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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 10 septembre 2025

Muganga - Celui qui soigne, un film choc de Marie-Hélène Roux

Parce que s’indigner à du sens, Muganga - Celui qui soigne est un de ces films nécessaires qu’il est important de voir pour dénoncer le tragique de la situation des 500 000 femmes (chiffre reconnu par l’ONU) violées dans la région orientale de la République Démocratique du Congo, qu’un des personnages surnomme d’ailleurs la République Dramatique du Congo.

Le scénario est inspiré du livre Panzi, co-écrit par Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière (publié en 2014 aux Editions du Moment). Sans être un biopic il restitue le sauvetage, par ce médecin congolais, de milliers de femmes victimes de violence sexuelle à partir des années 90, ce qu’il a fait au péril de sa vie. Il est d’ailleurs sous protection depuis l’attentat qui l’a visé en 2011.

La réalisatrice, Marie-Hélène Roux, connait très bien l’Afrique. Elle est née au Gabon où elle a tourné le film en 2023. Elle ne nous épargne pas les atrocités perpétrées sur des femmes, des fillettes et même des bébés. Comme le dit la femme de Mukwege avec ironie : Les Hutus sont atrocement inventifs en mutilation. Ce pays est en train de mourir. Le film respire le vrai mais s’il nous permet de saisir le pire il met aussi en avant le meilleur de l’humanité. 

Quelques chiffres sont significatifs : plus de 1100 femmes continuent d’être victimes chaque jour dans des opérations orchestrées avec sauvagerie, et une sur deux est porteuse du VIH. Ce médecin, et son équipe, ont soigné et opéré dans l’hôpital de Panzi plus de 80 000 femmes victimes de violence sexuelle en obtenant 100% de réussite dans leur guérison. Denis Mukwege (Isaach De Bankolé) est une des personnalités les plus distinguées au monde, à juste titre, mais ce n’est pas pour autant que les violences cessent, sans doute parce qu’elles sont planifiées pour permettre une surexploitation des richesses du pays en faisant régner la terreur dans les zones d’extraction du coltan, un minerai indispensable à nos téléphones portables. Le sol congolais est un des plus riches du monde alors que sa population est une des plus pauvres. Alors, comme le dit le médecin avec une immense humilité : comment se réjouir des honneurs qui vous sont adressés, même si on a reçu le Prix Nobel de la Paix ? 

Au-delà de la dénonciation de ces massacres, et des bourreaux, le film retrace aussi la collaboration avec cet autre médecin, belge, le docteur Guy-Bernard Cadière (excellent Vincent Macaigne), précurseur dans les techniques de chirurgie minimale invasive, comme la laparoscopie (proche de la cœlioscopie qui permet d’opérer sans ouvrir et donc sans créer de grandes cicatrices supplémentaires). Ensemble, ils vont opérer à quatre mains, portés par la force des femmes.

On ne peut pas occulter ce qui précède et pourtant on est traversé par de très belles émotions parce que tout est « soigné », aussi bien le récit historique que la partie fictionnelle avec des personnages très Att enchantas comme Boussara qui ne veut pas accepter l’enfant qu’elle porte ou Blanche que l’on retrouve régulièrement. Chaque épisode de sa fuite s’inscrit dans une fonction de fil rouge, nous ramenant régulièrement à la dureté de ce que ces femmes subissent. On la voit ébouriffée, fantomatique, traversant des paysages infinis, qui sont souvent floutés, traînant son corps meurtri sur des routes de terre rouge qui n’en finissent pas. Sans doute cette même terre qui recèle les métaux rares.

Je ne donnerai qu’un exemple de la pudeur et de la beauté de certains plans : le corps de Blanche allongé en sécurité entre deux immenses racines d’un arbre de Ceiba, avec son bébé sur sa poitrine. Chaque plan respire l’intelligence ; le montage est précis ; les lumières sont savantes. L’interprétation est formidable par « des comédiens qui ne jouent pas mais qui sont ». Il y a aussi un vrai scénario qui tire le long-métrage plus loin qu’un biopic et où les survivantes ne sont pas victimisées malgré leur passé.

Marie-Hélène Roux y a travaillé pendant 10 ans et a pesé chaque mot afin de leur rendre leur dignité sans pour autant aseptiser le propos. Producteurs et distributeurs sont courageux de la suivre dans ce film pour lequel on ne cesse de la remercier de l’avoir entrepris.

La discussion qui a suivi l’avant-première qui a eu lieu au cinéma Le Rex dans le cadre du festival Paysages de cinéastes le mercredi 10 septembre fut passionnante. Elle s’était munie d’une boîte bien garnie de pansements, portant le nom de  qu’elle a largement distribué en argumentant : « pour soigner il faut regarder en face la blessure avant de mettre le pansement ».

On n’entend pas suffisamment parler de ce conflit qui date de plus de trente ans. Comment agir contre des bourreaux qui infiltrent les plus hautes sphères d’un pays qui va en mourir ? Espérons que cette oeuvre cinématographique puisse changer le cours de l’histoire et que le monde ne reste plus aveugle et indifférent.

Muganga - Celui qui soigne de Marie-Hélène Roux
Avec Isaach De Bankolé, Vincent Macaigne, Manon Bresch, Babetida Sadjo, Déborah Lukumuena …
Prix du public et Prix de la jeunesse au festival du film francophone d'Angoulême 2025 et Prix d’interprétation pour Isaach De Bankolé
Au cinéma le 24 septembre prochain. 

mardi 9 septembre 2025

Sorda, magnifique film de Eva Libertad Garcia

(mise à jour le 13 septembre 2025)
Après une superbe soirée d'ouverture du festival Paysages de cinéastes dans le Parc de la Maison de Chateaubriand le vendredi 5 septembre, marquée par un joli concert où la merveilleuse chanteuse interprète et mélodiste Ella Rabeson interpréta quelques standards de jazz et la projection en plein-air et en avant-première du film "Vie privée" de Rebecca Zlotowski nous sommes revenus dans les très confortables salles du Rex de Châtenay pour démarrer la découverte des longs-métrages en compétition.

Le premier est Sorda de Eva Libertad Garcia. Un apprentissage singulier de la maternité… qui a fait quasiment l'unanimité puisqu'il recevra le Prix du public, celui du Jury des Femmes et celui du Grand Jury. Il faut bien dire que cette magnifique histoire d’amour familial essayant de triompher du handicap de la surdité avait bouleversé positivement la salle dès sa première projection. J'en étais ressortie en me disant que je venais probablement de voir le futur Grand prix. Et pourtant le niveau de concurrence allait s'avérer très élevé.

Sorda est quasiment une insulte en espagnol. C’est une dure réalité pour tous les malentendants de ce pays qui n’ont même pas ce mot-là à disposition (il n'existe pas en espagnol) pour tempérer leur handicap. Il faudrait donc traduire le titre par sourdingue pour s’approcher du sens initial.

Pour son premier long-métrage la réalisatrice espagnole nous offre un récit à la fois intime et politique, en jouant sur les sensations, le silence et ce qu’on choisit d’écouter. Le film commence avec les chants des oiseaux, les bruits des pas sur les feuilles, et celui des griffes du chien sur les pierres du chemin, auxquels s’ajoutent les clapotis de l’eau. La caméra nous présente un joli couple en pleine entente, vivant en accord avec la nature. La jeune femme élève des poules auxquelles elle donne en récompense des brins de ciboulette. Elle est potière, travaille la terre de ses mains, et nous ressentons une multitude de sensations en la regardant.

