Avec Soulages, une autre lumière. Peintures sur papier, le musée du Luxembourg nous propose un accrochage exactement à l’opposé de ce que le musée Jacquemard-André expose avec Georges de la Tour.Pierre Soulages, né à Rodez le 24 décembre 1919, aura été une figure majeure de la peinture contemporaine, optant pour l'abstraction dès ses débuts au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Celui qui ne connaît pas l’œuvre de ce peintre singulier apprend qu’il a commencé en 1946 ou 47 avec des brous de noix et des pinceaux de peintre en bâtiment. Avec ce matériel il dit "je me suis jeté sur le papier". Il privilégiera ce médium dans les premières années, et reviendra souvent à cette matière qu'utilisent les ébénistes et dont il aime les qualités de transparence et d'opacité, de luminosité également en contraste avec le blanc du papier.
Il emploiera aussi pour certaines l'encre et la gouache, souvent traitées en lavis, éclairant le blanc du papier par de larges traits ou des aplats noirs ou bruns, pour des oeuvres dont les formats seront en général restreints, sans cependant céder en rien à une puissance formelle et à la diversité.
Il privilégie ainsi l’encre dans les années soixante. Pourtant le résultat est encore dans une tonalité marron, comme en témoigne cette "Encre sur papier marouflé sur toile 66 × 50,2 cm, 1961"
D’emblée abstraites, ses premières oeuvres sur papier sont remarquées par Picabia ou Hartung et par des critiques. Elles constituent le véritable début de son oeuvre et on placera à part de très beaux fusains sur papier, exécutés quand il était étudiant aux beaux-arts de Montpellier en 1942 dont voici un exemple :
D'une certaine façon, on peut dire que son œuvre commence sur le papier avec, dès 1946, des peintures aux traces larges et affirmées, réalisées au brou de noix, qui vont véritablement voir son oeuvre se distinguer des autres démarches abstraites de l'époque.
Il en produira un ensemble considérable, quelque 800 oeuvres sur papier, entre 1946 et 2004, tout au long de son parcours pictural, avec malgré tout quelques interruptions. Néanmoins l'artiste a toujours refusé d'établir une hiérarchie entre les différentes techniques qu'il a utilisées. A côté des toiles ou des estampes, ses peintures sur papier, plus fragiles, ont été moins diffusées. Elles n'en constituent pas moins un domaine en soi.
En 1948, alors qu'il vient à peine de commencer à exposer, il est invité à "Französiche Abstrakte Malerei", une manifestation itinérante de dix peintres abstraits français dans les musées allemands, en compagnie d'artistes beaucoup plus âgés, à l'initiative du docteur Ottomar Domnick, amateur d'art abstrait qui choisit d'exposer à la fois des pionniers historiques de l'abstraction comme Frantisek Kupka ou César Domela … et témoins connus comme Pierre Soulages.
L'exposition sera présentée successivement dans sept musées et constituera un évènement politique et culturel de grande importance. Soulages est de loin le plus jeune participant avec des œuvres sur toile mais aussi un ensemble de peintures sur papier qui seront remarquées pour leur puissance graphique. Sa présence dans l'exposition, alors qu'il est encore quasi inconnu, et le choix de l'un de ses brous de noix pour l'affiche, vont contribuer à sa notoriété qui dès lors ne cessera de s'affirmer.
L'ensemble de ces oeuvres sur papier fut longtemps conservé par l'artiste, et a donc été moins souvent montré que les peintures sur toile et rarement rassemblé dans des expositions à part entière. Considérant que cet ensemble est indispensable à la compréhension de sa peinture il faut saluer l'initiative du musée de présenter en ce moment 130 œuvres dont plus d'une trentaine sont inédites, en bénéficiant des prêts exceptionnels du Musée Soulages de Rodez, inauguré en 2014, et que cette exposition donne furieusement envie d'aller découvrir.
Déambuler d'une salle à l'autre procure au visiteur le sentiment d’une répétition, ou de la recherche de quelque chose, justifiant tous ces tableaux constituant un récit avec son propre langage. Étonnamment, et à l’opposé du fusain, il y a une part de polychromie dans le brou de noix, comme même dans la peinture noire.
