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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 8 mars 2010

Le quart d'heure de gloire promis par Andy Warhol

Je me souviens d'une réflexion de ma fille alors que nous nous promenions dans notre village. Ce matin là plusieurs personnes m'avaient dit bonjour et elle m'avait interloquée par sa question : dis maman, t'es célèbre ou t'es populaire ?
J'avais tenté d'expliquer que j'étais simplement connue dans mon quartier, voilà tout. Depuis, ma fille a grandi et le quartier aussi.

Quelques années plus tard et à quelques jours d'intervalles deux parutions réactivent cette interrogation d'enfant. C'est d'abord le superbe mensuel Nancy femmes qui met le blog à l'honneur parce que j'y parle régulièrement de cette ville.

Ne réactivons pas la guerre entre les deux capitales lorraines. A bride abattue est à égalité de traitement dans la version Metz femmes. Les compliments font sincèrement plaisir au-delà de la surprise d'être appréciée. Même si j'écris pour les autres je suis toujours étonnée des retours.

Et puis ce fut le spécial mode de ELLE du 5 mars où deux extraits de mes chroniques ont été glissées dans la rubrique littéraire, parmi quelques autres émanant de "collègues" jurés du Grand prix des lectrices, retenues ce mois-ci par la rédactrice de la rubrique.
La belle aventure de ce Prix touche à sa fin. La cérémonie d'annonce des résultats se profile à l'horizon. Mais d'ici là il y aura le Salon du livre dont je viens de recevoir la carte d'accréditation Presse. Autant dire que je vais continuer à "trotter" dans les semaines qui viennent ... comme d'habitude en fait.
Célèbre ou populaire, nous le serons tous si je me souviens de la prédiction d'Andy Warhol qui promettait à chacun un quart d'heure de gloire médiatique. Pas de quoi pavoiser mais de vous confier simplement, alors que j'écoute la Chanson pour Emilie de Michel Delpech, que je partage son avis : le monde m'en met plein les yeux et je suis heureuse.

Belle journée de la femme que ce 8 mars !

dimanche 7 mars 2010

Le testament caché de Sébastian Barry

Décidément la sélection de "février" soumise au jury des lectrices de ELLE ne provoque pas l'enthousiasme auquel j'avais tendance à me laisser porter et qui me vaut deux citations dans le magazine de cette semaine.

Après le Sens de la famille, c'est le Testament caché qui me déçoit encore. A croire que les histoires (compliquées) de famille et d'adoption ne parviennent pas à mobiliser mon attention.

Né à Dublin en 1955, Sébastian Barry est à la fois romancier, poète et dramaturge. Souvent primé, pour ses pièces comme pour ses romans, il est reconnu comme l'une des voix les plus importantes de l'Irlande aujourd'hui. Déjà "shortlisté" avec Un long, long chemin pour le Man Booker Prize en 2005 , Le testament caché figurait sur celle de l'année 2008, et lui a valu le prix Costa Book of the year 2008, puis en 2009 le prix Hughes and Hughes Irish Novel of the Year.

Ces récompenses sont sans doute méritées. Je vous ferai remarquer qu'elles concernent les éditions en langue originale. Et c'est peut-être là le nœud du problème car il m'a semblé à de multiples reprises que j'avais entre les mains un ouvrage dont la traduction ne pouvait pas restituer l'esprit de l'auteur. Quelques exemples (page 280) : je suppose que j'étais crottée et trempée, je le suppose. La répétition m'étonne et l'emploi du qualificatif crottée renvoie à un autre siècle. Page 314 : les noms (des villes) empestaient la barbe à papa et les vieilles batailles. L'allusion à la confiserie doit avoir un sens, mais lequel ? Page 309 le Dr Greene cherche à prendre "le vol le moins cher" sans que l'on puisse comprendre pourquoi il évoque le prix du billet.

En résumé, le zèle d'un prêtre catholique, le Père Gaunt, a tragiquement scellé le sort d'une irlandaise aujourd'hui centenaire, Roseanne, dont l'avenir est désormais soumis à l'évaluation d'un psychiatre, le Dr Greene afin d'apprécier si à la fermeture définitive de l'hôpital psychiatrique de Roscommon, qui est sur le point d’être détruit, elle est apte ou non à réintégrer la société dont elle a été exclue depuis une soixantaine d'années.

Sébastian Barry a cherché à poursuivre son œuvre critique sur les désastres causés par l'Église catholique dans son pays et sur la triste condition féminine des femmes enceintes hors mariage. Quand on sait qu'il a puisé son inspiration encore une fois dans sa propre histoire familiale on comprend tout à fait sa position de chef de file de la littérature irlandaise, le plaçant dans la lignée d'un autre auteur irlandais majeur, mais du siècle précédent, John Millington Synge dont je parlerai bientôt puisque deux de ses pièces viennent d'être crées en France par Guy-Pierre Couleau.

Du côté paternel il est petit-fils d'un major de l'armée britannique et, côté maternel, d'un nationaliste irlandais. L'héritage familial est riche et complexe, rendant légitime l'exploration des traumatismes de l'histoire de l'Irlande, avec ce qu'elle comporte de zones d'ombre et de tabous.

Le parti-pris d'écriture de faire dialoguer deux journaux intimes est facile mais fonctionne bien même si on devine assez vite que le Dr Greene poursuit des objectifs personnels. Il ne fait aucun doute que sa propre histoire est liée à celle de sa patiente. Et que l'évaluation de l'aptitude de Roseanne à réintégrer la société après 60 années d'internement (pour des raisons qui restent longtemps obscures) n'est pas le sujet principal.

Cette femme apparait immédiatement saine d'esprit malgré l'atrocité de ce qu'elle a subi. Au fil de leurs entretiens, et à travers la lecture de leurs écrits respectifs, le lecteur s'enfonce dans les aléas historiques de l'histoire de l’Irlande. Le testament est composé des écrits secrets de la vieille femme, qu'elle garde cachés sous une latte du plancher de sa chambre faisant état tout à la fois d'une immense solitude et d'une grande force de vie et de résilience. A bien des égards c'est la figure du médecin qui semble plus fragile.

Ce que je reproche à l'ouvrage, outre sa traduction, c'est l'abondance de détails qui égarent le lecteur. Quelle ne fut pas ma surprise de réaliser page 279 que le récit avait été rédigé vingt ans après mai 1987. J'aurais juré que Sébastian Barry me promenait un siècle et demi plus tôt dans les environs de Thrushcross Grange et qu'il battait les campagnes du Yorshire des Hauts de Hurle-vent.


Le testament caché
de Sebastian Barry,
traduit de l'anglais (Irlande) par Florence Lévy-Paoloni. 329 pages, 23 €.

samedi 6 mars 2010

Les fausses confidences de Marivaux au Théâtre de la Commune d'Aubervilliers

billet mis à jour le 20 mars
J'aurais pu titrer les Vraies confidences de Didier Bezace puisque j'ai eu la chance d'entendre le metteur en scène à propos de l'objectif qu'il poursuivait en montant la pièce.

Car on a forcément une (belle) idée derrière la tête en apportant un tel classique, avec de tels acteurs, dans un lieu un peu éloigné de la cité parisienne. La réponse est simple : parce que ce théâtre le mérite, parce que Aubervilliers le mérite et parce que le public le mérite. D'ailleurs des personnes qui n'étaient jamais venues au théâtre ont été invités en avant-première au cours de deux représentations spéciales pour les associations de la ville.

La troupe est encore troublée par la standing ovation qu'elle a reçue ces soirs-là. Une émotion rare. Et l'équipe de ce Théâtre de la Commune aimerait bien garder la médiatrice qui fait le lien avec ces publics dont le cœur n'est facile à gagner que si on s'en donne vraiment la peine. Il suffirait que les pouvoirs publics (qui investissent tout de même des sommes très importantes dans la création) n'oublient pas que la mission des établissements publics doit rester d'être accessible au plus large ... public. Et que ceci ne se fait pas "en soufflant dessus".

