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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

vendredi 14 avril 2023

Elle parlait aux fleurs de Janine Boissard

On parle souvent à tort et à travers de feel good pour caractériser un livre qui se finit bien. Ce qui est différent avec Janine Boissard c’est que son écriture elle-même est apaisante.

Ce ne sont pas seulement les problèmes qui se résolvent (un peu magiquement d’ailleurs). Le plus important est son emploi de mots réconfortants, à commencer par sa manière de décrire les plats servis à l’heure des repas et le choix des adjectifs pour les caractériser. C’est un talent que de trouver les bonnes formulations comme par exemple la désignation de mes Deux pour parler du garçon et de la fille d’Elise.

Plusieurs personnages dégagent une bonté intense, qui semble n’avoir aucune milite. Pourtant elle n’hésite pas à aborder frontalement des situations douloureuses ou révoltantes, comme la maltraitante, et ce n’est pas le premier de ses romans dans lequel il est un thème important. Mais elle le fait toujours avec respect (tout en ne mâchant pas ses critiques) et en témoignant de l’empathie pour les plus faibles, comme l’enfant qu’elle surnomme le chaton Benjamin. 

Elle a raison de nous prévenir qu’on peut, en silence, vivre le pire et le meilleur (p. 66). Elle est profondément féministe et nous met en garde aussi contre les idées toutes faites en invoquant les paroles de la chanson de Joëlle Kopf qui ont fait de ce titre l'un des tubes incontournables de l'année 1984 : Ne la laisse pas tomber elle est si fragile.

En fine psychologue elle analyse parfaitement la société actuelle : Il y a des gens qui ont peur du silence, comme si c’était eux qu’il visait. Alors, ils le remplissent de paroles en l’air, de farfelu, de bagatelles, n’importe quoi. A moins qu’ils n’allument leurs tablettes, ce qui revient au même parce que tout ça, c’est de la triche, un point c’est tout (p. 100). 

La couverture dégage cependant une allégresse et une légèreté évidentes. Le titre, Elle parlait aux fleurs, fait sans doute référence aux oiseaux de Saint François d’Assise mais je n’ai pas compris pourquoi le verbe était à l’imparfait, ce qui semblerait suggérer que le personnage en question n’est plus de ce monde.
Elisa, 27 ans, a perdu son mari Didier deux ans auparavant, victime d’un cancer foudroyant. Seule avec deux enfants, elle ne peut compter sur le soutien de ses parents, des quincaillers très modestes. C’est Thomas, le frère aîné de Didier, qui l’aide financièrement et qui tente de faire barrage à la méchanceté cruelle de la mère des deux frères.
Ainsi Elisa peut-elle prendre soin de sa famille sans crainte du lendemain, s’occuper de son jardin, sa passion, et oeuvrer pour une association humanitaire : SOS Enfants Congo. Une vie somme toute bien remplie mais qui ne l’empêche pas de penser à l’éloignement de son amie d’enfance Claude, et dans laquelle il manque l’amour.
Vous aurez deviné que le chemin à parcourir avant de (peut-être) retrouver un bonheur complet ne sera pas semé de roses. Nous suivrons toutes les péripéties en prenant nous aussi le parti des plus faibles et en croisant les doigts pour qu’un miracle se produise.

Au-delà de l’histoire, fort agréable à lire parce qu’elle est riche de péripéties, il est appréciable d’apprendre beaucoup de choses à propos des chênes, cet arbre centenaire doté de pouvoirs particuliers, de l’œuf Cendrillon (que je n’ai encore jamais goûté) p. 251, de Notre Dame de Paris et de Versailles, et bien sût de Rennes qui est la grande ville la plus proche du domicile d’Elise.

Je ne savais pas qu’elle avait abrité (p. 12) le bronze géant de plus de 5 mètres de hauteur, signé en 2012 par Adel Abdemessed  pour immortaliser le fameux coup de boule de Zidane au footballeur italien Materazzi au cours de la coupe du monde de football de 2006. J’ignorais l’existence de cette œuvre que François Pinault, par ailleurs propriétaire du Stade Rennais, a l’intention d’installer à Dinard, au bout de sa propriété, de manière à ce qu’elle soit visible par les promeneurs, mais de loin, afin qu’elle ne fasse plus l’objet de détériorations par des fanatiques.

