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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

vendredi 19 mai 2023

Les grands principes du régime crétois

L’expression régime crétois est très connue mais sait-on ce qu’elle recouvre ?

Le terme me semble inapproprié car il s’agit plus d’un mode de vie que d’un régime stricto sensu. Si les Crétois se sont distingués pour leur longévité ce n’est pas seulement parce qu’ils consomment beaucoup de fruits et légumes, antioxydants et riches en vitamines, de l’huile d’olive (pas de beurre), du miel (pas de sucre), du pain surtout à base d’orge, croustillant comme de la biscotte, peu de viandes et de poissons, peu de produits d’origine animale, des produits laitiers uniquement à base de lait de chèvre et de brebis, le plus possible de fruits à coque (noix, noisettes, amandes) riches en acides gras insaturés, régulièrement des légumineuses, beaucoup d’herbes aromatiques sauvages et épices en remplacement du sel, de l’ail, de l’eau (elle est délicieuse en Crète) et des boissons à base de plantes.

C’est aussi parce qu’ils marchent beaucoup et ont une vie saine. Je l’écris au présent en espérant pour eux que le soit disant progrès ne les contamine pas. En effet, je reviens d’un voyage dans ce pays et j’ai constaté qu’on y voit des fast-foods. Tomates et concombres se trouvent toute l’année au menu comme si leur saisonnalité était un mythe. On remarque des consommations excessives d’alcool.

Il faut dire que la bouteille de raki, cette eau-de-vie obtenue par la distillation du marc de raisin dont le véritable nom est Tsikoudia, est posée en évidence sur la table des tavernes en début de repas, à coté de la bouteille d’eau minérale, au milieu d’un plateau comportant des verres, certes petits, mais dont on peut se servir à discrétion … au nom de l’hospitalité crétoise. Et si les pâtisseries ne figurent pas sur la carte, des assiettes garnies de diverses tentations arrivent en fin de repas sans qu’on les ai commandées.

Adopter les bons réflexes des Crétois, répertoriés plus haut, me semble relever du bon sens, sans qu’il soit nécessaire de se mettre à proprement parler « au régime ». 

Les études scientifiques ont commencé dans les années 1950 avec l’américain Ancel Keys. Quarante ans plus tard le docteur Serge Renaud démontrait les bienfaits du régime crétois pour lutter contre les maladies cardiovasculaires. La reconnaissance officielle par l’OMS est arrivée en 1994 et il est inscrit au patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2010.

Qu’on se rassure : nul besoin d’aller en Crète pour s’y mettre et adopter une hygiène de vie saine avec un temps consacré à l’activité physique. Cela demande surtout l’effort de résister à la tentation des barbecues, en privilégiant les cuissons lentes à basse température, à l’étouffée ou en papillotes (en utilisant le papier sulfurisé et surtout pas l’alu) ou à la vapeur.

On bannira aussi les fumages et, a fortiori, la cuisine industrielle et les produits transformés, de même que les jus de fruits industriels et les soupes en brique. On fera pousser ses légumes ou du moins on achètera à des producteurs de confiance, de préférence bio. Et surtout, il faudrait l’écrire en majuscules : on fera soi-même la cuisine. Enfin, on mangera lentement.

Il y a des conseils annexes comme celui d’associer une légumineuse (lentilles, pois chiches, pois cassés, fèves, haricots blancs) à du blé ou à de la semoule pour avoir des protéines complètes. De les cuire lentement après les avoir fait tremper.(sauf les lentilles pour qui un rinçage suffira).

J’ai aussi quelques astuces personnelles : peler les tomates et enlever les graines en cas de fragilité digestive. Cuire les épinards à la vapeur et non à l’eau. Manger tout ce qui est cru, fruits ou légumes, en début de repas. 
Je vais, dans les jours qui viennent, publier régulièrement des recettes crétoises ou leur équivalent français, de manière à ce qu’elles soient facilement reproductibles. Dans cette attente je vous donne le lien vers ma recette de poivrons confits, ultra digestes, et qui est un toujours un grand succès.
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Article écrit suite à une mission d’affaires regroupant des acheteurs spécialisés en produits alimentaires, grossistes et distributeurs et quelques journalistes, coorganisé par l’ambassade de Grèce en France avec la participation du Bureau économique et commercial afin de promouvoir le programme européen pour les produits AOP et AOC de Crète

lundi 15 mai 2023

Moi j'aime pas comme je suis d'Alma Brami et Thierry Manes chez Casterminouche

Moi j'aime pas comme je suis est un petit album très simple, écrit par Alma Brami qui dit l'essentiel en en peu de mots.
Moi, j'aime pas comme je suis. Je voudrais ressembler à Sonia, ma meilleure amie, avec ses beaux cheveux lâchés, tout blonds et tout raides. Moi, j'aime pas mes joues, mon nez, mes poils... En fait, je crois que je manque de confiance en moi...
Il est facile à comprendre, sans que l'adulte qui le lira à l'enfant (car nous sommes d'accord, c'est d'abord le parent qui ouvre le livre) soit obligé de se perdre en explications.

Cet album est porteur de philosophie car il aborde une question existentielle universelle. Il méritait donc tout à fait d'être republié ici après avoir été édité chez Albin Michel Jeunesse en 2011. Il n'a rien perdu de sa force.

Les illustrations colorées de Thierry Manet sont à la portée des enfants à partir de 3 ans; Elles donneront par contre certainement envie à l'adulte de prolonger et d'enrichir l'histoire au fils des re-lectures.

Alma a réussi à traduire l'affection et les encouragements de la maman. Thierry a ajouté l'empathie de l'animal de compagnie qui comprend tout ce que la petite fille traverse.

Pour s'aimer, il faut être aimé, on le sait. Mais lorsqu'on existe (aussi) dans le regard d'une personne que rien n'oblige à vous apprécier, on peut alors avoir une confiance optimale en soi.

Il existe déjà 33 opuscules dans la collection Casterminouche. Celui-ci est le premier que je lis et il me donne envie de découvrir les autres.

Moi j'aime pas comme je suis d'Alma Brami (texte) et Thierry Manes (illustrations) collection Casterminouche chez Casterman, en librairie depuis le 17 mai 2023

samedi 13 mai 2023

Daddy mis en scène par Marion Siéfert

(article mis à jour le 3 avril 2024)  
J’ai connu le travail de Marion Siéfert avec Le Grand sommeil il y a quelques jours. J’étais impatiente de découvrir sa nouvelle création. Il est rare d’avoir cette opportunité de presque enchaîner deux spectacles d’une même auteure.

J’aime le Théâtre de l’Odéon quand il interroge notre monde. Et c’est ce que fait cette auteure-metteuse en scène.

Les premières images m’ont épatée. Je ne m’attendais absolument pas à entrer dans le spectacle par un jeu vidéo. Je ne suis pas joueuse, mais j’ai saisi à ce moment-là ce que les pratiquants peuvent y trouver d’excitant.