Une belle surprise

Je n'étais pas venue à Aubervilliers depuis quelques années mais le théâtre de la Commune est un lieu qu'on n'oublie pas. Alfredo Arias avait fait chemiser la salle de bois blond lui conférant une intimité propice à la découverte. On y est bien, proche de la scène puisque les dimensions sont réduites, ce qui est un atout pour gagner des spectateurs qui n'ont pas l'habitude du théâtre.

Je connaissais la salle. Je l'ai vue plus grande, plus belle, magnifiée par un vrai décor de théâtre. Je croyais connaitre Marivaux. Je l'ai vu sous un autre angle, plus social, plus politique, et résolument romantique. Je croyais connaitre Pierre Arditi. Je l'ai vu subtil, précis, contenu. Je connaissais Anouk Grinberg dans ses rôles tragiques au cinéma. Je l'ai appréciée pour son incandescente interprétation. Je pourrais poursuivre les déclinaisons mais concluons tout de go : la pièce est formidable, servie par des acteurs tous excellents, dans une mise en scène intelligente, avec des décors remarquablement pensés et des costumes sublimes. Aurais-je oublié quelque chose ou quelqu'un ?

Le petit chien peut-être ... qui est remarquablement à sa place. D'une part parce que l'apparition de l'animal de compagnie, chat ou chien, date du XVIII° siècle et que sa présence fait immédiatement davantage exister la famille. Il faut revoir les peintures de Watteau pour en être convaincu.

La conquête du droit au bonheur

La salle est encore éclairée. Dorante (Robert Plagnol) descend l'escalier, frôlant le public, pour rejoindre Dubois (Pierre Arditi), impatient de lui confier son plan "infaillible, absolument infaillible". L'homme s'est mis en tête de faire le bonheur de sa maitresse, Araminte (Anouk Grinberg) : faire aimer cette femme, qui est une comtesse, veuve, jeune mais plus jeunette, à un ancien maitre à lui, Dorante, parce qu’il considère que ces deux là sont faits pour s’aimer. L'ennui est que la société de l'époque ne tolère pas qu’un jeune homme pauvre épouse une femme plus riche et d’une condition sociale plus élevée. L'objectif de Dubois, tout valet qu'il est, sera de briser le tabou. Il va révéler Araminte à elle-même et la sortir de l'état d’indolence sentimentale et même intellectuelle que cette société a fait d’elle et voudrait continuer à lui imposer à travers un mariage forcé convenu par sa mère (Mme Argante, Isabelle Sadoyan).
Dubois intriguera, tirera les ficelles, mentira ... pour la bonne cause puisque tout finira bien. On le devine épiant les conversations derrière une vitre. On surprend des rires au loin, et parfois des chants d'oiseaux accompagnent les entrées d'Araminte. Une musique baroque ponctue chaque changement d'acte. Les décors sont manipulés à vue, signifiant clairement au spectateur qu'il est au théâtre.

Entrées, vraies et fausses sorties se font à un rythme soutenu. Arlequin (Alexandre Aubry) apporte de la malice et Monsieur Rémi (Christian Bouillette) de la drôlerie.

Certains esprits vont critiquer la distribution. Ils ont tord. Pour toutes les raisons exprimées plus haut. Et surtout pour leur talent à jouer les émotions avec tant de justesse et de retenue. Ils forment à eux tous une belle équipe et le plaisir qu'ils ont à être ensemble sur scène est une évidence. Si on les voit plus ou moins au cinéma ils ont avant tout l'expérience du théâtre et leur présence y est toute légitime. Didier Bezace avait déjà dirigé Pierre Arditi il y a 10 ans dans l'École des femmes au festival d'Avignon.
Aux douze coups de minuit Dubois aura réussi son pari : Dorante et Araminte seront enfin dans les bras l'un de l'autre. Le Comte (Jean-Yves Chatelais) -bon prince- aura renoncé à épouser la belle. Seule Marton (Marie Vialle) fait les frais de l'affaire mais sa disgrâce n'est que de courte durée.

Le fond de la scène apparait. La comédie est terminée mais derrière elle se sont profilés les changements que la société contient en germe et qui font un des intérêts de la pièce.

Une programmation déjà prévue sur France 2

Que ceux qui ne pourront pas aller la voir à Aubervilliers (le théâtre affiche complet) soient rassurés : elle sera captée en direct par France télévisions et on la verra un soir prochain, ( je ne révèlerai pas la date aujourd'hui parce que j'ai promis de ne rien dire) mais soyez vigilants car ce sera avant la fin du mois de mars ! La date est annoncée ici.

Les Fausses confidences, de Marivaux mise en scène Didier Bezace
jusqu'au 2 avril au théâtre de la commune d'Aubervilliers 01 48 33 16 16
puis en tournée du 9 au 15 avril 2010 (relâche le 12 avril), sur la Scène nationale du Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines,
du 20 au 24 avril 2010, à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle
du 29 avril au 13 mai 2010 (relâches les 3 et 10 mai), au Théâtre des Célestins de Lyon
du 18 au 28 mai 2010 (relâches les 23 et 24 mai ) à la Maison de la Culture de Grenoble
du 2 au 5 juin 2010, au Théâtre National de La Criée de Marseille

photos © Brigitte Enguérand - affiche illustration Marc Daniau.

jeudi 4 mars 2010

Un amour exclusif de Johanna Adorjàn

Johanna Adorjan est née en 1971 à Stockholm et maitrise un grand nombre de langues, dont le français, qu'elle dit avoir appris en lisant le magazine ELLE. Elle est journaliste du Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung et travaille depuis 2001 au supplément culturel.

Intriguée par l'histoire de ses grands-parents paternels elle décide de mener une enquête fouillée et de construire un livre, son premier (on peut être certain qu'il y en aura d'autres parce que son talent est manifeste) autour de sa famille. Elle s'est exprimée sur le sujet à Nancy en septembre dernier, dans le cadre d'un débat autour des secrets de famille organisé au Livre sur la place et sa sincérité m'avait touchée.

Je pensais que le livre m'arriverait dans une des sélections de ELLE car je savais que la rédaction du magazine l'avait apprécié mais mois après mois je dus me résoudre à l'évidence. Il allait falloir que je tende la main. Je n'étais pas très pressée, estimant que c'était "encore" un livre sur le deuil. J'avais lu Eric Fottorino (l'Homme qui m'aimait tout bas), Dany Laferrière, (l'Enigme du retour), Brigitte Giraud (Une année étrangère), je me disais qu'Un amour exclusif pouvait bien attendre un peu ...

Alors dire que cette lecture m'a enchantée va surprendre mais c'est le mot exact : on tombe sous le charme du récit, qui est à mi-chemin entre vérité et fiction.

Ce livre raconte l’histoire de Vera et de Pista, deux Juifs hongrois survivants de la Shoah, qui ont fui les émeutes de Budapest en 1956, ont trouvé refuge au Danemark et se sont donné la mort à Copenhague en 1991. C’est l’histoire d’un amour hors du commun. L’histoire de ses grands-parents.

Johanna exprime avec retenue et pudeur combien l'intrusion dans l'intimité de ses grands-parents a été bouleversante. Elle a appris des choses qu'elle aurait préféré ne pas savoir (comme le fait qu'ils se soient trompés une fois l'un et l'autre alors que c'était un couple qui offrait un modèle d'union). Mais de toute évidence elle ne pouvait pas deviner quelles confidences il aurait mieux valu ne pas entendre.

Elle avait 20 ans à la mort de ses grands-parents. Donc elle avait forcément beaucoup de souvenirs personnels. Elle connaissait leur maison, leur façon de vivre, leurs tempéraments. Elle n'a eu qu'à les faire resurgir.

