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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

jeudi 17 avril 2025

Balade à Châtenay-Malabry en l’honneur de femmes remarquables

J'ai suivi les pas d'Anais, de l’office de tourisme, qui s'est glissée dans la peau de plusieurs femmes célèbres en leur temps à Châtenay-Malabry (92) et dont j'avoue que j'ignorais tout.

Nous avons commencé au 98, rue Jean Longuet, devant ce qui fut la maison de Madame de Verchère dans l'ancienne propriété privée du XVIIIe siècle composée d’un ensemble de bâtiments et communs aujourd’hui disparus (une ancienne manufacture de cire, une maison de jardinier, …). Elle y emménage en 1913 pour y vivre 18 ans dans ce qui fut donc d'abord une résidence particulière. En 1931, elle la vend à Jean Longuet (1876-1938), Maire de Châtenay-Malabry, qui exprimait que le bâtiment du 64 de la rue était devenu trop petit, sans se douter que cette contrainte allait se répéter quelques années plus tard.

En 1977, un nouvel Hôtel de ville est construit au fond du parc (ainsi que le lycée Mounier car l'espace le permettait) alors que l'ancienne mairie devint la bibliothèque-discothèque municipale Jean Moulin jusqu'au début des années 2000, puis le conservatoire municipal. C'est aujourd’hui le Pavillon des arts qui abrite l‘office de tourisme de Châtenay-Malabry, ainsi que des expositions et activités culturelles.

A noter que le kiosque d'origine subsiste encore dans le jardin.

Deuxième arrêt devant la grille du Chateau de la Roseraie, 1 rue du docteur Le Savoureux pour nous parler d’Adèle d'Osmond, comtesse de Boigne (1781-1866).

Adèle d’Osmond a grandi à la cour de Versailles où elle joua avec le premier Dauphin, fils de Marie-Antoinette. Etant royaliste elle fut contrainte à s’exiler avec sa famille à Londres où elle épousa en 1798, le Comte de Boigne, général ayant fait fortune aux Indes. Elle n’avait que 16 ans et l’union fut un échec. Après leur séparation la comtesse revient en France en 1804 et s’établit à Paris mais venait ici tous les étés pour y tenir, pendant plus de 30 ans, un salon littéraire, où elle invitait notamment son voisin René de Chateaubriand, madame de Staël et madame Récamier. Sa chambre est demeurée à l’identique au bout du premier étage mais le château n’est pas ouvert à la visite.

La propriété fut ensuite vendue à un agent de change influent à la Bourse de Paris, Alexandre Roland-Gosselin (1786-1854), déjà propriétaire de l’ancienne demeure Arouet. L’ensemble compose le parc du CREPS tel qu’on le connaît aujourd’hui. Racheté par le département, le château va bientôt cesser d’être d’un bâtiment administratif du CREPS.

Le troisième arrêt, devant une partie privée de ce qui fut la maison de campagne du père de Voltaire, est consacré à Emilie du Chatelet (1706-1749), femme de lettres, mathématicienne et physicienne française, figure du Siècle des Lumières. Elle fut la première femme publiée à l’académie des sciences (où elle se classa à la deuxième place alors que Voltaire a échoué).

Son formidable destin est consécutif à l’éducation qu’elle a reçue de ses parents, à l’égal de ses frères. Ils organisent un cercle littéraire aux réunions duquel elle est autorisée à assister. Ils reçoivent dans leur salon parisien des scientifiques, philosophes et écrivains tels que Fontenelle qui lui donna des cours de sciences, mais aussi Jean-Baptiste Rousseau, ou encore François-Marie Arouet (qui n'a pas encore pris le pseudonyme de Voltaire).

Elle sait lire couramment l’allemand, l’anglais, le grec et le latin dès ses douze ans. Elle aime particulièrement les mathématiques et la physique en prenant des cours auprès de savants de renom et en lisant les ouvrages majeurs de physique. Mais elle est autant douée pour la musique, apprend à jouer du clavecin et à chanter l’opéra ; elle pratique également la danse et le théâtre. L’assiduité et le goût de l’étude qu’elle montre avec précocité seront un des axes principaux de son livre Discours sur le bonheur.

Elle a épousé en 1725 François Claude du Châtelet. Le marquis a trente ans et elle dix-neuf. Pris par sa carrière militaire, il ne voit sa femme que très rarement. Se rendant compte de ses propres limites autant que de ses capacités intellectuelles, il la laisse vivre librement sachant qu'il était fréquent pour les aristocrates de l'époque d'avoir des liaisons. Ils seront amis toute leur vie et auront quatre enfants. Hélas elle décédera des suites de son quatrième accouchement.

Ce sera Samuel König, disciple de Jean Bernoulli, qui lui fera découvrir la physique de Leibniz dont elle a contribué à diffuser en France l'œuvre physique, notamment en prouvant expérimentalement sa théorie selon laquelle l'énergie cinétique (appelée à l'époque "force vive") est proportionnelle à la masse et au carré de la vitesse.

Etant libre, elle sera la maîtresse du marquis de Guébriant, du maréchal de Richelieu, de Pierre Louis Moreau de Maupertuis, membre de l'Académie des sciences, auprès duquel elle prit des cours de mathématiques et qui fut le premier savant français à relayer les théories d'Isaac Newton en France. Quand elle a vingt-sept ans, elle retrouve Voltaire qu'elle avait déjà côtoyée quand elle n'avait qu'une dizaine d'années. Il est maintenant âgé de trente-neuf ans. Leur liaison durera quinze ans et ils se rencontreront souvent en Lorraine où ils s’installeront ensemble loin de la vie mondaine mais ils vinrent parfois ensemble à Châtenay où on peut voir plusieurs statues en son hommage.
C'est une femme qui aima très tôt les plaisirs de la vie, cédant à certaines extravagances, collectionnant les robes, les chaussures, adorant les bijoux, ce qui lui vaudra le surnom de "Madame Pompon-Newton" par Voltaire qui l'aida par ailleurs à prendre conscience de la liberté de penser par elle-même, l’encouragea lui aussi à poursuivre ses recherches scientifiques, la poussant à traduire en français les Principia Mathematica de Newton — peu connu en France à cette époque.

mercredi 16 avril 2025

La Petite Bonne de Bérénice Pichat

(Mise à jour 27 septembre 2025)
J’avais beaucoup entendu de compliments à propos de La petite bonne et je n’en contredirai aucun. Pourtant ce premier roman de la dernière rentrée littéraire m'avait échappé jusque là. Et quel roman !

