Conçue, encore une fois comme une exposition à deux voix, "GIACOMETTI / MARWAN OBSESSIONS" propose un dialogue inédit entre deux artistes qui, ayant choisi de créer dans un autre pays que celui de leur naissance — la France et l’Allemagne —, interrogent les questions de la modernité à partir de deux espaces culturels différents : l’Europe et le Moyen-Orient.Giacometti (1901-1966) et MARWAN (1934-2016) ont fait de la représentation de la tête le centre d’une recherche obstinée qui fonde leur position d’artiste (dès 1935 pour Giacometti), à partir de 1973 pour MARWAN quand il est invité un an à la Cité internationale des arts de Paris. Cette résidence marquera une rupture. Il s’engagera alors dans un nouvel ensemble de peintures de grandes dimensions, où des têtes peintes à grandes touches sinueuses jaugent le visiteur.
Cette exposition, première présentation commune de leurs œuvres, propose une conversation croisée dans laquelle surréalisme et premières œuvres de MARWAN (1962-1972), dessins, têtes et portraits sculptés, se répondent, affirmant un lien fort entre recherche plastique et réflexion sur l’humain.
Françoise Cohen, la commissaire de l'exposition, s'est rendue à Berlin chez la femme de MARWAN où elle a choisi elle-même les oeuvres présentées, qui toutes proviennent du fond d’atelier de l’artiste. Elles les a sélectionnées et rassemblées dans un esprit d’écho avec celles de Giacometti. En voici un premier exemple :
Journal I, 1996-2000, Livre relié, aquarelle sur papier
Pour moi, un tableau n’est pas uniquement ce qui est peint et visible au moment même ; chaque peinture a eu plusieurs naissances et mûrit constamment au cours de vécus. L’image est dans un état de transformation constante jusqu’à ce que la dernière couche vienne rassembler et clore, en illuminant et dévoilant les couches précédentes. Comme avec le nid d’oiseau, fait de centaines de brindilles enchevêtrées qui portent les œufs de l’oiseau et le secret de la vie.
Cette page du Journal fait un écho évident à la main du projet inabouti de livre pour Tériade, 1951, Crayon graphite sur papier vélin, Dimensions 39 x 29 cm, Collection Fondation Giacometti, Paris. On peut lire l'annotation au crayon graphite en haut "Voici le livre commencé".
Marwan Kassab-Bachi, dit MARWAN, est né à Damas en 1934 au sein d'une famille bourgeoise. Sa fascination pour la peinture à l’huile remonte à l’âge de 12 ans chez un ami de son père, lui donnant envie de devenir artiste. Il poursuit des études de littérature arabe à Damas où il n’y a pas encore d’école des beaux-arts mais il y rencontrera "la génération des pionniers" avec qui d’ailleurs il exposera.
Il a le projet de continuer sa formation. L'instabilité politique de son pays conduit la famille, comme tant d'autres, à l'envoyer à l'étranger. Il pense venir à Paris mais en l'absence de visa s’oriente alors en 1957 sur Berlin qui a ceci de commun avec sa ville natale que, elle aussi, est chargée d’histoire, et se trouve en pleine mutation politique. Bien qu'épicentre de la Guerre froide, c'est une capitale très "vivante" où il occupera plusieurs ateliers successifs, en premier lieu dans ce qui ne s’appelle pas encore Berlin-Ouest.
Il entre à la Hochschule für Bildende Kunst de Berlin où l'on enseigne la peinture abstraite. Il va, comme Georg Baselitz et Eugen Schönebeck, élèves au même endroit, se rebeller contre le style imposé et rechercher une expression en optant pour la figuration en rupture avec l'abstraction et l’art informel dominant alors dans les galeries d'Allemagne de l’Ouest. La figuration n'est pour lui un lieu où affronter les traumas de l’histoire européenne récente, mais un théâtre de l’intime et on verra comment il s'est penchée sur la question de l'incisaient et du "çà". Et surtout il a cherché son propre langage.
