Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 22 janvier 2024

Le grand feu de Léonore de Récondo

L'histoire se déroule à la fin du XVII° mais Le grand feu est écrit au présent, ce qui donne de la vivacité à un récit composé de chapitres brefs qui permettent de faire progresser l'intrigue avec dynamisme, quitte, parfois, à ne pas approfondir certaines piste

Léonore de Récondo adopte le point de vue du narrateur (la troisième personne) mais apparaît de temps en temps un "je", parole échappée de la bouche d'Ilaria. Et à certains moments aussi, plus loin, la voix de Paolo, le frère de Prudenza, qui se demande, comme son grand père, si la réalité est un mirage (p. 103).

L'auteure a construit ce roman comme un opéra, et le texte devient non seulement un hymne à la puissance de la musique mais aussi comme une sorte de conte dont l'issue ne peut qu'être fatale. Certaines formules sont d'une rare beauté, comme celle-ci par exemple : La beauté, certains soirs, désarme la mélancolie (p. 52). 

Le cadre est surtout celui de la Pietà, une institution publique vénitienne qui a ouvert ses portes en 1345 pour offrir une chance de survie aux enfants abandonnées en leur épargnant infanticides ou prostitution.

Ce qui étonne, c'est que bien que cet endroit soit régi par le blanc et le noir il y a malgré tout beaucoup de couleurs vives qui apparaissent au fil des pages.

Le lecteur supposera que c’est parce que Bianca, la gardienne de tout à la Pietà (dont on peut noter que son prénom incarne la blancheur), est la cousine de sa mère qu’Ilaria y sera placée en 1699, alors âgée de quelques semaines, afin d’assurer son avenir. La tractation se fera contre la fourniture de soies et de lins blancs qui lui permirent d’entrer en musique comme elle aurait pu entrer au couvent (p. 21). De temps en temps Léonore de Récondo s’appesantira sur la difficulté de cette mère à exprimer ses sentiments et sur les moqueries qu’Ilaria doit subir de ses sœurs, restées auprès de ses parents, sans qu’elle ne comprenne pourquoi son destin est différent.

A chaque fois qu’elle cousera des robes pour les pensionnaires, la marchande d’étoffes cachera un peu de bleu dans l’ourlet de la robe blanche, pour la protéger ou lui porter chance (p. 100). A cette époque, la ville a perdu de sa puissance, et la peste y a décimé une partie de la population mais lui restent ses palais, ses nombreux théâtres et son carnaval qui dure alors six mois. C’est une période faste pour l’art et la musique, le violon en particulier, qui est l’instrument qu’apprendra Ilaria. Elle excellera tant qu’elle deviendra la copiste du maestro Antonio Vivaldi.

Car on enseigne à la Pietà la musique au plus haut niveau. On se presse aux concerts organisés dans l’église attenante. Cachées derrière des grilles ouvragées, les jeunes interprètes jouent et chantent des pièces composées exclusivement pour elles. Maria, une orpheline à la voix d’alto très grave, réussira grâce à ce don à gravir tous les échelons de l’institution, accédant ainsi à une reconnaissance impossible ailleurs. Pourtant, ni les cadeaux ni les compliments n’étanchent sa soif de considération. Elle obtiendra ce qu’elle souhaite : la gloire et un mariage qui la sortira de là (p.26).

Quand Maria chante les murs s’écroulent, ça ressemble aux flammes d’un grand feu (p. 27). Ilaria l’admire et la croit sorcière. L'auteure abandonne vite ce personnage (et la piste de la sorcellerie) au profit de Prudenza, une fillette du même âge qu’Ilaria, qui se lieront d’une amitié indéfectible qui donnera à la jeune fille une ouverture vers le monde extérieur.

Le grand feu, ce sera autant celui de la pratique de la musique que l’amour qui foudroiera Ilaria à l’aube de ses quinze ans, abattant les murs qui l’ont à la fois protégée et enfermée. C’est celui qui mêle le désir charnel à la musique si étroitement dans son cœur qu’elle les confond et s’y perd. Il suffit de lire ce que ressent la jeune fille alors qu'elle déchiffre une partition : Elle va prendre feu. Son violon va brûler, les tentures, le palais, tout va brûler. Elle n’est plus qu’une flamme vive, elle avec le ruban, l’habit blanc, ses tresses, une couronne incandescente (p. 67).

Si Maria réussit à conquérir un destin enviable, d'autres personnages n'échappent pas à la noirceur de leur destin. Ainsi Paolo rêve de reconquérir la Crète depuis qu’Héraklion est tombée aux mains des Turcs, songeant à la parole de son père lui disant que Venise a tout perdu, la richesse et l’Orient, pour n’être plus qu’un tout petit bout de terre sur la lagune, un vestige du faste passé (p. 81). Cet épisode fait bien entendu écho au récent voyage que j'ai accompli sur cette île.

Quant à la jeune Ilaria … je vous laisse envisager quel avenir elle va conquérir.

Le grand feu de Léonore de Récondo, Grasset, août 2023
Liste des livres sélectionnés pour le Prix des Lecteurs d'Antony :

dimanche 21 janvier 2024

Le pavillon de l’Aurore du Domaine de Sceaux (92)

Le pavillon de l’Aurore se situe au nord-est du parc de Sceaux (92). Il a été construit en même tant que le château et la peinture de la coupole a été apposée tout de suite par Charles Le Brun en 1672 (la signature est lisible en bas de la colonne). Au même moment il faisait le décor du Salon des ambassadeurs à Versailles, décor qui n’existe plus.

Ce pavillon, d’inspiration italienne, est le seul bâtiment du Grand Siècle qui a été conservé au Domaine.

La vaste peinture allégorique qui recouvre le dôme montre la déesse Aurore œuvrant au lever du jour et chassant les puissances obscures de la Nuit.

Une fois à l’intérieur, il suffit de lever la tête pour se perdre dans son merveilleux plafond, et avec un peu d’aide on en décode les symboles cryptés.

C’est la chance dont j’ai bénéficiée en suivant une visite spéciale et je vous encourage à faire de même, quoique j’ai appris depuis qu’on pouvait emprunter  un casque de réalité virtuelle.

