On me l'avait vendu comme une enquête passionnante et virtuose toute en imbrications et superpositions de temps, de personnages célèbres, de lieux, à partir des toiles Nymphéas de Monet.
Si je me souvenais parfaitement des tableaux que j’ai admirés récemment aussi bien à la fondation Vuitton qu’au musée Marmottan Monet, il ne me restait que la vague impression d’une immensité de bleu troué de taches roses et vertes dont j’ignorais si je l’avais vue à la National Gallery de Washington (qui dispose de 28 oeuvres, dont Le Pont) ou au Musée de l’Orangerie que je n’étais plus certaine d’avoir visité.
Le sujet était passionnant car il est effectivement troublant de savoir que l’artiste avait pu peindre 97 mètres linéaires en délayant (le mot plairait à Grégoire Bouillier) le même thème pendant plus de trente ans. Une telle obsession méritait qu’on se penche dessus, au risque d’y sombrer. Le musée de l’orangerie devient pour lui une scène de crime. Il raconte son cheminement (intellectuel) avec humour en faisant preuve d’un lexique très contemporain, sans craindre la moindre vulgarité.
Certes, il y a de l'amusant dans l'échafaudage de Bouillier. Par exemple quand il décrypte (p. 70) la première apparition du professeur Tournesol en 1944 dans Le Trésor de Rackham le Rouge quand il vient sonner proposer à Tintin un petit sous-marin en forme de requin pour explorer sans danger les profondeurs de l'océan.
Il en déduit (quelle imagination !) que si les Grands Panneaux cachent un Grand Secret, s’ils sont comme le professeur Tournesol qui, sous son déguisement, dissimule un fantôme du passé, il va le découvrir. Car la méthode est infaillible. Elle a fait ses preuves. Elle possède l’œil et le bon. (Tonnerre de Brest et foi de bachibouzouk).
Si on est tout à fait honnête, on se lasse de toutes les pistes empruntées par l’écrivain, y compris la traversée d’Auchwitz-Birkenau dont je n’ai pas compris le sens, peut-être parce que j’ai moi-même arpenté ce camp qui m’a laissé une horrible vision : tout y semble entretenu de telle sorte qu’il suffirait d’un (autre) fou pour qu’il reprenne son activité mortifère, malgré la verdure de l’herbe semée de pâquerettes le jour de ma venue.
C’est peut-être ce contraste qui a frappé Grégoire Bouiller en l’inversant aux Nymphéas. Sous la beauté de la composition se cacherait donc une pourriture ? Ce serait en premier lieu les morts d’une autre guerre mondiale, la première, puisque Monet offrit son travail à la France le 12 novembre 1918, au lendemain d’un armistice qu’il voulait célébrer. Et oui il a raison de voir que dans nymphéa, il y a le mot hymne (p. 35). Également de pointer que peindre 400 nymphéas, que jamais il n’appela nénuphars, c’est bien plus qu’une tocade (p. 86).
Toujours est-il que le voyage autobiographique que nous livre l’auteur s’étire comme la lave d’un volcan qui n’en finirait jamais de lancer de nouvelles cendres. Quant aux pistes d’explication que l’écrivain nous offre comme si c’était les siennes, je n'ai pas eu besoin de faire une enquête comparable à celles que lancent les profilers aguerris. Tout est expliqué au musée de l’Orangerie et de nombreux ouvrages ont déjà abordé ce thème, comme par exemple Deux remords de Claude Monet de Michel Bernard, paru à La Table Ronde en 2016.
Grégoire Bouillier ne pouvait pas l'ignorer mais il a cependant beaucoup investigué sur Internet. Il l’écrit noir sur blanc en nous rappelant la phrase d’André Breton : L’imaginaire, c’est ce qui tend à devenir réel (p. 186). Est-ce que cela justifie que nous prenions pour argent comptant les hypothèses que l’auteur échafaude ? Même et surtout lorsqu’il les tricote avec des faits avérés ? Même aussi en argumentant avec Beckett qui disait que tous les tableaux sont des "aveux" (p. 132) ?
Il m'avait donné la nausée en alternant ses réflexions sur Auchwitz et Giverny (que je connais aussi) en prétendant avoir songé qu’Auschwitz-Birkenau avait été une tentative absolument machiavélique d’effacer le jardin de Claude Monet (p. 152).
Est-ce bien utile aussi de s’appesantir sur ses énervements concernant (je le cite et vous remarquerez le style familier de ses termes) : cette "famille polonaise", à propos de laquelle je n’ai rien découvert sur Internet, pas même son nom, pas même la date de son installation dans la villa ? Pas même un post fielleux, une polémique, que dalle ! Bizarre, non ? Alors que le moindre pet-de-nonne dégénère en buzz planétaire ? (J’espère que le site Fortitude ne raconte pas des cracks ! En plus d’avoir l’air idiot, j’aurais l’air malin !) Si je m’écoutais, je mènerais bien ma petite enquête sur les mystérieux occupants de la "villa Höss". (p. 191).
Il en rajoute une couche plutôt vulgaire un peu plus loin : fuck la famille, qu’elle aille se faire foutre, qu’elle crève, comme tous ces connards du Salon et tous ceux qui semblent sur Terre uniquement pour vous mettre des bâtons merdeux dans les roues (p. 204).
Des parenthèses, des mots du langage parlé, carrément orduriers, Grégoire ose tout, pensant sans doute que de son accumulation de pistes il finira par tirer le bon fil. Il m'est inutile de patienter jusqu'à l’ultime page pour brûler d’une envie dévorante, claquer le clapet de mon IPad (je lis en numérique) et partir pour l’Orangerie.
De retour, et un peu déçue, sans doute parce que les élucubrations de Grégoire Bouillier avaient brouillé ma fraicheur je dirais malgré tout qu'il est néanmoins intéressant de constater (je cite encore et toujours l’auteur) : Monet est à la fois simple et radical. Actant la mort de Camille, il supprime toute présence humaine dans sa peinture. (Pas de quartier !) Il fait le vide dans ses tableaux. Parce que personne ne peut remplacer Camille. Ce n’est peut-être pas conscient (p. 217).
Mais quand il compare Camille à Ophélie (p. 246) cela ne m'étonne pas le moins du monde, je me demandais quand cela allait arriver. Pas plus que je hausse le sourcil en lisant : Tout était en ordre et j’allais m’en aller, lorsque la pensée m’a traversé que c’était un nénuphar qui tuait Chloé dans L’Écume des jours de Boris Vian. Un nénuphar ! Vian avait imaginé le cancer sous la forme d’un nénuphar ! (p. 301)
Le roman, car c'est vraiment cela, s'étire sur 432 pages. C'est long, comme les panneaux, et même s'il y a des citations qui méritent d'être notées (vous les découvrirez en cliquant sur "plus d'infos") je ne trouve pas que ce livre mérite le succès qu'on lui accorde.
Le syndrome de l’Orangerie de Grégoire Bouillier, Flammarion, en librairie depuis le 21 août 2024
NB : la première photo n'est pas celle d'un tableau de Monet



