Angela est mariée avec Hector. Ensemble ils forment depuis trois ans un couple heureux, malgré la différence d’Angela. Elle peut parler mais elle tape sur la table pour se faire entendre. Comme tous les sourds, elle sait que quelqu’un sonne à la porte grâce au déclenchement concomitant d’une lumière. Elle a quelques difficultés pour communiquer à son travail quand ses collègues signent maladroitement ou ne se placent pas en face d’elle pour lui parler. Et surtout, dans sa famille, être sourd reste une tare. Pourtant sa surdité, elle s’en arrange, son compagnon ayant appris la langue des signes et elle à lire sur les lèvres. Sa grossesse pourrait cependant remettre en cause l’équilibre qu’elle a construit. Le fait que cette invalidité atteigne ou non leur enfant n’est pas une certitude, mais cela pourrait créer un fossé avec elle… alors l’inquiétude grandit d’attendre un bébé qui aurait le même handicap qu’elle  …

Lorsque Miriam Garlo avait commencé à envisager de devenir mère, elle a ressenti les peurs universelles de toute femme à ce propos, et même plus car être une mère sourde dans une famille entendante ne lui semblait pas aller de soi. Sa soeur Eva lui a alors suggéré de les écrire autour des deux hypothèses, mettre au monde un bébé sourd ou entendant. Elle s’en est servi pour réaliser un court-métrage, présenté en avant-première en 2021 déjà sous le titre de Sorda et qui, après quelques mois, a été projeté dans de nombreux festivals en obtenant des récompenses internationales. Quatre ans plus tard, en février dernier, les deux sœurs ont présenté le long-métrage Sorda au Festival international du film de Berlin, où Miriam reçut une ovation pour son interprétation remarquable (il faut signaler à cet égard que si le comédien qui joue le rôle du mari a appris la langue des signes, Miriam a dû modifier sa diction pour davantage parler comme les sourds, avec une tonalité plus basse.

Dans la vraie vie Miriam parle parfaitement, lit sur les lèvres et est accompagnée d'un interprète lors des rencontres en public, car la langue des signes est "son moteur au milieu du désert" et lui procure beaucoup de joie. L'actrice et photographe est devenue sourde à sept ans, mais n'a appris à signer ni découvert ni accepté son identité sourde avant ses trente ans et après avoir traversé une profonde dépression. Elle ne souhaite aucunement devenir un modèle mais reconnaît être représentative parmi les personnes sourdes.

Si Eva Libertad Garcia s’est inspirée de l’histoire vraie de sa soeur, et qu’elle l’a choisie comme interprète principale, le film demeure une fiction et est revendiqué comme tel, et surtout pas comme une oeuvre pédagogique ou une critique sociétale. L’actrice a précisé très clairement en interview que la seule chose qu'elle partage avec son personnage, est sa surdité. "Je connais ses forces et ses faiblesses, mais nous n'avons rien en commun, ni dans notre caractère ni dans nos prises de décision. C'est un personnage construit. Je suis une actrice sourde parce que je n'entends pas, mais je construis des personnages dans chaque projet auquel je participe. "

La réalisatrice a imaginé une galerie de personnages qui ne cherchent pas particulièrement à gommer les difficultés et surtout le travail sur le son est exceptionnel, nous faisant parfois "entendre" le monde tel qu’Angela y a accès. Elle filme une famille idyllique parce qu’il y a beaucoup d’amour mais le spectateur comprend que ça ne suffit pas. Le résultat a presque valeur de documentaire. On mesure la douleur d’entendre avec un appareil auditif et on comprend que beaucoup de malentendants y renoncent. La scène de l’accouchement tourne au cauchemar et nous aurions nous aussi arraché le masque de la gynécologue pour pouvoir comprendre les consignes sur ses lèvres. De la même façon qu’après avoir subi une série de maladresses dans notre vie quotidienne, nous aurions comme Angela explosé face à un prothésiste auditif qui ne connaît pas la langue des signes. On le sait bien, quand on n’a pas les mots on en vient aux mains … autrement dit à la violence.

Il faut cependant souligner que dix ans après l’immense succès de La famille Bélier (qui était d’ailleurs le film de clôture de Paysages de cinéastes l’année de sa sortie en 2014) le public français est comme préparé à recevoir une telle histoire. A l’inverse d’Eric Lartigau montrant la difficulté pour une entendante de se libérer du poids familial, Eva Libertad Garcia filme le point de vue du côté de la malentendante au sein d’une famille classique. Et sans avoir recours à l’humour comme le faisait le réalisateur français.

Le spectateur ressent les frustrations de la maman et sa peur de ne pas réussir à communiquer avec son enfant (qui est d’ailleurs une inquiétude universelle), et le mari émeut aussi particulièrement, dans sa volonté de bien faire même s’il passe spontanément plus de temps avec la petite fille avec qui il communique de prime abord plus facilement que la maman.

Le résultat est d’une grande sensibilité. On ne s’étonne pas qu’après avoir encaissé une succession de vexations et d’angoisses, Angela se sente trahie par son conjoint qui teste leur bébé (sans succès) en claquant des doigts à ses oreilles. Finalement Ona sera entendante mais le premier mot qu’elle formulera sera signé, et personnellement je trouve ça logique et pertinent. Plusieurs personnes de mon entourage ont d’ailleurs enseigné à leurs bébés les mots essentiels en employant la langue des signes et la communication avec leurs enfants s’en est trouvée grandement facilitée. Un enfant ne s’exprime pas clairement avec la parole avant l’âge de deux ans alors qu’il peut commencer à signer entre 8 et 9 mois, quand sa motricité et sa capacité à comprendre et imiter des gestes sont suffisamment développées.

Il n’y pas à proprement parler de "musique de film" mais une très jolie chanson qu’on découvre au milieu, que le mari murmure avec ses lèvres et qui revient a capella sur le générique. Il s’agit de Neskaren Kanta interprétée par la chanteuse espagnole Verde Prato en 2021 :

Papi, papi, tienes algo que no tiene nadie
Cuando me miras la boca se me corta el aire
Te asomaste a la ventana al final del día
En el pecho te brillaba una luz prendida
Qué hermoso era tu pecho, una blanca luna
No lo cubras, la camisa solo lo importuna
Qué herida me condena sin guardar reposo
Hondo beso y honda muerte la que hay en tu rostro

Papa, papa, tu as quelque chose que personne d'autre n'a.
Quand tu regardes ma bouche, ma respiration s'arrête.
Tu as regardé par la fenêtre à la fin de la journée.
Une lumière brillait dans ta poitrine
Comme ta poitrine était belle, une lune blanche
Ne la couvre pas, la chemise ne fait que la déranger
Quelle blessure me condamne sans repos
Un baiser profond et une mort profonde qui est sur ton visage

Sorda, un film écrit et réalisé par Eva Libertad Garcia
Avec Miriam Garlo (Angela), Álvaro Cervantes (Hector), Elena  (Elvira, la mère), Joaquín Notario (Fede, le père)...
Prix du public dans la section Panorama du Festival de Berlin 2025
Prix de la meilleure actrice, Biznaga d'or au Festival de Malaga pour Miriam Garlo
Prix du public, Prix du Jury des Femmes et Prix du Grand Jury du festival Paysages de cinéastes 2025
Sortie en salle le 1er avril 2026 (date à confirmer)
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Rappel du palmarès du 23ème festival Paysage de cinéastes

Compétition des Longs métrages
Prix du Grand Jury, Prix du Jury des Femmes et Prix du Public: Sorda de Eva Libertad Garcia
Prix du Jury de la Jeunesse: Promis le ciel de Erige Sehiri

Compétition Jeune Public : Olivia de Irene Iborra

Compétition des Courts métrages
Prix des Scolaires (2 films ex aequo) : Poxo Peanuts de Etienne Grignon et Les Mousses de Guillaume Bailer-Schmitt
Prix du public: Turnaround de Aisling Byrne

lundi 8 septembre 2025

Mes coups de coeur à Maison & Objet de septembre 2025

Depuis trois décennies, et deux fois par an, en janvier et en septembre, Maison & Objet s’affirme comme l’unique rendez-vous international associant la décoration et l’ameublement.

