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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 14 mars 2022

Le parfum des cendres de Marie Mangez

C’est le premier des livres de la sélection 2022 des 68 premières fois que je reçois par la Poste, avec joie et appréhension parce que Le parfum des cendres m’arrive auréolé de critiques dithyrambiques. Serai-je autant enthousiaste que l’ont été ses précédents lecteurs ?

Ce qui m’a déroutée, ce n’est pas tant le sujet. Après tout, c’est assez passionnant de découvrir un métier, celui de thanatopracteur, dont je ne savais pas grand chose.

Ce ne furent pas non plus les deux personnages principaux. Alice, une jeune anthropologue (est-ce un hasard si l’auteure est plongée elle aussi dans une thèse en anthropologie ?) et Sylvain, cet homme étrange au métier inhabituel, buveur de vinaigre, peu enclin à exprimer ce qu’il ressent et qui, précisément, sent sans cesse toutes sortes d’effluves dont le commun des mortels n’a pas idée. Ses parents peuvent bien dire de lui qu’il est « d’une tranquille absence d’originalité » (p.52). Pour nous il est tout le contraire.

C’est le mode opératoire de Marie Mangez qui m’a heurtée comme le ferait un plat dont les ingrédients se marient mal entre eux. Son humour est trop proche du langage parlé (vous en aurez un exemple frappant p. 68). Quelle idée aussi de donner à Sylvain ce patronyme de Bragonard, si proche du célèbre parfumeur Fragonard qu’il fallait que je me fasse violence à chaque fois pour que mes yeux le lisent correctement, jusqu’à instaurer une sorte de malaise. J’attendais qu’une scène ait lieu dans les hauteurs de Grasse, la capitale française du parfum. Ça n’a pas loupé.

Me revenaient constamment en mémoire des passages du Parfum de Patrice Süskind. J’ai été quasi soulagée qu‘elle ose enfin la référence à Grenouille, qui en est le personnage principal (p. 54). On apprend que c’est le surnom qu’Aude donne à son frère, « affectueusement en référence au héros psychopathe du Parfum capable de discerner les plus infinitésimales nuances olfactives ». Je ne comprends pas qu’il n’y ait même pas la mention du nom de l’auteur en bas de page ou au minimum dans des remerciements en fin de volume. Je trouve cela indécent.

Le moins que je puisse reconnaître est que l’auteure déborde d’imagination et que ce premier roman est d’une grande cohérence. Néanmoins, je suis loin d’avoir réussi à savourer cette lecture.

Nous vivons surtout dans un monde d’images. Il est facile de retranscrire des souvenirs visuels, de les décrire de manière à ce que qu’ils soient partageables, mais les odeurs, si on ne les a jamais senties, sont difficilement racontables. Je le sais bien pour participer régulièrement à des dégustations. Le vin, on y parvient à peu près. Mais allez vous en décrire les nuances de parfums de plusieurs huiles d’olive … ! Et pourtant je m‘y connais en plantes aromatiques, poivres et piments, donc en odeurs dont je maitrise le lexique.

Je connais le patchouli mais pour le caractériser il n’y a pas de doute possible, c’est l’odeur âcre de la balle de ping-pong. Rien à voir avec la description que je lis dans le roman. Très souvent je ne « sentais » pas la même chose. Et la lecture m’est vite devenue insipide. Un comble. Mais il faut dire qu’en ces temps de covid il est devenu banal de perdre le goût et l’odorat.

Je n’ai pas éprouvé d’attachement particulier ni à l’égard de Sylvain dont pourtant la présentation qui nous en est faite devrait inspirer de la sympathie, ni à l’égard d’Alice dont on ne comprend pas bien quelles sont ses vraies motivations à découvrir le métier de thanatopracteur, si ce n’est de récolter des informations qui lui permettront un jour, peut-être, de rédiger cette fameuse thèse d’anthropologie. Mais on verra que lorsque sa directrice de thèse la contacte elle n’a en fait pas avancé sur le sujet.

Sylvain a été follement amoureux d’une jeune femme dont le surnom est Ju’. Evidemment on pense au jus qui signifie le parfum. Les interférences entre le lexique de la parfumerie et celui de la mort sont constantes et c’est ce systématisme qui m’a agacée. Cela commence avec le titre même du roman, démontrant combien Marie Mangez jongle à la perfection avec les deux registres, mais souvent trop bien, comme par exemple Le claquement de la porte avait le parfum du soulagement (p. 59), le cercueil du souvenir (p. 128), Sylvain s’était évaporé (p. 138), Elle lui colle à la peau comme un baume urticant (p. 141), Ju’ n’était pas en odeur de sainteté (p. 147), la marmelade revenue d’outre-tombe (p. 160), la neuvième symphonie de Beethoven qui martelait héroïquement ses dernières notes (p. 199) … si avec tout ça on n’a pas compris que Sylvain était un mort-vivant …

On remarque très vite que cet homme est hyper compétent dans le domaine de l’odorat et que Alice ne l’est pas du tout. D’ailleurs elle n’a jamais respiré le vétiver (p. 136). Son sens le plus exacerbé est celui de l’ouïe, en réaction peut-être à une enfance auprès d’une mère sourde. Elle connait la musique dont elle pollue le fourgon. La caméra de Marie Mangez s’infiltre tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, tantôt leur tourne autour en adoptant une certaine distance si bien que, très régulièrement, je ne savais plus de « quel côté elle était », ni quel était son parti-pris. Ça tambourinait pas mal et cela devenait fatigant, me rendant la projection difficile, et a fortiori l’identification.

Néanmoins il y a (p. 184) une bascule dans le récit avec la révélation d’un traumatisme qui a affecté Sylvain et je trouve que le roman devient soudain plus intéressant parce qu’il n’y a plus de cache-cache à l’égard du lecteur avec lequel enfin on ne joue plus à faire semblant d’employer par hasard des mots qui seraient posés là comme des indices. D’ailleurs Sylvain, qu’on nous présentait comme maitre dans l’art de la dissimulation devient plus humain.