Après ce shoot de pleine lumière nos yeux doivent faire un énorme effort pour suivre la conversation familiale qui se tient sur la scène, dans une forte pénombre comme on en connait les soirs d'été quand on fait une pause avec un ami après une lourde journée de travail, dans une obscurité propice aux confidences.

On est aidé par la sonorisation des voix pour réussir à nous investir dans ce qui se passe et qui, finalement, est presque banal. On est réjoui par l'accent méridional du couple. Les parents (Émilie Cazenave et Charles-Henri Wolff) sont exténués mais ils tentent de maintenir les relations familiales et sociales au mieux. On comprend leur agacement envers leur fille "qui ne parle qu'en iel". Les trois enfants semblent être des adolescents comme tout le monde. On ne se méfie pas quand le père s'offusque qu'il y a de ces fumiers sur le Net … On rit quand la jeune fille se plaint de s'être fait daronner (je traduis pour ceux qui ne me comprendraient pas : s’être fait prendre sur le fait par son père).

Ce qui est très fort c'est que ce qui est sombre ce n'est pas tant l'apparence, à savoir le plateau, mais ce qui va se dérouler bientôt. Mais pour le moment on n'a pas le sentiment d'être au théâtre. Les soucis du papa pompier et de la mère infirmière en réanimation sont poignants mais on les a déjà entendus (ce qui ne signifie pas qu’il faille les passer au second plan). Les rêves des jeunes, en particulier celui de Mara, 13 ans, de devenir actrice, n’ont rien de très original.

Troisième scène avec un nouvel usage de la vidéo. Mara est en conversation "live" via FaceTime avec un beau jeune homme qui se présente comme un chef d’entreprise (il a le double de son âge même si ses 27 ans ne semblent pas si vieux). L'écoute est un de ses atouts pour faire tomber Mara dans ses filets. La manipulation est évidente pour le spectateur mais elle se fait tellement en douceur que personne ne résisterait dans la "vraie" vie. Une fois dit "je t'envoie le lien" le public réalise combien la situation a gravement basculé. Nous n'avons alors dans les oreilles qu'un bruit assourdissant. Et nous sommes accrochés.

On connait l'univers de Marion Siéfert, fortement ancré dans ce qui se "joue" sur les réseaux sociaux mais ce qui la révolte c'est lorsque la violence s'y manifeste pour abuser de mineures qui sont consentantes malgré elles. Cette artiste n'est pas la première à dénoncer la pédophilie mais elle le fait d'une manière très originale, et pas seulement par le recours à la vidéo.

Le titre du spectacle, Daddy, est une référence aux sugar daddys, qui, grâce au relatif anonymat d'internet et à la facilité de contacter très vite des milliers de personnes, organisent des tractations entre des jeunes gens dans le besoin (d’argent ou de reconnaissance) et des adultes beaucoup plus âgés. Le sugardating est une forme de prostitution. Il y a une forte connotation au phénomène Lolita, et d’autres types de relations malsaines qui donneront lieu à des scènes très esthétiques mais assez violentes de vampirisme en évocation à Louis II de Bavière après la reprise de la fameuse chanson de Marilyn Monroe, My heart belongs to Daddy, sous le prétexte fallacieux qu’il faut vivre ses rêves.

Le spectacle est ponctué de superbes chorégraphies et de numéros dignes du cabaret ou du cirque contemporain interprétés eux aussi par la formidable Jennifer Gold. Il n’empêche qu’on ne parvient pas à oublier que « c’est pour de faux » puisqu’on est au théâtre et c’est parfait ainsi. Mais, du coup, un entracte est le bienvenu.

A notre retour en salle nous allons être (encore) surpris par le ton qui a monté d’un cran. Une comédienne en short rose et chaussures à plateforme (incroyable Lou Chrétien-Février) interpelle personnellement les hommes sur leurs pratiques sexuelles en descendant dans la salle. On se lâche total avec moi, propose-t-elle.

Pendant ses échanges avec la salle, il neige dru sur le plateau. Cette blancheur, symbole de pureté mais aussi d’atmosphère glaciale tranche avec les sons de travaux publics qui installent une ambiance tendue. Je ne vais pas spoiler la seconde partie, très forte, mais on peut dire que la violence a monté d’un cran. Et quand le fond de scène s’ouvrira, comme cela se fait toujours au Théâtre du peuple de Bussang c’est un vent de fraicheur qui s’engouffre et libère le rire (nerveux ?).

Si Marion Siéfert place les spectateurs dans un univers virtuel il ne faut jamais perdre de vue que les prédateurs sont bien réels. Son héroïne Mara nous rappelle son âge à de multiples reprises. L’expérience semble l’avoir fait grandir mais elle a plutôt vieilli. Quant à la comédienne qui l’interprète, Lila Houel, elle avait sans doute le rêve de devenir actrice et on peut dire qu’elle y est pleinement parvenue. Ce qu’elle fait à 16 ans est prodigieux. Elle joue, danse et chante à la perfection. Et son partenaire Louis Peres (Julien) qui a commencé à 16 ans chez Jean-Louis Cochet, puis au cours Florent, et qui est déjà connu dans le 7ème art va lui aussi devenir un familier des planches. Son nom va retentir lui aussi au théâtre.

Ils ne sont « que » six comédiens et (excepté Lila qui assume le rôle principal) ils interprètent une pléiade de personnages sans qu’on note immédiatement qui fait quoi. C’est une qualité de plus à mettre au crédit de ce spectacle qui fera date.
Daddy de Marion Siéfert, Matthieu Bareyre
Mise en scène Marion Siéfert
Avec Émilie Cazenave, Lou Chrétien-Février, Jennifer Gold, Lila Houel, Louis Peres, Charles-Henri Wolff
Conception scénographie Nadia Lauro
Lumières Manon Lauriol
Création sonore Jules Wysocki
Maquillages Dyna Dagger
Vidéo Antoine Briot
Costumes Valentine Solé, Romain Brau pour les robes de Lila Houel et le vol de Jennifer Gold
Durée 3h 30 (avec un entracte)
Du 9 au 26 mai 2023 du mardi au samedi à 20h
Relâches les lundis et dimanches et les jeudis 11 et 18 mai
Surtitré en anglais les samedis 13 et 20 mai
Rencontre avec Marion Siéfert lundi 15 mai à 17 y à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts
Au Théâtre de l’Europe Odéon, Paris 6 ème

Les nominations pour les Molières 2024 ont été annoncées ce mercredi 3 avril.
Lila Houel est nominée dans la catégorie Molière de la Révélation féminine et Louis Peres dans la catégorie Molière de la Révélation masculine
La 35ème cérémonie présentée par Caroline Vigneaux aura lieu au théâtre des Folies Bergères le 6 mai 2024, et sera retransmise sur France 2. 

jeudi 11 mai 2023

Léon Monet, frère de l’artiste et collectionneur, de Géraldine Lefebvre

Habituellement, je vais voir une exposition et ce n’est qu’ensuite que le catalogue me fait envie, pour conserver une trace du beau moment passé dans le musée. Cette fois j’ai pratiqué à l’inverse.