Après avoir parlé il y a quelques jours de la Paris Design Week qui en est la manifestation parisienne intra-muros axée sur le design je vais dans le présent article vous donner les coups de coeur que j’ai eus aujourd’hui au cours de la journée passée au salon.

Dans une dizaine de jours j’approfondirai la question des évolutions à venir de Maison & Objet en terme de positionnement et qui ont fait l’objet d’une conférence de presse ce matin tout en donnant le bilan de cette dernière édition.

Je reviendrai aussi sur le point de vue de Thomas Joly, venu à la rencontre des visiteurs pour discuter sur la manière dont la jeune génération peut influer sur le design de demain.

C’est alors que je parlerai de l’un des débats proposés dans l’espace Cook & Share sur la complémentarité entre EPV et la certification Origine France Garantie (qui a notamment été attribuée aux poteries d’Albi, présentes sur le salon - voir plus loin), parce que le salon est aussi une communauté en réflexion. Les rencontres sont donc essentielles et sont des composantes de l’ADN de Maison & Objet qu’il ne faudrait surtout pas minorer au profit de quelques nouveautés, même si celles-ci peuvent m’enthousiasmer en tant que visiteuse.

J’aimerais avant tout dire quelques mots à propos de Welcome Home, cette maison, volontairement inachevée, conçue par Amélie Pichard, la directrice artistique de cette édition de septembre. Il était logique de la visiter pour apprécier l’originalité de cette créatrice. Si elle est subversive en affirmant qu’il n’y a pas besoin d'objet inutile dans la maison elle nous propose une vision intéressante d’un intérieur minimaliste et fonctionnel, voulu comme une installation sous forme de scène ouverte où dialoguent les disciplines. Ce lieu exprime la complémentarité des six secteurs du salon et met en valeur le design, la jeune garde et l’écosystème qui gravitent autour de cet événement.
L’espace est scénographié comme une maison vivante, dans laquelle chaque pièce est incarnée par une marque ou un créateur comme par exemple Morgane Tschiember, en collaboration exclusive pour la fenêtre, Bosc Design qui a pensé la lumière des appliques murales (et j’irai voir leur stand dans quelques instants), ou Anne Krieg qui a réalisé la carafe-vase en céramique.
Tout était parti, il y a un an, du coup de coeur d’Amélie Pichard pour une autre céramique, conçue par Elisa Benchetrit, fondatrice du studio Blumen, qui a donné naissance à l’affiche de l’édition de septembre 2025 de Maison & Objet.
Inspirée d'un modèle original de l'artiste, la théière a ensuite été réinterprétée grâce à un dialogue avec l’intelligence artificielle, avant d’être spécialement fabriquée pour le salon par l’agence Cowboys. Surnommée Ceci n'est pas (encore) une théière, entre maison et théière, objet domestique et sculpture, elle incarne le décloisonnement et le renouveau de la création contemporaine.
Elle est en bonne place au centre de Welcome Home où on peut aussi voir des objets de Au Bain Marie sur une table triangulaire très haute, à l’instar d’un mange debout. Les objets décoratifs de cette marque ont pour moi une valeur iconique et je ne saurais manquer son stand (voir plus loin).
Dans la salle de bains, une cloison de pavés de verre peut rouler pour adapter l’espace. Et un soutien-gorge de mailles est éclairé par un cintre lumineux.
Un vieil appareil photo se fait bougeoir (par la maison Gabbois) dans le plus pur esprit d’écoresponsabilité en « créant du neuf avec du vieux » et une pile de chemises compose, au pied du lit, un pouf d’appoint imaginé par Lola Mayeras.
Commençons maintenant une déambulation -forcément partielle et partiale- par le hall 4, dédié au Cook & Share, autrement dit à la cuisine et au partage. J’y ai retrouvé avec plaisir Alexandre Dubost, PDG de l’entreprise Jean Dubost, coutelier français depuis un peu plus d’un siècle, que vous connaissez tous puisque leurs couteaux de cuisine gamme 1920 sont utilisés depuis toujours par les candidats de l’émission de M6 Le Meilleur Pâtissier.

Il présentait une nouveauté, un couteau CIRCO, de fabrication française, élaboré dans leurs ateliers, dont le manche est réalisé à partir de déchets plastiques collectés et recyclés en France. Sa seconde caractéristique est qu’il est entièrement démontable, grâce à un système de vis innovant, éco-conçu, permettant un démontage intuitif. Il existe des kits de réparation pour remplacer soi-même la lame ou le manche ce qui assure à l’objet une longévité exceptionnelle. Cet objet illustre à la perfection la philosophie prônant la récupération, en transformant au lieu de jeter.
Vous devez savoir combien je suis adepte des outils Microplane dont je ne saurais me passer. La marque présentait une boîte-râpe compacte, d’un peu plus de 1/2 litre de contenance, dont la promesse est de râper (avec une râpe gros grains, fabriquée selon le procédé photochimique original mis au point par le fabricant, il y a plus de 30 ans) et de conserver les ingrédients de manière optimale, avec un ustensile 3 en 1.
Elle permet de râper les ingrédients proprement dans un récipient avant de les servir directement à table ou de les conserver au frais, qu’il s’agisse de fromage, de fruits et légumes, de chocolat, de noix de coco … sans salir le plan de travail. Le couvercle en bois peut fermer la boite comme être utilisé pour le service en tant que plateau pour y poser par exemple un morceau de parmesan que les invités râperont à leur convenance.

dimanche 7 septembre 2025

On vous croit, le premier film de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys

On vous croit aurait bien mérité de figurer dans la compétition longs-métrages de Paysages de cinéastes mais le thème de cette année étant un cinéma de femmes la co-réalisation avec un homme le plaçait hors course.

Nous avons malgré tout eu la chance de le découvrir en avant-première et il a bouleversé le public.

Infirmière de formation, Charlotte Devillers s’est lancée dans la réalisation avec Arnaud Dufeys pour qui il s’agit aussi d’un premier long-métrage. Cinéaste et producteur, il a reçu des prix internationaux pour ses courts métrages, notamment Un invincible été (Berlinale 2024). Il travaille actuellement sur deux autres longs métrages : Faire surface et Les caniculaires.

Nous sommes en Belgique où certaines procédures sont légèrement différentes de ce qui se fait en France mais on en comprend l’essentiel, une fois que nous nous sommes habitués à l’accent de presque tous les personnages, ce qui ne devrait surtout pas instaurer la moindre distance car le sujet est gravissime. Personne ne peut l’ignorer, notamment depuis le si choquant Polisse de Maiwen, qui remonte tout de même à 2011. Et pourtant le public s’étonnait de la mention des statistiques à la fin du film, et qui, là, concerne directement nos enfants avec des chiffres qui sont, je le pense, en deçà de la réalité : En France chaque année 60 000 enfants sont victimes de violences sexuelles. Dans 81% des cas l’agresseur est un membre de la famille et c’est le père à 27%. Une plainte n’est déposée que dans 12% des cas d’inceste. Et seulement 1% fait l’objet de condamnation. (Source CIIVISE rapport novembre 2023).