L’éditeur Les Avrils confirme sa mission de nous faire partager les enthousiasmes littéraires de ses deux fondatrices.
Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?
Bérénice Pichat fait la démonstration implacable qu’on n’échappe pas à son destin, en ce début du XX° siècle, d’être une domestique (dont je rappelle l’étymologie, attachée à la maison) quand on est une femme de pauvre condition, ou d’être de la chair à canon quand on est un homme.

Le propos n’est pas nouveau mais le traitement est suffisamment original pour que cette lecture devienne très vite addictive. L’écriture saute d’un personnage à un autre sans prévenir, change de style -mais pas systématiquement- en fonction de l’un ou de l’autre. Le texte se déploie, tantôt aligné sur a gauche, tantôt sur la droite, tantôt en prose, tantôt en vers libre. Il devient comparable à la partition musicale d’un drame. C’est presque une cavalcade et le roman se lit très vite. Les 267 pages se laissent dévorer en quelques heures.

Le lecteur prend le parti de cette femme qui n’est petite que socialement parlant. J’ai titubé à ses côtés pendant le récit haché de son avortement (p. 162). Je n’ai eu de cesse que de vouloir son émancipation et son bonheur tout en redoutant que ne l’emporte la voix des plus forts.

Celle de Madame qui attire elle aussi la compassion puisqu’elle est en quelque sorte amputée socialement. Tant que Blaise vivrait il serait son époux légalement, son enfant au quotidien, son sacerdoce en réalité. Jamais plus il ne serait un homme pour elle, ni elle une femme pour lui. Pour le reste du monde, ils sont devenus les Daniel (p.190). Cette femme suscite des sentiments ambivalents car on la sent corsetée dans un carcan qu’elle a elle-même consolidé : Tant que Blaise est là, le moindre changement (dans leur vie, dans la maison) est impossible (p. 195). Cela m’amène à questionner : et si c’était elle qui avait érigé une prison et non l’accident ?

Celle de Monsieur, véritable victime de la guerre et bien incapable de se tirer seul du pétrin dans lequel il est plongé. L’homme est obnubilé par la mise en oeuvre de l’unique issue qu’il voit à son problème. Son passé est mort depuis trop longtemps. Le malheureux souhaite le rejoindre. Il la supplie de l’aider (p. 134). C’est décidé, il doit mourir (p. 96) et cette sentence résonne comme un avertissement au lecteur.

Pourtant à de brefs instants on entrevoit un autre avenir possible. Par le langage puisque le seul jeu de Blaise (plutôt une distraction et j’irai jusqu’à dire que c’est un sport), appris à l’hôpital, pour tuer (on remarquera le mot) le temps interminable, c’est (précisément) de jouer avec les mots (p. 93). Ou encore par la rébellion : elle est domestique, pas dame de compagnie (p. 197). A moins que cette posture ne lui porte préjudice en la maintenant sous la coupe du couple de bourgeois.

Ce roman est bouleversant de bout en bout et j’attends avec impatience le second de cette autrice.

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Passionnée d’histoire, elle raconte dans La Petite Bonne les répercussions intimes de la Grande Guerre dans la France des années 1930. Grâce à une alchimie parfaite entre prose et vers libres, elle tisse un huis clos bouleversant entre deux êtres que tout oppose hormis le poids du destin, et où la tension happe dans un crescendo envoûtant.

La Petite Bonne de Bérénice Pichat, Les Avrils, en librairie depuis le 28 août 2024
Illustration de couverture Jeune fille pensive au feuillage d’Aristide Maillol
Ce livre a obtenu le Prix des lecteurs de Vallée Sud Grand Paris 2025 - Catégorie Roman français et Prix toutes catégories confondue.

mardi 15 avril 2025

Danse avec tes chaînes de Anaëlle Jonah

Danse avec tes chaînes est un roman dont la lecture ne laisse pas intact. Il éclaire un épisode sinistre, au cours duquel des milliers d’enfants furent littéralement déportés pour pallier la dénatalité et l’exode rural de certaines régions rurales.

J’avais pris connaissance de ce monstrueux épisode de notre histoire en lisant le bouleversant L'ile aux enfants d’Ariane Bois. Depuis, plusieurs autres livres ont traité ce sujet qui reste cependant mal connu, particulièrement en métropole, peut-être parce qu’il est honteux.
Ils s’appellent Michel, Patricia, Marie-Thérèse et Joseph. Arrachés brutalement à la douceur de l’enfance, les voici loin de chez eux, désemparés. Ils ont froid. Un adulte plein de sérieux leur avait parlé de Notre-Dame de Paris, mais très vite ils se retrouvent en pleine campagne, dans une ferme. Le même adulte avait aussi parlé d’école, cependant il s’agira surtout de soigner les bêtes, entretenir la maison, faire le ménage. Est-ce une nouvelle forme d’esclavage ? Qui a permis cela dans cette glorieuse République française dont on leur a naguère chanté les vertus ? Il n’est pas temps pour eux de chercher des réponses à ces questions. Il faut vivre. Tenir bon. Jusqu’à ce qu’un jour l’opportunité se présente de forger leur destin.
Le roman de Anaëlle Jonah ne m’a donc pas surprise. Il n’en est pas moins bouleversant bien que j'ai des réserves à son propos en raison de faiblesses dans l’écriture. On pardonne car c’est un premier roman. L’autrice est journaliste … et jeune. J'espère sincèrement qu'elle en publiera d'autres car elle est prometteuse.

Ce que je pointe commune maladresse est peut-être une force : j'ai cru que l'ouvrage était autobiographique, écrit donc par une personne âgée, revenant sur son enfance et cherchant à retrouver ses origines en revenant à la Réunion alors qu'elle est très malade. Je pardonnais alors la confusion dans l'organisation du récit puisque je le pensais "authentique", sans doute composé sous l'émotion.

Je m'étonnais cependant qu'il y ait si peu d'expressions créoles. et surtout du niveau remarquable de l'autrice qui, pourtant, n'était quasiment pas allée à l'école, laissant croire qu'on pouvait être finalement autodidacte. Il y avait l'erreur de vocabulaire avec l'emploi du verbe "reléguer" (troisième ligne à partir du bas de la page 60) au lieu de "se relayer" tout à fait pardonnable dans le contexte.

J'ai bien eu un premier doute sur l'histoire en commençant à trouver plus qu'étrange que la DDASS ne fasse aucun contrôle mais une assistante sociale se manifestait enfin (p. 242).