Janine Boissard fait de multiples références au Petit prince, cette œuvre majeure de Saint-Exupéry, que j’aime particulièrement et dont j’ai utilisé des citations pour illustrer les faire-parts de naissance de mes enfants. Elle a aussi la délicatesse de citer une auteure cette fois contemporaine, Fred Vargas (p 189).

Comme elle a raison de nous inciter à nous arrêter de s’excuser de tout et d’évoluer sous les interdictions bien-pensantes (p. 160). 

Le livre aurait pu s’achever page 233 alors que tout allait bien et que le lecteur restait libre d’imaginer lui-même la suite des évènements. Mais c’était sans connaître Janine et son art des rebondissements.

Romancière au plus de cinquante livres et plus de soixante ans de carrière, Janine Boissard fait figure de monstre sacré de la littérature dite « populaire », un mot dont elle tire à juste titre une grande fierté. Paris -Match a trouvé la bonne formule pour la caractériser avec cet oxymore : « Virtuose d’un style simple. Rien d’étonnant à ce que le public la célèbre dans les salons du livre (comme ci-dessous à Saint Maur il y a quelques mois).
Elle parlait aux fleurs de Janine Boissard, Fayard, en librairie depuis le 29 mars 2023

jeudi 13 avril 2023

L’Archiviste d'Alexandra Koszelyk

J’ai lu L’Archiviste en pensant constamment à ce qui se déroule en ce moment en Ukraine. Il est impossible de détacher le roman de la réalité qui, d’ailleurs, a poussé Alexandra Koszelyk à l’écrire, même si on pourrait a priori le voir dans la continuité de son premier, À crier dans les ruines.
K a trente ans. Elle est archiviste dans une ville détruite par la guerre, en Ukraine. Le jour, elle veille sur sa mère mourante. La nuit, elle veille sur des œuvres d’art. Lors de l’évacuation, elles ont été entassées dans la bibliothèque dont elle a la charge. Un soir, elle reçoit la visite d’un des envahisseurs, qui lui demande d’aider les vainqueurs à détruire ce qu’il reste de son pays : ses tableaux, ses poèmes et ses chansons. Il lui demande de falsifier les œuvres sur lesquelles elle doit veiller. En échange, sa famille aura la vie sauve. Commence alors un jeu de dupes entre le bourreau et sa victime, dont l’enjeu est l’espoir, espoir d’un peuple à survivre toujours, malgré la barbarie.
Le roman se déroule à notre époque, et s’il est une fiction totale (du moins on l’espère), il s’appuie sur une réalité douloureuse, la guerre qui ne cesse pas en Ukraine. C’est sans doute la meilleure manière qu’Alexandra a trouvé pour résister que de prendre la plume pour parler une nouvelle fois de ses origines. Et pour cela elle fera faire à son héroïne des allers-retours incessants entre présent et passé.

Elle a mis beaucoup de sa personnalité dans ce personnage, qu’elle désigne sous un K, sorte de nom de code qui garantit l’anonymat même si j’ai immédiatement pensé à elle dont le nom commence et se termine par cette même lettre, qu’on retrouve dans tant de noms, à commencer par Ukraine, Kiev, Kharkiv, Donetsk (qui était si présente dans Les abeilles grises de Andreï Kourkov), Kherson, … On peut aussi y voir des références littéraires au K de Dino Buzzati, ou à Joseph K du procès de Kafka. Il est impossible que l’auteure n’y ait pas pensé puisqu’elle enseigne la littérature.