Par contre elle ne connaissait pas leur pays d'origine, la Hongrie qu'elle a entrepris de découvrir. Internet a été aussi une formidable source d'information. Et puis elle a eu une certaine chance : les amis proches de ses grands parents étaient encore en vie et pouvaient lui apporter des éléments "de première main". Elle a pu croiser les témoignages et se rendre compte aussi des erreurs d'interprétation. Quand on lève un secret, on dissipe une contre-vérité. J'ai longtemps cru que ma grand-mère avait accouché chez elle à cause de l'occupation allemande et que mon père a été caché bébé dans un tiroir. En fait il est né à l'hôpital parce qu'elle avait de faux papiers. Comment les avait-elle obtenus, je n'ai pas réussi à le savoir. It was a crazy time (une époque de folie) comme le soulignait sa meilleure amie.

Pas question de juger sur le fond : que ce qui est relaté se soit rigoureusement déroulé de la manière que Johanna a choisi importe peu. Ce qui compte c'est de marcher dans ses traces et de débusquer ce qui est universel dans son récit. Ne serait-ce qu'en termes de décor, de mode de vie ...

Ce qui est formidable dans ce livre c'est que l'auteur livre vraiment toutes les bribes qu'elle a récoltées et que finalement elle n'invente que le ciment indispensable pour faire tenir les évènements entre eux. J'imagine ... j'imagine ... J'imagine ... écrit-elle dès les premières pages. comme quelqu'un qui ferait d'intenses efforts de mémoire. Elle interroge le non-dit sans relâche et partout, puisant dans les actualités de l'époque et dans l'inconscient familial et collectif ce qui peut donner chair au récit. Elle relate des sentiments, place des dialogues. Du coup tout semble vrai. En fait on devrait dire que c'est aussi vrai que possible.

C'est aussi un roman qui questionne sa propre existence alors qu'elle se trouve encore au seuil de sa jeunesse. C'est formidablement vivifiant de sentir combien cette réflexion va infléchir le cours de sa vie. Ses grands-parents étaient juifs mais pour survivre ils ont préféré abandonner leur religion. En devenant danois ils ont poussé l'assimilation jusqu'à ne plus pratiquer du tout. Les interrogations de Johanna sur ce qui est ou non typiquement juif sont souvent extrêmement comiques.

La visite du camp de Mauthausen est éclairante à bien des égards sur cette période de l'histoire. A l'instar de ce que relate Bruno Tessarech dans les Sentinelles, elle fait dire à un témoin : quand on n'a pas vu cela de ses propres yeux on n'y croit pas. Beaucoup disaient que c'était des contes à dormir debout. Personne n'arrive à y croire.

D'ailleurs ses grands-parents n'ont jamais rien raconté sur ce qu'ils avaient vécu. En un an ce sont les deux tiers des juifs hongrois qui ont été exterminés. Le monde était alors vraiment fou. A propos de leur installation au Danemark elle écrit : mes grands-parents avaient quitté leur ancienne vie comme on ôte une veste qu'on n'aime plus.

Petit à petit on sent Johanna se rapprocher surtout de sa grand-mère dont elle s'aperçoit qu'elle lui ressemble physiquement et psychiquement, ce qui la rend paradoxalement à la fois fragile et forte. Cette grand-mère qui craignait tant de n'être pas assez aimée s'est inquiétée à tort. L'amour circule fort dans cette famille.

Un amour exclusif de Johanna Adorjàn,
Traduit de l’allemand par Françoise Toraille, Presses de la Cité, 2009, 180 pages

Une année étrangère et l'Énigme du retour seront prochainement chroniqués sur le blog.

mercredi 3 mars 2010

Qu'est ce qui réunit Carla Bruni, Laurent Voulzy, Francis Cabrel, quelques autres ... et Hugues Aufray ?

(article mis à jour le 13 mars 2010)
C' est un homme qui a maintenant 69 ans ... Bob Dylan que Hugues Aufray a rencontré alors qu'il n'en avait que 20, en 1961 et qu'il a fait découvrir au public français.

Il travaille à l'adaptation en français de onze chansons. C'est l'album Aufray chante Dylan, qui sort en 1965 et qui est quasi introuvable aujourd'hui.









Plus de regret possible avec la sortie de New Yorker. Je ne prétends pas au scoop : l'information commence même à "dater" puisque certains d'entre vous sont au courant depuis octobre dernier. Je viens juste de l'écouter et je me demande comment cet album a pu ne pas faire l'objet d'un tapage médiatique. Car il est tout bonnement formidable.

Hugues Aufray nous offre à 80 ans un superbe travail, dans lequel il a entrainé Eddy Mitchell, Carla Bruni, Laurent Voulzy, Arno, Bernard Lavilliers, Alain Souchon, Jane Birkin, Francis Cabrel et Johnny Hallyday pour revisiter avec eux les grands classiques dylaniens. Pour l'occasion Hugues Aufray a retraduit les textes de Dylan, ne gardant que deux des adaptations originelles de Pierre Delanoë La Fille du Nord et N'y pense plus tout est bien.

Leur amitié les rend si proches l'un de l'autre que Dylan a la sensation en écoutant les interprétations d'Hugues que les chansons existaient en français avant qu'il ne les interprète lui-même en anglais alors que c'est lui qui les a créées.

New Yorker est le titre qui ouvre l'album et qui lui donne son nom. Hugues Aufray y raconte sur le ton de la confidence cette amitié sincère et si ancienne. S’ensuit une série de duos avec de prestigieux invités qui conservent chacun leur tonalité. Tout a été enregistré à New York dans les meilleures conditions.

Voilà un très bel hommage à Bob Dylan ! L'ensemble est élégant, bien produit et marque le retour au premier plan d'un artiste qui n'a jamais cessé d'être un grand homme. Bravo Monsieur Aufray ! On ne vous oubliera jamais ...

Hugues Aufray est en tournée dans toute la France. Il se posera à Paris, à La Cigale les 10 et 11 avril 2010. Renseignements complémentaires sur son site.

Une Victoire d'honneur lui a été décernée pour l'ensemble de sa carrière, samedi 6 mars au Zénith de Paris lors de la 25e édition des Victoires de la musique et il a interprété un titre de l'album devant le public.

mardi 2 mars 2010

Dimanche nous serons le premier du mois ...

Évidemment me dire-vous ... mais savez-vous tous que cela signifie la gratuité dans de nombreux musées ???

Ainsi le Musée Albert Kahn sera libre d'accès. Je vous rappelle la superbe exposition Bretagne, voyager en couleurs dont j'avais rendu compte là.

Le Musée s'apprête à fêter le 150e anniversaire de la naissance d’Albert-Kahn, avec un grand nombre de manifestations spéciales.

Parmi elles, j'ai retenu deux conférences Dimanche 7 mars (entrée gratuite elles aussi)

à 14h30 Albert Kahn intime, par Nathalie Clet Bonnet, responsable des collections photographiques au musée Albert-Kahn.
On sait peu de choses sur la personnalité d’Albert Kahn, davantage sur sa vie sociale, en grande partie dévolue à servir son idéal de rapprochement et de paix entre les hommes.

à 16h Bergson et la « mondialisation » : du temps d'Albert Kahn à aujourd'hui, par Frédéric Worms, professeur à l'Université de Lille III et directeur du Centre International d'Études de la Philosophie Française Contemporaine, président de la Société des amis de Bergson.
Dans son dernier livre Les deux sources de la morale et de la religion (1932), Bergson pense les problèmes d'une politique planétaire, à mi-chemin de la Première guerre mondiale et des idées de son ami Albert Kahn, qui inspirèrent aussi son action à la Société des Nations, d'une part, et des problèmes d'aujourd’hui, d'autre part, pour lesquels certains aspects de sa pensée sont d'une actualité pressante.

Je vous invite aussi à découvrir à partir de mardi prochain, le 9 mars, le nouveau site Internet du musée avec plus de 1 000 autochromes en ligne, toujours à la même adresse : www.albert-kahn.fr

Ce sera une fenêtre plus large sur les collections avec une mappemonde qui permettra d’accéder à la cinquantaine de pays photographiés ou filmés par les opérateurs des Archives de la Planète entre 1909 et 1931 et de découvrir près de 1 000 autochromes et des films.