Je me suis attachée à ces enfants. J'ai haï leurs parents adoptifs. Que des enfants aient été arrachés à leur famille et émigrés de force de la Réunion à la France métropolitaine est déjà un crime à mes yeux. Qu’il aient été forcés de remplacer des ouvriers agricoles en les privant de scolarité est pire. Et qu’ils aient été persécutés, et le mot est faible, pour signifier ce que supportèrent Joseph et sa sœur, est plus que monstrueux. J'ai ressenti une honte sans bornes pour ces "français" qui se sont si mal comportés alors que les horreurs de la Seconde guerre mondiale devaient encore résonner à leurs oreilles. Comment une telle chose fut-elle possible, permise, encouragée peut-être ?

lundi 14 avril 2025

La 18e édition de Drawing Now Paris

Drawing Now Paris a fait son grand retour au Carreau du Temple du 27 au 30 mars 2025 pour une 18e édition placée sous le signe de l’innovation et des rencontres artistiques. Si je n’en parle qu’aujourd’hui c’est parce que j’ai pris le temps d’écrire deux articles conséquents, le premier présentant les stands où je me suis arrêtée ainsi que le bilan de l’évènement.

Le second, qui sera publié dans quelques jours, en me focalisant sur les cinq artistes pressentis pour succéder à Tatiana Wolska, lauréate du Prix Drawing Now 2024, et donc recevoir le Prix 2025 et exposer à leur tour au Drawing Lab au printemps 2026 (dont un dessin au crayon sur papier, 31 x 22 cm illustre cet article.

C’est parce que je suis les expositions des lauréates (le hasard veut que ce ne soit que des femmes) depuis plusieurs années que j’ai eu envie de m’immerger plus largement dans l’univers du dessin. L’évènement était idéal pour cela.

Le dessin contemporain se réinvente constamment et il était légitime que l’identité visuelle du salon soit revu avec une nouvelle charte graphique qui interroge les frontières de cette pratique, du graphite au crayon de couleur, du stylo bille à l’aquarelle, des portraits aux paysages, de l’abstraction à la couleur, du noir et blanc au papier, au carton, à la photographie, à la céramique et même à la tapisserie …

Je n'aurais pas la prétention de dire que j'en ai découvert toutes les facettes. Il aurait peut-être fallu s’arrêter dans chacun des espaces des 70 galeries sélectionnées, réparties sur trois secteurs thématiques. Je n'ai pas non plus eu la disponibilité de suivre totalement un des trois parcours de visite, mais je salue l'initiative de dresser une cartographie des tendances.

Avec une programmation complémentaire de rencontres et de débats, Drawing Now Paris permet aux visiteurs, néophytes ou éclairés, déjà collectionneurs ou en devenir, de mieux comprendre les enjeux du dessin contemporain.

Je me suis rendue d’abord Chez Irène Laub (Stand B15 du circuit général) parce que c’est la galerie de Tatiana et que je voulais reprendre la discussion que j’avais eue avec cette galeriste bruxelloise. J’ai pu voir à cette occasion d’autres oeuvres de Tatiana comme ces bouteilles plastiques bleues et blanches coupées et thermoformées.

Le focus était dirigé sur Guðný Rósa Ingimarsdóttir, née en 1969 à Reykjavik mais qui vit et travaille à Bruxelles. Le corpus présenté était composé de strates choisies de manière réfléchie. L’artiste travaille par le biais d’une répétition minutieuse, réalisant des oeuvres sur papier et des installations qui transmettent le rythme et le silence, de façon méthodique et méditative.

Elle travaille avec précision, retenue et économie de moyens sur du papier d’une manière presque méditative. Elle peut s’atteler à des chutes de papier, des découpes d’œuvres précédentes, précieusement conservées, des mots découpés, diverses traces … qui se métamorphosent et s’assemblent, parfois sur plusieurs années, oscillant entre figuration et abstraction.
Ses tableaux sont à observer avec son bout de nez dessus, comme le suggère avec humour Irène Laub. Cette cinquantenaire opère pratiquement toujours au scalpel et on peut discerner chacun de ses minutieux points de couture.

Il se dégage de chacun un côté très féminin, très délicat. Si on a déjà voyagé en Islande, on reconnaîtra en quoi sa terre natale est source d’inspiration.

On peut aussi admirer des oeuvres anciennes de Bernard Villers (ci-contre), qui est lui aussi un artiste très délicat, né à Bruxelles en 1939 et y travaillant toujours. Cette figure importante de l’abstraction belge excelle à combiner surfaces, lumières et couleurs, dans une économie de moyens radicale. L’artiste est inspiré par la poésie, le langage, la littérature au service d’une approche de la peinture sensible, parfois qualifiée d’espièglerie. 

Enfin, Marija Rinkeviciute, jeune artiste lithuanienne trentenaire, travaillant sur la mémoire, la matière et la matérialité, à la frontière de la sculpture. Elle utilise de la cire, du plâtre, de la toile, du papier, de la poussière et des objets trouvés pour créer des empreintes, des peintures et des sculptures énigmatiques. La transparence subtile des différents matériaux se laisse deviner dans la contemplation des oeuvres.
Folds (Plis), 2024, détrempe sur papier de protection, 39,5 x 47 x 2,5 cm

Galerie Réjane (Stand B8 du circuit général)
Créée en 2008 à Locquirec, la Galerie Réjane Louin relève au quotidien le défi de montrer et diffuser des propositions artistiques contemporaines dans une petite commune littorale du Finistère Nord. Elle accompagne et défend des artistes émergent.e.s ainsi que des artistes confirmé.e.s, français.e.s et étranger.e.s. et son fondatrice a réussi le pari de réunir artistes, amateurs, collectionneurs et critiques. Tout en organisant 4 expositions personnelles ou thématiques par an au sein de ses murs, la galerie participe également à des salons en France comme à l'étranger, et se positionne en tant que commissaire d'évènements hors les murs.

Pour cette édition Réjane Louin a fait le choix d’interroger les artistes dans leur rapport à l’écriture et à l’ornementation. Dominique De Beir (ci-dessous, photographiée devant des tableaux de la série Par delà la surface, peinture, encre, feutre et impacts sur carton cannelé imprimé) met l’accent sur son rapport au point et à l’écriture. Depuis plus de 30 années, l’artiste explore la surface des choses en usant de la percée, de la trouée, parfois jusqu’à la limite de la résistance du matériau. Son geste tente de débusquer l’épaisseur afin de refuser son opacité. Le point se veut  percée et écriture (le braille), mais aussi creux et relief, hasardeux et précis.
Dominique De Beir vit et travaille entre Paris et la Baie de Somme. Entre installation, peinture et dessin, sa recherche se structure autour du point et de la perforation. Elle a participé à de nombreuses expositions collectives, comme au Musée Rijswijk (2005) ou dans la salle de la chapelle au Louvre (2011). Un grand nombre d’expositions personnelles lui ont été consacrées depuis 1996 et ses œuvres sont présentes dans de nombreuses collections publiques et privées.