J’ai tout de même appris un nouveau mot, celui d’abstrus, que Marie Mangez utilise pour qualifier le regard de Sylvain (p. 132). Il signifie une difficulté de compréhension et je dirai donc que Le parfum des cendres aura été pour moi un roman abstrus, mais je me réjouis pour l’auteure de voir la longue liste des Prix pour lesquels son exercice de style est remarqué. Car l’idée de retranscrire les sensations en odeurs comme Rimbaud les lettres en couleurs est intéressante.

Marie Mangez vit à Paris où -et c’est elle-même qui le dit- elle s’efforce de plancher sur sa thèse en anthropologie qui la mène régulièrement sur les rives du Bosphore.

Si ce livre est bien le premier que je découvre dans le cadre de la sélection des il n’est pas le seul que j’ai lu puisque j’avais, à la rentrée, beaucoup apprécié Revenir fils dont j’ai appris qu’il figurait désormais dans le corpus.

Le parfum des cendres de Marie Mangez, Finitude, en librairie depuis le 19 août 2021
Prix Corpus Mortui
Finaliste Prix Jean-Claude Brialy
Sélection Prix Envoyé par la Poste
Sélection Prix Première Plume
Sélection Prix du roman Coiffard
Sélection Prix des lecteurs de l’Escale du Livre
Sélection Prix des lecteurs Esprit large
Sélection Prix du roman Cezam
Sélection Prix Expression
Sélection Prix Libraires en Seine
Sélection Prix Audiolib
Sélection Prix du premier roman de la Ville de Limoges
Sélection Prix du Festival du Premier roman de Chambéry

vendredi 11 mars 2022

5 jours de la vie d’une femme d'Evelyne Dress

Evelyne Dress en est coutumière. Elle excelle à embarquer ses lecteurs dans ses aventures qui sont systématiquement multiples : culturelles, gastronomiques, sentimentales … Avec elle, le voyage est toujours complet et ponctué d’imprévus.

Elle est encore parvenue à me surprendre avec ce nouveau roman, le septième qu’elle a écrit pour adultes, même si j’avais deviné la moitié de la fin, sans doute parce que je commence à bien la connaître.

De multiples détails m’ont permis de la reconnaître à travers le personnage d’Eva mais j’ai aussi mesuré à d’autres que ce n’était pas elle. Il me semble qu’au fil des publications, elle réussit à dire de mieux en mieux ce qui la caractérise le plus, un formidable appétit de vivre.

La citation de Stendhal placée en exergue résume son propre état d’esprit, même s’il y a une marge entre vouloir et pouvoir : Je ne veux désormais collectionner que des moments de bonheur. Et cette marge transparaît quand on regarde Eva mouliner le passé, …et le futur. 

5 jours de la vie d’une femme, le titre annonce le sujet sans ambiguïté et la photo de couverture nous invite à suivre cette femme qui n’est ni tout à fait elle ni tout à fait une autre. Qui la fréquente un peu sait combien Evelyne Dress se sent à son aise dans un blouson de cuir.

Le personnage est glamour mais tout en assumant son âge et sans édulcorer ses faiblesses. Elle semble fantasque mais elle manque de confiance en elle, rendant si vraie cette affirmation de Sartre ; Quand on est aimé, on se sent justifié d’exister (p. 126). L’accumulation la rassure, les paillettes aussi (p. 61). Elle multiplie les expériences et on n’en sera même pas jaloux tant elle nous est sympathique. Elle avance sans masque et c’est bien réjouissant. Il se dégage de cette lecture un je ne sais quoi qui m‘a fait penser au film Les jeunes amants, mais en nettement plus positif. Quel bonheur !
À 70 ans, la plupart des femmes ont derrière elles une vie bien remplie : un mariage raté, des enfants décevants, une ménopause qui a tout chamboulé, un miroir qui leur rappelle que le temps a passé.
Eva, 70 ans et divorcée, n’échappe pas à la règle ! Elle se retrouve seule la veille de Noël. Plutôt que de ressasser l’ingratitude de sa progéniture, elle jette quelques fringues dans une valise, dévale ses cinq étages, hèle un taxi.
À Orly, elle prend un billet d’avion pour Biarritz et réserve une chambre au prestigieux Hôtel du Palais. Une folie.
Elle ne parvient pas à croire que sa jeunesse s’en est allée et voudrait encore séduire. De préférence un homme jeune.
Qui a dit qu’une femme de 70 ans n’avait plus de libido ?
On l’accompagnera à Biarritz, mais aussi à Bilbao, et on fera quelques détours fugaces par Rangoon (p. 106) et Petichet qui sont des lieux qu’elle a déjà choisis comme cadres pour de précédents romans.

On apprend énormément de choses, et pas seulement la recette du sandwich dieppois. Ce roman est une de ces lectures-plaisir qui fait apprécier les jours de pluie, quand on est coincé au chaud, et qu’on aurait aimé voir se prolonger. Nous étions prévenus, le séjour en sa compagnie serait bref, juste cinq jours. Mais je pense qu’il ne faut pas s’en inquiéter. Il y aura bien d’autres voyages à entreprendre avec cette auteure (pardon pour la féminisation du mot, je me doute que ça ne va pas lui plaire) qui compte de plus en plus dans le paysage littéraire.

5 jours de la vie d’une femme d'Evelyne Dress, éditions Glyphe, mars 2022, en libraire depuis le 11 mars 2022

lundi 7 mars 2022

L'obsession du pouvoir par Gérard Davet, Fabrice Lhomme

J’ai découvert L'obsession du pouvoir, une bande dessinée dans laquelle Gérard Davet et Fabrice Lhomme font revivre 25 ans d’investigation politique.

Les deux hommes travaillent ensemble depuis toutes ces années et ont « naturellement » été présents dans la presse écrite. La une du Monde a régulièrement secoué les milieux politiques.

Il faut dire que ce ne sont pas les dossiers qui ont manqué et même s’ils ont participé, à leur manière, à faire la lumière sur ce qu’on appelle « les affaires » ils ne les ont jamais créées de toutes pièces et on ne se situe pas dans la presse dite à scandale où la vérité n’est que partielle, souvent truquée pour ne pas dire trahie.