Au fur et à mesure de l’avancée de la numérisation, sera mise en ligne une grande partie des collections (72 000 plaques autochromes, 1e collection au monde, et 180 000 mètres de films noir et blanc muets, 2e collection de films documentaires de France).

Les jardins auront aussi la part belle sur le site, par l’intermédiaire d’un plan, illustré de nombreuses photographies contemporaines.

A noter que le site fait aussi appel à la bonne volonté des internautes. Les conservateurs souhaitent en effet, en fournissant des souvenirs ou des photographies, que vous les aidiez à documenter « les images naufragées », des images des collections pour lesquelles la légende est incomplète, fausse ou inexistante. Mobilisez vos souvenirs !

Albert-Kahn, musée et jardins
14 Rue du Port - 92100 Boulogne Billancourt - 01 55 19 28 00

lundi 1 mars 2010

Et in Arcadia Ego, quelque part dans les paradis d'Anne-Laure Sacriste à Vélizy (78)

(billet mis à jour le 6 mars 2010)
La porte du Micro Onde rouvre demain mardi à 13 heures et je vous encourage à la pousser. Vous avez jusqu'au 20 mars pour découvrir la superbe installation conçue par Anne-Laure Sacriste. L'artiste se fait rare en France et c'est le centre d'art contemporain de l'Onde, ce superbe espace culturel de Vélizy qui accueille l'exposition envoutante de ses dernières œuvres.

Et in Arcadia Ego c'est d'abord le nom que l'artiste a choisi pour sa pièce maîtresse placée au centre de l’exposition. Un "simple" espace pentagonal habillé de rideaux épais pour figurer la croisée de différents mondes à partir duquel on peut pénétrer dans cinq cabinets chromatiques qui sont autant d’états d’âme à ressentir.

Il y a deux manières de voyager dans cette installation énigmatique où l’artiste entend matérialiser les arcanes de la pensée. Soit en se laissant porter par ses émotions soit en cherchant à comprendre les inférences et décrypter les codes. Les deux façons ne sont pas antinomiques. J'ai suivi la première voie mais pour vous j'emprunterai la seconde, ne serait-ce que pour continuer de vous inciter à aller vivre l'expérience sur place.

Dès les premiers pas dans le vestibule rouge, deux fauteuils de théâtre invitent à s'installer. Au mur deux portraits de femme (Femme tatouée) interpellent par leur ressemblance. On aurait envie de chercher les 8 erreurs. La seule issue possible est de poursuivre par Et in Arcadia Ego où j'ai franchi le rideau noir ouvrant sur le Cabinet de la nuit.

L’eau, fluide matière du lac ou de la cascade trouve sa source sonore dans la grotte bleue où est projeté un film en super 8 diffusé sur une musique planante composée spécialement par Nicolas Comment. Diffusés en boucle, les rushs de la cascade du bois de Boulogne sont ponctués de flashs qui fragmentent la vidéo, à l’image de la réminiscence fugitive d’un souvenir.

Sur la droite, deux héliogravures, Je t’aime, je ne t’aime plus, nous introduisent au cœur de la grotte, symbole choisi par l’artiste pour évoquer l’intériorité de l’être. Sur le mur de gauche deux œilletons invitent à deviner ce qui se trame dans la pièce adjacente.
C'est donc dans la Salle argent que j'entre alors. Les deux tableaux issus de la série Crying Landscape ou Paradis Artificiels (Souche Rose et Grande Tubercule à la mousse chartreuse et Sainte Victoire aux 2 projecteurs) surgissent du noir. Leur surface renvoie la lumière, comme celle d’un écran de cinéma. Suspendus dans l’espace, ils livrent des fragments de paysages humides, où l’émergence de la couleur est révélée par le reflet d’une matière nacrée appliquée sur le fond qui donne aux tableaux une nature changeante suivant les points de vue. D'anciens projecteurs de cinéma, permettent au visiteur de comprendre qu’il est impliqué dans le dispositif en véritable l’acteur. C’est aussi lui qui agit sur l’apparition et la disparition des éléments sur le triptyque Sainte Victoire aux 2 projecteurs.

Au centre de la salle, Globe au gant, Globe aux deux oursins et Globe fleur de mer, se présentent comme d'étranges objets extraits du monde aquatique, natures mortes prisonnières de cloches en verre.

Sur le lit Barcelona la présence féminine s'incarne avec Hermaphrodite, constituée du lit et d’un foulard de soie. Contrairement à la sculpture historique qui se trouve au Musée du Louvre, (photo ci-contre) à laquelle l’artiste fait référence, la femme représentée sur le foulard est allongée sur le dos et exhibe son sexe. Mies van der Rohe, designer du sofa choisi ici par Anne Laure Sacriste, s’est inspiré quant à lui du matelas sculpté par Le Bernin pour l’Hermaphrodite. En empruntant ce sofa, elle continue le jeu et rend ainsi un double hommage à l’Hermaphrodite endormi. J'ajoute que le canapé est achetable sur Internet ...

Quelques pas plus loin le regard est attiré vers le Boudoir secret où je surprend le reflet de Madame Devaucay au guéridon, grâce à la console et au miroir installés face au tableau. Cette aquarelle sur toile est la réplique du portrait éponyme réalisé par Jean-Auguste-Dominique Ingres, à moins qu'il ne s'agisse en fait d’une réplique inversée du tableau original, comme le reflet du miroir à côté duquel le peintre aimait faire poser ses modèles. Anne Laure Sacriste n'est pas unique à avoir été inspirée par Ingres. Souvenez-vous de la magnifique exposition des compositions de Braun-Vega à la maison des arts d'Antony l'an dernier ...

A défaut de traverser le miroir il faut réemprunter le pentagone où se dissimile, sous un rideau rouge, la reproduction d’un autre portrait féminin par excellence : celui de Madame de Senones, dont l'original est au musée de Nantes.

Le seul choix possible est d'entrer maintenant dans la Salle noire où quatre tableaux de la série Mystery sont plongés dans l’obscurité.

Les peintures réalisées sur médium semblent se dissoudre dans le support. Seuls persistent des éléments nocturnes solitaires (filets d’eau, branches), laissés en suspens et happés par les profondeurs de l’eau.

Ils évoquent un au-delà qui n’est pas sans rappeler l’univers du peintre symboliste allemand Arnold Böcklin. C'est probablement l'espace le plus mélancolique de l'ensemble de la première exposition monographique en Ile-de-France d'Anne Laure Sacriste.
Elle développe au fil du temps une œuvre sensible et mystérieuse, inspirée du monde végétal. Travaillant essentiellement par séries, l’artiste explore les qualités de différents médium (gravure, peinture, dessin, wall drawing…) et propose une recherche sur la représentation d’émotions liées à la perception de paysages. Et in arcadia ego est à voir, absolument.

Anne Laure Sacriste est lauréate du Prix Champagnes Henriot. Le lancement de sa publication monographique Paradis Artificiels, aura lieu Samedi 20 mars à 16h en prolongement de l’exposition. Les parisiens pourront bénéficier d'une navette gratuite au départ de la Concorde à 14h. Le parcours les conduira dans différents lieux d'art à l'Ouest de Paris. Des renseignements complémentaires seront bientôt publiés sur le blog.