Lullin + Ferrari (Stand A2 du circuit général)
J’ai été subjuguée par Nana, un tableau réalisé en 2025, de 154 sur 115 cm exposé par cette galerie suisse. On le doit à Slawomir Elsner et elle est exactement de la même taille que la toile qu’Edouard Manet a peinte en 1877 et qui porte le même titre.
Cet artiste polonais détourne les chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art avec une précision colorée, presque hypnotique, en utilisant des crayons de couleur sur papier, démontrant que le dessin, loin d’être mineur, peut rivaliser en puissance avec les médiums les plus spectaculaires. Il aurait pu copier mais ce n'aurait pas l'intérêt de la lecture intime de l'œuvre de Manet qu'il nous propose avec une sensualité toute en finesse.

Galerie Suzanne Tarasieve Paris (Stand A11 du circuit général)

La galerie parisienne qui a été reprise en 2022 par quatre des collaborateurs de sa légendaire fondatrice (qui a commencé à Barbizon) présentait une quantité impressionnante d’œuvres de Nina Mae Fowler, dont un tableau gigantesque occupant tout un panneau.

dimanche 13 avril 2025

Quoi associer avec un Grüner Veltiner ?

Je ne savais rien des vins autrichiens avant que Victor Ulrich, à l'occasion d'une master-class sur les verres Riedel ne me mette l'eau à la bouche avec le Grüner Veltliner qui est le cépage blanc autochtone le plus important de ce pays, et que j'ai goûté à Wine Paris 2025.

Restait ensuite à lui trouver deux associations harmonieuses, et simples, comme j'aime toujours à le faire.

Partant du principe qu'il pouvait être une alternative au Riesling je l'ai d'abord servi avec une choucroute, mais pas n'importe laquelle, une choucroute de poissons.
Le lieu noir a été cuit en papillote, enveloppé dans une feuille d'ail des ours, 3 minutes au micro-ondes. le saumon a été poêlé à l'unilatérale sur sa peau. Les pommes de terre ont été cuites vapeur en cocotte minute, et la choucroute a été réchauffée. Pour plus de saveur, on servira avec un beurre fondu citronné.
Ce plat, rapide à faire, peut aussi se compléter d'un morceau de haddock poché dans du lait, des filets de rouget et quelques grosses crevettes si on veut jouer sur les textures, les saveurs et les couleurs.
Une autre fois je l'ai proposé avec une raclette "maison". Là encore la recette est simplissime. On pose des rondelles de pommes de terre cuites vapeur dans une poêle (sans matière grasse). On recouvre de bacon fumé puis de tranches de raclette, ici un formage nature, et un autre, aux trois poivres. On arrête le feu quand le fromage a fondu. J'ai servi avec une salade très rapide à faire, qui surprend et qui pourtant plait à tous, du chou blanc tranché à la mandoline et assaisonné de vinaigrette.
Ce cépage offre une alliance piquante de fruit à noyaux (comme l'abricot) et de poivre blanc, complétée par une acidité harmonieuse, lui valant une réputation mondiale. J'ai effectivement repéré ces caractéristiques dans ce vin de Nastl.
Le Grüner Veltliner Ried Steinmassl 2022 de la cave Nastl, basée à Langenlois, est un AOP Kamptal, du nom d'une très belle région autrichienne.

Les raisins poussent sur des sols constitués de roches primaires et de granit ainsi que de gneiss et de micaschistes. La récolte a lieu fin octobre, immédiatement suivie du pressurage. Celle-ci s'effectue par gravité sur 3 niveaux car cette méthode est très douce pour l'arôme. Place ensuite à la fermentation et à la maturation ultérieure sur levure. 

Il a été particulièrement bien noté en terme de rapport qualité/prix, recevant 91 points de Falstaff, sorte d'équivalent du concours Prix Plaisir créé en France en 2011 par Michel Bettane et Thierry Desseauve.

La couleur du vin est lumineuse. On trouve au nez des notes de fleurs blanches (muguet, chèvrefeuille), de pomme verte mais aussi d'agrumes, de coing et de poire. En bouche, il est à la fois fruité, puissan, complexe et profondément minéral sur une belle longueur.

On pourrait aussi le servir avec du veau, et tous les poissons. Mais il se mariera aussi parfaitement avec une spécialité autrichienne telle que l'escalope viennoise.

samedi 12 avril 2025

Le livre qui dort de Ramadier & Bourgeau

Ce sont les vacances scolaires et comme souvent je pense particulièrement aux petits qui vont adorer, j’en suis sûre ce « livre » de Ramadier & Bourgeau, 
C’est l’heure de se coucher. Mais cette fois, c’est le livre qui a envie qu’on lui raconte une histoire avant de dormir. Doucement, ses yeux deviennent lourds, puis se ferment quand on lui fait un bisou et il s’endort… 
De couleur bleue comme les rêves, Le livre qui dort est d’une douceur étonnante. Ce ne sera peut-être pas le premier livre en tissu de votre tout petit mais ce sera celui qui aura le pouvoir de l’accompagner au moment du lâcher-prise si difficile des enfants réclamant « une dernière » histoire.

Ici, le livre symbolise celui qui va s’endormir (sur chaque page de droite) et dont les yeux rétrécissent à mesure que le sommeil se fait insistant.

Une petite souris rose, propice aux câlins, tiendra dans la menotte de l’enfant pour caresser le visage du livre. C’est peut-être elle qui se chargera aussi de lui faire accepter la perte de ses dents quelques années plus tard.
Je vous parle ici d’un objet en tissu mais cet album était paru initialement en format papier, en 2015, dans la collection Petit Loulou. Il a été suivi l’année d’après par Le livre en colère. La version "doudou" reprend l’essentiel en résumant le propos. Rien n’empêche les parents de raconter parfois à leurs bambins la version longue et de s’en inspirer pour enrichir la version courte quand il est "vraiment" temps d’aller au dodo.

Le livre qui dort de Ramadier & Bourgeau, L’Ecole des loisirs récréative
Album de 0 à 3 ans

vendredi 11 avril 2025

La réunification des deux Corées de Joël Pommerat

Le titre ne peut pas "parler" à ceux qui n’ont pas lu le résumé. Cela étant, on peut faire confiance à Joël Pommerat et à sa compagnie Louis Brouillard pour nous surprendre, nous emmener sur ses terres et nous réjouir d’avoir fait le voyage. Ils nous offrent là une oeuvre majeure, tout à fait caractéristique de la volonté de l’artiste de rendre hommage au passé (Louis est le prénom de son père) en toute humilité et en opposition au soleil (par le choix du patronyme Brouillard).