Pour ce qui est de la situation dans laquelle K travaille, le contexte est tout à fait logique puisque, en temps de guerre, les oeuvres d’art sont décrochées et entreposées afin d’être protégées, comme on l’a fait dans des lieux parfois incroyables durant la seconde guerre mondiale même si les châteaux furent majoritairement choisis. Ainsi Chambord accueillit le 28 août 1939, le plus grand déménagement de tableaux de notre histoire depuis les principaux musées parisiens avec 5 446 caisses contenant en partie les collections du Louvre, la Joconde en particulier qui repartit très vite pour un autre lieu. La bibliothèque de K étant située sur les sous-sols d’une ancienne abbatiale, le contexte s’y prête tout à fait, 
 
Il n’y aurait pas de quoi palpiter si K ne faisait que répertorier les œuvres d’art. Elle fait la rencontre d’un personnage diabolique qui la soumet à un horrible marché. Le chantage avec la famille comme monnaie d’échange est un grand classique mais ce qui est original ici c’est la nature du contrat. Elle est désormais responsable de la vie de sa soeur contre la falsification des grandes oeuvres fondatrices de la culture ukrainienne.

Mila, qui est sa soeur jumelle, est elle aussi est en guerre. Elle a tenu à être utile là où l’avenir de notre pays se décide. Il faut que des personnes documentent ce qu’il s’y passe. (p. 79) Quelques mois plus tard elle est jetée en prison. Et tandis que Mila avait pris soin de la petite histoire en photographiant le quotidien, K va s’atteler à la préservation (ou à la falsification) de la grande.

Car il ne servirait à rien de détruire une culture qui, par cristallisation, resterait dans les esprits. Il ne suffit pas de changer les noms des villes. La résilience s’entretient par des souvenirs transmis de génération en génération. En modifiant par petites touches, avant de les remettre ultérieurement à leur place initiale, les objets fondateurs d’une culture, le regard et l’écoute du spectateur auront eux aussi été orientés et au fil du temps il n’y aura bientôt plus de témoin des racines originelle. Toute forme de rébellion sera en quelque sorte étouffée, comme on aura arraché une plante indésirable. C’est une sorte de négationnisme appliqué.

Les exigences de son correspondant réveillent beaucoup de souvenirs d'enfance de K, que sans nul doute Alexandra partage avec elle, des références artistiques et de grands moments historiques qui ont fondé l’âme ukrainienne et qui expliquent que le peuple résiste aujourd’hui. Elle passe donc en revue les oeuvres et évènements majeurs que K devra falsifier : l’hymne national pour en renverser le sens en changeant quelques mots, un vitrail, une sculpture, les romans Taras Boulba et Les âmes mortes de Gogol (p. 181), et même la responsabilité de l’Union soviétique dans la catastrophe de Tchernobyl.

La puissance du roman, qui prend parfois le chemin du conte, repose sur cette question de la vérité face au mensonge. Et on notera au passage que cette pratique proliférait dans les années 70, il était le socle du monde soviétique (p. 73). L’auteure témoigne habilement du cas de conscience puisque son héroïne va aussi jusqu’à trahir -et cette fois avec bonne conscience- la réalité de sa mère, pour la rassurer : À notre époque, nous ne connaîtrons plus les conséquences désastreuses des erreurs diplomatiques, les dirigeants sont assez intelligents pour ne pas s’enfoncer dans une guerre qui n’aurait pas de fin et détruirait l’économie de de leurs pays. (…) L’homme a grandi, il ne commet plus les erreurs du passé (p. 86).

Comme nous aimerions que ce soit vrai !

En tout cas ce roman est une belle occasion d’en apprendre davantage sur la culture ukrainienne et je peux l’avouer, je ne connaissais pas grand chose. J’ai aimé lire l’hymne national dans les deux langues (p. 52), visiter l'atelier d'Alla Horska (p. 67). Holodomor, Tchornobyl, Mädan (p. 121). Ces noms sont en ukrainiens mais ils me parlent … plus ou moins. J’ignorais que le premier signifiait extermination par la faim de plus de 5 millions d’ukrainiens, suite à une volonté de génocide par Staline… Je ne connaissais pas les poupées motanka (p. 104), ni la poétesse Lessia Oukraïnka, et j’avais oublié que Sonia Delaunay peignait aux couleurs de l’Ukraine. Je ne savais pas ce qu’est une gandoura qui est pourtant l’instrument national ukrainien que les cosaques utilisaient pour chanter les légendes anciennes. C’est une sorte de grande guitare que l’on pose sur les genoux et qui possède une multitude de cordes.