Les familles protègent leur progéniture des rôdeurs et des prédateurs (qui font cependant la une des journaux) mais les mettent beaucoup moins à l’abri des désirs des proches. Il est donc évident que le danger est surtout intra-familial. Mais cette réalité est si dérangeante que même des professionnels de justice ont du mal à l’intégrer. Voilà pourquoi On vous croit est un film qui doit être largement distribué.

D’ailleurs la projection était synchrone d’une manifestation de femmes à Paris pour dénoncer que la garde des enfants maltraités soit quasi systématiquement accordée aux pères violeurs, au nom du sacro-saint principe de présomption d’innocence, ce que nous disait déjà Céline Salette, venue présenter l’année dernière au festival son premier film, Niki, dénonçant l’inceste que la peintre avait subi de son père, et surtout je dirais le déni du psychiatre qui va jusqu’à brûler la lettre d’aveu du violeur. La réalisatrice affirmait son intention de travailler le sujet en faisant un documentaire, afin d’avoir plus de poids dans la démonstration pour ébranler les consciences.

Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys ont à l’inverse estimé que la fiction serait plus forte. Il faut dire que leur méthode consistant à rassembler acteurs professionnels (pour incarner les membres de la famille) et des personnes dont c’est le métier d’être avocats apporte cette dimension de réel qui est utile pour faire entendre ce qu’on a tendance à nier, et que résume parfaitement Alice, la maman des deux enfants concernés : Je pensais que nous serions protégés par la justice mais on dit que mes enfants et moi nous mentons plutôt que croire en ce qu’on a vécu.

La réalisatrice s’est aussi appuyée sur son expérience de femme, de mère et d’infirmière travaillant avec des victimes de violences sexuelles. Elle a beaucoup observé et écouté des patients, ce qui a nourri l’écriture comme la mise en scène et a su saisir les aspects les plus intimes de la réalité du tribunal de protection de la jeunesse. On ne peut plus attendre encore des années que les choses bougent et on espère que le cinéma aura ce pouvoir. La littérature en tout cas s’y emploie activement. Je ne citerai que La familia grande de Camille Kouchner, My absolute darling de Gabriel Tallent, L’enfant réparé de Grégoire Delacourt ou Triste tigre de Neige Sinno …

Ça démarre avec une musique stressante comme des coups de poing. Hormis une première scène dans la rue, le temps de prendre un tramway pour se rendre au Tribunal de la jeunesse, et la dernière scène, tout se déroule dans une unité de temps et de lieu, dans le bureau de la juge. Ces scènes d’introduction et de conclusion sont construites de manière à nous immerger dans le parcours émotionnel de la maman, entre son sentiment initial de culpabilité et la réappropriation de son rôle de mère à la sortie de l’audience.

Le spectateur comprend qu’après quatre années de procédures, Alice va aujourd'hui jouer sa dernière carte devant une juge. La garde de ses enfants est remise en cause et elle doit les défendre pour les protéger de leur père avant qu’il ne soit trop tard. Il dispose d’un indice de taille, le titre du film On vous croit, mais sans avoir la certitude que ce "vous" inclut la mère et ses enfants. Ce pourrait tout aussi bien être le père. Les dialogues sont tellement bien écrits qu’on tremble jusqu’à la fin et que même à ce moment là on n’éprouve pas encore de soulagement.

Ce titre était là depuis l’origine du projet. C’était déjà un slogan qu’on pouvait lire dans la rue, tagué sur les murs en Belgique. Il est tout autant une marque de soutien et de reconnaissance à l’attention de toutes les victimes qu’une invitation pressante à considérer davantage la parole des enfants et des mères protectrices. Et ceci sans jugement de valeur puisque la mère elle-même reconnaît que dans un premier temps, elle a préféré ne pas y croire. "C’était trop violent. Trop inimaginable pour moi ".

Les enfants sont émouvants. La perception que nous avons du père est ambivalente. Laurent Capelluto (qui a hésité avant d’accepter ce rôle dans un contexte de prise de conscience collective en ce qui concerne les agressions sexuelles) parvient à nous faire douter, et sa détresse est palpable lorsqu’il réalise l’impact de ces actes par le fait qu’il ne peut plus offrir de cadeaux à ses enfants.

La mère est poignante. C’est un rôle sur mesure qui a été critique pour Myriem Akheddiou, avec laquelle Arnaud Dufeys avait déjà travaillé. Les avocats sont plus vrais que nature, terrifiants de rhétorique et d’éloquence. La juge doit constamment recadrer les interventions sans pour autant laisser paraître son opinion. Les dialogues sont très forts, alimentant une tension croissante au fur et à mesure des interventions, avec des révélations progressives. La caméra nous place en tant que témoin et juge de cette famille dont nous avons une seule certitude : elle est dysfonctionnelle. De très gros plans nous font ressentir la pression subie. Parfois le mari et son avocate sont flous, alors que madame est nette, mais muette. De longs silences nous font vivre une angoisse abyssale. On ressent tout à fait la peur de la mère. On est saisi par la scène centrale qui est une prise continue tournée en temps réel pendant 55 minutes, principalement en gros plan sur Alice qui subit la prise de parole des autres sans pouvoir intervenir. Et sa propre prise de parole dure tout de même environ 25 minutes. On est également perturbé par les conclusions de l’avocat des enfants qui semble caricatural tant il est dangereusement à côté de la plaque. On tremble que la juge ne le suive dans ses conclusions.

La solitude de cette magistrate est troublante. C’est néanmoins une figure féminine progressiste qui laisse la parole de manière prolongée et égalitaire à chacun, en empêchant les rapports de force et d’intimidation. Pour se préparer à ce rôle Natali Broods  a assisté à plusieurs audiences qui lui ont permis de s’imprégner de la gestuelle et des comportements caractéristiques, et elle a aussi rencontré une juge avec laquelle elle a pu échanger. Son jeu témoigne de la conscience de l’importance d’écouter la parole, de laisser s’exprimer les émotions et de recadrer les débordements de manière douce et respectueuse. Elle incarne l’importance de faire bouger les lignes dans une institution comme la Justice, où les évolutions se font souvent de manière lente et complexe. Et sans remettre en cause la présomption d’innocence il importait de montrer l’importance principe de précaution.

Il faut espérer que ce film puisse mettre en lumière la nécessité d’adapter les procédures judiciaires en matière d’abus sexuels sur mineurs, notamment en raccourcissant le processus. La longueur, la répétition et la multiplication des procédures judiciaires ne peuvent qu’amplifier les traumatismes. Les enfants n’ont pas le même rapport au temps que les adultes et les quatre ans qui sont mentionnés ici sont beaucoup trop longs. On en voit les conséquences médicales (Etienne est quasiment déscolarisé suite à une encoprésie majeure), l’ampleur du sentiment de révolte et surtout la fragilisation du lien entre la mère et ses enfants. Il est crucial d’admettre que pour protéger les enfants, il est essentiel d’épauler la personne qui les défend et les soutient.

Voici pour finir une suggestion de lecture avec le livre Défendre les enfants, écrit par le juge français Édouard Durand.