Ils expliquent comment ils procèdent pour collecter et vérifier les informations en faisant évoluer des intuitions en certitudes. Si les faits sont déplorables, ils n’en sont pas responsables. Cependant, et c’est tout à leur honneur, ils ne taisent pas des erreurs, certes commises de bonne foi, mais tout de même, comme l’affaire Alègre (p. 26). On sait bien désormais les risques qu’il y a à reprendre une information, même de source qu’on croit sûre.

L’opinion est toujours surprise d’apprendre que les personnes les plus hauts placées ne soient pas totalement intègres. Les deux journalistes ne font aucun cadeau à aucune classe politique. Ils ont eu pour cible les présidents de notre République qu’ils ont connus bien avant qu’ils ne soient élus au plus haut mandat. Leur hypothèse que l’obsession du pouvoir ferait perdre raison à tout le monde, qu’on soit de droite comme de gauche.

Après la presse écrite et la littérature, c’est une excellente idée d’utiliser la bande dessinée (dont le lectorat est croissant) pour transmettre le résultat de leur immense travail.

On revit des moments « incroyables » comme la première rencontre entre Hollande et Chirac sur le terrain de la présidentielle en 1983. Je ne me souvenais pas de cet épisode et je me dis qu’on a la mémoire courte, à titre individuel, mais collectif aussi car les multiples plateaux télévisés programmés autour des futures Présidentielles sont d’une grande pauvreté de réflexion. Comme si on ne retenait pas les leçons du passé. A ce titre déjà, cet ouvrage est essentiel.

Je ne suis pas fan du trait de crayon (tracé par Pierre Van Hove), assez proche de la caricature, mais il est vrai que plus de réalisme aurait été difficile à atteindre et il est bon que le lecteur fasse un petit effort.

Par contre il y a de jolies trouvailles graphiques comme ces ombres chinoises (très parlantes) p. 14 pour évoquer les emplois fictifs à la Mairie de Paris.

L’emploi de la BD matérialise en quelque sorte leur travail qui ne perd rien sur le fond mais qui devient plus accessible à des néophytes en matière de stratégie politique. Il fait aussi apparaître leur relation d’amitié et les contextualise dans leur mode de vie. On est presque en immersion dans une salle de rédaction. On les suit aussi quand ils font du sport ou se détendent en soirée. On a enfin aussi le sentiment d’être la petite souris écoutant aux portes ou cachée sous le bureau d’un président. C’est très agréable. Mais on frémit aussi quand on voit leur vélo être frôlé par une voiture et on se souvient qu’être grand reporter est un métier dangereux.

Quant à l’obsession qu’ils dénoncent, on se demande au fil des pages s’ils ne la partagent pas avec ces grands hommes, à ceci près qu’ils ont l’obsession du contre-pouvoir. A force de les côtoyer, il n’y aurait rien de surprenant à cela.

Cette publication amène aussi à réfléchir à la portée des mots en tant qu’outil d’information. Sont-ils plus efficaces dans un quotidien, dans un livre ou sous la forme de la BD ?

Il est plausible que leur analyse sur les pratiques de Nicolas Sarkozy dans Sarko m’a tuer (2011), puis les polémiques soulevées par Un président ne devrait pas dire ça... (2016), semblent avoir dérouté Nicolas Sarkozy puis François Hollande de leurs ambitions présidentielles. Le premier a perdu, le second a renoncé. Nous verrons bien si le troisième opus Le traitre et le néant (2021) aura un impact sur la réélection d’Emmanuel Macron. 

Cette restitution en bande dessinée ne fera peut-être plus autant trembler mais elle prévient qu’il ne faut pas baisser la garde. Elle est donc à considérer comme un hommage à l’ensemble d’une presse d’investigation que nous avons la chance d’avoir dans notre pays.

L'obsession du pouvoir par Gérard Davet, Fabrice Lhomme, Delcourt Bande dessinée, Hors collection, en librairie depuis le 2 mars 2022
Lu en version numérique via NetGalley

samedi 5 mars 2022

Brouage, un an après

Je suis revenue aujourd’hui à Brouage, presque un an après, ce qui m’a donné l’occasion de prendre de nouvelles photos, en complément du précédent billet.

Pour ceux qui auraient du mal à situer l'endroit, c'est un petit village, classé 5ème plus beau village de France en 2017, situé proche de Marennes, en Charente Maritime.

La bourgade est ankylosée par le même calme, alors que l’épidémie de Covid s’estompe. Ce n’était donc pas l’explication de ce vide étonnant, un peu angoissant, à peine estompé par un soleil chaleureux qui invite tout de même à la promenade.

Je n’avais jamais entrepris de faire le tour des remparts que, d’habitude, on escalade du côté de la Forge royale.

Renforcés de huit bastions, chacun surmonté de trois échauguettes, leur périmètre est à peu près de 2 kilomètres, ce qui représente une jolie balade si on la prolonge par une marche dans les rues dont le plan parfaitement perpendiculaire témoigne d’une création somme toute récente.
En commençant par l’entrée opposée, je découvre la glacière et son toit pointu, couvert de bois et de roseau. Construite en 1688, puis restructurée en 1707, elle fut détruite, mais fort heureusement reconstruite à l’identique à partir de 1994 pour être remise en service en avril 2001.
Profonde de plus de quatre mètres, elle est semi-enterrée et son diamètre de 6m 40 pouvait assurer le stockage de 22 tonnes de glace qui étaient accumulées là en hiver.
Son emplacement, dans le bastion le mieux abrité des vents et de la pluie, et son ouverture plein nord, permettait de garantir la meilleure conservation des pains de glace qui étaient utilisés par l’hôpital, notamment pour les anesthésies, et par le gouverneur pour régaler ses invités. Au XVII° siècle c’était le comble du luxe de servir des entremets et des sorbets. Le duc de Richelieu ne s’en privait pas.
Il reste d'autres bâtiments pour rappeler la fonction militaire comme la poudrière Saint Luc, d'où partent l'été des défilés de reconstitution historiques.
Suivre les fortifications offre un spectacle permanent sur la campagne. Par beau temps on peut voir jusqu'à Oléron et Aix.
Chaque échauguette est amusante à visiter, et je me suis amusée à focaliser le regard sur les oiseaux qui se ravitaillent dans les eaux voisines.
On repense fugitivement à la détermination de Richelieu  de lancer depuis cet endroit le siège de La Rochelle en 1628. La géographie a modifié le paysage mais la folie des hommes demeure.
 