Deux extraits vidéo sont diffusés dans l’espacée. Dans le premier, interrogé par Pierre Dumayet en août 1967. Il y dit avoir peint "depuis toujours" sans savoir alors qu’il avait la passion de la peinture. Tout petit, il trempait le pinceau dans un encrier et quand on lui demandait ce qu’il avait fait, au lieu d’expliquer la signification du noir il répondait qu’il faisait des paysages de neige.
La "passion", il l’a ressentie un jour, comme une évidence, peut-être dans une prise de conscience consécutive à la visite d’une abbatiale romaine dont l’architecture l’avait impressionné. Et il décida alors d’en faire toute sa vie. Il est âgé de 13-14 ans. Cette promesse à lui-même est sans doute concomitante de ce qu’il révèle le dans le second extrait vidéo.Il y avoue avoir eu un rapport difficile avec l’école dont il a de mauvais souvenirs, ce qui explique sans doute en partie qu’il refusa de faire les Beaux-arts. Pourtant, c’est sans doute là qu’il eut sa première grande reconnaissance, par un professeur de technologie lui ayant demandé de représenter au tableau une partie très complexe d’une machine à vapeur.
Il faut rappeler que les tableaux des écoles étaient initialement en ardoise et donc de couleur noire. Au XX° siècle, ce matériau trop fragile sera remplacée par des planches de bois, là encore de couleur noire. Plus tard, pour gagner en légèreté et en longévité, le tableau sera constitué d’une planche recouverte d’une plaque d’acier émaillée et on choisira un vert foncé, parce que ce coloris sera considéré comme plus reposant pour les yeux.
Revenons au jeune Soulages, qui a spontanément l’idée, non pas de dessiner les tubes mais de les faire apparaître en réserve sur deux immenses rectangles blancs, tracés à la craie. Dans cet exercice, il n’appose pas du noir mais le fait surgir. Sa vie d'artiste aurait-elle été identique si les salles de classe avaient été équipées en tableaux blancs comme ce fut le cas à partir des années 1960 ?
Curieusement, et c'est une frustration, les extraits ne le montrent pas en action. Nous ne saurons pas comment il procède, ni à quelle vitesse. Un seul indice nous est fourni par une photographie (en tête de l'article) le montrant accroupi, devant la feuille posée sur le sol, les mains tachées tenant un pinceau. Il dira n'avoir jamais eu d’intention gestuelle … la toile se fait, ou pas. On pourra trouver quelque chose de mystique dans sa réalisation …
La plus grande oeuvre présentée est une encre sur papier marouflé sur toile de 201 x 149, 5 de 1963, presque figurative, dans laquelle j’ai vu un paysage urbain la nuit (sans doute suis-je influencée par mes lectures de Grégoire Delacourt qui emploie dans presque chacun de ses livres le mot paréidolie, phénomène fascinant se produisant lorsque notre cerveau transforme des stimuli visuels aléatoires ou ambigus en motifs familiers, souvent en voyant dans un paysage, un nuage, de la fumée, une tache d'encre, une voix humaine, des paroles ... des visages, des animaux ou d'autres objets reconnaissables).
Le peintre ne les désigne jamais par un titre. On a malgré tout envie d’interpréter. Surtout si comme moi on ressent des vibrations.
En 1970 apparaissent énormes bandes ravivées à la gouache vinylique. L’importance de l’outil est évidente. On s’approche pensant qu’on découvrira quelque chose qui se situe au-delà. On remarque nettement plusieurs plans, comme si à l’avant se situait une clôture discontinue.
Rupture de tonalité avec 4 ou 5 tableaux d'un bleu (dont voici ci dessus un exemple, "gouache et encre 1978") qui évoque bien entendu l'International Klein Blue (IKB), parfois appelé bleu Klein, choisi par cet artiste parce que le bleu d'outremer est un pigment plus stable permettant d'assurer une meilleure pérennité de son oeuvre.