On vous croit, écrit et réalisé par Charlotte Devillers, Arnaud Dufeys
Avec Myriem Akheddiou (Alice, la mère), Laurent Capelluto (le père), Natali Broods (la juge), Etienne Ulysse Goffin (Etienne), Lila Adèle Pinckaers (Lila), Alisa Laub (avocate de la mère), Marion de Nanteuil (avocate du père), Mounir Bennaoum (avocat des enfants)
Festival de Berlin 2025 – Sélection Perspectives Mention Spéciale du Jury
Prix Sang Neuf, Prix Jury Jeune, Prix exceptionnel d’interprétation, Reims Polar 2025
Prix du Jury Pass Culture
Prix du Jury Jeune et Grand prix du Jury Festival Cinécitoyen de Vannes
Coup de coeur du Pass Culture
Prix du public Solveig Anspach, Ciné rencontres de Prades
Prix du public et Prix du jury 13 eme édition du festival Melies de Montreuil
En salles à partir du 12 novembre 2025

samedi 6 septembre 2025

La petite dernière, le troisième long-métrage réalisé par Hafsia Herzi

Nous avons eu la chance d’assister ce soir à la projection en avant-première de La petite dernière de Hafsia Herzi qui confirme une nouvelle fois qu’on peut être une très grande interprète et aussi une grande réalisatrice.

Tous les enfants sont différents. La maman de Fatima va en prendre conscience tandis que le spectateur mesure l’ampleur du conflit interne qui agite Fatima, la plus jeune des trois filles qui vivent dans cette famille soudée, régie par la bienveillance malgré un père un peu violent, sans mettre de pression excessive sur le fait religieux. On verra que cette mère sera capable de comprendre sa fille sans pour autant le lui dire avec des mots.

Le film commence par des ablutions et une scène de prière matinale qui témoigne des croyances de la jeune fille, encore lycéenne, et manifestement excellente élève. On la voit aussi exercer sa passion pour le football et hésiter à accepter les déclarations amoureuses d’un garçon qui la retrouve en secret (ce qui donne l’occasion de mettre en lumière une forme de romantisme masculin), et on pense alors que c’est par discrétion par rapport à sa famille. La seule ombre au tableau est son état de santé : elle est asthmatique.

Puis elle intègre une faculté de philosophie à Paris, passe de longues heures dans les transports en commun et découvre un tout autre monde que celui de la banlieue, en l’occurrence Clichy-sous-Bois. Alors que débute sa vie de jeune femme, à tout juste dix-sept ans, elle s’émancipe de sa famille et de ses traditions sans jamais les renier. Si Fatima questionne son identité elle le fait en cherchant à s’affranchir des opinions homophobes de son milieu tout en souhaitant concilier sa foi avec ses désirs naissants, fussent-ils pour des femmes.

La petite dernière est le troisième film de Hafsia Herzi, après Tu mérites un amour (Semaine de la Critique, 2019), dans lequel une jeune femme devait déjà gérer un deuil amoureux, et Bonne mère (Prix d’ensemble Un Certain Regard 2021) qui racontait les difficultés d’une femme de ménage quinquagénaire issue de l’immigration et veillant sur ses proches.

Ici, nous avons à la fois la jeune fille et la mère, dans un tout autre contexte, mais qui n’est pas si éloigné de ce que la réalisatrice a pu connaitre dans les quartiers nord de Marseille où elle a grandi. Ce qui a déclenché son désir d’adapter le roman de Fatima Dass c’est d’une part la justesse du propos tout autant que le fait qu’il n’ait jamais été traité au cinéma qui jusque là s’était plutôt focalisé sur la quête d’identité de jeunes garçons.

C’est Hafsia Herzi elle-même qui a écrit le scénario, comme elle l’avait fait pour ses deux premiers films, à ceci près que cette fois elle a suivi la trame d’un roman. Elle a d’ailleurs fait lire chaque version à l’autrice. Le roman, qui s’intitulait lui aussi La petite dernière, est paru en août 2020, aux éditions Noir sur Blanc, dans la collection Notabilia qui promeut des romans dont le style et le ton sont choisis pour leur originalité et leur engagement. Celui-ci avait été largement salué par la critique littéraire.

Fatima Dass disait alors que son roman répondait à un besoin, une urgence, une nécessité et s’être largement inspirée de son expérience sans pour autant avoir écrit une autobiographie fidèle. Bien entendu il y a beaucoup d’elle dans cette histoire. Elle a connu la fierté de sa mère quand elle a été reçue au baccalauréat et la propre mère d’Hafsia Herzi a elle aussi encadré le diplôme … comme beaucoup de parents n’ayant pas suivi d’études ont pu, ou pourraient, le faire. Un spectateur attentif pourra lire le nom de Fatima Dass sur le document. L’émancipation par l’école et la littérature est un grand classique. Et pour ceux qui s’interrogent à propos de l’affiche du film, elle reprend un moment devant le mur de la Grande mosquée de Paris où Fatima est allée demander conseil à un imam au cours d’une scène fort intelligemment construite.

Ce qui l’est moins c’est de ne vouloir renoncer à aucune de ses identités, être française, d’origine maghrébine, musulmane (et croyante), tout autant que lesbienne, quand bien même ce serait un péché  (d’où la colère de Fatima à l’égard de son camarade de classe qui lui, assume son orientation sexuelle). Fatima Dass s’est clairement exprimé en interview à ce sujet : l’homosexualité est un péché dans sa religion mais on n’est pas parfait …

Il était important que cette parole soit portée à l’écran mais ce qui est très réussi c’est surtout que, contrairement à ce que nous sommes habitués à voir, à savoir des films à thèse développant des situations de conflit, désaveu familial, caricatures et autres catastrophes, on ne nous montre pas de drame. C’est une vision de tolérance envers ce difficile chemin vers la réalisation de soi qui, j’ai envie d’ajouter, touche tout le monde. Espérons que ce film contribue à faire évoluer les mentalités, en particulier dans les milieux pratiquants, et ce quelle que soit la religion.

Parmi les acteurs on remarque Ji-min Park qui était à l’affiche hier soir de Vie privée, Mouna Soualem que l’on a déjà vu dans le premier film de la réalisatrice, et Gabriel Donzelli qui fait ses débuts au cinéma, après une entrée remarquée sur la scène théâtrale parisienne. Et bien entendu Nadia Melliti repérée lors d’un casting sauvage, et ex-footballeuse (comme l’héroïne qu’elle incarne) qui a reçu le très mérité Prix interprétation à Cannes (encore une fois décerné à un acteur dont c’est le premier rôle comme Abou Sangaré fut primé du César de la Meilleure révélation masculine dans L’histoire de Souleymane qui avait été triplement primé l’an dernier à Paysages de cinéastes).

On devrait bientôt voir un quatrième film de Hafsia Hefsi qui travaille déjà à une autre adaptation, celle du premier roman de Leila Slimani Dans le jardin de l’ogre.

La petite dernière, écrit et réalisé par Hafsia Herzi, d’après le livre éponyme de Fatima Dass, éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia, publié en août 2020
Avec Nadia Melliti, Ji-min Park, Louis Memmi, Mouna Soualem, Melissa Guers, Gabriel Donzelli …
Sortie nationale le 22 octobre 2025

vendredi 5 septembre 2025

Vie privée, un film policier français réalisé par Rebecca Zlotowski

Présenté hors compétition au Festival de Cannes 2025, le nouveau film de Rebecca Zlotowski est à l’affiche en avant-première de nombreux festivals. J’ai découvert Vie privée le 5 septembre en cette soirée d’ouverture en plein air de Paysages de cinéastes dans le parc de la vallée de Chateaubriand en raison d’une météo finalement favorable.