 
Depuis le chemin de ronde, situé à 8 mètres de hauteur, on a la possibilité d’admirer le panorama sur une campagne encore trouée de marais salants.
Ce sont eux qui autrefois ont assuré la fortune de la région quand la petite ville était la capitale européenne du sel.
J’imagine qu’alors les rues n'étaient pas désertes comme c’est le cas maintenant, avec une agitation qui se limite à la période estivale. Aujourd’hui leurs solides pavés résonnent dans le silence.
 
Boutiques et restaurants sont presque tous fermés. Les maisons de ville (donc sans garage) sont presque romantiques, avec leurs volets peints de couleurs tendres.
Le musée du vélo est lui aussi en vacances.
La porte de l'église Saint-Pierre est ouverte. Construite elle aussi au XVII° siècle, sa nef dominée par une voûte en coq de bateau renversé est un hommage au passé portuaire de la bourgade.
Elle est aussi célèbre pour être devenue le Mémorial des origines de la Nouvelle-France en référence à Samuel de Champlain, né à Brouage et fondateur du Québec. J'avais décrit, dans l'article précédent, ses vitraux réalisés par l'artiste québécois Nicolas Sollogoub et offerts à la ville par le Canada.
Les mimosas sont déjà fanés dans les jardins voisins mais les griffes de sorcière ont commencé à exploser de rose vif. J’ai la surprise de voir même des cactus comme ceux qui poussent (et qui servent de légumes) au Mexique, les fameux "nopales" qui sont des Opuntias, dits encore raquettes parce que leurs feuilles sont ovales et aplaties.
A la sortie, la sculpture de bois dite du Loup et du Coq représente elle aussi l'alliance entre la France et le Québec.
Cet été les touristes reviendront et arpenteront de nouveau les fortifications qui devaient protéger la place de l’envahissement, sans que personne ne songe alors que le pire ennemi serait l’envasement …
De retour sur Oléron, dont les côtes sont -à l’inverse- rongées par l’érosion, je m’interroge sur l’évolution de ce paysage dans le siècle à venir.

mardi 1 mars 2022

Philosopher et cuisiner : un mélange exquis

Avec un titre pareil, Philosopher et cuisiner : un mélange exquis, je ne pouvais que me sentir concernée puisqu’il fait le lien entre deux approches que j’associe souvent dans le blog.

Guillaume Gomez et Gabrielle Halpern y conversent en pointant ce qu’il y a de commun entre leurs domaines respectifs, la cuisine pour lui, la philosophie pour elle. Mais le vrai sujet c’est l’hybridation, un terme que l’on retrouve presque à toutes les pages.

L’hybridation, c’est la science des mariages improbables, et elle est peu pratiquée dans le monde des affaires alors que cet art est quotidien en cuisine. Guillaume Gomez en donne le meilleur exemple avec la mayonnaise (p. 31), encore faut-il mélanger les ingrédients dans un certain ordre.

On comprendra que l’hybridation, que tous deux prônent comme "la" solution pour être créatif et sortir des crises ne consiste pas à pratiquer une alternance (comme le fait une voiture dite hybride en utilisant tantôt l’essence, tantôt l’électricité) ou à juxtaposer des techniques, mais bien à opérer une métamorphose. Gabrielle Halpern le rappelle plusieurs fois.

Elle exprime le concept comme doit le faire une philosophe tandis que son ami et ancien collègue (ils ont tous les deux travaillé à l’Elysée) nous le dit avec des images. Ce qui fait la force d’une brigade, ce n’est pas que ses membres sont bons, mais qu’ils sont bons ensemble (p. 49).

Elle va plus loin, en abordant la question de la linéarité de la vie professionnelle. Elle cite (p. 39) une réplique de la série En thérapie, diffusée par Arte il y a quelques mois, affirmant "tu as adhéré un métier, à la vision du monde qu’il charrie" en posant la question du choix de ce métier (et donc de le conserver ou d’en changer …).

Les sportifs de haut niveau savent très tôt qu’ils devront changer de profession et l’anticipent mais peu de personnes y pèsent, parce que ce n’est pas rassurant. Pourtant ça le serait si on considérait les choses sous l’angle de hybridation avec l’objectif de transposer dans le nouveau métier les compétences acquises dans le précédent. Je l’ai fait toute ma vie (ce qui alors n’était pas naturel) et aujourd’hui je peux écrire sur tous les sujets, ou presque.

Mon fils m’avait surprise lorsqu’il avait dû choisir un lieu de stage en allant chez un boulanger. Il m’avait alors objecté avec sagesse que c’était précisément parce qu’il ne se destinait pas à devenir artisans que cela l’intéressait de voir comment on y travaillait en soulignant que c’était une formidable opportunité de le vivre en immersion.

L’Education nationale prône constamment la richesse de la diversité et de ce qu’elle désigne sous le terme d’hétérogénéité pédagogique, mais par contre ce n’est guère suivi d’effet, et Guillaume Gomez a raison de le pointer. Ce n’est pas l’emploi des mots qui compte mais les actions mises en place. L’inclusion peut être vécue comme un enfermement, et le handicap est rarement synonyme de richesse alors qu’il peut l’être. L’exemple des maisons de retraite donné par Gabrielle (p. 62) est lui aussi parlant. Quand en fera-t-on véritablement des lieux ouvert sur leur quartier ?

Chaque chapitre commence par une question et petit à petit on comprendra que concevoir l’hybridation comme une vision du monde est sans doute tout le contraire d’une utopie. L’argumentation est assise sur beaucoup de citations d’œuvres de théâtre ou de la littérature. Mais il est certain que personne ne changera le monde s’il ne change pas d’abord sa vie (p. 124).