On devrait savoir a minima que la Corée est un pays coupé en deux, dont la réunification n’est même pas une hypothèse. Alors qualifier une relation amoureuse comme étant du niveau de cette opération témoigne admirablement de l’ampleur des sentiments :
Quand on s'est rencontrés c'était parfait. On était comme deux moitiés qui s'étaient perdues et qui se retrouvaient. C'était comme si la Corée du Nord et la Corée du Sud ouvraient leurs frontières et se réunifiaient et que les gens qui avaient été empêchés de se voir pendant des années se retrouvaient. C'était la fête.

À l’inverse de Ma Chambre froide ou de Cendrillon qui se concentraient sur le sort d'une héroïne, le propos est de nous amener à réfléchir à travers une vingtaine de scènes indépendantes, mais offrant chacune une version de l'amour, ou plutôt de l'attachement amoureux et, par voie de conséquence, de perte … de liberté.

Je recommande donc de s’être renseigné avant de s'installer dans les gradins. J’ai eu une chance supplémentaire en participant à une visite du plateau, des décors, des costumes, bref des coulisses, en accompagnant des malvoyants. C’est une initiative de l’Azimut, pour faciliter ensuite le suivi du spectacle en audio-description, et la séance est ouverte librement à ceux qui le désirent, pourvu de s’inscrire.

Les deux régisseurs ont employé les termes techniques propre au lexique théâtral pour nous décrire les actions qu’ils font pendant le spectacle. On charge un élément de décor pour le descendre, on l’appuie pour le monter dans les cintres. A ceci près que la Réunification n’est pas un spectacle utilisant des décors au sens habituel du terme. Même sans décor il y a des coulisses.

Ils nous ont expliqué comment le spectacle serait éclairé, ce qui m’a semblé essentiel après coup. En effet, non seulement des projections composent un sol adéquat à chaque scène mais, de plus, quatre immenses panneaux de six mètres de hauteur, coulissants sur des rails (qu’on appellent "patiences") pour délimiter les zones qui seront en lumière et dont nous avons pu toucher la douceur du tissu noir. Ils les désignent sous le terme de "rues". Ce sont des bandes parallèles au bord du plateau, si bien que surgiront un couloir, dans un sens ou un autre, une salle de bal, un hall d’attente, un espace de travail, une fête foraine … selon les besoins de la narration. J’ai appris depuis que la Réunification avait bouleversé les codes à sa création en 2013 parce que Joël Pommerat avait choisi un dispositif bifrontal pour l'Odéon-Théâtre de l'Europe, et l’espace scénique devait préfigurer cet espace-frontière qui existe dans la réalité entre les deux pays.

Il a travaillé une nouvelle scénographie pour la reprise à la Porte Saint-Martin et la tournée dont la Piscine de Châtenay-Malabry (92) était une étape. Il a bien entendu conservé le noyau d'acteurs fidèles de la Compagnie Louis Brouillard, Eric Soyer son exceptionnel créateur de lumières, et l’inventeur de sons qui l’accompagnent depuis des années.

J’ai vu de près les costumes, les perruques, les chaussures, notamment les escarpins de python portés par la prostituée. J’ai compris ce qu’allait être la performance de certains acteurs qui ont une dizaine de changements en quelques minutes, parfois moins. Il y a, je crois, une centaine de costumes, sur des portants, prêts à être enfilés dans l’ordre chronologique des passages.

Claire Lezer, en sa qualité d’habilleuse, est chargée de les entretenir avant chaque représentation ainsi que les coiffures et de veiller aux accessoires. Son principal souci concerne une salopette blanche sertie de pierres brillantes et multicolores qui, sans qu’on comprenne pourquoi, perd 4 à 5 de ses pierres chaque soir. Non seulement elles coutent cher à remplacer mais elles sont difficiles à trouver. Il faut donc en conserver en stock. Ce vêtement est si beau de près qu’ensuite il resplendira encore davantage à mes yeux sur l’artiste qui traversera la scène en chantant, évoquant la silhouette d’un David Bowie. 
L’espace maquillage est tout petit car on ne peut pas pousser les murs -je devrais dire les pendrillons-, et pourtant le plateau semble immense. 
J’ai vu aussi les trois énormes machines-ventilateurs dont le régisseur m’a appris qu’elles avaient été bricolées de manière à ce que la fumée qu’elles crachent soit suffisamment lourde pour demeurer au ras du sol. Il est évident que celte information rend la performance technique appréciable à l’instant T.

Peut-être faudrait-il systématiquement montrer les coulisses avant car, loin de gâcher l’effet de surprise, elles subliment le résultat. Voir le mannequin, réaliste mais léger, accroché à jardin au-dessus de la cage de scène (pour l’humaniser, les techniciens parlent de lui en utilisant le prénom de Patrice qui est cité dans la pièce) m’a permis d’anticiper l’issue de la scène où sa femme est prête à reprendre la vie commune.

Nous avons vu de près les deux (véritables) auto-tamponneuses dont on nous a montré le fonctionnement, non pas grâce à un arc électrique comme sur les fêtes foraines, mais avec un moteur de fauteuil roulant dont les deux comédiens se sont exercés au maniement. Très franchement, je ne pense pas que j’aurais autant été subjuguée par la séquence correspondante si je n’avais pas vu leur état (misérable) auparavant. Le chanteur interprétait You Drive Me Crazy de Shakin' Stevens. La magie de la scène s’en est trouvée décuplée comme lorsqu’on est heureux de voir et revoir son moment préféré dans un film.

Une fois le spectacle lancé, les scènes s’enchaînent et on marche à fond. J’ai entendu le public rire, ou, au contraire exprimer son étonnement. Les spectateurs ont régulièrement applaudi lorsque l’émotion était palpable. Pour ma part, je comprenais la construction de chaque tableau, chaque éclairage. Et pourtant ça restait magique. Y compris au moment du final quand les fumées composaient un épais tapis cotonneux.

Le jeu des comédiens est remarquable. Les dialogues sont parfois surréalistes et créent des dialogues de sourds. Le passage concernant la garde d'enfants est à tomber fou. L’absurdité de certaines conversations est d’un effet tragico-comique remarquable d’autant plus que soit on ne s’attend pas à un tel résultat, soit au contraire ça respire le vécu.