Auparavant nous avons grandement apprécié le récital de la merveilleuse chanteuse interprète et mélodiste Ella Rabeson qui interpréta quelques standards de jazz.

Carline Diallo, déléguée générale du festival, nous a prévenus que nous allions tout au long de la semaine voir un cinéma qui questionne et qui dérange. Nous n’avions alors pas mesuré combien nous aurions de prises de conscience bouleversantes comme je le dirai en conclusion au moment de l’annonce du palmarès.

Si Vie privée a quelque peu secoué les spectateurs, ce n’est pas parce qu’il est un film à proprement parler dérangeant mais parce qu’il provoque la surprise par l’enchaînement de scènes peu classiques et un scénario pour le moins déroutant. C’est en effet assez osé de composer un personnage censé être solide de par sa profession de psychanalyste mais qui devient irrationnel.

Lilian Steiner (Jodie Foster) est une psychiatre reconnue dans sa profession. Elle n’est pas censé laisser transparaître ses émotions mais au contraire aider ses patients à surmonter les leurs. Néanmoins, lorsqu’il s’agit d’un cas de force majeur (la disparition tragique d’une femme -Paula Cohen-Solal- avec qui la relation professionnelle s’est construite depuis neuf ans) c’est peut-être admissible. Finalement cela laisse apparaître l’humanité derrière le masque des certitudes.

C’est le sixième long métrage de la réalisatrice française Rebecca Zlotowski mais sa première oeuvre dans un style policier. Elle a écrit le scénario original avec Anne Berest (ci-contre, photographiée lors de sa venue à Châtenay dans le cadre d’un débat que j’avais animé sur les premiers romans en 2011) et Gaëlle Macé, laquelle avait déjà collaboré au scénario de Grand Central (2013).

Le souci est peut-être que le spectateur ne sait pas trop s’il s’agit vraiment d’une comédie de mœurs se moquant des psys ou d’un véritable thriller. Des séquences d’une fantaisie osée comme les moments d’hypnose par une charlatane (qui a malgré tout d’excellents résultats et qui a l’honnêteté de ne pas réclamer d’argent) ou encore les coups de sang de Pierre Hallan, le patient fumeur (Noam Morgenszten) sans parler des agissements de Simon Cohen-Solal après l’enterrement de sa femme, alternent avec d’autres où la tension et le suspense sont intenses. Et d’autres encore où le cadrage et les lumières appartiennent davantage au registre du rêve. Virginie Efira est souvent une Paula évanescente dont on doute de la réalité.

Pourtant la photographie de George Lechaptois, qui avait assisté Rebecca Zlotowski pour tous les films qu'elle avait réalisés jusqu'à présent, est admirable et nous offre des plans d’une beauté intense, dans des décors que Katia Wyszkop a rendu automnaux, avec une forte dimension onirique.

Chacun appréciera surtout le jeu des acteurs. A commencer par la performance de Jodie Foster qui interprète en français Lilian Steiner, même si on sait que l’actrice parle cette langue parfaitement. Elle fut à l’affiche de plusieurs films français comme Le Sang des autres (1984) de Claude Chabrol ou Un long dimanche de fiançailles (2004) de Jean-Pierre Jeunet mais elle joue pour la première fois en français dans Vie privée et on peut parier que ce ne sera probablement pas la dernière.

Daniel Auteuil campe ici l’ex-compagnon de Lilian, entrainé par celle-ci dans son enquête délirante sur le présupposé meurtre de Paula et nous offre de jolis moments. Sophie Guillemin est une drôlissime Jessica Grangé, hypnotiseuse. Et Mathieu Amalric est le mari troublant de la patiente décédée, que le spectateur soupçonne sans lui accorder le bénéfice de la présomption d’innocence, influencés que nous sommes par les actualités autour des féminicides.

Les apparitions de Virginie Efira ne m’ont pas convaincue. J’en attendais sans doute plus de sensibilité dans l’expression tant elle fut merveilleuse dans le précédent long-métrage de Rebecca Zlotowski Les enfants des autres. Je peux admettre que la réalisatrice ait souhaité la diriger différemment.

On remarquera que le film comporte des scènes qui, sans être des hommages appuyés à des films qui ont déjà été cultes dans le domaine du thriller, les évoquent tout de même avec subtilité, notamment Vertigo d’Alfred Hitchcock qui traite une situation semblable, entre un policier et une femme suicidaire. Également à la récente série française En thérapie. Les cinéphiles feront aussi des rapprochements avec Le silence des agneaux ou Sommersby dans lesquels on a pu voir Jodie Foster.

Enfin sur le plan musical Vie Privée commence avec la musique de Psycho Killer, le tube sorti en 1977 par les Talking Heads décrivant les pensées d'un tueur en série dans un monologue qui donne bien le ton du film : I can't seem to face up to the facts (Je n'arrive pas à faire face aux faits), I'm tense and nervous and I can't relax (Je suis tendu et nerveux et je n'arrive pas à me détendre).

En fin de compte Vie privée est un film d’une grande densité, certes déroutant, mais qui, du coup, mérite d’être revu pour mieux en saisir toutes les subtilités.

Vie privée réalisé par Rebecca Zlotowski
Scénario d’Anne Berest, Gaëlle Macé et Rebecca Zlotowski ; Photographie de George Lechaptois
Musique de ROB (Robin Coudert) ; Décors de Katia Wyszkop
Costumes de Laurence Glentzlin et Bénédicte Mouret
Avec Jodie Foster (Lilian Steiner), Daniel Auteuil (Gabriel Haddad), Virginie Efira (Paula Cohen-Solal), Mathieu Amalric (Simon Cohen-Solal), Vincent Lacoste (Julien Haddad-Park), Park Ji-min (Vanessa Haddad-Park qu'on reverra dans La petite dernière, également présenté en avant-première au festival), et puis Luàna Bajrami, Noam Morgensztern, Sophie Guillemin, Frederick Wiseman, Aurore Clément, Irène Jacob  …
Présenté le 20 mai 2025 (Festival de Cannes 2025) mais sortie nationale prévue le 26 novembre 2025

jeudi 4 septembre 2025

La Realidad de Neige Sinno

Neige Sinno est née en 1977 dans les Hautes-Alpes. Elle a enseigné la littérature au Mexique pendant presque vingt ans.

Elle vivait alors, à partir de 2005, avec sa fille et son compagnon, dans le charmant village de Pátzcuaro, dans l’Etat mexicain du Michoacán, que j’ai visité en 2019 et dont je garde un excellent souvenir. Le lac du même nom est celui qui a servi de modèle au dessin animé Coco et il est vrai qu’on y célèbre chaque année la fête des morts avec faste.

Si Neige Sinno est revenue en France pour s’installer au Pays Basque, elle reste imprégnée de ses années passées au Mexique. La Realidad est le premier livre qu’elle a écrit, initialement en espagnol, mais c’est avec le second, Triste tigre, publié auparavant, qu’elle a acquis une très forte notoriété.

Ce titre de La Realidad est judicieusement choisi parce qu’il évoque pour nous immédiatement la question du vrai et de l’inventé, même s’il provient en fait du nom d’un village situé dans les montagnes du Chiapas, où vivent en communauté des peuples indigènes à l’origine du soulèvement zapatiste dans les années 1990.