ANNE LAURE SACRISTE - Exposition ET IN ARCADIA EGO
Micro Onde – centre d’art contemporain de l’Onde
8 bis, avenue Louis Bréguet 78140 Vélizy-Villacoublay Tél : 01 34 58 19 92
jusqu'au 20 mars 2010 du mardi au vendredi de 13h à 19h - le samedi de 10h à 16h
et les dimanches de spectacle de 15h à 16h

crédit photographique "Sébastien Agnetti" sauf mention contraire sur la photo

vendredi 26 février 2010

Je vous raconterai d'Alain Monnier

article mis à jour le 3 mars 2010
Heureusement qu'il y a une vie (de lectrice) en dehors du Prix littéraire de ELLE. Non contente d'avoir découvert Marie-Hélène Lafon c'est aujourd'hui le livre d'Alain Monnier que j'apprécie et à coté duquel je serais passée sans les précieux conseils des bibliothécaires du Plessis-Robinson. MH Lafon a décidément bien raison de dire que ce sont des inventeurs de lecteurs.

Je vous raconterai est un de ces livres qui vous accrochent les yeux et vous font oublier l'heure. Une chance pour moi : je l'ai ouvert un dimanche et non pas au petit matin comme j'ai l'habitude de le faire (à tous ceux qui me demandent comment je fais pour lire autant je confie mon secret : je lis entre 6 et 7 heures ... du matin, tout en petit-déjeunant, bien avant que la fatigue de la journée n'ait raison de ma bonne volonté).

Alain Monnier est Docteur-Ingénieur en Énergie Solaire. Il a enseigné à l’Université de Rabat, avant de travailler dans diverses structures institutionnelles en faveur de la promotion des technologies innovantes.

Son premier roman, Signé Parpot, est publié en 1994. Il est aussitôt remarqué par la critique. A ce jour ce sont sept ouvrages qui sont parus chez Climats et deux romans, Givrée (2006) et Notre seconde vie (2007), déjà chez Flammarion. Avec son troisième, Je vous raconterai, il poursuit une œuvre originale qui, au travers de formes et de thèmes très variés, propose une critique de notre modernité.

Je vous raconterai a été peu chroniqué. Tous ceux qui ont apprécié La Route de Cormac Mc Carthy retrouveront là une comparable atmosphère de fin de monde, ou en tout cas d'une société en déclin. C'est l'histoire d'un homme qui perd le peu d'humain qui reste en lui à force de misère et de détresse. Il est au bord du suicide quand il est repéré par l'homme de main d'un groupe de mafieux qui se livre à d'étranges paris.

Le pire était enfin là et plus rien ne pouvait m'arriver (p.14). Il accepte donc assez facilement de jouer sa vie à la roulette russe contre une importante somme d'argent. Une balle dans le barillet qui pourrait en contenir six, donc une "chance" sur six de mourir. Il en réchappe et sort grisé de l'expérience, un peu comme s'il émergeait d'une EMI. Les quelques personnes à se réveiller d'un coma profond évoquent tous la traversée d'un lumineux tunnel, état qu'on désigne sous le nom d'Expérience de Mort Imminente.

Au commencement il ne mesure pas le risque et il manque de certitude. Nos désirs les plus forts ont toujours des instants de vacillement (p.45). Puis l'homme prend plaisir à flirter avec la mort pour distraire de très riches parieurs. Il va toujours plus loin dans le défi, poussé par l'idée que l'instant de la mort est la dernière aubaine de l'homme (p.38).

Certaines de ses affirmations laissent sans voix. Les phrases sont intelligemment courtes. Les points offrent des temps de respiration. A force d'interpeller le lecteur en l'invectivant de "vous, vous, vous" on finit par s'identifier, non pas au personnage puisqu'il nous met à distance mais à l'auteur, au conteur, dont on croit intuitivement qu'il en sortira indemne. On sent qu'il sait où il va, qu'il maitrise sa trajectoire.

On s'interroge surtout sur le devenir de notre société, véritable temple voué corps et âme à l'argent. L'incertitude économique sur l'emploi est une menace sociale et familiale. Le cinéma nous le jette à la figure depuis Une époque formidable de Gérard Jugnot (1991). Et quand l'homme plaide coupable : je n'ai pas d'excuses. J'ai juste ma lâcheté et ma médiocrité (p.126) c'est plutôt notre faiblesse à faire changer le monde qu'il pointe. Y compris notre négligence à nous comporter dignement à l'égard de nos proches, repoussant au lendemain des visites ou des conversations qu'un jour il est trop tard d'entreprendre.

Certains lieux sont inventés. D'autres pas, comme le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois (p.129), un endroit hors du temps, quasi magique. On est ainsi balloté entre fiction et réalité, sans avoir le temps de s'attendrir. Nos lieux de passage en sont pas des mausolées (p.124).

Le secret de l'icône est l'inversion (...) L'icône est une passerelle entre le terrestre et le céleste (p. 136). Alain Monnier entretient habilement le suspense et le roman est une réflexion puissante sur le sens qu'il faut donner à sa vie. On a besoin de grandeur pour vivre. Il faut se tenir, il faut se comporter, toujours, en toutes circonstances (p.126).

En lectrice pointilleuse je lui ferai tout de même deux reproches : une erreur lexicale pour commencer (P.39) car il ne faut pas m'en laisser conter, et non pas "compter" comme il l'écrit, commettant peut-être un lapsus annonçant la seconde erreur. Celle-ci est plus grave pour cet homme qui est scientifique de formation car c'est une erreur mathématique (p.148) qui me retient d'avoir envie de lui confier ma destinée.

Quand il y a quatre balles dans le barillet l’homme a 2 chances sur 6 de rester indemne, donc effectivement une chance sur trois comme l'écrit Alain Monnier. Il lui est interdit ensuite de faire tourner le barillet. Il reste donc alors seulement 5 possibilités dont 4 mortelles pour le tir suivant. La femme (on remarquera au passage que la faire passer en second n'est guère galant) a donc alors seulement 1 chance sur 5 de demeurer en vie.

Il n'y a donc pas une chance sur six pour qu'ils soient tous les deux épargnés. La probabilité que les deux s’en sortent est de 1/3 que multiplie 1/5 soit 1 chance sur 15. C'est tout de même beaucoup moins favorable. Mais c'est un roman et je ne vous raconterai pas ce qu'il va advenir ...

Je vous raconterai n'a pas été retenu pour le prix des Lectrices de ELLE mais il est en lice pour le Prix Robinsonnais, en compétition avec l'Annonce, l'Année brouillard, Celui qui sait ... qui ont chacun fait l'objet d'un billet sur le blog. Alain Monnier sera invité le samedi 5 juin à 11 heures par les bibliothécaires du Plessis-Robinson.

Bibliothèque du Plessis-Robinson - 2, rue André-Le Nôtre 92350 LE PLESSIS-ROBINSON
Tél. : 01.46.01.44.70

mercredi 24 février 2010

Extra-muros en périmètre urbain

L'adverbe signifie hors de la ville, ce qui est à la fois vrai et faux en ce qui concerne l'exposition qui vient d'être présentée au public par la Maison des arts d'Antony (92).

Les deux artistes invitent à regarder de l'extérieur des paysages ruraux ou urbain, vides de toute population. Deux registres radicalement différents qui incitent à la promenade et qui font réfléchir.

Photographier de telles œuvres est forcément réducteur mais il faut bien donner un aperçu de l'émotion que vous pourrez vivre en allant sur place.

Ce sont les bâtiments industriels de Christophe Dugied qui investissent l'étage. Le recours à l'impression digitale sur un support en plexiglass fait claquer les couleurs à l'instar de peintures surréalistes. Il faut avancer de biais pour contrer les reflets discordants.





La série Extérieur nuit a été recensé sur ce site où vous pourrez voir la majeure partie des clichés (comme ce Ciel vert, 2002, 80 x 100 cm) qui ont été sélectionnés pour Antony. Mais rien ne vaut de les voir grandeur nature car leurs dimensions sont impressionnantes.

Il y a un esprit documentaire sans souci de documentation. La narration est fuyante, à la frontière d'un reportage d'anticipation sur ce que sera demain : un monde vidé de son industrie.

Les bâtiments industriels, les banlieues, les ports nous sont montrés embellis par une lumière artificielle qui les transforme en décor de théâtre.