J’ai d’abord feuilleté le livre de Géraldine Lefebvre en regrettant de ne pas voir les oeuvres grandeur nature. Je suis ensuite allée au Musée du Luxembourg pour me régaler en pleine conscience, car je savais à l’avance devant lesquelles j’avais particulièrement envie de m’attarder.

La renommée de Claude Monet et son rôle en tant que chef de file de l'impressionnisme sont aujourd'hui parfaitement établis, mais la personnalité de son frère Léon, chimiste en couleurs, industriel rouennais et collectionneur, reste encore à découvrir, et c’est le propos de l’exposition organisée par la Rmn-Grand Palais avec le soutien exceptionnel du musée d'Orsay depuis le 15 mars dernier, et jusqu’au 16 juillet 2023 au Musée du Luxembourg. 

Le catalogue, intitulé Léon Monet, frère de l’artiste et collectionneur, met en lumière d'une part la relation, très soudée, entre les deux frères et de l'autre le rôle que Léon joua en tant que promoteur des peintres impressionnistes à l'aube de leur carrière.

Il réunit une iconographie foisonnante et inédite, donnant à voir l'intégralité des œuvres de la collection de Léon, y compris une large sélection de pages du premier cahier de dessins de Claude Monet. On peut aussi y voir des photographies jusqu'ici conservées dans des albums de famille, à côté de documents d'archives rares et de nuanciers de tissus colorés aux éclats synthétiques, témoignages de l'activité industrielle de Léon.

Reconnu pour son « intelligence vive et prompte » et son caractère « cordial et franc », Léon Monet retrouve ici, grâce aux recherches menées sous la direction de Géraldine Lefebvre, la place qui lui appartient dans l'histoire de l'impressionnisme (p. 97).

C’est un gros plan du Bassin aux nymphéas (1818-19) qui a été choisi pour la couverture du catalogue. Si l’effet est élégant et établit une sorte de pont entre les deux frères, liés par l’amour de la couleur, il est étonnant, car cette toile n’appartenait pas à Léon.

On apprendra (p. 49) la différence entre teinte et pigment.

Et c’est l’unique portrait que son frère fit de Léon en 1874 qui est l’affiche de l’exposition. Là encore on comprend la symbolique mais il faut tout de même savoir que Léon le détestait au point de le cacher. Qu’aurait-il pensé de ce choix ? 

Cette exposition va surprendre celles et ceux qui sont allés voir Monet-Mitchell à la fondation Vuitton et qui ont pris l’habitude de contempler ses oeuvres monumentales. Cette fois, rien de très grand, hormis quelques photos noir et blanc représentant l’usine où travailla Léon.

C’est une surprise. Les tableaux sont tous de taille modeste. J’avais oublié que Monet pouvait travailler dans de telles dimensions. Et pourtant, dans la dernière salle, on retrouve trois oeuvres qui avaient surpris chez Vuitton, modestes en terme de taille, dans une palette de couleurs à laquelle nous sommes peu habitués avec Monet, dans des tonalités d’orange et de rouge, que le peintre utilisait dans ses dernières années parce que la cataracte avait modifié sa perception. D’où le choix pour la couverture du catalogue.

Mais commençons par le début du parcours de visite, comme si nous pénétrions dans une maison du XIX°, aux murs peint vert céladon ou recouverts d’un papier peint gris d’où s’envolent des fleurs sauvages. C’est le magnifique Jardin en fleur de la maison familiale de Sainte-Adresse, peint en 1865, qu’on découvre, et qu’on confondrait facilement avec celui de Giverny (mais le doute n’est pas permis comme en atteste une grande photographie de la propriété en noir et blanc sur le mur opposé). On peut penser que Claude Monet aura cherché à le reconstituer plus tard.

mercredi 10 mai 2023

On va faire la cocotte de Georges Feydeau

C’est une comédie comme on les aime, bien jouée, et avec un soupçon de féminisme dans les dialogues qui libère notre rire. On peut en effet s’amuser sans état d’âme en entendant Émilienne revendiquer sa liberté d’action après avoir constaté la preuve que son mari la trompe. Elle décide alors de prendre sa revanche dans le but de le reconquérir.

Et ce qui est très fort dans l’écriture de Georges Feydeau (1862-1921) (qui ne savait alors pas ce qu’étaient les codes du politiquement correct) - à moins qu’on ne le doive à l’adaptation de Jean-Paul Tribout, Cette jeune femme ne profitera pas de sa liberté. Son honneur est sauf et elle remet son mari dans le "droit" chemin.

Chacune de nous peut se projeter dans le pronom indéfini de On va faire la cocotte.

L’entrée du public s’est fait sous les accords de l’accordéon de Dario Ivkovic, qui signe la musique et joue en direct. On le connait bien. Il appartient aux groupe Les yeux noirs et il était un des musiciens de Josef Josef, au festival d’Avignon ne 2021.

 Les éléments du décor sont à vue et inhabituels, même si j’ai déjà remarqué cet emploi dans Le retour de la vieille dame par la compagnie Les têtes de bois au festival d’Avignon.

Mais ici les caisses sont encore plus astucieusement employées, donnant lieu à de jolis mouvements de jupon, et sont une très efficace alternative aux si classiques claquements de porte des placards des vaudevilles. On compte 6 caisses, une par personnage et c’est presque ça. Amélie Tribout a eu une belle idée de scénographie.

Trévelin (Jean-Paul Tribout) est d’une mauvaise foi évidente, mais très drôle. En voulez-vous un exemple ? Les hommes ne vieillissent pas, ils mûrissent. Ce sont les femmes qui vieillissent. La question de l’âge revient fréquemment. L’écart d’âge entre les époux est montré du doigt. Olympe (Claire Mirande), la meilleure amie d’Emilienne (Caroline Maillard) est fière de s’être mariée avec beaucoup plus jeune qu’elle et on devine certaines allusions à des personnes connues.

C’est vrai après tout, pourquoi ce serait toujours les hommes qui auraient le droit de s’afficher avec plus jeunes qu’eux ? proteste Blanche (Julie Julien). Comme quoi on peut être cocotte et avoir des principes d’avant-garde. Les trois femmes sont maîtresses du jeu et c’est bien appréciable. Elles ont eu une bonne éducation, ont épousé des hommes respectables mais elle plébisciteraient les cocos s’ils existaient.