C’est un endroit où l’autrice a tenté de se rendre en compagnie de son amie espagnole Maga en 2003. Le voyage n’a pas abouti, mais le mouvement politique en question n’a jamais quitté ses pensées. Je crois d’ailleurs que quiconque est allé au Mexique partagera cet état d’esprit, particulièrement s’il a traversé les territoires où des populations entières font perdurer leurs croyances et leur culture (je pense en particulier dans les Chiapas, à Chomula, à la région de Ocosingo, et même à la ville de San Cristobal où j’ai passé les fêtes de Noël en 2019). Je donne, à la fin de cet article, quelques clés pour mieux comprendre le contexte.

Neige Sinno a d’abord écrit plusieurs fictions sur le sujet et a même envisagé de le proposer à son éditeur sous forme d’essai, ce qui aurait pu l’entraîner à devenir donneuse de leçon alors qu’elle ne veut en aucune façon se prétendre spécialiste du zapatisme comme de l’histoire du féminisme en Amérique. Voilà pourquoi elle s’autorise une certaine subjectivité et ose une non-fiction à la première personne du singulier d’une expérience de vie autobiographique qui se déroule presque sur une vingtaine d’années (en démarrant en 2003). Et quand bien même elle est très lisible, le travail sur la structure du texte est ultra minutieux et s’inscrit dans une dimension expérimentale, qui supporte facilement plusieurs lectures, faute de quoi on ressentira le fameux “Ustedes no entienden nada”, vous ne comprenez rien, auquel elle a été confrontée.

La Realidad commence comme un récit de voyage mais il est davantage un récit initiatique et hybride, devenant un roman de formation en relatant le questionnement sur la façon de faire pour se situer d’une manière juste et vivable dans ce monde chaotique où on construit sa place dans le collectif, une fois qu’on s’est débarrassé de sa culture livresque.

On pourrait croire qu’il ne s’agit que de l’expérience de l’autrice mais elle invite le lecteur à douter en l’incluant dans une sorte de conversation “s’il est encore là”. La question de la place, celle de Neige Sinno comme celle du lecteur est centrale avec la vie, et donc la réalité.

On suit de multiples évolutions. La double culture est très complexe. Et on comprend qu’elle n’avait par exemple pas prévu du tout de devenir féministe comme la vie et les amitiés l’y ont conduite. Elle découvre une espèce de solidarité dans les luttes pour sortir de ce qui opprime, et donc s’affranchir de l’isolement imposé par la stratégie de domination de l’oppresseur, qu’il s’agisse de l’historique domination coloniale ou de genre, ce qui, par le biais de l’empathie, conduit à avoir une position politique, même si c’est par le biais de l’écriture et le désir du collectif.

Si notre héritage philosophique complique notre relation à l’autre, les cultures indiennes à l’inverse permettent aux femmes d’être moins seules. Néanmoins le réel est toujours une limite et parler d’une expérience, c’est déjà la trahir. On ne peut jamais prétendre détenir la vérité, juste s’en approcher, surtout quand on n’a pas le même langage et qu’on pense que nos propres mots sont les plus justes. Malgré toutes ces réserves n’oublions jamais que la première demande des opprimés est d’avoir le droit d’exister, et que donc la parole doit devenir soldat pour ne pas mourir dans l’oubli.

Acceptons alors de dire que ce livre est un récit de voyages dans la réalité ou vers la réalité. “ Combien de fantômes murmurent encore dans ce livre ?” se demande la narratrice à la fin. Celui du mystérieux leader zapatiste, le sous-commandant Marcos, ceux des Indiens en lutte du Chiapas, celui d’Antonin Artaud qui en 1936 fit un voyage énigmatique au Mexique, mais aussi les esprits d’une existence en quête d’un lieu autre, et le fantôme de la réalité, celui de nos blessures et de nos illusions, avec une tonalité de magique, indissociable de l’âme mexicaine.

C’est sans doute d’avoir participé à une de ces rencontres féministes au Chiapas, où l’on parla -strictement entre femmes- des violences machistes et des trois mille féminicides annuels au Mexique qu’elle a décidé de franchir le pas et d’écrire son propre témoignage, Triste tigre, ce qui quelque part justifie que je ne le lise qu’après le présent livre.

La Realidad de Neige Sinno, aux Editions P.O.L, en librairie depuis le 6 mars 2025
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mercredi 3 septembre 2025

Quelques essentiels de la Paris Design Week du 4 au 13 septembre 2025

(Mise à jour 24 septembre 2025)
Choisir une exposition ou une rencontre avec des artistes pendant la Paris Design Week n’est pas très facile tant les propositions abondent. Mais comme elles sont toutes qualtitatives l’exercice ne comporte par de risque. Néanmoins je vous recommande particulièrement celles que j’ai vues et qui pourraient bien devenir les incontournables de l’édition 2025. Elles se poursuivent jusqu'au 13 septembre 2025. Et je souhaite particulièrement que cet article vous incite à scruter le programme 2026 à sa sortie si vous avez manqué la présente édition.

J’ai choisi, pour illustrer cet article, une photo de l’installation d’Aude Franjou, les "Coraux de la Liberté" qui se déploie à l’intérieur de la célèbre colonne de Juillet, place de la Bastille (réservations auprès de Maison Parisienne). Y entrer fut un privilège et j’en reparlerai plus loin.

L’expérience de design immersif et inspirant planifié tout au long de cette journée d’avant-première dédiée à la presse française a commencé, dans un autre quartier, place de la Concorde, et célèbre l'imaginaire créatif de Jeremy Pradier-Jeauneau qui avait installé son Labyrinthe à l'Hotel de la Marine. 
On remarque les Figures chimériques 1,2,3,4 qui sont des sculptures lumineuses en faïence blanche et nacrée réalisées cette année par Johanna de Clisson, représentée bien entendu par la galerie Pradier-Jeauneau. Le mannequin est habillé par la marque Dilara Findikoglu, avec un top Vénus Armour composé de soie, coquillages, perles et épingles. Le pantalon est en cuir de python, percé d’œillets. Les chaussures sont de Manolo Blahnik Vintage /FW25.
J’ai été bouleversée par l’installation monumentale des 577 chaises de l’hémicycle citoyen disposées en arc de cercle à l'Hôtel de Soubise qui abrite les Archives nationales par le Studio 5.5 et “Le Festival du Monde”, en corrélation avec la conservation dans cet endroit de la Déclaration des Droits de l'homme et bien entendu le nombre de sièges de députés à l’Assemblée nationale. Chaque chaise, monocoque en bois, récupérée en partenariat avec Le Boncoin, a été customisée par Claire Renard et Jean-Sébastien Blanc, pour défendre les valeurs de démocratie et de liberté d'expression. Ces pionniers de l'upcycling ont procédé par découpe et peinture aérosol. Chacune est unique, humanisée et signée à la main.
Les 577 mots n’ont pas été choisis au hasard mais pour questionner notre démocratie et la disposition prend tout son sens. Par exemple Omerta (sur la chaise noire) est entre Coalition et Satire. On repèrera d’autres contrastes comme Pacs à côté de Mariage, ou encore Amour, Gloire et Beauté. Gilet figure à la peinture noire sur un dossier … jaune, avec humour. Espérons qu’un tel dispositif soit susceptible de restaurer un intérêt pour la politique.
Pour que cet hémicycle citoyen n’ait rien d’éphémère, et que les visiteurs puissent en ramener un morceau chez eux, chacune des chaises qui le compose est vendue aux enchères par Drouot Estimations sur le site Drouot.com jusqu’au 21 septembre avec une mise à prix de 100€. Les bénéfices seront partagés entre Le festival du monde et l’association La Chance.

mardi 2 septembre 2025

Les Champagnes Vaucelle, six cuvées d’exception conçues par Thomas Cheurlin

J’avais goûté -en toute modération- une nouvelle marque de champagne au dernier salon Wine Paris en février dernier. Vaucelle était déjà bien aboutie et j’avais très envie d’en apprendre davantage sur cette gamme premium de la Maison Thomas Cheurlin et aussi sur la philosophie et le savoir-faire du viticulteur.