Le Stock 105 (2004, 137 x 110 cm - à droite) ou le Pont (2002, ci contre) auraient pu être choisis par des metteurs en scène comme André Engel ou Michel Didym pour placer les spectateurs dans l'ambiance qui convient à leur travail. Ou encore par des réalisateurs de cinéma comme Jean-Jacques Beinex ou Luc Besson pour un tournage à la limite de la science fiction ou du polar.

Christophe Dugied saisit des ciels bleus électrique, verts ou roses, où jaillissent des lampadaires étoilés. Les murs suintent une sourde interrogation qui n'est pas encore oppressante mais qui pourrait le devenir s'il y avait un promeneur. L'année dernière exposé dans une galerie parisienne branchée, la banlieue sud peut être satisfaite de voir si vite arriver jusqu'à elle cet artiste contemporain.

Andoche Praudel est en apparence aux antipodes avec ses photographies du monde rural.
Cet homme aux multiples talents est philosophe de formation et également céramiste. Il est toujours exposé au grenier de Villâtre qui est la superbe Galerie Capazza de Nançay (Loir-et-Cher).

Il est présent à Antony en tant que photographe et ses panoramiques sont accrochés sur les murs des salles du rez-de-chaussée. Il emploie un papier absorbant japonais d'Awagami Factory qui sublime ses photos comme si elles étaient des aquarelles.

Il nous jette au visage des paysages magnifiques qui furent autrefois des champs de bataille et qui n'ont rien gardé des traces des horreurs passées. On pourrait dire que le paysage a la mémoire courte même si le moulin est toujours là à Valmy pour nous interroger.

Les formats gigantesques (souvent deux mètres de largeur) confèrent une poésie intense. Là encore la difficulté de rendre palpable la beauté de l'œuvre m'a amenée à procéder autrement. Comme vous faire entrer dans le paysage par un gros plan de celui-ci intitulé Les Vikings remontent la seine jusqu'à Rouen (2007).

Ou Waterloo, de jour (prise elle aussi en 2007)
On se surprend à scruter pour tenter de comprendre l'Histoire, son effacement, à la recherche d'un indice, d'une sentinelle ... car les champs de bataille sont des champs repris par l'agriculture, laquelle va elle-même disparaître, ce dont Andoche Praudel cherche à nous faire prendre conscience dans la seconde partie de l'exposition, que je n'ai pas photographiée.

Extra-muros, scènes de paysages, jusqu'au 25 avril 2010 à la Maison des Arts, 20 rue Velpeau à Antony, 01 40 96 31 50. Ouverte les mardi, jeudi et vendredi de 12 h à 19 h, le mercredi de 10h à 19 h, le samedi de 11h à 19 h et le dimanche de 14h à 19 h. Elle est fermée le lundi.

Les franciliens pourront s'y rendre par le RER B, station Antony. Ils n'auront qu'à traverser la rue pour accéder ensuite à l'exposition.

mardi 23 février 2010

La délicatesse de David Foenkinos

Changement de registre par rapport à hier. Voici qu'un souffle de légèreté apporte de l'oxygène au blog avec ce livre que bien des lecteurs ont trouvé charmant.

Il a manqué le Goncourt de peu. Il n'a pas franchi le barrage du jury des lectrices de ELLE du mois de février (qui lui a préféré le Testament caché ... c'est à n'y rien comprendre ...) et même si David Foenfinos prend les choses avec humour, se moquant de lui-même comme étant le Poulidor de la littérature, ce n'est tout de même pas par hasard s'il s'est tant de fois positionné dans la liste des derniers en lice pour un Prix, n'en déplaise à ceux qui estiment qu'il manque de profondeur.

C'est d'ailleurs pour cela qu'on l'aime. Sa lecture est joyeuse et rares sont les livres qui peuvent prétendre à distraire tout en ayant un niveau élevé de culture. Ceux qui l'aiment apprécieront aussi Assez parlé d'amour d'Hervé le Tellier ou, dans un autre registre, les derniers albums de Claude Ponti. Voilà des auteurs qui se préoccupent de leur lectorat qui le leur rend bien. Quand nous avions discuté de son succès à Nancy, en septembre, au Livre sur la Place, David Foenkinos avait évoqué le Club des Nathalie (c'est le prénom de l'héroïne de l'histoire) de son mur Facebook. Il compte près d'une centaine de membres.

L'auteur commence très habilement par pointer le manque de délicatesse, faisant observer combien l'adjectif "délicat" est à double tranchant. Il ne craint pas de faire les demandes et les réponses, comme cette interrogation sur l'invention de la moquette par Nathalie (p.71) et sa réponse sous forme de pirouette deux pages plus loin : on ne sait pas, ce qui justifie le caractère minable de son existence.

On relève l'incongru dès la première page. Ce seront des remarques entre parenthèses (la discrétion est une sorte de féminité suisse), des notes de bas de page (il y a souvent une nette tendance à la nostalgie chez les Nathalie p.100), l'enchainement des 117 chapitres sans saut de page ... David Foenkinos convoque tout l'arsenal du possible aussi bien en terme de narration que de ponctuation.

Il multiplie les digressions qui explosent comme des bulles de champagne : il nous révèle (p.16) les trois livres préférés de Nathalie, dans un ordre codé. Il tricote des éléments du réel (comme p.91 les allusions au second tour de l'élection du premier secrétaire du PS en novembre 2008) avec de la pure fiction (p.42 la discographie de John Lennon s'il n'était pas mort en 1980), instaurant ainsi à la fois une complicité intellectuelle tout en maintenant la distance nécessaire au genre romanesque.

Il donne ma recette du risotto aux asperges, celle-là même que j'ai réalisée dans un concours de cuisine il y a un an ... (mais comment a-t-il su puisque je n'avais pas publié la formule ??? ) enfin pas tout à fait : il ne livre que les ingrédients. Je comprends que le lecteur soit conquis ou déconcerté.

Il y a pourtant plein de choses à apprendre, comme la boisson idéale à commander avant de tomber amoureux(se), un jus d'abricot, ou encore les meilleurs mots pour composer un texto de remerciement après une belle soirée, et surtout pour remercier du remerciement (p.105).

Le livre n'est certes pas parfait. Il vieillira ... Qui comprendra dans 20 ans, à l'exception des Muriel, la subtilité de cette phrase (p.119) qui est jetée sur le papier sans la moindre astérisque explicative : en véritable concierge, sans la moindre élégance du hérisson ... ?

Qui peut savoir que le titre de la pièce à laquelle il est fait allusion page 93 est (probablement) En attendant Godot, montée par Philippe Adrien au Théâtre de la Tempête à Vincennes en 1992 ?

Personnellement c'est une autre inférence que j'ai attendue tout le long, celle à 1964, l'année du titre phare du répertoire de Gilbert Bécaud et qui atteint en quelques mois des scores de ventes exceptionnels. Les nostalgiques regarderont avec tendresse cette vidéo désuète par rapport à ce qui se fait aujourd'hui dans le domaine du clip.

Mais il serait réducteur de conclure que la force de David Foenkinos est dans la maitrise du style et de ses artifices. Elle est dans les idées et le décryptage de ce qui fonde aujourd'hui famille, société et tradition. Nathalie n'a pas la bosse du commerce, son fiancé François n'a pas celle de la finance. C'est dit sans détour, suggérant le poids de la dictature du concret qui contrarie en permanence les vocations (p.17). Les contraintes sociétales sont bien pesantes. Pas étonnant que son bonheur puisse, oui, faire peur, à l'ensemble du premier cercle de la pression sociale.

Après François, dont je ne dirai pas comment il sort de sa vie, place à Charles qui, lui, manque cruellement de délicatesse (p.39). Et puis Markus, aussi discret qu'un point-virgule dans un roman de huit cents pages (p. 83) et dont le surgissement a du réjouir Erik Orsenna.