Elle, docteur en philosophie, a travaillé au sein de plusieurs cabinets ministériels. Lui fut le plus jeune cuisinier de France à avoir obtenu le ruban bleu-blanc-rouge du Meilleur Ouvrier de France. Il a travaillé à l’Elysée de 1997 à 2020. Depuis, il est ambassadeur pour la gastronomie, l’alimentation et les arts culinaires.

La lecture de ce petit ouvrage, pensé comme une conversation qui s’enclenche par association d’idées, me fait penser à cadavre exquis et donne envie de conclure que le monde de demain sera hybride ou ne sera pas.

Philosopher et cuisiner : un mélange exquis. Le Chef et la Philosophe, de Guillaume Gomez, Gabrielle Halpern, Editions de l’Aube, en librairie le 17 mars 2022

dimanche 27 février 2022

D’accord avec César 5 sur 6

J’ai été enthousiasmée par 5 des 6 films les plus récompensés par l’Académie des César. Sans doute l’aurais-je été aussi par Illusions perdues (7 statuettes dont le César du Meilleur film) si je ne lui avais pas préféré Eugénie Grandet, qui sortit la même semaine, m’amenant à faire l’impasse sur le film de Xavier Gianolli au profit d'un long métrage plus discret. Je me rattraperai ultérieurement.

Je me méfie parfois des compliments qui arrivent trop vite et trop tôt. Je ne dis pas que j’ai raison de le faire, mais c’est un constat. J’ai aussi à coeur de ne pas suivre systématiquement les sentiers battus. C’est me semble-t-il important dans la position de bloggeuse. Et sur ce point on ne peut pas dire que c’était gagné d’avance pour Aline, ni pour Annette d’ailleurs car j’en ai entendu abondance de critiques, … par des personnes qui n’étaient même pas allés les voir.

En tout cas Illusions perdues n'a pas été victime de son titre. Il était le grand favori de cette 47e cérémonie, avec un nombre record de quinze nominations.

Annette a récolté 5 récompenses, pour onze nominations : meilleur réalisateur pour Leos Carax, meilleur son pour Erwan Kerzanet, Katia Boutin, Maxence Dussère, Paul Heymans, Thomas Gauder, meilleurs effets visuels pour Guillaume Pondard, meilleur montage de Nelly Quettier et meilleure musique originale de Ron Mael et Russell Mael.

Valérie Lemercier avait raison de ne pas crier trop haut victoire malgré ses dix nominations pour Aline, mais elle peut être fière du César de la meilleure actrice pour sa performance phénoménale. Son petit discours fut autant émouvant qu'humoristique en espérant avoir autant de succès avec son prochain bio pic sur … Martine Aubry.

J'approuve tout autant le César du Meilleur acteur attribué à Benoit Magimel pour De son vivant. 

Le César de la meilleure actrice dans un second rôle est totalement justifié pour Aissatou Diallo Sagna, dans La fracture de Catherine Corsini.

The Father de Florian Zeller mérite lui aussi sa distinction de Meilleur film étranger.

vendredi 25 février 2022

Musée des Commerces d'Autrefois de Rochefort (17)

J’avais de Rochefort avant tout une image maritime, associée à sa Corderie Royale, son Musée National de la Marine et la frégate l’Hermione (laquelle est en ce moment partie en restauration). Je savais que la ville abritait de nombreux musées. Je viens de découvrir le spectaculaire Musée des Commerces d'Autrefois qui abrite la plus riche collection d’objets publicitaires de France.

Si je le qualifie de spectaculaire c’est parce qu’il permet de vivre une immersion parfaite dans la vie traditionnelle du siècle dernier, présentant dans ses moindres détails, une reconstitution rigoureuse de ces commerces dont beaucoup n’existent plus aujourd’hui ou se sont tellement transformés qu’ils n’ont quasiment plus de points communs avec leurs ancêtres.

On doit cette collection privée à l'initiative d'un couple de collectionneurs de grande envergure, Christine et Jean-Francois Bourbigot, qui ont passé un temps fou à récupérer des objets anciens en y consacrant tous leurs instants de liberté. Ils ont eu l'excellente idée de se mettre en quête d'un lieu adéquat en plein centre de Rochefort pour faire profiter le public de leurs trouvailles -objets par milliers, mobilier, affiches- dans une scénographie adéquate depuis juillet 1990, en évitant l’écueil de l’accumulation.

Cet ancien entrepôt de quincaillerie, d'environ 1000 m² construit sur quatre niveaux, au début du XX° siècle dans une architecture de style Eiffel, est l'endroit idéal pour rendre crédible la reconstitution grandeur nature d'une vingtaine de commerces et d'ateliers artisanaux, terme à entendre au sens large car il y a aussi une salle de classe.

L'ensemble est en constante évolution. De nouveaux commerces ont été ajoutés par leur fils, Sébastien qui gère désormais le musée et il est probable que d'autres suivront car une extension est prévue dans l'immeuble voisin.

Tout est à regarder y compris l’architecture extérieure, et même la guérite où l’on vend les tickets d’entrée, jusqu’à la boutique-librairie que l’on découvrira à la sortie. Et bien entendu la vingtaine d’espaces qu’il ne faut pas contempler avec la nostalgie du "c’était mieux avant" parce que chacun démontre combien la vie était dure.

L’ensemble parlera davantage aux personnes dites d’un certain âge parce qu’ils en ont le souvenir vivant. Mais les plus jeunes aussi seront intéressés, à titre historique et parce qu’ils en ont eu un aperçu dans des films d’époque. Ici ils pourront tout à loisir prendre le temps de scruter ces objets du passé et d’imaginer leur utilité.