Une fois sous la coupole, il faudra se retourner plusieurs fois pour voir les personnages de bas en haut, sans qu’on puisse déterminer un début et une fin, pas plus que la limite entre la terre et le ciel. A moins de commencer par la guirlande fleurie qui émerge d’une nature abondante et d’une figure féminine allongée, que l’on peut considérer comme une allégorie du Printemps.

La visite est gratuite et s’effectue sans réservation préalable mais il faut malgré tout s’adresser au guichet des Anciennes Écuries. Annoncée comme visite flash d’une demi-heure, elle a duré plus du double et ce ne fut pas de trop.

C’est un des bâtiments les plus anciens. Il fut construit par le père du Colbert que l’on connait et c’est un des rares à subsister avec l’entrée d’honneur.

Le pavillon de l’Aurore était à l'origine un casino de plaisance construit comme un belvédère s'ouvrant sur la campagne. A l’époque, le lycée Lakanal n’était pas encore construit (il le sera en 1880). De plus, Colbert avait acheté des terrains supplémentaires si bien que le bâtiment se trouvait en plein centre, en hauteur, à l’extrémité Est du domaine donc bien situé pour accueillir le lever du soleil.

Il était d’usage de montrer ses jardins à ses invités au cours des soirées. Et ils ont été ici conçus par la Quintinie. Il est amusant s’apprendre qu’il y avait à l’époque des lits dorés dans les pièces voisines de manière à ce que les invités puissent s’y reposer.

Voilà pourquoi les plafonds de ces deux cabinets flanquant la rotonde centrale représentent Vertumne et Pomone (déesse des vergers) et Flore et Zéphyr en allusion à la cinquième Grande Nuit de Sceaux puisque les deux personnages posent la main sur le livre des fêtes que la cour de la duchesse du Maine organisa en ces lieux. Elles ont été réalisées par Nicolas Delobel.

Concentrons-nous sur la coupole qui représente un décor à la fois allégorique et mythologique, en rapport bien entendu avec Colbert, et qui n'est pas une fresque mais une peinture à l’huile. 
Le sujet évoque une déesse (pas une allégorie), celle de l’Aurore qui arrive sur son char dans un tissu rose et orange, comme c’était toujours le cas pour représenter l’aurore. Elle annonce la venue du dieu Apollon  Son action serait un écho à celle de Jean-Baptiste Colbert se débarrassant des ennemis du roi en bon ministre, donc de la Nuit, pour laisser place à Apollon, que l’on peut voir en roi-soleil.

samedi 20 janvier 2024

Visite du Musée national de la Marine

Le Musée national de la Marine, situé dans le Palais de Chaillot, place du Trocadéro, a rouvert ses portes le 17 novembre 2023 après sept années de travaux. C’est une véritable métamorphose qui a été opérée en privilégiantl les formes courbes et circulaires rappelant le mouvement de l'eau.

Le plateau est immense, comptant 8 000 m² dont 2 500 m² de parcours semi-permanent sur trois niveaux avec l’ambition de transmettre au plus grand nombre le goût de la mer mais aussi  de sensibiliser aux enjeux maritimes de notre planète.

Ce musée possède l’une des plus belles et des plus anciennes collections au monde qui retrace plus de 250 ans d’histoires maritimes et navales françaises. Établissement public à caractère administratif, il est placé sous la tutelle du ministère des Armées.

J’ai visité l'exposition inaugurale intitulée Objectif mer : l’océan filmé, il y a quelques jours. Une longue publication en rend compte, lisible ici.

J'avais annoncé un article complet sur le musée rénové parce qu'il y a beaucoup à dire même si je ne raconte évidemment pas tous les détails. Je signale d'ailleurs qu’il existe un programme très fourni d’animations et que beaucoup de facilités ont été imaginées pour faciliter la visite. Profitez-en pour vous y rendre en famille. Par exemple un dimanche après un brunch au restaurant lors que celui-ci l’aura instauré.

Bien entendu il y a toujours beaucoup de modèles réduits de bâtiments maritimes. Les prendre en photo est très difficile en raison des reflets sur les vitrines et il m'a semblé plus utile pour cet article de parler d'objets moins attendus dans un tel musée sachant que les passionnés de mer et de marine sont déjà au courant de l’essentiel.

J’ai choisi de commencer par ce scaphandre rigide articulé de grande profondeur en acier, verre, toile, cuir de porc et plomb, dont les frères Alphonse et Théodore Carmagnolle ont déposé un brevet en 1882 et qui est d’ailleurs le premier objet que voit le visiteur. Créé pour résister à la pression, il ne fut pas utilisé pour des problèmes d'étanchéité. Ce prototype n'en reste pas moins un objet symbole de rêve et d'innovation.

En effet, comme la conquête spatiale, l'exploration sous-marine a été conditionnée par des inventions qui ont permis de percer les mystères d'un monde longtemps inconnu, et donc source de beaucoup de fantasmes.
Le musée conjugue désormais la splendeur des collections historiques du musée, constituées dès 1752, à un parcours de visite immersif qui plonge le visiteur dans les grands enjeux maritimes du XXI° siècle : économiques, écologiques et militaires. Il s’articule de manière thématique autour de plusieurs galeries présentant plus de mille pièces, toutes restaurées.
Juste après le portique d’entrée, un bref film de 2 minutes 30 intitulé Immersion est projeté dans une demi-bulle pour placer chaque spectateur en condition. Il a été conçu afin de découvrir la mer du point de vue des différentes marines, sous l'eau, à la surface et depuis les airs. Des vibrations ont été intégrées au banc pour enrichir l'expérience, particulièrement des publics sourds ou malentendants.
On passe ensuite sous une arche symbolisant une vague et sur laquelle est amarré un radeau de survie hauturier, modèle Transocean pour 4 personnes, en PVC réalisé par Plastimo en 2022. Il est utile de rappeler combien le naufrage est malheureusement une réalité marine. L’inventaire de tout ce que contient l’intérieur d’un radeau de survie est instructif.
Après avoir traversé un moment les collections permanentes on peut bifurquer sur la gauche pour accéder à l’exposition temporaire et c'est une très bonne idée pour donner envie de revenir.