David Foenkinos a de l'imagination mais également le sens des réalités et l'art de piocher sur la toile ce qui peut nourrir son roman, comme (p.178) les rencontres du Cercle des Paradoxes qui force les DRH à se pencher sur les contradictions qui secouent le cœur des entreprises. Il existe bel et bien. J'ai vérifié. Et si vous me suspectez d'allégeance allez-y voir vous-mêmes ici.

L'auteur a un humour qui passe ... ou pas (p. 95) :
- On va pas en faire un roman tout de même ?
- Pourquoi pas, moi je serais pas contre l'idée de lire une telle histoire.

La délicatesse de David Foenkinos, 201 pages, Gallimard, 2009, 16 euros

lundi 22 février 2010

Bruno Tessarech présente Les sentinelles

C'est d'abord l'auteur que j'ai découvert, à l'occasion d'une de ces rencontres que les bibliothèques ont l'intelligence d'organiser en assumant pleinement leur fonction de médiation culturelle. C'était à Antony (92) il y a quelques semaines. Je n'avais pas encore lu son dernier livre, ce qui est désormais chose faite.

Bruno Tessarech est un homme de passion qui sait parfaitement maitriser la colère qu'il ressent face à la lâcheté dont la très grande majorité des dirigeants a fait preuve au XX° siècle.

Un mystère incroyable à l'origine du livre

Bruno Tessarech explique que l'idée lui est venue il y a deux ans alors qu'il rédigeait un essai sur un écrivain italien, qui s’appelle Malaparte, qui a écrit des livres terribles sur la seconde guerre mondiale, en particulier Kaputt, et qui suivait les armées allemandes comme correspondant de guerre. Cet homme dénonce les massacres de juifs, un peu façon Les Bienveillantes, avec une immense liberté d'expression. Constatant qu'à aucun moment Malaparte ne cite les camps d’extermination ... Bruno Tessarech en conclut qu'il n'en avait pas eu connaissance, ce qui rétrospectivement est stupéfiant.

Il se replonge alors dans les témoignages de juifs arrêtés, déportés, qui jusqu’à leur arrivée à Auschwitz, ne soupçonnaient absolument pas le sort qui les attendait. Relisons pour preuve les mémoires de Simone Weil qui arrive au camp en avril 1944 !

Comment se fait-il qu’on peut exterminer 6 millions de personnes sans que des gens qui sont aux premières loges, comme Malaparte, ou qui en sont eux-mêmes victimes, ignorent tout de leur sort? Cette double constatation l’a amené à faire des recherches historiques.

Un roman qui est quasiment un roman d'aventure

Bien que ce soit sa formation d’être historien, il choisit l'angle romanesque, pour rendre les choses à la fois plus supportables et pour être paradoxalement mieux entendu ... que les sentinelles qui jalonnent l'ouvrage.

La sentinelle c'est la vigie, le soldat qui fait le guet, théoriquement, pour donner l’alerte. Ce sont ici les très rares personnes, la plupart réelles, et qui ont eu connaissance, non pas évidemment de l’antisémitisme de Hitler, non pas des mesures anti-juives parce que tout le monde le savait, mais vraiment de la décision de la solution finale et de l’extermination d’un peuple tout entier. Sans doute 4-5 personnes qui ont tenté de faire passer le message aux Alliés, aux anglais, aux américains les informations sur ce qui se déroulait réellement mais qui n’ont pas été crues.
C’est un roman et non pas un ouvrage théorique ou historique, parce que je pense que ces ouvrages existent. Ils dorment dans des bibliothèques. Ce sont des thèses de doctorat extrêmement sérieuses, auxquelles finalement très peu de personnes ont accès. La forme romanesque permet de s’adresser à un large public. C’est aussi choisir dans le réel ce dont on veut parler et ce que l'on choisit de taire.
Tout commence par la Conférence d'Evian du 6 au 16 juillet 1938

Dix jours pour décider ... de ne rien décider. Il n'est donc pas étonnant que ce sommet n'ai laissé aucun souvenir, éclipsé totalement par celle qui aboutit le 18 mars 1962 par la signature de l'indépendance de l'Algérie.

C'est le chapitre qui donne la ligne directrice au livre et qui a été le plus éprouvant à écrire. Parce qu'on attendrait autre chose d'une France encore gouvernée par la Chambre du Front populaire ! Parce qu'on est effrayé de la lâcheté de la Grande-Bretagne qui a tout de même "inventé" les Droits de l'Homme ! Bruno Tessarech dit en avoir perdu le sommeil. A chacun aujourd'hui de s'arranger avec sa propre conscience. Il y a des citations terribles du sénateur Henry Bérenger : Il ne faut pas que l'honneur devienne péril (p.29). N'oubliez jamais que la diplomatie fonctionne avec l'esprit et non avec le cœur (p.30). Et surtout celle-ci : la France (qui estime avoir fait beacoup pour les républicains espagnols) n'a pas vocation à recevoir les déchets de l'humanité (p.27).

La conférence s'acheva sur une seule décision : la mise en place d'un Comité international aux réfugiés qui siégerait à Londres et approcherait les gouvernements des pays d'accueil en vue de développer les opportunités d'installation définitive (p.31). Un seul accord est signé en janvier 1940 permettant l'implantation de 500 familles à Saint-Domingue.

Une seule tentative forte pour sauver des familles : l'épopée du Saint-Louis

Le nom de son Capitaine, Gustav Schröder, a été oublié. C'est un des rares à avoir sauvé près d'un millier de personnes, embarqués sur son bateau pour fuir l'Allemagne. C'est lui qui mena des négociations avec différents gouvernements jusqu'à arracher un asile à Anvers ... malheureusement provisoirement car l'ironie de l'histoire en a conduit ultérieurement beaucoup vers les chambres à gaz.

Un roman de la banalité du mal derrière des écrans

Banalité du mal pour ceux qui sont à l’origine de ce mal ... Tout le monde ou presque se laisse prendre au jeu des apparences. Après la débâcle polonaise il est commode de croire qu'Hitler va poursuivre la marche vers l'Est, alors que le 10 mai 1940 il envahit Belgique, Pays-Bas et France. Le bruit commence à courir que le Ministère de l'Intérieur regrouperait les réfugiés juifs au prétexte qu'ils sont allemands, donc ennemis (p.121). Mais on préfère se rassurer en pensant que le ministre de l'Intérieur, Georges Mandel, lui-même juif, ne laisserait pas cela se faire.

Bruno Tessarech pose la bonne question : Qu’est ce qui fait qu’on se met entre la réalité et nous-mêmes une sorte d’écran qui nous empêche de voir la réalité ? Mandel, qui avait lu et compris Mein Kampf, a failli lui-même se rendre à la proposition de Churchill de partir pour Londres mais n'osa finalement pas.

Les paradoxes se superposent. Le mot "juif" est peu employé en respect de la laïcité. Roosevelt ne veut pas négocier avec un régime nazi, ce qui aura pour conséquence de ne pas discuter la liberté des juifs polonais. La police française obéit aux autorités allemandes au-delà de ce qui lui est demandé. L'Europe est alors couverte de camps. Le respect de l'autorité gèle la liberté de penser. L'inimaginable permet de se cacher l'impensable et donc l'insoutenable.

Et la culpabilité achève de glacer la réalité. Les déportés qui sont revenus se taisaient parce qu'ils se sentaient mal par rapport à ceux qui étaient restés.

Des statistiques truquées et des situations d'exception

On ne comptabilise que les décès qui ont lieu après les tris faits par les SS (p.252). les Prix Nobels juifs allemands et les personnalités du spectacle parviennent à se faire accueillir : Arnold Schönberg, Stephen Zweig, Darius Milhaud, Sigmund Freud ... Jean-Pierre Aumont, Ray Ventura (p.53). Et après la guerre l'indulgence touche certaines figures, comme Wernher Von Braun.