On s’apitoie d’une conversation entre collègues à propos du désir de l’une d’elles de reprendre la vie commune avec un mari dont nous comprenons qu’il ne reviendra jamais, et pour cause puisque c’est de Patrice qu’il s’agit. La pauvre cherche à convaincre ses camarades que l’amour c’est encore plus beau quand c’est difficile. On est souvent ému, bien sûr, par le côté tragique, par exemple d’un couple s’inventant des enfants pour continuer à exister ensemble, par un homme devant gérer les pertes de mémoire de sa femme, ou par une prostituée se bradant pour grappiller des instants de tendresse, prête à se donner pour rien (quitte à revenir plus tard réclamer "son dû").

Inversement, on reste pantois devant la cérémonie de mariage qui tourne au règlement de comptes. On s’amuse de la secrétaire racontant ses rêves érotiques à son patron.

On ne sait que penser des motivations des uns à vouloir rompre le lien, des autres à tenter de le renouer. On est abasourdi par la confrontation entre des parents, une directrice de colonie de vacances et un moniteur soupçonné de pédophilie, se défendant d’avoir uniquement cherché à rassurer un enfant. On s’interroge à l’instar de la femme voulant quitter son mari parce que la solitude sera davantage supportable que l’absence d’amour.

Il y a un certain vertige à décrypter la complexité des liens, l’obsession du manque, la puissance des pulsions poussant au marchandage ou à la rupture selon que les sentiments demeurent profonds ou se sont étiolés dans une superficialité de façade.

On entend défiler toutes les définitions possibles de l’amour, qui pourrait même être une sorte de maladie. L’amour est un concept. L’amour pourrait-il n’être qu’une une illusion ? Tout autant que le sont les espaces sculptés par les éclairages ? L’amour serait autant le fruit de nécessités vitales que de malentendus qui ne sont pas exempts de quiproquos. Aussi bien une rencontre que des retrouvailles. La mythique réunion de deux moitiés d’orange … la réunification des deux Corées … mais une chose est sûre "L’amour en fait ça ne suffit pas". Et cette assertion est répétée sept fois pour justifier une séparation alors qu'il n'y a aucun motif classique de rupture.

Le texte et la pertinence des situations ne suffiraient pas non plus à faire un "bon" spectacle. Il y a quelque chose de l’ordre de la fulgurance et de la magie chez Pommerat. Par l’alternance d’obscurité et de lumière, par le jeu des acteurs qui endossent des rôles très différents, par la composition de tableaux d’une beauté plastique qui ne faiblit jamais.
Comme il était pertinent d’applaudir les techniciens venus saluer. Je savais l’ampleur de leur concours. Sans eux, point de spectacle.
La Réunification des deux Corées de Joël Pommerat
Avec Saadia Bentaïeb, Ella Benoit, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu
Scénographie et lumière Éric Soyer
Direction technique Emmanuel Abate
Vidéo Renaud Rubiano
Accessoires Thomas Ramon
Costumes Isabelle Deffin
Habilleuse Claire Lezer
Perruques Julie Poulain (en 2024)
Son Philippe Perrin (en 2024)
Musique originale Antonin Leymarie
Régie lumière Aliénor Lebert
Régie plateau Olivier Delachavonnery, Héloïse Fizet
Production Compagnie Louis Brouillard, en coproduction avec de nombreuses structures pour la reprise 2024-2025

jeudi 10 avril 2025

Je pleure encore la beauté du monde de Charlotte McConaghy

(mise à jour 25 mai 2025)
On n’entre pas dans les livres comme dans un moulin. Ce fut particulièrement vrai pour Je pleure encore la beauté du monde. Dans une telle situation il m’arrive de suspendre ma lecture, quitte à la reprendre plus tard.

Par chance pour ce roman, j’ai ressenti un regain d’intérêt suite à une discussion très animée qui a eu lieu à la médiathèque d’Antony autour des romans du Prix des lecteurs. La sélection n’est pas nécessairement consensuelle et elle suscite des réactions parfois tranchées. J’ai été soulagée de me rendre compte que je n’étais pas la seule à ne pas parvenir à progresser dans cette épopée. Avoir entendu tant de critiques m’a libérée et paradoxalement m’a permis de reprendre ma lecture.

Non seulement j’ai beaucoup aimé mais j’en ai apprécié aussi l’humour qui m’est apparu en filigrane. Merci ! Osons parler des livres !
Inti Flynn, une jeune biologiste, arrive en Ecosse pour diriger une équipe de scientifiques chargés de réintroduire le loup dans les Highlands. Ses efforts pour réensauvager la nature meurtrie se heurtent rapidement à l’hostilité des locaux, inquiets pour leur sécurité et celle de leur bétail. Quand elle découvre le corps atrocement mutilé d’un éleveur quelques jours après avoir relâché les premiers loups dans la forêt, Inti comprend que les coupables seront vite désignés. Sans réfléchir, elle fait disparaître le cadavre. Mais si les loups n’ont rien à voir avec tout ça, quel monstre rôde donc dans les forêts ?
Il ne fait pas de doute qu'il s'agit d'un roman "écologique". Au cas où nous l'aurions oublié on nous rappelle que cette planète n’appartient pas aux hommes. Nous n’avons aucun droit sur elle, elle ne nous est pas "acquise" (p. 154). Inti et sa sœur jumelle respectent et connaissent la forêt depuis l’enfance. Leur père leur a a fait comprendre qu'elle a un cœur battant que nous ne voyons pas.

Ce qui est bien construit dans le roman c'est qu'il n'est pas qu'une fable écologique. L'auteure s'est extrêmement documentée et elle n'occulte pas la position des petits éleveurs soumis à d’énormes pressions financières. Le projet met en danger leur gagne-pain et leur mode de vie si durement acquis et ça les terrifie (p. 44).

J'ai été passionnée par les méthodes de réintroduction, la prudence d'éviter de donner un nom aux loups pour éviter l'attachement et être moins triste de la disparition de Numéro Six (p. 99), le fonctionnement pas si "automatique" du collier GPS, et foule de données sur leur comportement. Ainsi les loups reproducteurs, qu’on appelle les alphas, restent toute leur vie avec le même partenaire. Mais l’élevage des louveteaux est une activité familiale à laquelle participe chaque membre de la meute (p. 113). Les loups souffrent de la solitude exactement comme les hommes. La différence, c’est qu’un loup solitaire devient plus vulnérable, alors que chez les humains, c’est le contraire : la solitude nous protège.

Le visuel de la couverture trouve son explication quand on apprend que la jeune femme étudie les cartes cognitives dessinées par les loups sur leurs territoires. Ils se transmettent ces cartes géographiques et temporelles de génération en génération et connaissent si intimement leur domaine que chacun de leurs déplacements est programmé. Les loups ne se baladent pas au hasard. Il bougent dans un but précis et ils apprennent à leurs petits à reproduire le même schéma. Ils se partagent des images mentales en hurlant. Leurs cris dessinent des tableaux (p. 167).