Un immense escalier invite à descendre. Au sous-sol sont exposées d’immenses peintures marines de Joseph Vernet. On apprend dans cet espace l’importance des arbres, notamment ceux de la forêt de Tronçais. Voilà pourquoi les bancs sont en bois.
On est surpris par la lumière permis par la réouverture des baies vitrées, qui rétablit une connexion visuelle entre l’intérieur et l’extérieur du musée : la tour Eiffel et les jardins du Trocadéro sont désormais visibles depuis les espaces d’exposition. L'ensemble de baies est néanmoins occultable en fonction de la scénographie. Plusieurs voies sont possibles. Je vais m’arrêter en certains endroits qui m’ont particulièrement attirée.

vendredi 19 janvier 2024

Ce que je retiens de l’édition Maison & Objet de janvier 2024

(article mis à jour en mars 2024)
Il avait neigé la veille et les transports en commun étaient déficients. Le plateau de gobelets de café de Lavazza était présenté quasi providentiellement avant qu'on ne s'engouffre dans le premier hall. Nous étions nombreux à apprécier et à poster un cliché sur les réseaux sociaux. Parfois ce sont les actions les plus simples qui sont les plus efficaces

Maison & Objet est un salon immense, où, malgré des efforts de signalétique figurant au sol, on ne fait que s'égarer. Il suffit de rentrer sur un de ces grands stands ouverts sur leur quatre côtés pour en sortir à l'opposé sans y prendre garde et du coup, perdre le fil du trajet qu'on avait repéré.

Il faudrait inventer une sorte de Citymapper du salon qui flécherait le parcours pour qu'on ne manque aucune des étapes qu'on s'est juré de faire.

Malgré tout ce rendez-vous que 'on nous promet avec le futur est un véritable pont avec le passé dont il semble le gardien et c'est toujours un immense plaisir d'aller à la rencontre des tendances en sachant que l'on ne perdra pas le contact avec les valeurs éternelles de notre patrimoine comme par exemple le verrier Baccarat qui proposait une expérience immersive dans leur manufacture pour restituer la magie du savoir-faire humain à travers un voyage poétique à la faveur d'une nuit étoilée où le cristal et les constellations s'accordent.
Après l'ouverture du restaurant Cristal Room par Anne-Sophie Pic à Hong-Kong en 2023, l'entreprise célébrera cette année ses 260 ans dans un nouveau décor et avec une nouvelle expérience qui sera dévoilée au sein de la Maison Baccarat, Place des Etats-Unis à Paris.
La maison Au bain Marie, fondé en 1977 par la créatrice et styliste Aude Clément, architecte d'intérieur et journaliste culinaire gastronomique, continue à me séduire par le mariage d'objets anciens et de créations contemporaines dans une atmosphère unique. Cette table est bien la preuve de l'alliance possible entre modernité et tradition.
Par contre je n'ai pas eu, cette fois, de coup de coeur pour les objets mis en valeur dans le hall, hormis pour les vases d'Amabro (uniquement disponible sur le salon), mais que je n'ai pas eu le temps d'aller voir sur leur stand.
A l'inverse, les compositions mettaient en valeur les arts de la table en suscitant de fortes envies, comme celle d'aller à la rencontre de Serax qui avait sélectionné ce plat (à droite) du designer Bela Silva.
Quoique très différentes, et c'est une de leurs forces, les atmosphères composées par les stylistes étaient très intéressantes.
Nous avons été très nombreux à nous enthousiasmer pour Ostrea et il est dommage que la présence d'une plaque (non photographiée) comportant le nom d'une (grande) entreprise de bétons ciré, peinture et chaux oriente le visiteur qui pense être dirigé vers eux. Curieusement les responsables de cette entreprise ne m'ont pas dit qu'ils n'avaient rien à voir avec cette pratique. C'est leur localisation qui m'a ensuite alertée.

jeudi 18 janvier 2024

Adraba, le restaurant d'Eden, Elior, David et Shlomit

Ce n'est pas une expérience ordinaire que de dîner chez Adraba.

Le restaurant est né de la volonté de quatre amis de faire connaitre la culture culinaire levantine faite d’influences variées de cette belle et immense région, actuellement divisée en plusieurs pays.

C'est en quelque sorte un voyage de réconciliation qu'ils nous suggèrent d'entreprendre au coeur d'un quartier, entre Blanche et Abbesses, qui lui-même revendique un statut particulier, comme si Montmartre n'était pas Paris et que ce qui s'y passe est tout sauf ordinaire.

C'est en m'attendant à quelque chose de particulier que j'ai grimpé quelques dizaines de mètres de la rue Lepic et j'ai été comblée. Adraba n'est ouvert que le soir (mais aussi le dimanche soir), ce qui rend le séjour encore plus magique.
Les mots ne sont pas excessifs. On ne passe pas dans ce restaurant en coup de vent, même pour savourer un des délicieux cocktails de David Weiss. On se pose. On s'installe. On prend racine pour plusieurs heures. Et on laisse le charme opérer quel que soit l'endroit qu'on a choisi.
Certains préféreront être assis au comptoir, avec vue plongeante sur la cuisine où Elior Benaroche oeuvre avec sa brigade. C'est un spectacle incessant, parlé en plusieurs langues, où les mains et les bras se croisent et se décroisent sans rien laisser choir, ce qui relève du miracle.

D'autres voudront une table carré au centre, ou donnant sur la rue. On est accueilli par Eden Bar et confié à l’équipe. C’est bien le terme qui convient. Il y a une forte cohésion entre tous. Malgré, ou grâce à leurs différences, car ils ne sont pas tous originaires d’un pays du Levant. Vous rencontrerez aussi un antillais, un américain, une mexicaine, … et même un français. Ils sont réunis autour d’un patrimoine culinaire et culturel dont ils transmettent une valeur qui est aussi émotionnelle.