Les cartels fournissent les informations essentielles, en français et en anglais. Il n’y a pas trop à lire. C’est bien, car l’important est de regarder. Il est probable que l’audio-guide (que je n’ai pas utilisé) en dit davantage.
Ce qui m’a manqué, outre les arômes des diffuseurs, sans doute arrêtés pour cause de Covid, c’est de voir nos ancêtres en costumes occuper les lieux. Peut-être est-ce envisageable pour certains espaces car tous ne sont pas accessibles, du fait de leur disposition sur le côté d’un couloir de distribution. L’ensemble est d’ailleurs astucieux autant en terme de visibilité que de sécurité car une barrière retient la main qui pourrait avoir envie de toucher les objets.
On commence la visite par le sous-sol mais on pourrait aussi bien démarrer par le troisième étage puis redescendre. Chaque espace est indépendant et il n’y a pas de hiérarchie. En bas donc, se trouve le bouilleur de cru qui sans doute dormait sur place puisqu’on aperçoit une couchette sommaire.
Ensuite c’est l’école où la présence des gamelles sur le poêle indique l’absence de cantine. La date du jour de notre visite est inscrite au tableau, d’une belle écriture, avec pleins et déliés. Ma première salle de classe ressemblait à celle-ci avec ses pupitres, stylo-plumes et encriers qu’un élève remplissait avec précaution d’un liquide violet avec une sorte d’arrosoir à long bec.

jeudi 24 février 2022

Chroniques noires d’un hussard de la république par Lou Garance

Je savais à quoi m’attendre en ouvrant ces Chroniques noires d’un hussard de la république. Le titre annonce la couleur, si on me pardonne ce simpliste jeu de mots, … que j’allais écrire maux, tant elle sera dure, cette année de stage de stage devant conduire à la titularisation, … enfin si tout va bien.

Lou Garance travaille dans le secondaire. Mais un autre professeur, exerçant dans le premier degré, pourrait tout autant faire un tableau aussi sombre.

L’emploi du terme hussard renvoie loin dans le passé. Il avait été inventé par Charles Péguy pour désigner les instituteurs sous la Troisième République, pour signifier la difficulté de leur mission. On les qualifiait alors de hussards noirs. Et ce n’est pas un hasard si l’auteure déplace l’adjectif.

Le propos de ce livre n’est pas très nouveau mais il a plusieurs intérêts. D’abord (hélas) de confirmer que réforme après réforme (comme s’il était inéluctable de pouvoir bien faire tout de suite ?) rien ne va mieux, et il est bon d’alerter régulièrement l’opinion là-dessus, même si je doute d’un effet aussi explosif que le bilan publié récemment sur les Ehpads. Ensuite parce que Lou Garance restitue parfaitement les dialogues. Que ce soit les petites phrases des élèves, à commencer par l’inévitable, Madame c’est pas juste (p. 47), la novlangue des formateurs, leurs dadas, comme la préconisation du ludique, qui souligne le désormais renversement de paradigme (le prof doit user de stratégie pour intéresser un public qui vient contraint et forcé à ses cours alors qu’il y a cinquante ans l’enseignant avait le beau rôle) et enfin les pensées intérieures qui la traversent.

On est immergés, et pourtant il y a une juste distance autorisant l’analyse. C’est du beau travail ! 

Nous sommes parfois en Absurdie, pas toujours heureusement. Il m’a semblé que l’analyse était d’une grande honnêteté, car l’auteure ne fait pas l’impasse sur ses faiblesses et ne se présente pas en sauveur. Elle est trop lucide pour succomber à ce complexe. On sent néanmoins une vraie envie de faire progresser les élèves. Mais on mesure aussi toutes les incohérences du système. Maintenir la continuité pédagogique, en cette année scolaire particulière avec l’arrivée du covid, équivaut souvent à naviguer en pleine tempête ! 

A commencer par l’évaluation, et la délicate question de la notation (p. 40) qui doit être « bonne » (p. 30). Je me souviens avoir enseigné une année en SEGPA. Certains de mes élèves rendaient copie blanche, sans même y écrire leur nom correctement orthographié (oui, c’est possible) et qui riaient ouvertement en lisant un 5/20 sur leur copie. Il était interdit d’attribuer moins.

Elle n’évite pas la sempiternelle querelle philosophique à propos de l’importance de l’écrit sur l’oral ou le contraire (p. 86) puisque l’un ne va pas sans l’autre. Toujours est-il qu’elle a raison de souligner combien faire parler trente élèves de manière égalitaire sur un créneau d’une heure est une gageure. Même en maternelle, où l’on reste toute la journée avec les mêmes enfants le temps de parole individuel possible est fort réduit, une fois décompté les moments de brouhaha, de récréation, de déplacement, de sieste, de passage aux toilettes … C’est effarant.

Il y a malgré tout dans ce livre un humour puissant, sans lequel il ne serait que révolte et colère. Il y aurait d’ailleurs de quoi. Elle a encore raison quand (p. 89) elle souligne avec sagesse que si beaucoup d’enseignants espèrent avoir le charisme de Robin Williams dans Le cercle des poètes disparus, mais omettent un peu vite la fin du film.

Il faut lire ces Chroniques avant de conclure si enseigner est toujours le plus beau métier du monde, comme on l’a tant laissé croire. Il offre des réflexions très précises sur la formation, voire précieuses pour qui voudrait s’y lancer, avant que la crise de la vocation n’ait décimé les rangs, on ne se demande pas pourquoi.

Née en Alsace en 1990, Lou Garance a fait des études de littérature jusqu’au doctorat. Elle a soutenu une thèse sur le discours totalitaire dans les romans dystopiques. Cela lui a permis de publier quelques articles sur la littérature et le cinéma, mais, comme il faut bien manger, elle a passé le concours de l’enseignement. Quand elle n’enseigne pas, elle passe son temps dans les salles obscures ou dans les forêts vosgiennes.

Chroniques noires d’un hussard de la république par Lou Garance, aux Editions F Deville, en librairie depuis le 10 février 2022

mercredi 23 février 2022

Drive my car, un film réalisé par par Ryūsuke Hamaguchi

C’est parce que Drive my car était programmé dans le cadre du festival Télérama que j’ai pu voir ce film dont j’avais manqué la sortie. La profusion est telle ces dernières semaines qu’il ne faut pas tergiverser avant de prendre son billet, les films restant moins longtemps à l’affiche.