Thomas (Samuel Charle) surgit à point nommé pour retourner la situation Tous les mécanismes comiques des célèbres pièces de Feydeau se retrouvent dans cette délicieuse petite comédie qui, sans être réellement féministe défend un début d’égalité entre les hommes et les femmes, en contenant les germes d’une critique féroce de la bourgeoisie.

Je connaissais La puce à l’oreille, Un fil à la patte, Occupe-toi d’Amélie, Le système Ribadier et plus récemment On purge bébé, … c’est dire combien j’ai vu de pièces de cet auteur au théâtre, et que j’ai toutes appréciées. Ici la mise en scène s’affranchit des multiples effets qui sont parfois ajoutés pour renforcer l’effet comique. Il parie sur la simplicité, avec une distribution équilibrée, et on entend le texte à merveille. Les costumes de Julia Allègre sont adéquats. Le spectacle est très réussi. On en oublie complètement que Feydeau n’avait pas eu le temps de terminer sa pièce.
On va faire la cocotte de Georges Feydeau
Adaptation et mise en scène Jean-Paul Tribout
Avec Jean-Paul Tribout (Trévelin), Caroline Maillard (Émilienne), Claire Mirande (Olympe), Julie Julien (Blanche), Samuel Charle (Thomas) et Dario Ivkovic (le musicien)
Musique : Dario Ivkovic
Scénographie Amélie Tribout - Costumes Julia Allègre - Lumière Philippe Lacombe
Du 19 avril au 1 juin 2023 
Du mardi au samedi à 18 h 30, le dimanche à 15 heures
Au Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris

lundi 8 mai 2023

L’homme que je ne devais pas aimer d’Agathe Ruga

Ce n’est pas une nouveauté, mais justement, qu’il est agréable (aussi) de lire un roman une fois que "tout le monde" a fini d’en parler.

Je peux donc me sentir libre … et si j’en dis du bien, c’est que L’homme que je ne devais pas aimer le mérite amplement à mes yeux.

Ariane, elle s’appelle ainsi, et il est inutile de penser qu’Agathe se cache derrière ce prénom qui commence et finit par la même lettre. Je parierai plutôt qu’elle l’a choisi pour son évocation de la grande amoureuse de Belle du Seigneur, et pour la connotation à Dédale, l’architecte du labyrinthe crétois qui réussit à s’en échapper en se collant une paire d’ailes (son fils Icare eut moins de chance, il prit feu en voulant rivaliser avec le soleil). Également pour la référence à la passion d’Ariane pour Thésée, l’aidant à combattre le Minotaure en lui donnant une pelote de fil.

C’est le second roman d’Agathe Ruga, le premier que je lis, et j’espère qu’il sera suivi par de nombreux autres, qu’ils soient autofictionnés ou pas, cela ne pèse pas dans mon intérêt. Ce qui m’a touchée, c’est la vérité des sentiments. Et l’analyse que l’auteure fait de la passion. Et puis aussi le parallèle qu’elle établit entre sa mère et elle. On voit combien l’héroïne est conditionnée par l’image paternelle, fut-elle celle d’un père de substitution.
« Il y a un an, je suis tombée amoureuse comme on tombe malade. Il m’a regardée, c’est tout. Dans ses yeux, dans leur promesse et ma renaissance, j’étais soudain atteinte d’un mal incurable ne laissant présager rien de beau ni de fécond. Son regard était la goupille d’une grenade, un compte à rebours vers la mort programmée de ma famille. »
Ariane, heureuse en mariage et mère comblée de trois enfants, fait la rencontre de Sandro. Cette passion se propage comme un incendie et dévore peu à peu les actes de sa vie. Ariane est en fuite. L’amour pour son mari, l’attention à son entourage, à la littérature dont elle a fait son métier, sont remplacés par des gestes irrationnels, destinés à attirer l’attention d’un quasi-inconnu. Quels démons poussent Ariane vers cette obsession adolescente ? Quels pères, quels hommes de sa vie ce jeune roi de la nuit ressuscite-t-il ?
La seule grenade, c’était moi, écrit-elle (p. 112). Elle poursuit en se livrant à sa propre critique, citant Beigbeder : La vie d’adulte, c’est construire des châteaux de sable, et sauter dessus à pieds joints.

Peu m’importe qu’Agathe Ruga soir aussi blogueuse littéraire et instagrammeuse. Son nom m’était connu, de loin, car je ne l’ai jamais rencontrée, à peine croisée sur les réseaux sociaux, si bien que je n’avais pas d’elle l’image d’une influenceuse à la mode. Plutôt celle d’une fille sérieuse, qui a entrepris le gros travail de création du Prix des Blogueurs littéraires, auquel il me semble avoir donné mon vote, au moins les deux premières années (je me souviens particulièrement de notre emballement mérité pour Einstein, le sexe et moi, le premier roman d’Olivier Liron). Il faut dire que le Covid a modifié de nombreux paysages et la pandémie est en tôle de fond du roman.

Peu m’importe donc que l’auteure soit blogueuse mais ce qu’elle dit de cette activité m’intéresse. Elle explique en quoi la création d’un blog consacré à l’écriture l’a sauvée (p. 155), je ne dirai pas de quoi pour ne pas spolier mais je trouve son analyse très juste. Et combien elle a raison de souligner la disponibilité mentale que cela exige de poster régulièrement. Lire était ma vie, mon exutoire. Mais soudain toute la littérature m’était devenue étrangère (p. 165). Et cette activité qui l’avait précédemment sauvée est passée subitement à la trappe. Elle a tranché dans le vif comme on pouvait autrefois se couper les cheveux en signe de deuil.

L’homme que je ne devais pas aimer est un livre qui m’a saisie, parce qu’on y reconnaît des émotions que nous éprouvons tous, même si nous n’avons pas tous le courage ou l’audace de les vivre à fond. Il est d’une modernité absolue tout en étant universel. C’est l’œuvre d’un véritable auteur, dans la veine d’autres romans qui abordent les rapports mère-fille (et leurs conséquences) comme Fugitive parce que reine de Violaine Huisman, de Lisa Balavoine, en particulier Eparse, mais aussi dans la lignée d’écrivains comme Christine Angot.

L’homme que je ne devais pas aimer d’Agathe Ruga, Flammarion, en librairie depuis le 13 avril 2022

samedi 6 mai 2023

Longue conservation de Jean-Pierre Brouillaud

A l’époque où les magasins soldent les produits sous le label « dates courtes » le titre du nouvel ouvrage de Jean-Pierre Brouillaud fait figure d’expression à contre-courant bien que la grande tendance soit (aussi) au recyclage. Le principe de « je garde au cas où » est donc d’une certaine manière d’actualité. J’ai d’ailleurs entendu dire que la papesse du rangement (lequel doit être consécutif à un tri drastique) Marie Kondo est elle-même revenue sur ses principes.

Longue conservation commence sobrement par une phrase. On ne peut pas dire que le premier chapitre soit encombré de mots. C’est le vide avant le trop-plein. Il m’a fait rire. J’avais tort. Et vous comprendrez pourquoi à la toute dernière page du roman.