Est-ce une des raisons qui conduit en 1979 à expérimenter une nouvelle phase avec l’outrenoir ? Le trait devient horizontal (on le constate sur le tableau ci-dessus, "Encre sur papier marouflé sur toile 108 × 75 cm, 1978") et je ne peux m'empêcher de faire le lien avec l'apprentissage de l'écriture qui, pour chaque enfant se fait d'abord par des lignes verticales, puis horizontales.
Cette nouvelle phase nommée outrenoir, est exposée pour la première fois au Centre Pompidou en 1979. Les toiles sont désormais intégralement recouvertes d'un unique pigment noir. Selon les outils employés pour appliquer la matière, la lame ou brosse, la texture de la surface, striée ou lisse, change la lumière et fait naître des valeurs différentes.
Les peintures sur papier se raréfient. Pourtant, il arrive certaines années que Soulages retrouve ce support pour de grands formats traités à la mine de plomb sur fond noir (une méthode qu'il n'avait jamais employée précédemment) ou encore par contraste noir et blanc en appliquant l'encre par arrachages ou empreintes aux surfaces aléatoires comme dans certaines toiles contemporaines.
Il renoue enfin avec le brou de noix pour ses dernières oeuvres en structurant l'espace en larges bandes horizontales noires ou brunes d'une grande puissance laissant place à des éclats de blanc. Après 2004, Soulages ne recourt plus au papier et se consacre uniquement aux infinies possibilités que lui permet la peinture outrenoir, et ce jusqu'à son décès en octobre 2022 à l'âge de 102 ans.
J'aime l'autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. Son puissant pouvoir de contraste donne une présence intense à toutes les couleurs et lorsqu'il illumine les plus obscures il leur confère une grandeur sombre. a-t-il dit en 2005.
Le parcours de visite témoigne en effet du moment où les oeuvres comportent une proportion égale de blanc et de noir, puis entièrement de noir (comme plus haut avec "Gouache et mine de plomb sur papier 75 x 59 cm, с. 1999-2000"), puis marron et noir (quand Soulages est revenu au brou), ce qui est flagrant avec "Brou de noix sur papier, 75 × 108 cm, 2003" :
Soulages disparaît le 25 octobre 2022 à l'âge de 102 ans, nous laissant bien plus que des lignes. Il faut pour cela revenir devant la vidéo et écouter de nouveau l'artiste : Les brous ne sont pas (que) des lignes. La ligne est toujours une épaisseur, une surface. C’est une autre manière de penser les choses. Même quand je trace un trait, la largeur du trait, de la ligne, importent, car il y a toujours une relation qui se fait entre la surface sur laquelle la ligne arrive et ce qu’elle est réellement. La largeur de la trace importe car c’est aussi une surface, quelque chose de concret qui se passe sur la toile et me renseigne sur ce que j’ai envie de faire. Qui me conduit même.
Et quand il affirme avoir toujours pensé comme ça on perçoit combien c'est une phrase -clé, pour peu qu'on la décrypte : il pensait "blanc sous noir" et non "noir sur blanc".
Comme il l'affirmait encore, si la constante est le noir : "L'outil n'est pas le noir, c'est la lumière" : "Ce sont des toiles peintes avec le même noir, oui, mais ce ne sont pas pour autant des monochromes noirs – ni pour celui qui regarde vraiment, ni pour moi – puisque, quand je les fais, je vois autrement."
Soulages, une autre lumière. Peintures sur papier
Du 17 septembre 2025 au 11 janvier 2026
Exposition produite par le GrandPalaisRmn
Exposition produite par le GrandPalaisRmn
Commissariat Alfred Pacquement, Directeur honoraire du Musée national d'art moderne, Centre Pompidou et Camille Morando, Chargée de recherche, Responsable de la documentation des collections modernes au musée national d'art moderne, Centre Pompidou
Au Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard 75006 Paris - Tél. : 01 40 13 62 00
Tous les jours, de 10h30 à 19h. Nocturne le lundi jusqu’à 22h.
Fermeture exceptionnelle le 1er mai et 25 décembre. Ouverture les 24 et 31 décembre, de 10h30 à 18h.










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