J'ai choisi la proximité de la fresque qui me rappelait un séjour en Crète. Où que l'on soit, on sera éclairé de bougies. Très vite le restaurant s'anime d'une ambiance particulière. On ne repartira, à regret, que lorsqu'on en aura saisi l'âme.
Je m'étais renseignée. On m'avait recommandé de commencer avec un Adraba Spritz mais il n'était plus sur la carte des cocktails. Alors j'ai opté pour un Téhéran Twist qui s'annonçait complexe, acidulé et amer, servi dans une coupe, composé de Bombay Sapphire Gin, Citron Perse et Cardamone. J'ai vu arriver aussi dans un tumbler, un autre mélange joliment rosé, frais et herbacé, réalisé avec Tequila Cazadores, verveine, citronnelle et soda au pamplemousse.

David l’a appelé Louisa en souvenir de sa grand-mère qui fut la première à lui faire goûter un Tequila (au Mexique le nom est masculin) et dont il reprend quelques-unes des herbes aromatiques avec lesquelles elle lui préparait un thé incroyable.

Ensuite on passera des Doigts à la Bouche puis au Coeur pour arriver au Point-G. Car c'est ainsi que les quatre amis ont décidé de présenter leur carte (il n'y a pas de menu) avec 4 à 6 suggestions par catégorie. Je n'ai pas tout goûté mais presque, bien entendu en portions réduites, encore que … ce n'est pas certain. Qu’on se rassure malgré tout : je n’étais pas seule pour déguster ce festin.

J'ai tout aimé et je suis prête à recommencer mais je vais avoir du mal à vous décrire chaque assiette. Les saveurs sont inhabituelles et la mémoire est vite en panne pour analyser les recettes. Shlomit Landmann, qui a en charge la gestion de l’établissement et qui veille au moindre détail (c'est elle qui a tenu à ce que les toilettes soient grandioses et elles le sont) l'a bien compris et a insisté -à juste titre- pour que la définition des produits les plus typiques et les plus méconnus figurent à la carte, annoncés par un astérisque.

Les serveurs vous les expliqueront mais c'est bien que ce lexique existe. Ainsi le Doa est un mélange de noix et d'épices égyptiennes. Le Kishke est une pierre de yaourt séché qui sera grattée au-dessus des croquetas. L'Amba est à base de mangue verte d'Irak fermentée pendant quatre mois puis mixée avec des épices. Il me faudra les goûter plusieurs fois, en diverses occasions, pour les intégrer à ma mémoire gustative.

Notre main passe d'une coupelle à une autre, en s'arrêtant sur le Pain Esh (voir plus bas au centre de la table) apporté tiède, un peu brûlé parce qu’il a été grillé au charbon (Esh signifie feu en hébreu), et beurré,  pour en prélever des petits morceaux et picorer ou saucer le contenu des assiettes. Il sera posé sur la table avec du fenugrec, une salade de Mazal (photo 1), la Tatbila, une sauce citronnée, aillée et épicée et le Tahini (photo 3) qui est légèrement piquant. Il servira aussi à enrober l’Ikra Noire (photo 2) qui est une pâte d’œufs de poisson servie avec un hachis d’oignons de Roscoff. Si vous épuisez le pain, vous pourrez en demander un second, sans sauce s’il vous reste de quoi le nourrir encore car traditionnellement il ne se mange jamais seul.
Continuons avec le Schlomoza (photo 4) composé de petites pommes de terre cachées sous de l’aubergine glacée, de l’œuf dur, et de l’Amba. Vous serez surpris par sa saveur à mi-chemin entre cumin et curry mais presque sucrée et vous vérifierez que c’est donc cela "la mangue verte fermentée d’Irak". La base de cette assiette change régulièrement mais les œufs subsistent. A côté, des Bagdad (photo 5) dont je pourrais manger un saladier entier. Ce sont des pickles marinés à l’Amba qui est en quelque sorte l’épice fétiche d’Elior. Puis des Harif (photo 6), ces piments marinés faits maison. La carte le précise -mais tout est maison il faut le savoir- en alertant sur leur caractère piquant, sans nous dire à combien il monte sur l’échelle de Scoville. Je me suis régalée mais je ne suis plus représentative d’un palais français depuis que je séjourne régulièrement au Mexique.

Une assiette de Croquetas (ci-contre en haut à gauche) est arrivée … parce que c’est le plat nouveau du jour, chaque soir différent, pouvant aussi bien être une assiette à partager. Avouez que cela fait une jolie tablée, un premier chemin de découvertes avant de passer à l’étape de la Bouche.

Comme vins, nous avons suivi les conseils avisés de Baptiste. Ce fut d'abord une bouteille provenant d’un vignoble géré par deux frères, Karim et Sandro Saadé, fiers de leurs origines, mais qui se refusent néanmoins à cantonner le vin libanais à la logique ethnique, voire exotique que l'on connait trop.

Ils ont une approche qualitative qui tranche avec la majorité des pratiques locales en mettant en avant l’excellence du terroir, la plantation de cépages comme  le Chardonnay et le Sauvignon blanc (pour le blanc) et le Cabernet Sauvignon, la Syrah et le Merlot (pour le rouge) et qui appliquent les principes pérennes des techniques de bio-dynamie.

mercredi 17 janvier 2024

Le Salon Museum Connections

Mardi 16 et Mercredi 17 Janvier avait lieu le salon Museum Connections au Parc des expositions de la Porte de Versailles. J’avais étudié le dossier de presse et la liste des exposants en amont et j’avais noté un certain nombre de stands où je voulais recueillir des informations complémentaires.