Longue conservation aurait pu s’intituler Longue conversation tant le texte se déroule comme un soliloque.

Octave est entièrement sous la coupe du au cas où en étant persuadé que tout garder est garant de son bonheur. La fin le contredira, mais d’une façon plutôt humoristique si on apprécie l’humour noir dont l’auteur est spécialiste.

Car il en est persuadé : il faut tout garder pour être un homme heureux ( p 51) mais je ferai observer qu’il n’a su garder ni sa femme, ni son fils, ni sa mère. De cette perte, il ne peut être tenu responsable (sa maman est décédée) mais force est de constater que c’est là que sa manie a commencé. Elle a un nom, la syllogomanie, et elle apparaît souvent après la mort d’un être cher.

Cette pathologie ne s’accompagne en général pas de trouble mental. Le héros analyse d’ailleurs correctement le phénomène en ayant conscience qu’il accumule parce que tous ces objets lui procure un cocon protecteur (p 41).

L’essentiel de sa journée consiste à déplacer pour mieux ranger (au sens propre, car il met en rang, à défaut de trier comme souvent on attribue ce sens au verbe ranger). Il est hypersensible et s’offusque du ça ne compte pas, et qui parfois pèse lourd, comme les tickets de caisse au bout de plusieurs années. Il est d’ailleurs amusant de signaler à cet égard que la volonté des grandes surfaces de supprimer les tickets de caisse par souci écologique est contestée par la clientèle qui semble « tenir » à cet objet pourtant quasi inutile.

Mais ceci, manifestement, le pauvre homme l’ignore, car il se sent de plus en plus isolé : le déficit de compréhension de mes compatriotes me paraît abyssal (p. 105).

Alors à défaut de retenir les sentiments (les gens) je retiens les objets nous confie Octave … avec lucidité (p. 121) pensant qu’il conserve l’âme de ceux qui l’ont rendue. Cette problématique était également au coeur du second roman de Christophe Perruchas, revenir fils.

Jean-Pierre Brouillaud me fait penser à ma grand-mère qui, lorsqu’on lui disait qu’elle n’avait aps le droit (de faire quelque chose) répliquait qu’elle prendrait le gauche. A l’instar des Petites rébellions, où il faisait l’apologie de la resquille, il traite l’accumulation à sa manière, avec son sens particulier de la dérision et du sérieux, en prenant le contrepied de la logique qui voudrait que pour vivre heureux il ne faut pas s’encombrer. Octave fait tout l’inverse et clame sa félicité. A la bonne heure !

Jean-Pierre Brouillaud est également un auteur de théâtre.  Hélène Zidi mettra en scène (et interprétera) une de ses pièces, Quand on sera grand, avec Benjamin Carette, au Théâtre du roi René, à 15h30 du 7 au 29 juillet 2023.
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Longue Conservation de Jean-Pierre Brouillaud, Chum éditions en librairie depuis le 10 mars 2023

jeudi 4 mai 2023

Le menteur de Corneille

Bon sang ne saurait mentir. Marion Bierrry (la fille) et Alexandre (le petit-fils) le démontrent brillamment sur la scène du Grand Poche, fondé par leur aïeul, Etienne Bierry, patron du Poche avant qu’il ne revende le théâtre à Philippe Tesson.

Le Menteur y est « donné » depuis la rentrée et le succès a poussé l’équipe à jouer les prolongations. Mentir à amené certains à risquer gros. Philippe Jaenada le démontre avec brio dans Le printemps des monstres. Comme elle est terrible cette mythomanie irrépressible !

Voltaire a beau jeu de la célébrer : Le mensonge n’est un vice que quand il fait du mal ; c’est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps mais hardiment et toujours. Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai à l’occasion.

Mais comme ce travers peut aussi être source de rires quand il est épinglé sur la scène d’un théâtre !
Alors qu’il vient de terminer ses études, Dorante revient à Paris, bien résolu à profiter des plaisirs de la capitale. En compagnie de son valet, il rencontre deux jeunes coquettes aux Tuileries et s’invente une carrière militaire pour les éblouir. S’ensuit un imbroglio diabolique mêlant : jeunes femmes, père et ami. Faisant fi de l’honneur, des serments d’amitié et d’amour, Dorante s’enferre dans un engrenage de mensonges qui déclenche d’irrésistibles quiproquos. Les jeunes femmes n’étant pas en reste de supercherie, on se demande qui sera le vainqueur de ce jeu de dupes.
De Pierre Corneille, on connait davantage L’Illusion comique, et bien entendu Le Cid. Mais Le menteur (qui aurait pu s’écrire au pluriel) est une de ces perles qu’on aime découvrir, voir, et revoir. Surtout quand on a devant soi une adaptation et une mise en scène alerte comme celle de Marion Bierrry qui revendique le droit - et on lui donne raison- de la voir décadente et amorale.

On pense à un jeu de dupes, mais c’est davantage à une partie cache-cache que l’on assiste, voire même à quelques journées de marivaudage, … même si on ne peut « historiquement » pas employer ce terme puisque Marivaux n’est pas encore né. Cela ne saurait tarder et il est probable que ce mode de vie soit déjà aux goûts du jour.
Le propre du menteur est d’être toujours prodigue de serments. Alors on jure facilement qu’on aime, quitte à se dépêtrer ensuite des draps dans lesquels on s’est entortillé. C’est presque une opérette, et Marion a eu raison de faire chanter les comédiens sur des airs que nous connaissons bien. Les alexandrins s’y prêtent très bien et ils sonnent avec davantage de vivacité.

Aucun doute qu’il y a d’la joie (n’est-ce pas Monsieur Trenet ?) et que tant qu’à mentir autant le faire avec talent en terme d’imagination (n’est-ce pas Madame Barbara ?). Pierre Corneille démontrer ici sa passion pour l’éloquence.

Et croyez moi. Il y a toujours de bonnes raisons de venir au Poche. Sur présentation de votre billet plein tarif au guichet du théâtre, vous bénéficiez d’un tarif réduit pour le spectacle suivant, et pourquoi pas l’excellent Journal d’une femme de chambre, ou encore Un coeur simple s’il vous a échappé. Ou encore si vous avez réservé plus de 30 jours à l’avance sur le site internet du théâtre, mais ce n’est pas une raison pour trop attendre.
Le menteur de Pierre Corneille
Adaptation et mise en scène Marion Bierrry
Avec Alexandre Bierry, Benjamin Boyer (ou Thierry Lavat), Anne-Sophie Nallino (ou Marion Lahmer), Serge Noël et Mathilde Riey (ou Maud Forget), Mathurin Voltz
Décor : Nicolas Sire - Costumes : Virginie Houdinière 
Lumières : Laurent Castaingt
Au Poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse - 75006 Paris
Du mardi au samedi à 21h - Dimanche à 15 h
Le Bar est ouvert du lundi au samedi de 18h à 23h et le dimanche de 14h à 19h
La photo qui n’est pas logotypée A bride abattue est de © Pascal Gely

mercredi 3 mai 2023

Le journal d’une femme de chambre mis en scène par Nicolas Briançon

C’est une excellente chose que Le journal d’une femme de chambre soit désormais programmé du mardi au  samedi à 19h au Poche Montparnasse.

