, dans sa polychromie, il évoque la terre que je modèle gorgée d'eau.
Pool Dance d'Elsa Sahal
Du 1er mars au 1er juin 2025
Commissariat : Karine Lacquemant, conservatrice des collections arts-appliqués
Scénographie : EricandMarie réalisée grâce au généreux concours des peintures Tollens
A La Piscine – Musée d’art et d’industrie André Diligent
23 rue de l'Espérance - 59100 Roubaix
Fermé le lundi et plusieurs jours fériés
Cette exposition étant présentée dans les espaces dédiés aux collections permanentes, elle est accessible gratuitement chaque premier dimanche du mois.

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