Sur le plan de la superficie, le salon n’est pas très étendu. Pourtant je n’ai absolument pas pu faire, en une seule journée, tout ce que j’avais prévu. D’autant que je me suis laissée séduire par une conférence sur la Médiation sensible : pour une expérience émotionnelle des musées et sites patrimoniaux de presque une heure trente, certes intéressante, mais qui ne m’a pas appris grand chose puisque la médiation sensible, tout le monde en fait plus ou moins comme Monsieur Jourdain parlait en prose avant d’en connaître le terme. Et j’ai trouvé drôle que les slides des intervenants (pardon, diapositives) soient illisibles, même depuis le premier rang.
De toute façon, les musées ont beaucoup évolué, plutôt positivement, en proposant des programmes très qualitatifs, censés concerner une multitude de publics. De mon point de vue d’utilisatrice, il me semble que, peut-être à force de vouloir parler à tous, on ne sait plus faire simple. Et je suis persuadée que rien ne peut remplacer le "guide" humain qui, lorsqu’il est cultivé, passionné et capable de s’adapter à son groupe, nous laisse un souvenir impérissable en nous apprenant aussi quelque chose. C’est d’ailleurs ce qu’a bien compris le musée de Loctudy, qui fait vivre l’histoire de la conserverie, et dont la responsable, Kathleen Bouquet, intervenait dans cette conférence.

Ce carrefour m'a permis de faire brièvement connaissance avec la créatrice de Inclu&Sens dont il se trouve que j'avais énormément apprécié la bulle sensorielle qu'elle a installée au Musée de la Marine. Les photos ci-dessous donnent un aperçu de l'endroit.
Manifestement, la grande tendance est à l’interactivité tous azimuts, sous l’impulsion de starts-up innovantes et dont les promesses semblent infinies, en termes de langues, de formats, de durées … 116 exposants étaient répertoriés sous le label "TECH". Ils composaient l’essentiel des arrêts proposés en visite de presse. Le souci fut que leur présentation, et c’est un paradoxe, était si complexe que je n’ai pas été capable, pour aucune, d’en estimer l’intérêt et la plus-value du premier coup d’œil alors que je me sens compétente pour jauger la lisibilité d’un cartel sans même devoir prendre le temps de le lire.

Bien entendu, je me suis promis de revenir voir dans la journée les trois ou quatre de ces jeunes entreprises qui m’ont néanmoins semblé apporter un vent de fraicheur. Comme celle qui travaille en réalité augmentée sur le hangar Y de Meudon, mais j’ai été "happée" par autre chose au cours des heures qui ont suivi. Surtout par la personnalité de quelques exposants (prouvant que c’est bien le facteur humain qui est prépondérant) qui, systématiquement me détournait de ma recherche des stands dont j'avais pourtant bien noté le numéro, sage précaution car plusieurs exposants sont notés à un nom différent sur le livret guide de visite.

C'est la raison pour laquelle je n'ai jamais retrouvé Quatrium ni Aglaé dont le concept de végétal luminescent m'avait interpelée. Ayant noté les références des stands, et après avoir passé en revue tout le catalogue depuis, j'ai vu que la première société figurait à la lettre C comme Clarte-Lab et la seconde au U sous le nom de USKA dans le catalogue. Je me promets de faire des investigations pour en savoir davantage sur leurs propositions. Tout comme de ce que fait Tonwelt qui a notamment développé une visite pour la Cité du vin.

En tout cas, j'ai malgré tout eu le temps de rassembler les coordonnées d'entreprises vraiment intéressantes comme Ask Mona qui utilise l'intelligence artificielle pour faire parler les oeuvres d'art.

Cette tendance capitale à introduire le numérique dans les parcours de visite fera très probablement l'objet d'un article spécifique même si je pense que laisser un mur d’images à portée de main sans aucune explication n'aura jamais autant de puissance que le recours à l'humain.

mardi 16 janvier 2024

Mon secret, l’album d’Armelle Yons

Je ne vais pas pouvoir assister au concert d'Armelle Yons du Café de la gare (le 25 janvier prochain), mais j’ai plusieurs fois écouté son album, intitulé Mon secret et je me promets de la voir un jour se produire sur scène.

J'aime les paroles de ses chansons marquées par une grande liberté de ton. Le doute n'est pas permis. Elle a une vraie plume et pour avoir jeté un oeil à un extrait d'un passage sur la scène des Trois Baudets (en mars 2023) je comprends que le duo de La Bestiole se soit proposé pour composer la musique que ses textes leur inspirait alors qu'ils faisaient connaissance à l'occasion d’un concert hommage à Jacques Higelin,

Ils ne font pas les choses à moitié et ce sont eux (Delphine Labey : Batterie, percussions, chœurs et Olivier Azzano : Guitare, basse) qui l'accompagnent aussi en concert.

Armelle Yons est tombée en musique très jeune, en entrant à 6 ans au Conservatoire. Elle a longtemps appris la flute traversière, un instrument qu'on n'imagine pas trop s'accorder avec les tempos rocks et électroniques dans lesquels La Bestiole excelle. Et pourtant tout matche très bien d'après ce que j'ai aperçu … alors que les orchestrations sont très différentes sur l'album.

Sa voix me rappelle énormément Evie, une chanteuse dont j'apprécie également la finesse des textes et que j'ai eu la joie d'accueillir en studio quand je faisais de la radio. Et qui elle aussi écrit ce qu'elle chante, qui plus est également en français. Je serais curieuse de les voir ensemble sur scène. Qui sait ? Libre à Armelle de faire un pas. Voici le lien vers le site d'Evie. Je me porte candidate comme marraine.

Pour ce qui est de son timbre, il a été nécessairement à bonne "école" puisqu'elle a été chanteuse lyrique et qu'elle a beaucoup travaillé dans le monde du cabaret dont elle maitrise les codes. Ses errances noctambules lui ont sans doute inspiré Tango Padadam (Piste 3).

Ses talents ne s'arrêtent pas là. Elle a aussi reçu une formation en arts appliqués à l'Ensaama Olivier de Serres où elle a appris à aimer les matières et à illustrer ses idées. Cela se sent dans Croquis (Piste 8). Et ce n'est pas un hasard si elle cite Soulages (C'est mon secret - Piste 1), ou qu'elle fait allusion à une oeuvre de Théodore Géricault (Le radeau de la Méduse dans Passe-moi le cric -Piste 7) …

Et pourtant ce n'est pas simple d'oser se lancer en tant qu'auteur-interprète alors il faut saluer la sortie de  son premier album Mon secret, lui souhaiter bonne chance et que d'autres suivent ensuite.

On remarquera aussi Du bout des lèvres (Piste 9), une reprise très sensible et magnifique de la chanson de Barbara. Il ne fait aucun doute que la chanteuse est fan de chanson française.