L’interprétation de Lisa Martino, formidablement bien dirigée par Nicolas Briançon, est un bijou. C’est un spectacle à ne pas manquer.

On est plongé dans le XIX° siècle alors que Célestine sort du bain pour nous confesser, car il y a quelque chose de cet ordre même si elle n’a aucun regret ni état d’âme, ce qu’elle a vu, vécu et subi au cours des années qu’elle a passées comme femme de chambre dans des maisons parisiennes ou provinciales, ayant toutes en commun d’être bourgeoises.

L’adaptation est d’une grande justesse. On y retrouve la quintessence de l’écriture d’Octave Mirbeau qui me semble fidèlement restitué et que l’on a forcément envie de relire pour prolonger le plaisir de cette soirée.

Lisa Martino passe très vite de la comédie à la tragédie, de l’humour au pathétique, en jouant sur plusieurs registres de voix, parvenant admirablement à imiter la façon de parler de ses patrons avant de reprendre un ton personnel, avec la gouaille qui sied à son personnage.

On est suspendu à ses lèvres pendant plus d’une heure, suivant les péripéties qu’elle nous raconte en jouant de tous les registres à sa disposition, avec la sensualité qui convient à sa position, l’acuité de son regard sur l’homme, et nous offrant en prime une analyse socio-politique sur l’époque. On ne la suivra pas dans ses opinions extrêmes mais elle nous laissera un souvenir qui n’est pas près de s’effacer. Du grand théâtre !

A signaler que, sur présentation de votre billet plein tarif au guichet du théâtre, vous bénéficiez d’un tarif réduit pour le spectacle suivant. Et, ça tombe bien, j’ai une recommandation à vous faire avec Le menteur …

Le journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau 
Mise en scène Nicolas Briançon
Avec Lisa Martino
Assistante à la mise en scène : Elena Terenteva
Décor : Bastien Forestier - Costumes : Michel Dussarat
Vidéaste : Olivier Simola - Lumières : Jean-Pascal Pracht
Au Poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse - 75006 Paris
À partir du 25 avril : du mardi au samedi 19h
Le Bar est ouvert du lundi au samedi de 18h à 23h et le dimanche de 14h à 19h

dimanche 30 avril 2023

L'immeuble de la rue Cavendish #4 par Caroline Kant

Il se passe toujours quelque chose dans l’immeuble dont Caroline Kant a ouvert les portes il y a juste un an. Les aventures des occupants de L’immeuble de la rue Cavendish ne sont pas près de s’arrêter. Après Margaux puis Charlotte et ensuite Lucie (en septembre) c’est à Hermine de nous confier ses tourments.

S’il est très agréable d’enchainer les épisodes dans l’ordre de leur parution il n’y a pas de contrainte à le faire. On comprend très bien ce qui se passe sans avoir besoin du résumé des opus précédents.

Le seul repère essentiel, c’est le schéma de la répartition des appartements avec le nom de leurs occupants et il figure toujours au début du livre. Il est d’autant plus nécessaire que, comme partout, des déménagements se produisent (aussi) parmi les habitants.
Hermine est une trentenaire qui adore chiller dans son appartement, après sa journée de travail comme institutrice de maternelle dans une école défavorisée où un enseignant remplaçant la drague effrontément. Elle admire sa collègue Yasmine, bénévole auprès des mineurs sans-papiers. Difficile de refuser de l’aider quand celle-ci lui demande d'accueillir un adolescent de seize ans, une semaine sur deux. L'arrivée d'Ismaël bouleversera sa vie... et celle de ses voisins !
Quelle chance alors d'être si bien entourée : Margaux est toujours de bon conseil et Joshua, le séduisant médecin, toujours là pour elle et pour le jeune garçon, asmathique. Hermine craquerait bien pour ce bel homme mais il est encombré d’une fiancée magnifique … et exaspérante. Hermine a bien des tracas, ce qui justifie le titre de l’épisode, Les tourments d’Hermine.Réussira-t-elle à obtenir ce qu’elle souhaite plus que tout au monde et retrouvera-t-elle la paix ? 

J’aime beaucoup l’écriture de Caroline Kant et on peut se réjouir qu’elle poursuive. Elle nous offre à chaque fois un vrai plaisir simple (c’est un compliment) de lecture et nous fait réfléchir sur des problématiques sociales sans nous culpabiliser. Mieux qu'une série télé où l'on ne prend pas le temps de souffler entre deux épisodes.

Les tourments d'Hermine de Caroline Kant, Tome 4 de L'immeuble de la rue Cavendish, Les Escales, en librairie depuis le 9 mars 2023
Tomes précédents : #1 Les manigances de Margaux ; #2 Charlotte se cherche ; #3 Lucie se rebiffe

samedi 29 avril 2023

L'ombre chinoise de Napoléon de Thierry Brun

Dans quelques jours aura lieu le couronnement de Charles III et l’empire britannique sera une nouvelle fois au cœur de l’actualité. Mais sait-on vraiment bien jusqu’où s’étend cet empire qui fut la première puissance mondiale en 1922 ?

Sainte-Hélène (Saint Helena en anglais) a été défini par les Nations Unies comme un « territoire non autonome » de la Couronne britannique. Si je savais que Napoléon y avait passé les dernières années de sa vie, suite à la défaite de Waterloo, j’aurais été bien en peine de situer l’endroit sur une mappemonde. Et sans doute pas si bas dans l’Océan atlantique, loin à l’ouest des côtes de l’Angola.

Avec une population estimée à 4000 personnes, on peut imaginer combien la vie y est peu mouvementée sur ses 122 km 2 de roches volcaniques. Je comprends que les visiteurs y soient rares en dehors des anciens habitants rendant visite à leur famille. On estime à quelques centaines les « vrais » touristes, sans doute attirés par l’ombre napoléonienne. Le livre de Thierry Brun suscitera peut-être des envies de voyage à certains.

Les Anglais avaient bien choisi l’endroit, estimant peu probables ses chances de leur fausser compagnie comme il avait réussi à le faire depuis l’Ile d’Elbe. Il y arriva en octobre 1815 et y resta jusqu’au 5 mai 1821, date de sa mort, et même au-delà car son corps ne fut transféré aux Invalides qu’en 1840 qu’après que le roi Louis-Philippe en ait obtenu la restitution.