On constate dans la grande salle combien se dégage un singulier accord avec les plâtres et les bronzes de Giacometti de l’après-guerre, remarquables pour leur matière hérissée. et les oeuvres les plus récentes de MARWAN. Trois immenses toiles sont accrochées sur le mur du fond : "Köpfe" de 1994, Acrylique sur toile, 1986, Huile sur toile et 1986, Acrylique sur toile (ci-dessous en gros plan) :
MARWAN a peu travaillé avec des modèles, ses Têtes monumentales étant de l’ordre de l’apparition. Ces trois têtes sont caractéristiques de ses recherches sur la période 1983-2016. Il est comme Giacometti dans un ressassement infini. Non seulement ce sont des grands formats, d’environ 195 sur 114 cm (il en a fait de plus imposants encore) mais on observera que la toile ne suffit pas pour y représenter la tête dans sa totalité, soit le menton, soit le haut du crâne ont été coupés, à l'instar d'un photographe cadrant son sujet en très gros plan.On pourrait d'ailleurs rapprocher cette constatation par le fait que son nom d'artiste est centré sur son prénom, mais que celui-ci est écrit en lettres capitales.
Ces tableaux ne sont pas du tout descriptifs. MARWAN récuse l’idée de portrait ou de travail d’après modèle, à l’inverse de Giacometti. Le peintre a beaucoup écrit un cet aspect. Il compare ses tableaux à des arbres, justifiant le choix de la verticalité, avec une oeuvre qui prend racine en bas et qui s’élance vers le haut. Il ne faut pas hésiter à s’approcher et se reculer pour considérer les choses différemment.
Faut-il y voir malgré tout une représentation de lui-même quand on lit qu'à la fin de sa vie il comparait son corps à un vieux tronc ? En tout état de cause son ami le poète Adonis nous donne sans doute la clé avec sa formule : le visage est une nudité voilée.
Devant (de gauche à droite, du fond au premier plan) des sculptures de Giacometti : Buste d'homme (dit de New York I), 1965, Plâtre, Buste de Frankel I, 1960, Plâtre (non photographié), Tête d'Annette sur tige, 1961, Plâtre, Buste d'Annette VIII, 1962, Bronze, Buste d'Annette IV, 1962, Plâtre, Buste d'Annette (dit Venise), 1962, Plâtre, Grande tête mince, 1954, Plâtre peint, Grande tête, 1958, Plâtre peint, Grande tête, 1960, Plâtre peint
Terre, plâtre, dessins, peinture, tous les mediums dont Giacometti se saisit incarnent son attention passionnée et anxieuse au modèle. De l’étude de ses proches, sa femme Annette, son frère Diego, aux grandes têtes en plâtre du début des années 1960, Giacometti retient, même dans le travail de mémoire, le souvenir du face à face avec le modèle. Dans cette observation, nulle visée réaliste, mais la manifestation d’un travail répété, parfois effacé, et absolument nécessaire, qui fonde l’existence de l’artiste comme humain. Là aussi, Giacometti et MARWAN se rejoignent.
La plus grosse sculpture avait été conçue pour la Chase Bank (comme la femme et l’homme qui marche puisque cet organisme en avait commandé 3). C'est un travail singulier du plâtre. Aucun n’est peint. Le sculpteur utilise le plâtre presque comme de la terre. On observe sur les deux premières un travail de peinture, au pinceau très fin, et des incisions faites au canif dans le plâtre encore humide.
On remonte dans le temps dans la pièce suivante, avec ce tableau sans titre de 1976 qui marque le début d’une série de têtes-paysages. Cette tempura à l’oeuf sur toile est presque un auto-portrait même si l’artiste se défend de s’être pris comme modèle (comme s’il s’en excusait en se justifiant d'un j’étais sur place). C’est un visage représenté en contre-plongée qui nous toise, conçu comme un paysage nous invitant à entrer. Sa lecture étant difficile je l'ai reproduit à côté en en soulignant de quelques traits les sourcils, un oeil, l'arête du nez, la bouche.








