L’horrible chantage gonflera crescendo de chapitre en chapitre alors qu’on parcourt les époques et que les flash-backs se multiplient pour nous téléporter avec l’héroïne au coeur de la conception de chaque œuvre. K pourra-t-elle honorer sa promesse que l’Ukraine ne meure jamais (p. 180) tout en sauvant la vie de sa soeur ?

Je ne vous donnerai pas la réponse mais je dirai malgré tout que des ombres bienfaisantes viendront à son aide. Comme celle de Blaise Cendrars qui aurait dit à Sonia Delaunay : l’art est cette opération magique qui, au-delà de lier mots et peinture, fait revenir à la vie des morts, les fait exister entre eux et avec nous, comme nous existons toi et moi en ce moment (p. 210).

Comme l'heure était à la disparition de la culture ukrainienne, elles (les ombres) feraient une offrande à K, un don que jamais encore elles n'avaient permis. Grâce à ce don, les choses pourraient emprunter une autre voie, et le futur ne serait peut-être pas aussi sombre qu'il l'était à présent (p. 36).

L’art serait-il plus fort que tout ? Et même si le livre se clôture comme il a commencé, par cette phrase : La nuit était tombée sur l’Ukraine.

Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien.

L’Archiviste d'Alexandra Koszelyk, Aux forges de Vulcain, en librairie depuis Octobre 2022
L’objet posé sur le livre pour illustrer cet article est une paire de ciseaux mouchette à chandelle ayant appartenu à mes arrières grands-parents.

mercredi 12 avril 2023

Un miracle de Victoria Mas

Victoria Mas aime tant le XIX° siècle qu’elle a choisi comme point de départ de son second roman, pour raconter ensuite un évènement (fictif ?) qui s’est déroulé à notre époque.

Fidèle à ses thèmes de prédilection, ce sera encore une histoire où les femmes et leurs croyances ont une place essentielle, où la folie sera au coeur du processus, si on peut considérer la jalousie et la croyance en l’invisible comme telles.

Une religieuse, un voyant, un miracle, tels sont les titres des trois parties de ce roman à l’écriture fluide qui se déroule en brefs chapitres pour bâtir une intrigue qui divisera les opinions, selon que l’on est croyant ou athé.
Sœur Anne, religieuse chez les Filles de la Charité, reçoit d’une de ses condisciples une prophétie : la Vierge va lui apparaître en Bretagne. Envoyée en mission sur une île du Finistère Nord balayée par les vents, elle y apprend qu’un adolescent dit avoir eu une vision.
Nous sommes en Bretagne, sur l’île de Batz, dans une région où depuis des siècles on croit aux fantômes, alors pourquoi pas à la Sainte Vierge ? Mais quand les apparitions se font sous les yeux d’un adolescent fragile, et pas devant une religieuse confirmée, ni un pratiquant émérite, les choses ne sont pas ordinaires et les passions s’enflamment alors que la terre tremble.

Les séismes sont d’ailleurs fréquents en Bretagne, quoique rarement ressentis car généralement de magnitude inférieure à 3 sur l’échelle de Richter. Pourtant le 27 juin 2020 celui de magnitude 4,6 qui frappa le Finistère au large des côtes a été ressenti jusqu'à Quimper et Brest. C'est sans doute de cet événement dont il est question (p. 114) quand le père d'Hugo annonce que la terre tremble ici. Rien de quoi s’inquiéter. Il s'appelle Michel Bourdieu et on dirait un nom prédestiné pour un homme fondamentaliste, pour le moins sectaire, et dont le rôle dans le roman est un peu confus. 

On voit, sur la couverture, deux éléments importants pour les jeunes garçons : l'allusion aux planètes que l'un d'entre eux scrute avec une lunette astronomique, la mer d'une eau presque transparente, oscillant entre le vert et le bleu, ce fameux « glaz » nous apprend-on (p. 82).