A la fin des abondants remerciements, l’auteure n’oublie pas les animaux sauvages et les endroits du monde qui lui ont inspiré cet ouvrage. La douceur qu’ils nous ont témoignée surpasse de loin tout ce que nous leur avons donné en échange. Elle ajoute que l’Ecosse n’a pas encore pris d’initiative en faveur de la réintroduction des loups mais qu’elle l’espère prochaine ainsi que tout le reste du monde, et surtout sa terre natale, l’Australie.

Bien sûr l'hypersensibilité d'Inti est intrigante. Elle est atteinte de synesthésie visuo-tactile. Son cerveau commande à son corps d’éprouver les sensations dont elle est visuellement le témoin (p. 158). Sa compétence hors normes va encore plus loin. Elle a la capacité à se glisser dans la peau d’un autre humain. Son père lui a enseigné que la compassion était la qualité la plus importante de toutes car elle conditionne le pardon. Sa mère pensait exactement le contraire. 

Et c'est un des noeuds du roman car la séparation de ses parents est consécutive à de la violence intra conjugale. Depuis, sa mère consacre sa vie à aider les victimes et a perdu toute confiance dans ses semblables. Critiquant l'optimisme de sa fille elle la menace presque : Appelle-moi quand ton mari vous aura presque tabassés à mort, toi ou tes enfants (p. 58).

Comme si cette mise en garde était insuffisante on apprendra qu'elle a (aussi) été prévenue de ne faire jamais la bêtise de croire qu'il est possible de prévoir le comportement d’un loup. Le danger est là. Ils vous surprendront toujours (p. 60). Le lecteur ne peut s'empêcher alors de rapprocher l'homme du loup …

L'intrigue se complexifie à un niveau supérieur avec le personnage de la soeur jumelle. A tel point que je me suis interrogée sur son existence réelle, ou fantasmée. ajoutons enfin les retours en arrière sur le passé qui resurgit, sous forme de souvenirs, ou de cauchemars, et sur les avertissements réguliers car, en effet, personne n’a qu’une seule facette (p. 220).

Ce qui est beau c'est la manière dont Inti se rapprochera de sa mère quand elle voudra résoudre l'énigme criminelle. Pour résoudre un meurtre, lui explique sa mère, il faut établir une chronologie qui consiste à noter tous les déplacements de la victime, ses habitudes, ses rituels, puis à repérer tout ce qui ne colle pas, de manière à se tourner vers les personnes auxquelles on n’a pas pensé tout de suite. On cherche un mobile; on traque les mensonges (p. 229).

Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l’autrice d’un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times.

Je pleure encore la beauté du monde de Charlotte McConaghy, traduit par Marie Chabin, Gaia éditions, en librairie depuis le 7 février 2024

Sélectionné pour le Prix des Lecteurs d'Antony 2025
Deuxième place annoncée pour ce livre lors du dépouillement des votes le 25 mai 2025

mercredi 9 avril 2025

Orgueil et préjugés… ou presque ! dans une mise en scène de Johanna Boyé

C'est la guitariste Melody Linhart qui nous accueille et lance la représentation de Orgueil et préjugés… ou presque ! d'un joyeux God save the queen.

"Pride and Prejudice (sort of)" a été écrit par Isobel McArthur qui est une actrice, metteuse en scène et dramaturge récompensée par de nombreux prix, et notamment le prix Evening Standard du meilleur talent émergent. Sa pièce fait actuellement l'objet d'une tournée au Royaume-Uni et d'une traduction en plusieurs langues dans le monde entier. Elle est le succès londonien de ces dernières années sans doute parce que la folie, la fantaisie et l’humour d’Isobel McArthur ont infusé les situations et les personnages pour donner un texte décapant et férocement drôle.

Je ne sais pas s'il faut être prévenu que la mise en scène de Johanna Boyé, est décalée et pop. Peut-être, car cette jeune femme a aussi créé des pièces de théâtre émouvantes et tragiques dont Les filles aux mains jaunes est un exemple.

Quoiqu'il en soit, elle s'est emparée de la version française du célèbre roman de Jane Austen, signée par Virginie Hocq et Jean-Marc Victor, pour en faire une pièce musicale d'une drôlerie sans faille, d'une beauté acoustique remarquable, d'un jeu d'actrices rarement aussi abouti et d'un rythme qui jamais ne faiblit et laisse admiratif.

Dans cette adaptation, l’intrigue est présentée du point de vue des femmes, en commençant par donner le beau rôle aux domestiques. Elles tireront les ficelles et s’emparent avec ironie du destin de leurs maîtresses. Cela donne l'occasion d'un premier ballet.

Cinq comédiennes nous racontent avec humour les péripéties des sœurs Bennet et de leur mère, prête à tout pour les marier. Elles sont accompagnées tout le long de cette histoire à rebondissements par une musicienne qui ne fait pas de la figuration, c’est le moins qu’on puisse dire. Sa présence ajoute un petit quelque chose tout à fait charmant.

Nous rions beaucoup et souvent mais il ne faut pas oublier pas qu'au XIX° en Angleterre les femmes n'ont pas le droit d'hériter. Se marier (avec un homme fortuné) est donc indispensable. Les préparatifs du prochain bal occupent tous les esprits... Malgré les préjugés qu'Elisabeth Bennet et Mr Darcy, un jeune et riche aristocrate, ont l'un envers l'autre, les deux jeunes gens finiront-ils par tomber amoureux ?

On a beau savoir que le casting est 100% féminin on mettra un temps certain à remarquer qui joue quoi. C’est sans nul doute une grande prouesse que de passer si vite d’un rôle à un autre, d’être aussi juste en soubrette qu’en noble, et surtout en femme qu’en homme. Par contre # Me too a tout de même laissé des traces sous la plume des adaptateurs. On entend préciser que un non c'est non catégorique.

Les costumes sont évocateurs du siècle pendant lequel se déroule l’intrigue mais on appréciera une forme de modernité dans les réparties. La publicité inspire quelques gags. Le jeu de mots avec la marque de bouchées pralinées bien connue, déclinée en faire-part, est bien trouvé.

Les medleys s'enchainent. Le seul regret qu'on pourrait formuler est de ne pas pouvoir écouter les chansons dans leur exhaustivité. Mais il faudrait pour cela rester 4 heures en compagnie des artistes. Le public enthousiaste a souvent battu des mains et applaudi en cours de route. En particulier une scène très drôle de karaoké dont on se souviendra longtemps. On aura également reconnu All you need is love, puis aux rappels We are the champions.