En attendant, il fut inhumé, conformément à ses dernières volontés (formulées dans le cas où son corps ne serait pas ramené en Europe) dans la vallée du Géranium, appelée depuis « vallée du Tombeau » alors que toute la colonie française quittait ce territoire.

L’habitation de Longwood fut cédée à un fermier. Mais l'empereur Napoléon III négocia ensuite avec le gouvernement britannique son achat avec celui de la vallée du Tombeau qui devinrent propriétés françaises en 1858. Elles sont gérées par le ministère français des Affaires étrangères ainsi que le pavillon des Briars qui fut la première demeure de Napoléon sur l’île, adjoint au domaine en 1959, lorsque sa dernière propriétaire, l'écrivaine australienne Dame Mabel Brookes (1890-1975), racheta ce pavillon pour l’offrir à la France.

Thierry Braun est médecin biologiste, ancien chef de Clinique du service de Bactériologie de l'hôpital Cochin à Paris et il a participé à la découverte et l'étude des premières bactéries mutantes résistantes aux inhibiteurs des beta-lactamases. Il a travaillé sur le dossier médical de Napoleone Buonaparte, basé sur des témoignages de contemporains.

Il devenait ainsi légitime à se pencher sur les dernières années de l’empereur qu’il raconte dans L’ombre chinoise de Napoléon. Découvrant les hautes falaises de Sainte-Hélène, Napoléon s’y serait écrier : Vilain séjour, si j’étais resté en Egypte, aujourd'hui je serais Empereur de tout l'Orient !

Thierry Brun établit que si Napoléon se passionnait pour l'Orient c’est sur sainte-Hélène qu’il noua de vrais contacts avec des Chinois. A l’époque de sa détention, 646 Chinois y résidaient,  dont 23 travaillant à Longwood, la maison même où les Anglais l’avaient emprisonné.

L'île de Sainte-Hélène était alors une escale obligée sur la route de l'Orient. Plus de mille navires y transitaient chaque année, offrant mille occasions de s'échapper... Dans ce livre intéressant, fortement dialogué, on apprendra comment Chen Jin est devenu l'ombre chinoise de Napoléon, autrement dit son espion, une ombre qui sera suspendue entre l'Amérique et l'Orient.

Le Corse Cipriani, frère adoptif de Napoléon et chef du réseau de renseignements de Longwood. conseillait en effet à Napoléon d’oublier la France et Sainte Hélène : En Amérique, nos idées agitent toutes les têtes. On est Bonapartiste aujourd’hui comme on était catholique hier. Les États-Unis d’Amérique sont favorables aux idées républicaines et libérales que tu incarnes mieux que personne (p. 76).

C'est à Sainte-Hélène, recevant l'ambassadeur anglais lord Amherst, de retour de Chine, qu'il prononce une prédiction que l’on attribue à tort à Alain Peyrefitte (parce qu’il en a fait le titre d’un livre publié en 1973 chez Fayard) : Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera ! (p. 126)

Outre Cipriani, les acteurs secrets de ce drame sont le Chinois Chen Jin et la belle Yi Lian qui sera le dernier amour de Napoléon. 

Une bibliographie détaillée et une chronologie complètent cet ouvrage historique admirablement documenté.

L'ombre chinoise de Napoléon de Thierry Brun, en librairie depuis le 30 Mars 2023

jeudi 27 avril 2023

Le Retour de Richard 3 par le train de 9h24 de Gilles Dyrek, mis en scène par Eric Bu

Dans le hall du théâtre, rebaptisé Théâtre Actuel la Bruyère, une vitrine exhibe 4 statuettes (sans doute choisies un peu au hasard des nombreuses qui pourraient y prendre place) dont la plus ancienne est le Molière 1990 de la décentralisation. On y reconnaît les photos récentes de la remise du Molière de la révélation féminine en 2022 à Salomé Villiers pour son rôle dans le Montespan.

J’avais vu le film réalisé par Eric Bu d'après le scénario  de Gilles Dyrek, avec Sophie Forte et Hervé Dubourjal, Jean-Gilles Barbier, Camille Bardery, Amandine Bardotte, Lauriane Escaffre, Ariane Gardel, Benjamin Alazraki, Yvonnick Muller…

Je me souvenais des difficultés de diffusion liées au contexte du premier confinement dû au Covid. Et surtout aussi de l'intelligence du scénario. Connaissant Eric Bu, je n'avais pas de doute sur la transposition sur une scène de théâtre mais je n’avais pas pu le caser dans mon emploi du temps avignonnais de l’été 2022. Sa présence à Paris offrait une seconde chance et je n'ai pas été déçue le moins du monde.
On retrouve l’atmosphère présente dans le film avec l’utilisation d’images projetées, avec la présence de sa musique si particulière et enthousiasmante (les instruments qui figurent à jardin ne sont pas là pour faire office de décoration), et avec la quasi-totalité de la distribution du film sur scène.

Il y a un côté beckettien dans cette pièce. Au début, on attend. La chanteuse aussi. Elle attendrait le jour et la nuit … ton retour. On connait bien la chanson. On l'écoute en appréciant la guitare manouche sans forcément faire le lien avec Richard …
Sur la scène, une grande table autour de laquelle les comédiens prennent place l'un après l'autre et s'assoient dans une pose figée. Arrêt sur image. 
Le public, impatient, finit par applaudir. Dalida reprend la même chanson. Le spectacle peut se poursuivre.
On nous dit que c'est une belle journée d'été. Chacun y va de ses petits mots. On sent l’ambiance un peu tendue, comme s’ils ne se connaissaient pas vraiment, ce qui est le cas puisque le plus âgé, Pierre Henri, condamné par la médecine, a engagé des comédiens pour remplacer ceux qui ne sont plus là et pour l’aider à régler ses conflits avec eux. Il s’est donné une semaine dans sa maison de campagne pour tenter de se réconcilier avec chacun. Mais cette expérience l’entraîne bien au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer…

Comme l’a très bien compris l’adaptateur, Gilles Dyrek, c’est une pièce sur des comédiens en prise avec la réalité d’un homme qui ne joue pas, une situation qui déplace en permanence la frontière si ténue entre jeu et réalité, entre vérité et mensonge.

De lui, j’avais vu Venise sous la neige, qui fut un énorme (et mérité) succès, qui a ensuite été adaptée au cinéma, produite par Véra Belmont, réalisé par Elliott Covrigac et interprétée par Elodie Fontant, Arthur Jugnot, Juliette Arnaud et Olivier Sitruk. Il a énormément écrit pour le théâtre tout en étant acteur. Et dans Le retour il endosse le rôle de l’ami, qui n’est pas le plus sympathique et dont il tire le meilleur parti, jouant toute l’ambiguïté de la sympathie et de son contraire.

Les ressorts comiques s’appuient sur les confrontations entre jeu et réalité, vérité et fiction. Pour ce qui est du tragique chaque personnage aura un moment plus ou moins pathétique. Ajoutons qu’au théâtre tout est vrai même si rien n'est vrai, ce qui est le contraire dans la vie.