Cet homme, officier SS, met au point les armes les plus abominables, les V2, avec lesquelles les allemands auraient pu gagner la guerre si elle avait duré quelques mois de plus. Il a fait "travailler" les prisonniers juifs. Il devient ensuite le grand homme de la science américaine. Au nom d’une réalité supérieure qui serait la science. Car son rêve depuis l'âge de 10 ans est d'envoyer des fusées sur la lune. C’est lui qui est à l’origine du programme Apollo (1931-1975) et de la marche de l’homme sur la lune en 1969.

Des personnages réels et un héros fictionnel

Bruno Tessarech a imaginé des personnages de fiction, qui servent un peu de lien entre tous les évènements. Ainsi Patrice Orvieto, stagiaire auprès du sénateur Bérenger, auquel il fait rencontrer beaucoup de protagonistes-sentinelles, dans lequel le lecteur peut se projeter. Comme Jan Karski, personnage historique incontournable et majeure, qui a réussi à entrer et sortir deux fois du ghetto de Varsovie et d'un camp. Sa position de romancier lui permet de se placer dans la tête de tous pour nourrir la fiction. La correspondance à la fin du roman est totalement inventée et le chapitre concernant Roosevelt est une fiction.

La délicate question de la culpabilité

Si personne n'est coupable, tout le monde est innocent. Le débat philosophique est ouvert mais sans Bruno Tessarech qui préfère rester neutre, ce que son statut de romancier lui permet. L'interroger sur les Bienveillantes réactive sa colère : je ne crois pas au type qui est un salaud sans l'avoir voulu. Je suis sartrien : on choisit son destin. Que le bourreau pleure en lisant Goethe ne m'intéresse pas !

Le poids des mots face à l'absence d'images

Il y a un point qui semble essentiel dans ce livre. Au-delà du devoir de mémoire et du souci de repentance, parfaitement légitime par ailleurs, le livre ce sont des mots. Or le peuple juif est le peuple du Livre. D’une certaine manière une des raisons pour lesquelles le massacre est passé inaperçu, n’a pas voulu être vu c’est que précisément il n’y avait pas d’images. Ce livre en tant qu’ensemble de mots essaie de rendre hommage à ce peuple du Livre dont la volonté de destruction n’a pas été prise en compte parce que il n’y avait pas de photographies, donc pas de preuves indubitables.

Un livre dont on ne ressort pas indemne

Bruno Tessarech confie les difficultés qu'il a rencontrées, le refus du manuscrit par son éditeur (Buchet-Chastel) avant l'acceptation par Grasset. Il raconte aussi en souriant l'agressivité de quelques journalistes "spécialistes de la Shoah" qui ne supportent pas qu'il présente cette vérité là, surtout par l'angle romanesque, et d'autant plus qu'il n'est pas juif lui-même (ce qui par contre donne encore plus de force à l'écrit). On ne touche pas impunément aux chasses gardées, ce qui explique peut-être en partie pourquoi le roman n'a pas fait plus de bruit dans le vacarme de la rentrée littéraire.
Il reste marqué par son travail : on traverse les flammes quand on écrit cela tout de même. Le travail de documentation l'a véritablement éprouvé. Et depuis, il lui est difficile de démarrer un autre livre.

Nous-mêmes pouvont continuer à interroger le monde. Il y a deux manières de ne pas savoir : le manque total d'information comme ce fut le cas dans cette moitié du XX°siècle, et puis le trop plein d'informations comme nous le subissons actuellement. L'assistance nombreuse qui a écouté et dialogué avec l'auteur semblait convaincue que la vigilance était une urgence. Espérons que le message ne s'effacera pas.

Récemment des journalistes (sérieux!) de Canal + et de TF1 ont cru révéler une information capitale en annonçant que des soldats roumains avaient débarqué à Tahiti au lieu d'Haiti. Non seulement ils n'ont pas craint de ridiculiser une armée mais ils n'ont pas songé à vérifier leurs sources (en l'occurrence un site Internet de désinformation). Condamnés par le CSA à lire un démenti à l'antenne aucune des chaines coupables n'a encore daigné appliquer la peine.

Les sentinelles de Bruno Tessarech, Grasset, 2009

dimanche 21 février 2010

Le sens de la famille de A.M. Homes

J'avais aimé l'humour fou de Ce livre va vous sauver la vie, dont j'avais recommandé la lecture l'an dernier. La conversation entre le personnage principal en proie à une crise cardiaque et la secrétaire de l'équivalent du SAMU américain m'avait fait rire aux larmes malgré le sérieux de la situation. Le livre perdait en force dans la seconde partie mais il demeure dans la liste des ouvrages dont je plébiscite encore la lecture.

Ce ne sera pas le cas du Sens de la famille que j'ai ouvert avec confiance et refermé le jour-même . Un dimanche après-midi pour résumer une vie c’est court et long à la fois. Malgré une lecture attentive et exhaustive je ne suis absolument pas convaincue qu'il ait un quelconque intérêt hormis pour l'auteur ... et sa maison d'édition qui nous a pourtant habitués à des œuvres plus puissantes.

J’ai tout de même apprécié la première partie, très vivante, où l’auteur, à moins que ce ne soit la traductrice, s’emberlificote entre sa maman et sa mère. Les quelques images troublantes comme le tristement fameux pull en cachemire marron ou leur manie commune de mettre leur argent dans la poche de leur jean. Encore que si on lançait l'enquête on découvrirait que des milliers de personnes font cela sans avoir une quelconque parenté ... Admettons au bénéfice du doute que cette subtilité indescriptible de la biologie puisse effarer, comme elle l'écrit page 109. Le dernier chapitre relance astucieusement le débat entre l’inné et l’acquis en nous démontrant que sa fille biologique ressemble à sa grand-mère adoptive.

Entre les deux j’ai eu le sentiment d’être huissier d’un déballage qui ne me regarde pas, et qui plus est ne me concerne pas. Si elle n’avait pas été écrivain elle ne nous aurait pas livré cette part de l’intime qui à mon sens doit le rester. Il me semble logique qu’il y ait toujours une part d’autobiographie dans un roman puisque la réalité nourrit la fiction. J'admets aussi que l'annonce prise de plein fouet à plus de 30 ans ait été un cataclysme. A.M. Homes se décrit comme une amnésique qu’on réveille, à la recherche de son hardware (page 37). L'expression est jolie, l'écriture est chirurgicale mais la logorrhée est fatigante.

Toutes les recherches électroniques m’ont lassée. Les arcanes généalogiques sont connues et l'importance de Salt Lake City n'est pas un scoop. Quand bien même on n'en fera rien puisque A.M. Homes ne fournit même pas leur adresse.

Je crois qu'il faut revenir à la question basique : qu'est ce qu'un "bon" livre ? Si l'écrire a fait du bien à son rédacteur, tant mieux, surtout s'il lui a évité une couteuse psychanalyse. Mais la finalité doit être de convenir au lecteur. Et je suis désolée de vous dire que ce livre ne m'a rien apporté, à la mince exception des quelques pages de fiction sur les conversations imaginaires entre les parents qu'elle vient de se découvrir. Mais ce serait plus intéressant encore en pur roman. Pourquoi avoir cherché à signer une forme autobiographique ? Par quel souci de vérité ? Chacun son histoire et ce n'est pas parce qu'on est écrivain qu'on doit tout écrire.

D'autres jurés, comme Sandra, en font une critique quasi élogieuse. Si des contradicteurs veulent me prouver que j'ai eu tort je ne m'en offusquerai pas. Et j’attends son prochain roman, que je voudrais traversé par l’humour fulgurant du précédent.

Trêve de plaisanterie il y a dans la catégorie Document du Prix des lectrices de ELLE un autre livre autrement mieux écrit sur un sujet comparable avec l'Homme qui m'aimait tout bas d'Eric Fottorino. La marée de la rentrée littéraire l'a peut-être un peu repoussé mais il mérite qu'on tende le bras vers lui.

Le sens de la famille de A.M. Homes chez Actes Sud

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