La maison d'édition Mialet-Barrault avait annoncé, lors d'une présentation aux libraires à la fin du mois de juin, que cette rentrée littéraire 2025 serait sa dernière.Mais tous leurs auteurs et tous leurs amis n'auraient pas voulu que l'aventure s'achève sans un clap de fin souriant et la promesse qu'après tout rien n'est véritablement terminé. Même si les deux fondateurs, Bernard Barrault et Betty Mialet, ont respectivement 83 ans et 73 ans et à eux deux plus d'un siècle de métier.
Voilà pourquoi une "fête" fut organisée dans leur fief gastronomique de la Contre-allée, tout près du majestueux lion belfortain de Denfert-Rochereau à laquelle s’est jointe la famille de Betty, mari, enfants et petits-enfants.
Je ne vais pas faire durer le suspense. Bernard prendra sa retraite, Betty (à gauche sur la première photo) continuera l'aventure chez Flammarion, maison-mère de Mialet-Barrault depuis sa création en 2020.
Rappelons que pour les deux éditeurs, l'aventure commune avait commencé en 1983 avec Barrault Éditions fondée alors que Bernard Barrault était directeur général des Éditions Stock et Betty Mialet directrice de Stock 2 (au sein des éditions Stock). Cette structure a notamment publié Ania Francos et Gilles Perrault.
Deux succès qui leur ont permis de prendre le risque de lancer de jeunes talents, et bien leur en pris puisque le plus remarqué d'entre eux reste peut-être Philippe Djian, auteur entre autres de 37,2° le matin. L'adaptation du livre par Jean-Jacques Beineix avec Jean-Hugues Anglade et Béatrice Dalle sera un succès international et est depuis devenu un classique du cinéma.
D'autres auteurs seront révélés par la maison comme Jacques-André Bertrand, Laurent Bénégui, Lionel Duroy, Armand Farrachi, Michel Field, Jean-Luc Marty, Marc-Édouard Nabe, Carmen Castillo, Béatrice Shalit, Sylvie Caster, Agnès Pavy ou encore Catherine Baker.
Côté non-fiction, Barrault Éditions a publié des figures et intellectuels majeurs de l'époque comme Félix Guattari, Roland Castro, ou Daniel Cohn-Bendit. Et pourtant en 1992, la maison ferme ses portes et ses fonds sont revendus à Flammarion, qui en était le distributeur.
Bernard Barrault et Betty Mialet ne se séparent pas pour autant. Ensemble, ils reprennent la direction des éditions Julliard en 1995. Ils y publient "leurs" auteurs, Laurent Bénégui (en pull orange sur la première photo), Philippe Djian ou Lionel Duroy (finaliste 2025 du Prix Femina avec Un mal irréparable), ainsi que de nouveaux écrivains comme Philippe Besson, Philippe Jaenada (en lice cette année dans la sélection pour le Goncourt avec La désinvolture est une bien belle chose) ou Yasmina Khadra.
Il faudrait rappeler pourquoi Bernard Barrault a décidé de publier cet auteur qui écrivait sous pseudo, qui n'était probablement pas une femme, et qui défrayait la chronique. Il alla le rencontrer à Oran, dans des conditions un peu périlleuses à l'époque mais qui scella un rapport de confiance et de loyauté qui n'a pas tari pendant leur vingt-huit années de collaboration. Yasmina Khadra emploie des termes forts et imagés pour qualifier ce compagnonnage sans un seul naufrage. Nous avons vogué contre vents et marées, parfois la galère, souvent à contre-courant, mais nous avons fait fleurir tous les récifs et peuplé de sirènes tous les rivages.
La liste ne serait pas complète si je ne citais pas Jean Teulé, prématurément et tragiquement disparu, dont le premier roman, Rainbow pour Rimbaud, a été publié en 1991 (chez Julliard).
Des divergences avec le groupe Éditis auront par contre contraints Bernard et Betty à quitter Julliard en 2019 alors que leur énergie est intacte. Toujours mus par l'ambition de dénicher de jeunes talents, ils créent les éditions Mialet-Barrault au sein du groupe Flammarion tandis qu'une grande partie de leurs auteurs les suit dans cette nouvelle aventure. Nous sommes en 2019 et le confinement s'abat sur le pays. Mais ça roulera et ça fonctionnera pendant un peu plus de cinq ans.
Avec une dernière rentrée littéraire qui comprend les livres de Fouad Laroui, avec La vie, l’honneur, la fantasia, de Lionel Duroy, avec Un mal irréparable, et la dernière découverte de Bernard Barrault et Betty Mialet, Matthieu Niango, qui signe Le Fardeau, et que Betty présenta avec émotion : Nous avons un principe : on n'a publié que des gens qu'on avait découverts, donc le petit dernier, le voilà.