J’ai découvert un homme passionné (ci-dessous, à droite, avec Jeremy Bovy, responsable commercial France et export), leader incontestable d’une équipe performante, très impliquée dans le développement de cette marque très prometteuse, composée aujourd’hui de six champagnes, adaptés à tous les types de palais et moments de consommation, aussi bien des champagnes classiques que des cuvées ayant chacune leur personnalité (vieillissement sous-bois, cépage rare, vieillissement sur lattes plus long, millésimé…).
Un tel résultat ne peut sans doute être l’apanage que d’une maison solidement ancrée dans l’histoire viticole de son terroir. Celle-ci s’est transmise de père en fils depuis dix générations et elle est reconnue sous le nom de Cheurlin pour ses cuvées raffinées et son engagement à préserver un patrimoine vinicole exceptionnel, alliant savoir-faire ancestral et modernité. L’implantation de cette famille dans la Côte des Bar, à Celles-sur-Ource, remonte à la fin du XVIIe siècle, avec Joseph Cheurlin, à une époque où les vignerons travaillaient principalement pour des maisons plus grandes ou pour fournir du vin tranquille.

Edmond Cheurlin œuvra avec d’autres vignerons pour la reconnaissance de leur région et l'appellation d'origine. L’avènement de la méthode champenoise a permis d’évoluer vers la production de champagne après la seconde guerre mondiale.  La création de la marque revient à son fils Raymond Cheurlin (1909-1994) qui commença à vendre aux particuliers. Son fils André Cheurlin (1934-2020), un des grands-pères de Thomas, a investi dans les plus beaux coteaux et agrandi le patrimoine familial.

Aujourd’hui, la Maison reste un acteur familial et indépendant, gérée par les descendants de la lignée dont Thomas Cheurlin est un représentant exemplaire. Elle se distingue par son engagement envers des pratiques respectueuses de l’environnement, favorisant une viticulture durable. (Certification HVE3 et VDC). Nous apprendrons que 10% de la superficie est cultivée en bio, même s’il n’y a aucune communication sur cette caractéristique. Du moins pas encore.

Très étonnante est la collaboration avec l’humoriste Raphaël Mezrahi pour la création d’un champagne 100 % végan, en évitant l’emploi de produits d'origine animale pour la clarification, utilisant plutôt des protéines végétales à base de petits pois (ce qui finalement est devenu la seule technique pratiquée chez Cheurlin).

Les vendanges sont achevées depuis jeudi dernier mais il n’était pas pensable de ne pas commencer cette journée par quelques pas dans les vignes en admirant le splendide paysage de cette Cote des Bar où Celle-sur-Ource fut longtemps le plus grand village champenois avec 500 habitants dont 130 récoltants et une cinquantaine de marques. La Maison Cheurlin et sa vingtaine d’employés à plein temps exploitent 30 hectares et en vinifient 20 de plus. Les effectifs s’accroîent pour vendanges de 60 coupeurs, tel est le nom donné aux vendangeurs.
Le panorama de la Côte des Bar est à couper le souffle. On remarque le village de Celles-sur-Ource, sur la gauche et devant nous les vallées de Laignes, de la Seine, de l’Arce et de l’Ource. Thomas se souvient de la dernière fête du champagne à s’être déroulée dans cette vallée, en 2023, offrant l’occasion de déguster vingt champagnes sur le week-end. Il faudra patienter jusqu’en 2030 pour la prochaine puisque le tour revient tous les 8-10 ans.
On n’a pas eu à déplorer de maladie se réjouit le viticulteur en pointant du doigt dans le lointain les feuilles brunies par une attaque de mildiou. On peut être très satisfait de cette récolte marquée par un bon degré d’alcool et une belle acidité, malgré deux épisodes de canicule qui ont inévitablement provoqué un peu d’échaudage. Thomas Cheurlin se rappelle d’épisodes délicats comme la gelée de la vallée de la Seine l’an dernier.
Le Pinot noir (dont on peut trouver encore quelques rares petites rafles bien mûres et délicieuses) occupe 60% et le Chardonnay presque le reste. Les cépages anciens autorisés par le cahier des charges de l’AOC, ont été replantés comme l’Arbanne, un cépage blanc, plutôt tardif, susceptible de donner des vins vifs, élégants et aromatiques, avec une belle richesse en alcool. Issu d’un croisement naturel le Petit Meslier conférera des notes fumées et des arômes d'agrumes. Le Pinot Gris (ou Fromenteau) est un mutant du Pinot Noir, et donne des vins riches, puissants, avec des arômes de fruits secs et de fumée, d'où son surnom  de "Enfumé". Enfin le Pinot Blanc (ou Blanc Vrai), mutant du Pinot Gris (et donc du Pinot Noir) apporte de l'ampleur, de la puissance et des notes de fruits secs. Il y a aussi le Voltis, un cépage blanc particulièrement résistant aux maladies comme le mildiou et l’iodum, qui le rend performant en terme de besoin de traitements phyto-sanitaires et qui devrait théoriquement bien supporter le réchauffement climatique.

Thomas Cheurlin est expérimentateur dans l’âme et rêve bien entendu de voir chacun des cépages en micro-cuvées ou dans des assemblages particuliers, sous la marque Vaucelle qui devrait compter 120 000 bouteilles d’ici 2/3 ans, alors que la maison familiale Cheurlin en produit 500 000 dont environ un quart part pour l’exportation vers notamment l’Italie, la Belgique, le Japon et les USA. L’annonce de la hausse des taxes américaines a provoqué une accélération des transactions par prudence si bien que cette année l’ensemble des ventes a été assuré sur les trois premiers mois.

Arrêtons-nous un instant sur ce nom qui a été choisi et qui a pris tout son sens. Vaucelle signifie en effet "Petite Parcelle" ou "Vallon/Vallée" en vieux champenois, ce qui s’accordera particulièrement avec les cuvées qui seront parcellaires. Il contient le mot "celle", qui fait directement référence à Celles-sur-Ource, le village d’origine de la famille. C’est également le nom d’une abbaye cistercienne, fille de l’Abbaye de Clairvaux et soeur de l’Abbaye de Mores à Celles-sur-Ource, ayant un lien avec l’histoire du vignoble champenois et de la Côte des Bar.

Déjà en 2000, Thomas Cheurlin avait manifesté la volonté d’orienter une gamme vers la gastronomie avec une présence sur des tables d’institutions et sur le marché international. La marque Comte de Cheurlin en fut le premier témoignage à partir de 2005. Aujourd’hui, Vaucelle va beaucoup plus loin tout en étant la concrétisation d’une devise simple comme l’affirme son créateur :  "l’élaboration de champagnes authentiques, proches de la nature et de nos terroirs."

Et à propos de terroir, il s’agit toujours d’un sol calcaire jurassique kimméridgien, limono-argileux, où le climat continental favorise la maturation optimale des raisins. Il va de soi que les raisins ne proviennent que du vignoble et des parcelles appartenant à Thomas Cheurlin car il est récoltant-manipulant pour Vaucelle. En termes de cépages ce sont les traditionnels champenois, Pinot Noir et Chardonnay mais aussi une part de Blanc Vrai (Pinot Blanc) … en attendant l’emploi d’autres cépages rares et anciens.

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