Quand elle écrit pour elle, c'est en déployant un sens aigu des formules. Je retiens scelle qui nous prie de mettre notre angoisse en mode avion (Ici tout simplement -Piste 2). Je vais me l'approprier …

Mon secret se présente comme un cabinet de curiosité musical où se mêlent le rock, la chanson et un certain esprit irrévérencieux issu du cabaret. Il fourmille de références aux allégories et j'adore ça.

On perçoit une énergie qui se manifeste sans doute autant à la ville que sur la scène. Elle est une artiste en mouvement. Une femme de son temps aussi, avec ses doutes mais qui ose. "Je ne revendique rien, j’invite…et je vis dans le présent" dirait-elle si elle était devant nous.

On remarque aussi une sensibilité qui la conduit à croire aux anges (Sur le bord de la route - Piste 6) même si elle les voit déchus et déçus.

Ce premier album lui permet d’explorer toutes les nuances de la femme qu’elle est devenue avec le temps. Douce et sensuelle dans une simple balade en guitare-voix, mais aussi puissante et chaleureuse dans les titres habillés de guitares, de basse et batterie – que la production made in La Bestiole ont enrichi d’une multitude d’instruments chauds (tuba, violoncelle, harmonica).

Mon secret chez Avanti Music
Armelle Yons : Chant/Flute traversière
Delphine Labey : Batterie, percussions, chœurs
Olivier Azzano : Guitare, basse
Paul Galiana : Guitare
Diabolo : Harmonica

lundi 15 janvier 2024

La cabane de Ludovic Lecomte

La cabane est un livre bouleversant sur un sujet méconnu, surtout en France, mais que l’on sent bien réel. En deux mots, un lycéen se débat pour se motiver à sortir de chez lui où il est resté enfermé depuis l’avant-veille des vacances de l’automne dernier.

Nous allons passer avec lui les deux prochaines heures de ce lundi 14 mai à l’issue desquelles nous saurons s’il aura réussi à poser la main sur la poignée de la porte, l’ouvrir, franchir le seuil traverser le jardin dépasser le portillon, se retrouver dans la rue (…) partir vers la droite faire, quelques pas sur le trottoir, atteindre l’angle et la boulangerie, faire demi-tour rentrer. Alors... il aura réussi. Il sera « juste » sorti dans la rue. Il aura « juste » marché quelques mètres dehors. Mais ce sera la première fois depuis six mois.

Dit comme ça on pourrait penser que c’est un "no-problème" mais il suffit d’être attentif à quelques mots pour saisir la puissance du syndrome : j’avais épuisé mon après-midi à dormir (p. 25).

Au début, cependant, la seule explication à laquelle on pense c’est le manque d’envie pour justifier une sorte de STOP absolu, de paralysie psychique. Mais on devine que ça ne suffit pas pour légitimer un tel état. Ce n’est pas une histoire d’absence de volonté ou d’ennui mais bien d’impossibilité. Sans explication.

Enfin si, il existe peut-être une piste (p. 32). Le préfet a fait fermer  scolaire 24 heures avant les vacances d’automne en raison du risque potentiel d’un chantier de démolition. Ajoutez à cela des reportages sur les marches étudiantes pour le climat et vous obtiendrez une combinaison d’angoisse et de culpabilité qui peut générer une dépression et un repli sur soi.

 
On ne sait pas qui a posé ce mot de dépression mais le garçon estime que "c’était rassurant de mettre des mots". Plus tard on apprendra un mot nouveau, celui d'anhédonie, pour signifier n'avoir goût à rien. Se constituer une liste d'objectifs avec des cases à cocher pourrait être un remède. c'est le conseil de sa thérapeute (p. 63). Et puis on qualifiera la situation d'un terme japonais, hikikomori, qui désigne une personne qui évite toute participation sociale et reste cloitrée chez elle … au moins six mois(p. 77).

Ludovic Lecomte ne nous révèle pas le prénom de l’adolescent, comme s’il n’existait que par ce cataclysme intérieur qui  le détruit à petit feu, avec la trouille pour seule compagnie et sa chambre pour cabane, seul endroit où il se sent (un peu) en sécurité (p. 36).

L’absence de ponctuation et la typographie du récit proche de la poésie évoquent des halètements parfois, des hésitations souvent, des essoufflements lorsque les phrases sont très longues, jusqu’à ce que la lecture devienne plus facile avec des morceaux plus classiques.

Le syndrome atteint toute la famille. L’auteur explore les dégâts collatéraux de parents aimants, intervenants mais impuissants. Ils réagissent différemment. La mère ruse. Le père offre un chat (il faudra le sortir), un ukulélé et un abonnement à des plateformes de téléchargement (dans le but de lui changer les idées). Tous deux investissent dans des séances de psychothérapie qui se suivent en distanciel. Mais jusqu’à présent rien n’a déclenché le moindre résultat positif.

On a tous -enfin je crois- connu des journées où la moindre action exige un effort surhumain. Qui contraigne à chiller, prolonger une grasse mat au-delà du raisonnable, gâcher son temps en enchaînant les épisodes d’une série qui ne nous emballe même pas. On plaide la fatigue ou un coup de mou et le lendemain ça repart. Mais si ça durait depuis 187 jours ?

Il parait que Ludovic Lecomte aime les histoires de squelettes, de chiens, de tricot, de soupe et de barbe à papa, celles dans lesquelles on collectionne les chapeaux et on partage son pull ou son parapluie, les aventures avec des vilains qui aimeraient faire peur mais font plutôt rire, celles où les cartes routières servent à se perdre ... Mais comme ces histoires sont difficiles à trouver, il a décidé de les écrire lui-même.

La cabane de Ludovic Lecomte, Collection M+ de l'Ecole des loisirs, en librairie à partir du 17 janvier 2024 - A partir de 13 ans

dimanche 14 janvier 2024

Very Math Trip de Manu Houdard

(Mise à jour 2 février 2025)
Alors que la salle du Lucernaire est en train de se remplir sans laisser une seule place inoccupée, quelques diapositives enrichissent nos connaissances sur l'univers.