Ce "petit dernier", c'est Matthieu (ci-dessus à gauche, à côté du fils de Betty, sculpteur) et il était présent ce soir, bien entendu, et fort ému : Que dire sinon aussi ma tristesse de ne pas les avoir connus plus tôt, de ne pas m'y être mis plus tôt ? Que dire sinon ma joie de les avoir connus même tard ? Ma joie d'être, quoique vieux, le petit dernier ? Que dire sinon qu'à vivre une telle aventure éditoriale je trouve que la vie est tout simplement formidable ? Que dire sinon merci Betty, merci Bernard ?
Le fardeau raconte l’histoire de sa mère née en 1943 dans une pouponnière nazie. La découverte fut un choc. Il remonte le fil de sa généalogie ponctuée par une grand-mère juive hongroise, un père SS et une mère qui épouse un ivoirien. Ce livre a déjà reçu le prix Montluçon Résitance & Liberté et le Prix Multitides de la ville de Saint Denis.
Par un ultime pied de nez au destin le dernier livre publié sous la signature des éditions Mialet-Barrault est le roman de Danièle Saint-Bois, née en 1943, dans la Haute-Garonne, et vivant dans les Pyrénées Atlantiques depuis 1962 et dont l'héroine est une vieille dame dont les pensées et souvenirs se bousculent au rythme de son rocking-chair.Betty la défend avec passion : Elle a 80 ans, elle a consacré sa vie à la littérature, et elle n'a jamais eu le succès qu'elle mérite. C'est important, de terminer avec elle.
Danièle a toujours voulu être écrivain. Elle a toujours su qu’elle le serait. Elle publia son premier roman, Galapagos, Galapagos, chez Stock, en 1979.
Une quinzaine de livres suivra dont Marguerite, Françoise et moi (Julliard, 2009) et Elle leur dira dans la prairie (Mialet-Barrault, 2022). Mémoires de la véranda est sorti le 5 novembre dernier. Il est, dit l'autrice le dernier testament avec approbation et privilège de Betty M, son éditrice, (…) seule certitude, aucune intelligence artificielle ne pourrait écrire un truc pareil.
Personne ne sera abandonné. Betty Mialet emmène avec elle tous ses auteurs chez Flammarion, même si, explique-t-elle, il est encore trop tôt pour savoir quelle place elle y tiendra. Sa principale collaboratrice, Amélie Trébosc, rejoint également la maison-mère en tant qu'éditrice à temps plein.
La PDG du groupe, Sophie de Closets, salue pour l'AFP le dynamisme qui habitait ce tandem mythique de l'édition française : C'est tellement exceptionnel, la force de ce duo, sa complémentarité, son enthousiasme et sa conviction pour découvrir des auteurs en permanence et les défendre.
Rien n'autorise donc la lamentation. Le groupe Acorda était là pour ambiancer la soirée de ses rythmes jazzy et un peu nostalgiques malgré tout.
La reconnaissance était dans toutes les bouches. Je ne donnerai qu'une seule déclaration, celle de Murielle Magellan (entre entre Sophie Brocas et Laurent Bénégui sur la première photo) : Sans Betty qui dirigeait avec Bernard Barrault les Éditions Julliard puis Mialet-Barrault, qui sait si j’aurais eu la force de poursuivre mon rêve littéraire… ? J’écrivais depuis toujours, oui. Mais il faut un regard pour grandir. Et Betty, pendant plus de quinze ans, a été ce regard.
Cette exceptionnelle aventure éditoriale entamée il y a une cinquantaine d’années, et qui n'est pas terminée méritait bien de chaleureux applaudissements.
Avant de nous quitter, balayant la salle, un peu désertée, mes yeux se sont posés sur plusieurs tableaux d’Hans Reychman qui expose sur les murs du restaurant et dont voici un exemple :
L'homme tenait dans ses mains une oeuvre qui n'est pas la sienne mais celle d'un artiste pluridisciplinaire qui lui est proche (et pour cause), enseignant d’arts plastiques à l’ENSAM (Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille) à Luminy, Maxime Reychman.
Pour en dire quelques mots, il fut initié dès son plus jeune âge au dessin par son grand-père, Marcel Reychman, qui a mis au point le système d’animation pour Paul Grimault (Le Roi et l’oiseau). Il s'est formé plus tard à la peinture, puis, durant ses années passées à Kangaba au Mali, à la sculpture et la gravure sur bois.
Emma Iks, car tel est son nom d'artiste, aime piocher ses sujets dans le graphisme, kitsch ou classique, présent sur les objets ou les emballages qui croisent son regard.
Il fallait bien "prendre congé" au terme d'une fête chaleureuse et bienveillante, à l’image de Betty et Bernard, dont la générosité n’est plus à démontrer. En promettant évidemment de se retrouver bientôt, d'une manière ou d'une autre.




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