Je m’attendais à être déroutée. Trois heures, en version originale (japonais) sous-titrée … cela a de quoi effrayer, mais je n'ai pas vu le temps passer, ou plutôt si, mais avec fluidité. De fait, si j’ai été "déroutée" ce fut fort agréablement. Le scénario, qui fut distingué à Cannes 2021, est admirablement échafaudé, avec une vraie dramaturgie comme on le constate dans les "bons" théâtres.

Le film fait d’ailleurs beaucoup référence à cet art. Le personnage principal, Yūsuke Kafuku, est un metteur en scène et un acteur de théâtre. Sa femme, Oto, est scénariste pour la télévision. Ils ont tous les deux des références communes mais leur construction mentale est différente, leur sensibilité aussi. L’esprit de Beckett imprègne l’histoire, dont Yūsuke interprète le rôle principal de En attendant Godot, une pièce qu’il a aussi mise en scène. Tchekov est également très présent, notamment avec Oncle Vania.

Le film a été conçu d’après trois nouvelles de Haruki Murakami, une valeur sûre.Ryūsuke Hamaguchi a précisé qu'il s'est inspiré de Drive My Car, dont il a gardé le titre mais aussi de Shéhérazade et Le Bar de Kino du recueil Des hommes sans femmes.

Il a construit un scénario particulièrement complexe (qui lui valut un Prix à Cannes qu’il est très hasardeux de tenter de résumer. La présentation du film est plutôt réductrice :Alors qu'il n'arrive toujours pas à se remettre d'un drame personnel, Yusuke Kafuku, acteur et metteur en scène de théâtre, accepte de monter Oncle Vania dans un festival, à Hiroshima. Il y fait la connaissance de Misaki, une jeune femme réservée qu'on lui a assignée comme chauffeure. Au fil des trajets, la sincérité croissante de leurs échanges les oblige à faire face à leur passé.

D’abord ce n’est pas du tout le début du film qui commence par un très (très) long prologue … de 45 minutes au cours duquel on partage le mode de vie un peu particulier de Yūsuke avec Oto. C'est pendant qu'ils font l'amour qu'Oto développe des idées de scénarios, et elle les raconte à Yūsuke. La jeune femme le présentera à un jeune acteur avec lequel elle travaille, Kōji Takatsuki, qui semble admiratif de son travail artistique.

On découvre combien Yūsuke aime conduire sa voiture, une Saab 900 rouge vif, et écouter pendant ses trajets un enregistrement d’Oncle Vania, enregistré par Oto en laissant des blancs pour les répliques de Vania que Yūsuke s’applique à dire, en travaillant son futur rôle. Un jour, Yūsuke a un accident de voiture, à l’occasion duquel on lui diagnostique un glaucome encore peu avancé. Il peut encore conduire, mais doit utiliser un collyre pour stopper l'évolution de la maladie.

Le drame le plus important est la mort d’une pneumonie de la fille unique du couple, à l'âge de 4 ans. Est-ce une raison pour accepter qu’Oto aient des aventures ? Et celles-ci sont-elles vraiment sans conséquence ? Je m’arrêterai là dans le déroulé parce que bien des rebondissements s’enclencheront  … justifiant les trois heures de projection, qui racontent à peu près trois ans de la vie de Yūsuke.

Il faut malgré tout dire que lorsque que Yūsuke est invité à Hiroshima pour y monter Oncle Vania il sera contraint, pour des raisons d'assurance, de céder le volant de sa voiture fétiche à une jeune femme de 23 ans, l'âge qu'aurait sa propre fille si elle avait vécu, qui s'appelle Misaki Watari.

A partir de là le film se poursuit en suivant, si je puis dire, plusieurs routes parallèles. D’abord celle des conversations, certes minimalistes, entre Yūsuke et Misaki où il sera beaucoup question de leur sentiment de culpabilité respective à l’égard de sa femme pour lui, de sa mère pour elle, dont chacun porte le poids de la mort.

Ensuite celle du travail de Yūsuke qui doit monter Oncle Vania dans une version multilingue avec des acteurs japonais, coréens, chinois et philippins. On suit les auditions et les premières répétitions. Les critères de choix des comédiens sont vraiment intéressants, avec cette extraordinaire interprétation en langue des signes, et bien sûr le contre-emploi de Kōji Takatsuki dans le rôle de Vania.

La troisième voie est celle de la relation entre les deux hommes, reliés par Oto et par le théâtre. La personnalité trouble du jeune comédien ajoute une autre dimension. Enfin il y a l’évolution du personnage de la conductrice qui roule elle aussi vers son destin.

Le film est fasciant de ce fait à bien des égards, même si plusieurs inférences échappent sans doute à un regard européen. On sait malgré tout que la traversée d’Hiroshima -ville martyre s’il en est- n’est pas un hasard et que les derniers mots de Tchekov « Nous nous reposerons » ne peuvent que longtemps résonner en écho au chemin de vie des personnages. L’essentiel n’est-il pas de "faire confiance", à soi et aux autres comme le titre semble le suggérer ? 

Drive My Car, coécrit et réalisé par Ryūsuke Hamaguchi
Avec Hidetoshi Nishijima (Yūsuke Kafuku), Tōko Miura (Misaki Watari), Masaki Okada (Kōji Takatsuki), Reika Kirishima (Oto Kafuku), Dae-Young Jin (Kon Yoon-su), Yoo-rim Park (Lee Yoon-a), Sonia Yuan (Janice Chan), Satoko Abe (Yuhara) …
Prix du scénario au festival de Cannes 2021, BAFTA (British Academy Film Award), Golden Globe et Oscar du Meilleur film en langue étrangère 2022
Sorti le 18 août 2021, et dans les salles françaises depuis le 19 janvier 2022

mardi 22 février 2022

Allons danser de Brice Homs

La Fayette, Louisiane. Frange dans les yeux, tatouages sur l’épaule, Loretta chante, courbée sur sa guitare. Devant la scène, une foule joyeuse danse en rythme. Dans cette foule il y a Martin, un photographe français en rupture avec sa vie parisienne, à peine débarqué de l’avion. C’est le début d’une histoire d’amour qui va les emporter, de la poussière des routes qui sillonnent les bayous aux allées de Nashville. Loretta va gravir, une à une, toutes les marches du succès jusqu’à la vraie question : Et maintenant ? Est-elle prête à abandonner cette vie au milieu des siens, dans la nature grandiose de l’Atchafalaya, pour aller là où son talent peut la mener, très haut, trop loin ? Parce que, quoi que l’on gagne, choisir, c’est accepter de perdre. Perdre ce qu’on n’a pas choisi.