J’ignorais ce qu’était un obélius, tout simplement le signe désignant l’opération de la division  ÷ (et qui ne figure même pas sur mon clavier. Il faut, pour l'obtenir taper alt0247  mais ça ne fonctionne pas sur Mac).

J’avais oublié que 2 était le seul nombre premier qui soit également pair. Manifestement, mes voisins de rang n’ignorent rien de tout cela. Je sens que le public de ce soir comprend pléthore de vrais passionnés.

On se doute d'où vient son titre, Very Math Trip, évoquant Very Bad Trip, le film réalisé par Todd Phillips en 2009. Pas de décor et pour tout accessoires un énorme dé (qui ne servira que de pouf) … et une cape … de super matheux.

Manu Houdart arrive sur scène et sa tenue est immédiatement signifiante d’un esprit peu ordinaire. Ses bretelles assurent la bonne tenue de son pantalon, révélant un esprit soucieux d’ordre. Par contre la disparité de ses chaussettes trahit une manière de pensée qui sort systématiquement des sentiers battus. Il affiche un sourire qui nous promet d’associer plaisir et mathématiques.

Tout à l'heure il nous fera cadeau d'une citation d'Oscar Wilde L'art est le résultat mathématique d'un désir sentimental de beauté.

L’homme est professeur de mathématiques, agrégé de mathématiques, donc légitime dans le domaine. Il affirme autant sa belgitude, ce qui laisse entendre que la fantaisie sera au programme. Il insiste d’emblée sur la chute des résultats scolaires, particulièrement en maths, selon le bilan PISA dont la presse s’est récemment fait l’écho, ce qui, soit dit en passant, ne signifie pas réellement une baisse de niveau car depuis la création du collège unique et la constitution de classes hétérogènes avec de multiples nationalités, la moyenne des résultats est tirée vers le bas. Autrefois on ne mesurait que les meilleurs élèves, ce qui introduisait un biais statistique. Néanmoins ce mauvais tableau lui permet de nous proposer d’entreprendre une thérapie, qu’il promet mille fois plus efficace qu’une "gigapie", ce qui provoque peu de rires de connivence dans le public.

Il aurait fallu nous l’écrire pour qu’on fasse le rapprochement entre Téra (symbole T) est le préfixe du Système international d'unités qui représente 10 puissance 12, soit mille milliards tandis que Giga n’est "que" 109.

Quand à π (pi), appelé parfois constante d’Archimèdea, c'est un nombre représenté par la lettre grecque du même nom en minuscule (π). C’est le rapport constant de la circonférence d’un cercle à son diamètre dans un plan euclidien. On peut également le définir comme le rapport de l'aire d'un disque au carré de son rayon. Sa valeur approchée par défaut à moins de 0,5×10–15 près est 3,141592653589793 en écriture décimale 1,2. Nous aurons l’occasion d’en entendre parler à plusieurs reprises.
Je ne vais pas entreprendre de vous raconter TOUT le spectacle parce que ce serait vous priver de pas mal de surprises et d’éclats de rire. Mais je vous en dirai suffisamment pour vous mettre l’eau à la bouche.

On peut dire que la performance de Manu Houdart se situe à mi chemin entre stand-up et mentalisme (en toute logique puisque les mentalistes sont d’excellents mathématiciens). Il a d’ailleurs en commun avec Catoch de s’agacer de recevoir 25 cl de bière quand il commande un demi. Nous saurons que ce n’est pas par erreur mais par déformation d’un mot normand, demiard, intervenu au Moyen-Age.

Il prétend que ceci expliquerait l’appétence des Belges pour la multiplication. Toujours-est-il que depuis 1992 il a endossé la cape de Maths Man alors que le thème musical de Superman résonne dans nos oreilles.

samedi 13 janvier 2024

Si seulement je pouvais hiberner, un film de Zoljargal Purevdashet un album de Johanni Curtet

Il y a foule de films à découvrir et vous connaissez ma capacité à l’enthousiasme. J'ai senti le coup de coeur pointer pour Si seulement je pouvais hiberner avant même d'avoir franchi la porte du cinéma.

Je l'ai découvert par la musique du réalisateur que j'ai écoutée en boucle. Elle est envoûtante, charriant une palette d’émotions que j’ai explorée avant de découvrir les images du film, très vite ensuite.

C’était assez inédit pour moi d’entrer dans une œuvre par la porte musicale mais j'ai trouvé ça vraiment intéressant.

Johanni Curtet est avant tout musicien, ethnomusicologue, producteur et directeur artistique de Routes Nomades. Depuis 20 ans, il pratique et étudie le khöömii, chant diphonique mongol, en l’expérimentant à travers diverses créations.

Plusieurs disques de sa réalisation sont parus chez Buda musique avec Tserendavaa & Tsogtgerel (2008) ; Une Anthologie du khöömii mongol (2017) ; Khusugtun (2020) ; Batsükh Dorj (2023) ; ainsi que ceux de son trio Meïkhâneh. Avec la bande originale de Si seulement je pouvais hiberner, (dont la pochette reprend le visuel de l'affiche) il signe une double première, une musique de film et un disque en son nom.

Ce film est un cri du cœur pour la Mongolie perçu à travers la rude vie quotidienne d’une famille d’Oulan-Bator. Il a presque des vertus documentaires car si on imagine le combat quotidien pour survivre l’hiver, on ne connait pas les quartiers de yourtes délaissés, où vit tout de même 60% des habitants, la pollution de la capitale la plus froide du monde, avec des températures de -35°C, l'usage du charbon (parce qu'il serait difficile de se chauffer autrement tant qu'on n'installera pas des panneaux solaires), la question de l’égalité des chances, mais aussi les enjeux sociaux tels que l’exode rural et le décalage entre la présence nomade et l’urbanisme.
Ulzii, un adolescent d’un quartier défavorisé d’Oulan-Bator, est déterminé à gagner un concours de sciences pour obtenir une bourse d’études. Sa mère, illettrée, trouve un emploi à la campagne, les abandonnant lui, son frère et sa sœur, en dépit de la dureté de l’hiver. Déchiré entre la nécessité de s’occuper de sa fratrie et sa volonté d’étudier pour le concours, Ulzii n’a pas le choix : il doit accepter de se mettre en danger pour subvenir aux besoins de sa famille...
Au-delà des problèmes, Ulzii (prodigieusement interprété par un comédien amateur), le personnage principal incarne un grand espoir qui pénètre toute l’histoire. Il ne renonce jamais et c'est son petit frère qui prononce la phrase-titre du film : Si seulement je pouvais hiberner …