Les lumières de Cécile Trelluyer sont travaillées de manière à focaliser l’attention sur un personnage en particulier. Il y a des idées de mises en scène additionnelles dans la version théâtrale, comme une incroyable partie de ping-pong, et la présence d’un accessoiriste qui agit en noir, mais à vue, alors qu’il nous faudra un certain temps pour comprendre qui se cache derrière lui. Il sera très applaudi aux saluts.

Tout est rebondissement au cours de la soirée. Rien d’étonnant à ce que le public y perde sa lucidité et frappe trop tôt dans ses mains, ce qui doit bien réjouir la troupe.

L’humour est décapant. Et nous verrons bien s’il est envisageable de se réinventer une famille pour réparer la vraie. Le spectacle a bien mérité sa nomination aux Molières 2023 dans la catégorie « Meilleure Comédie ».
Eric Bu multiplie les collaborations au théâtre tout en continuant à développer ses projets audiovisuels, notamment avec le long-métrage Le retour de Richard 3 par le train de 9h24, écrit par Gilles Dyrek, récompensé dans de nombreux festivals et sorti sur la plateforme filmoTv en juin 2020.

À Avignon en 2018 et 2019, il avait créé au théâtre Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ?, avec Elodie Menant, mis en scène par Johanna Boyé. (Récompensé par 2 Molières en 2020 dont celui du Spectacle Musical)

À la rentrée 2020, il avait écrit et mis en scène Dolto, Lorsque Françoise paraît, au Théâtre Lepic, avec Sophie Forte dans le rôle de Françoise Dolto, succès Avignon 2021, salué par une critique unanime. Il développe actuellement de nombreuses écritures pour la scène et l’écran.

Le Retour de Richard 3 par le train de 9h24
Mise en scène d’Eric Bu
D’après une idée originale et un film d’Eric Bu écrit par Gilles Dyrek
Avec Hervé Dubourjal Isabelle de Botton Amandine Barbotte Camille Bardery Lauriane Escaffre Benjamin Alazraki Jean-Gilles Barbier Gilles Dyrek
Musique originale Stéphane Isidore
Chorégraphie Florentine Houdiniere
Scénographie Marie Hervé
Création lumière Cécile Trelluyer
Création maquillage et perruque Emmanuelle Verani
Costumes Christine Vilers
A partir de 12 ans
Depuis le 13 janvier 2023 et prolongé jusqu’au 30 juin
Au Théâtre Actuel / La Bruyère - 5 rue La Bruyère, 75009 Paris
Du mercredi au samedi à 21h
Matinée samedi à 18h30 et dimanche à 16h
(Ensuite au festival d’Avignon au Théâtre du roi René pour la seconde année consécutive)

mercredi 26 avril 2023

Le secret de Sherlock Holmes de Christophe Guillon et Christian Chevalier

Cela fait plus d'un an que je m'étais promis d'aller voir Le secret de Sherlock Holmes et puis le temps a passé et un certain nombre de circonstances malheureuses ont retardé ma venue. Très franchement, en sortant de la salle, j'ai regretté de n'avoir pas pu venir plus tôt. C'est un spectacle excellent, autant intelligent que drôle. Je comprends qu'il ait reçu le Prix du "Meilleur spectacle théâtral" au Festival Polar de Cognac et que cette comédie policière ait déjà réuni plus de 50.000 spectateurs.
En résumé, Londres, 1881 : Sherlock n’est pas encore le grand Holmes et le docteur Watson, médecin légiste, rentre tout juste d’Afghanistan. Alors que ce dernier cherche un toit, l’inspecteur Lestrade de Scotland Yard fait appel à lui pour une enquête délicate. La découverte d’un cadavre sur les bords de la Tamise va lier les destins de Sherlock Holmes et du docteur Watson et les faire entrer dans la légende.
Il y avait beaucoup de jeunes le soir de ma venue et le public plus âgé craignant les chahuts mais ils ont été attentifs … et conquis.

Donc nus sommes en 1881, à Londres, dans le smog anglais et Big Ben résonne au loin. Le premier coup de théâtre se produit dans les premières minutes avec une arrestation spectaculaire. C'est que la police a fait des progrès … les voleurs aussi. On devra s'attendre à d'incessants rebondissements.
Les scènes s'enchainent avec brio. Les jeux de mots et les réparties claquent, toujours justes, jusqu'à l'absurde comme cette affirmation mûrement réfléchie : la victime n'est pas l'assassin. Les double-sens et les allusions sont multiples, jusqu'à faire un clin d'oeil à Colombo (qui avaient une coquetterie dans le sien … d'oeil) et bien entendu à Conan Doyle. Les bruitages sont parfait de réalisme. Les costumes sont magnifiques. La scène de duel est un bijou de chorégraphie. Les effets spéciaux sont à propos. On savoure tous les types d'humour. … sauf un, l'humour raciste qui ne passe pas dans la salle (mon dieu comme les spectateurs peuvent manquer de largesse d'esprit !). Excepté sur ce point, c'est un régal.

Les comédiens méritent nos compliments, à l'unanimité. Laura Marin est une fine Katryn, Hervé Dandrieux un Docteur Watson fidèle à la légende.
La solution du secret est invisible puisque visible par tous, parfaitement dans l'esprit qu'on connait de Sherlock qui est interprété avec brio (le soir de ma venue par Pierre Hancisse, tandis que Romain Ogerau était Silvius). Ce "monsieur je sais tout" force l'admiration avec sa supériorité et on lui pardonnera ses airs supérieurs.

Surtout après avoir entendu la mise en garde de Michel Bouquet, qui nous est livrée aux saluts par l'inspecteur Lestrade (Emmanuel Guillon) : N'oubliez pas que si le public vient vous voir jouer , il vient aussi pour jouer avec nous.
Si nous n'oublions pas les autres interprétations de la légende, notamment avec Omar Sy sur Netflix, celle-ci va s'ancrer dans nos mémoires. J'accourrai si les co-auteurs Christophe Guillon et Christian Chevalier nous proposaient un nouveau chapitre, avec la même équipe.

Le secret de Sherlock Holmes de Christophe Guillon et Christian Chevalier
Mise en scène Christophe Guillon
Avec Hervé Dandrieux, Christophe Guillon ou Christophe Laubion ou Romain Ogerau, Emmanuel Guillon, Laura Marin, Didier Vinson ou Pierre Hancisse
Depuis le 4 avril 2023 les horaires ont été modifiés
Le Mardi à 20h30, Les Mercredi, jeudi, vendredi à 19h, Le Samedi à 16h et 21h
Au Théâtre Actuel La Bruyère
5 rue La Bruyère - 75009 Paris
Spectacle à partir de 9 ans
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de © Laurencine Lot

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