S'il vous faut une réplique culte ce serait : je suis peut-être orgueilleuse mais pas con. A moins que vous préfériez le corps a ses raisons que l'élégance ignore. Et si j’osais j’ajouterais Oh et puis flute à la fin (vous comprendrez quand vous aurez vu la pièce) … vous trouverez quelques éléments biographiques de l’équipe sous le générique.
Orgueil et préjugés… ou presque ! 
Titre original "Pride and Prejudice (sort of)" d'Isobel Mcarthur
Librement adapté du roman de Jane Austen "Orgueil et Préjugés"
Adaptation française : Virginie Hocq et Jean-Marc Victor
Mise en scène : Johanna Boyé (assistée de Stéphanie Froeliger)
Avec Emmanuelle Bougerol, Lucie Brunet, Céline Esperin, Magali Genoud, Agnès Pat’, et Melody Linhart à la guitare.
Scénographie : Caroline Mexme
Lumières : Cyril Manetta
Costumes : Marion Rebman
Perruques : Julie Poulain
Musique : Mehdi Bourayou
Chorégraphies : Johan Nus
Jusqu'au 28 juin 2025
Du mercredi au samedi à 21h
Le dimanche à 17h sauf les dimanches les 15 et 22 juin.
Représentations supplémentaires les samedis 14 et 21 juin à 16h
Au Théâtre Saint-Georges
51 Rue Saint-Georges - 75009 Paris - 01 48 78 63 47

Nomination aux Molières 2025 dans la catégorie : Spectacle Musical 
En lice pour plusieursTrophées de la Comédie musicale

mardi 8 avril 2025

La Chambre de Mariana, un film de Emmanuel Finkiel

Lundi 7 avril avait lieu le rendez-vous mensuel des cinéphiles avec l’AFCAE pour la découverte du nouveau coup de coeur qui s’est porté cette fois sur le film de Emmanuel Finkiel.

Je n’avais pas lu La chambre de Mariana, paru aux Editions de l'Olivier, en 2008, mais je connais Aharon Appelfeld que j’ai eu la chance de rencontrer il y a dix ans.

Je voudrais rappeler que l’homme est né en 1932 à Czernowitz en Bucovine. Ses parents, des juifs assimilés influents, parlaient l’allemand, le ruthène, le français et le roumain. Quand la guerre éclate, sa famille est envoyée dans un ghetto. En 1940 sa mère est tuée, son père et lui sont déportés et séparés. À l'automne 1942, Aharon s'évade du camp de Transnistrie. Il a dix ans. Il erre dans la forêt ukrainienne pendant trois ans, "seul, recueilli par les marginaux, les voleurs et les prostituées", se faisant passer pour un petit Ukrainien et se taisant pour ne pas se trahir.

Le film est différent -et ce n’est pas une critique de ma part-. Il commence en 1942 avec la fuite par les égouts d’un garçon d’une douzaine d’années (donc un peu plus âgé) et de sa mère qui va le confier à son amie d’enfance Mariana, une prostituée vivant dans une maison close à la sortie de la ville. Hugo devra rester caché dans le placard de sa chambre. Toute son existence est suspendue aux bruits qui l’entourent et aux scènes qu’il devine à travers la cloison…

On notera que l’action se situe en Ukraine, dans un pays que Aharon connait très bien. Où il avait rencontré tout le bas peuple ukrainien auquel il doit d’être alors resté en vie et de surtout conserver l’espoir. Une phrase proposée par Mariana dit à peu près la même chose pour adoucir la claustration d’Hugo : tu peux voyager dans le passé et l’avenir. Tu es libre.

Le placard de cette femme est très équivalent à la cabane dans laquelle se réfugient les deux héros du livre écrit pour les enfants, intitulé Adam et Thomas, que Aharon nous avait présenté le soir de notre rencontre. Il nous avait d’ailleurs parlé de Mariana, prostituée par nécessité, avait-il précisé. Et il nous avait fait la confidence que les femmes avaient été sa faiblesse. Avant de nous quitter, Valérie Zenatti (sa traductrice, qui est évidement intervenue sur le film) nous avait conseillé de construire nous aussi "notre petite cabane pour nous y mettre à l’abri".

J’avais mesuré combien le réalisme magique avait été essentiel pour lui permettre de survivre. Aharon Appelfeld nous avait également prévenu qu’il ne fallait pas le chercher dans l’un ou l’autre de ses personnages car il se glissait dans chacun d’eux. Toutes ces bribes de souvenir ont surgi hier soir dans les premières minutes et m’ont permis d’apprécier le film avec un regard orienté.

Je sais qu’Emmanuel Finkiel a vu dans son parcours de similitudes avec la vie de son père. Également qu’après La douleur, de Marguerite Duras, il pourrait être considéré comme le "cinéaste de la Shoah ". Mais ce film, tout en n’occultant ni les rafles ni les charniers, avec des images forcément poignantes, porte un message bien particulier, celui de la résilience et de la liberté que l’on se forge intérieurement. Il lui donne alors une portée universelle et rend puissante la dernière phrase, attribuée à la mère du garçon : le désespoir est une défaite.

Il faut saluer le travail de composition de Mélanie Thierry qui travaille pour la troisième fois avec ce réalisateur. Elle est aussi à l’aise en français qu’en ukrainien (mais elle a sans nul doute beaucoup travaille). J’ai cru à plusieurs reprises la comprendre …

Elle incarne à la perfection cette jeune femme fantasque, extrêmement solaire, qui résiste à sa manière, en s"abandonnant"`dans l’alcool et le sexe. Capable de tricher et de mentir s’il le faut pour continuer à vivre. Capable aussi de jouer, en sifflant, et de prétendre qu’elle a fait son affaire de la cuisinière. L’instant d’après elle est tragique dans l’évocation de son rapport à sa mère. Sans parler de la scène finale, magnifique.

S’agissant de l’expression de la sexualité elle est la réponse à la pulsion de vie. On peut admettre aussi que cette fiction se situant dans un bordel sa place est justifiée amplement, et les images sont toujours pudiques. Et puis je n’oublie pas l’expression malicieuse de l’écrivain à ce propos.

La Chambre de Mariana, un film de Emmanuel Finkiel
Avec Mélanie Thierry
Réalisé par : Emmanuel Finkiel
D’après le roman « La chambre de Mariana » de Aharon Appelfeld
Scénario, Adaptation et dialogues : Emmanuel Finkiel
Avec Mélanie Thierry (Mariana), Artem Kyryk (Hugo), Julia Goldberg (Yulia), Yona Rozenkier (Yacov), Minou Monfared (Anna)
Au cinéma le 23 avril 2025

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