La voix diphonique est le relai de cette voie d’espoir semée des doutes que suit Ulzii, mais rappelle sa région d’origine, l’Altaï. À l’image de sa vie, l’instrumentarium est simple : guitare, luth doshpuluur, vièle morin khuur, contrebasse, guimbardes et beatbox ; tout comme leurs modes de jeu. Les modes pentatoniques se frottent aux dissonances ou au blues en allant parfois chercher des rythmiques d’autres cultures nomades. Mais la présence harmonique, discrète, est partout.

Cette musique est à la fois minimale, gaie, douce ou énervée, répétitive jusqu’à l’entêtement, comme les états d’âme qui traversent les questionnements de cet adolescent qui cherche à s’en sortir avec une ténacité et un courage qui forcent l'admiration.

Partant de l’identité mongole elle devient universelle. A signaler que c'est le premier film mongol à être présenté à Cannes. Il porte en quelque sorte la voix des habitants d'Oulan-Bator. Et c'est un chef d'oeuvre.

Si seulement je pouvais hiberner, un film de Zoljargal Purevdash
Sélection officielle du Festival de Cannes (Un Certain Regard 2023)
En salles en France depuis le 10 janvier 2024
If Only I Could Hibernate, album de Johanni Curtet
Chez Buda Musique / Socadisc et Amygdala Films & Urban Factory
Dans les bacs depuis le 5 janvier 2024

vendredi 12 janvier 2024

Bonnard Pierre et Marthe, film de Martin Provost

Hier, Martin Provost est venu au Sélect d'Antony (92) pour présenter, à l'invitation de sa directrice, Christine Beauchemin-Flot, son dernier film, Bonnard Pierre et Marthe qui, par hasard, nous arrive en cette année de célébration des 150 ans de l'impressionnisme.

On m'opposera que ce peintre est un post-impressionniste mais le musée d'Orsay prêtera dans quelques semaines tout de même quatre de ses oeuvres aux musées de Caen, Clermont Ferrand et Tourcoing afin de compléter des expositions temporaires commémoratives de l'événement.

Quinze ans après Séraphine, qui fut couronné de sept César (et qui fut un des premiers articles que j'ai publiés) le cinéaste nous propose un nouveau film sur une grande figure artistique.

Il serait erroné de croire qu'il s'agit d'un biopic et Martin Provost revendique la dimension fictionnelle même si de nombreux éléments sont tout à fait inspirés de la réalité, … telle qu'il a pu la connaitre.

Le désir de ce film remonte à son enfance, né d'une affiche que sa mère -qui fut peintre- lui avait rapportée d'une visite d'une exposition et qu'il avait punaisée sur le mur de sa chambre. Le parcours professionnel de cette femme qui, bien que première au concours des arts décoratifs à 18 ans arrêta une carrière qui aurait pu être prometteuse parce qu'elle se marie, et que naissent trois enfants. Le métier de son mari, officier de marine, contraignant à d'incessants déménagements, n'arrange rien.

Il est probable qu'elle en a conçu une forme de souffrance, qu'elle l'a transmise à son fils et qu'elle nourrira le personnage de Marthe, dont on remarquera la presque homonymie avec le prénom du réalisateur. Et dans Bonnard, il y a presque "bonheur".

Le succès de Séraphine avait causé la rencontre avec Pierrette Vernon, petite nièce de Marthe qui aurait bien voulu qu'il se saisisse du destin de la compagne de Bonnard pour en faire un film. Sur le moment Martin Provost estima que la notoriété du peinte n'avait pas besoin d'être portée à l'écran. Il avait alors orienté Pierrette vers la conseillère artistique du film Séraphine, Françoise Cloarec, qui publiera l’Indolente, chez Stock.

Il lit le livre, l'apprécie mais n’a toujours pas envie de faire un film. les années passent. Survient le confinement qu'il passe dans sa maison du Vexin. Le printemps est extraordinaire. Il repense à Bonnard qui a vécu tout près. Et surtout à Marthe dont les yeux sont étrangement représentés dans les toiles de Pierre Bonnard, comme si on acceptait de laisser transparaitre le mensonge. Son visage apparait toujours de trois quarts, de dos, un peu flou. Il est insensé de réaliser que pendant trente-cinq ans Pierre n’a rien su de la vie antérieure de la femme avec qui il vivait officiellement.

Le projet commence à prendre forme et a besoin d'un titre. Il est inconcevable de l'appeler Bonnard. Il n'aurait pas été juste de choisir seulement le prénom de Marthe. C'est en raison de l'assonance que Bonnard Pierre et Marthe fut choisi, d'abord comme nom de code avant de devenir définitif.

Interrogé sur son processus narratif il répond : J’ai inventé tout en restant fidèle à la chronologie historique. Je me mets dans leur peau. Je les entends et j’écris. Et il ajoute : Ce qui m’intéresse dans mon travail ce ne sont pas les faits historiques, c’est la vie.
Un tableau peut inspirer une scène comme Le déjeuner, une huile sur toile de 1932 que l'on peut voir au Musée d'art moderne de la vile de Paris. Le cinéaste imagine la jeune femme regarder la veste de son conjoint. La poche contient un lourd portefeuille. Il complète la scène. C'et totalement fictionnel.

D'autres éléments sont rigoureusement exacts. Il est amusant pour nous de voir le peintre dessiner sur un papier punaisé au mur tapissé de toile de Jouy, ce qui bien évidemment ne m’étonne pas puisqu’elle était tant à la mode en ce temps là. Et que Bonnard avait la réputation de ne pas utiliser de chevalet.

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)