Tels sont le mots qui, en quatrième de couverture, présentent Allons danser, le troisième roman de Brice Homs. Et je ne saurais exprimer plus précisément ce qu’en virtuose de l’écriture, ce musicien nous fait partager. Il est difficile de dire mieux. Je vais malgré tout tenter l’exercice, parce que c’est mon job de donner un avis, et pas d’être la caisse de résonance d’un communiqué de presse.

Je n’avais jusque là qu’une image un peu stéréotypée de la Louisiane, le plus bel endroit du monde … où les miracles existent (p. 39) et que j’ai trop brièvement traversée il y a des années. J’ai eu le sentiment d’y vivre comme une vraie cajun tout le temps qu’a duré la lecture. On y est, plongé dans la vie locale dont on découvre des us et coutume si particuliers que ça ne s’invente pas. Comme j’ai apprécié de sillonner toutes ses routes en compagnie d’une communauté si attachante qu’on a le sentiment d’en faire partie ! Rien que pour cela je pourrais qualifier ce livre de formidable.

Il est rare que, malgré l’absence de sons et d’odeurs, on puisse être ainsi immergé dans une terre lointaine, soudainement familière. Cela tient sans doute à la capacité de l’auteur de faire partager le mode de vie de cette contrée qu’il connait par coeur, et de tout son coeur.

Je n’oserais pas dire que ce livre est pimenté comme un jambalaya de ragondin (je n’en connais pas le goût et pourtant le pâté de ragondin est une des spécialités d’Oléron où je suis en ce moment). Disons, pour être plus consensuelle, qu’il est savoureux comme un plat d’écrevisses car Brice n’est pas seulement écrivain et musicien, il est aussi un excellent cuisinier, et cela se sent. D’aucuns auraient ajouté des recettes typiques en annexe mais on sait bien, vous et moi, que ce serait ici inutile. Les plats ne sont pas cités pour qu’on tente de les reproduire en terre française. Une atmosphère ne s’exporte pas. On peut juste en saisir l’esprit.

Bien sûr, j’aurais loué la présence d’une play-list en annexe mais là encore, rien ne remplace d’aller écouter la musique sur place. Et surtout de la voir jouer. Néanmoins cette playlist est sur le site de l’auteur  de même que sur Deezer et Spotify.

La photo de la couverture illustre à la perfection la particularité de cette histoire d’amour, et peu importe où elle a été prise, et par qui. La langue est facile à lire, émaillée d’expressions cajunes, toujours traduites au fil des lignes. Chaque chapitre a toutes les qualités d’un conte, avec une portée philosophique qui n’est jamais loin.

Vous apprendrez par exemple, si vous ne connaissez pas le concept, ce qu’est l’aoriste (p. 22) et toutes ces actions entreprises pour « ne rien faire » (p. 118), autrement dit faire autre chose que ce qu’on a à faire.

Ce roman est formidable pour tout un tas d’autres raisons. On y trouvera les règles à suivre pour espérer atteindre le succès sur scène. A force de nous répéter que Si tu veux réussir dans la musique, passe à la télé. Si tu veux réussir ta musique, joue dans les clubs. Pour les deux va à Nashville (p.137), on va finir par connaître le show-biz sur le bout de nos Nike (prononcer naïki) nous aussi (p. 83).

On se laisse porter, emporter par la superbe histoire d’amour qui infuse le récit avec passion et tendresse aussi et que l’on vit de l’intérieur. On n’avait pas vraiment besoin d’explication pour comprendre le titre mais elle arrive malgré tout (p. 144) alors que nous ne sommes pas encore rendus à la moitié de l’ouvrage. On aurait pu se satisfaire de l’invitation placée en exergue en hommage à Canray Fontenot qui chantait, en français et sur un rythme endiablé, Viens dans mes bras, allons danser que Brice transforme quasiment en déclaration d’amour à la terre entière, du moins à cette terre de Louisiane.

L’humour est là, également, par touches plutôt discrètes mais bien présentes, comme avec cette façon de célébrer la victoire de Puebla 1862 sur les Français (p. 68). J’ai dégusté chacune des références au Mexique avec bonheur puisque je connais bien ce pays où je vais souvent depuis que ma fille s’y est installée.  C’est peu dire que Mierda a la muerte  ! me parle …

On pense parfois avoir entre les mains la version louisianaise de « ils furent heureux, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants … » jusqu’au surgissement du poème de Robert Frost, illustre aux Etats-Unis depuis 1915, The Road Not taken, (et que je ne connaissais pas) qui laisse planer le doute qui se concrétisera avec La route d’après (p. 337).

Il est si vrai que Choisir, c’est choisir ce qu’on accepte de perdre (p. 331) !

Il y a une théorie sur les gens qui jalousent le succès. Il faut des mauvaises critiques pour valoriser les bonnes. L’unanimité est toujours suspecte (p. 339). Je serai bien incapable d’écrire autre chose qu’un éloge mais je souhaite à Brice Homs la plus dure critique pour faire ressortir les autres.

Brice Homs est musicien, scénariste et script-doctor en France, aux États-Unis et au Canada. Il travaille principalement à l’adaptation de romans pour le cinéma et la télévision. Il a publié deux romans, Blue (Flammarion, 1993) et Sans compter la neige (Les Escales, 2019).

Allons danser de Brice Homs, chez Anne Carrière, en librairie depuis le 11 février 2022

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