Si l'ouvrage est un sans faute sur le plan des descriptions, sa faiblesse réside dans les interactions entre les personnages. Leurs drames ne sont que suggérés : l'inceste dont Alice (qui devient soeur Anne et qui ne verra rien - est-ce un autre hasard si l'auteure lui a donné ce nom qui est celui de l'héroïne de Barbe-Bleue ?), le harcèlement scolaire pour Isaac, incapable de se remettre de la mort de sa mère (dont on ignore les circonstances), qui n'est pas protégé par un père dépressif, l'homosexualité latente d'Hugo qui ne sera jamais dite … et enfin l'asthme de sa soeur Julia dont on ne saura pas si la maladie est indépendante du tempérament de ses parents.

Je n'oublie pas Madenn, une aubergiste meilleure plus humaniste que la religieuse, intelligemment pratiquante à l'inverse de Bourdieu, prête à défendre bec et ongles le jeune Isaac, semble-t-il par pure bonté d'âme, alors qu'il aurait été intéressant qu'elle ait une autre raison, enracinée dans son histoire personnelle ou celle de la mère de son protégé.

Ce qui nous est donné à voir de la religion catholique est étrange, comme si Victoria Mas ne voulait pas trancher, entre intégrisme, violence, peur, jalousie, croyance, fanatisme, fausse prophétie et peut-être vrai miracle. Difficile de croire à tout cela !

Victoria Mas a travaillé dans le cinéma avant de prendre la plume et d'être révélée par Le Bal des folles, couronné par le prix Stanislas et le prix Renaudot des lycéens, traduit en 25 langues, adapté au cinéma et en bande dessinée. Un miracle est son second roman.

Un miracle de Victoria Mas, Albin Michel, en librairie depuis le 17 août 2022

mardi 11 avril 2023

Les trois mousquetaires, première partie

Les auteurs ont titré Les 3 mousquetaires. Cela aurait dû m’alerter puisqu’ils sont 4 à se côtoyer, se battre et festoyer. Vous me direz qu’ils ne sont officiellement tous mousquetaires qu’à la fin de ce film qui se termine sur la mention "fin de la première partie" laissant présager une seconde, qui portera sans doute le tire des 4 mousquetaires

Pas vraiment car cet opus est en réalité sous-titré D'Artagnan (donc Les trois mousquetaires D'artagnan) tandis que le suivant sera dédié à Milady, ce qui nous informe -au cas où on en douterait- qu'elle n'est pas morte en tombant à la renverse de la falaise avant de restituer le collier de la reine.

Si je suis ironique c’est parce que, après avoir été influencée par plusieurs personnes l’ayant adoré, je suis arrivée enthousiaste mais que je suis repartie non convaincue. Je n’en dirai cependant pas beaucoup de mal car il remplit le contrat fixé par le producteur malgré des anachronismes et diverses erreurs qui sautent aux yeux.
Vincent Cassel, Romain Duris, Pio Marmaï
©2023 Chapter 2, Pathé Films et M6 FILMS
Les comédiens sont excellents certes (mention particulière à Vincent Cassel et Louis Garrel toujours dans la nuance (même si cependant ce dernier n'a pas l'âge du rôle puisque Louis XIII est censé avoir 25 ans et non 40) et Nicolas Vaude, formidable), souvent sous exploités comme Dominique Valladié qui n’a que quelques mots alors que Marie de Médicis joua un rôle déterminant et que je recommande d’aller vite voir dans Premier amour où elle a le premier rôle.

On désigne dans le film les héros sous le terme de cadets de Gascogne, qui est une dénomination purement inventé par Edmond Rostand dans Cyrano de Bergerac … en 1897 ! Ils interprètent une chanson à la gloire de ces combattants qui n’a de mon point de vue absolument pas sa place dans un film qui se réclame un tant soit peu "historique". Cela étant Alexandre Dumas avait romancé la réalité alors pourquoi pas Martin Bourboulon ?

Ils composent la troupe d'élite du roi, et portaient une casaque bleue à quatre pans ornée de croix blanches fleurdelisées. Nous les avons tous vus ainsi dans les différents films qui ont déjà été produits sur le sujet. Pourquoi donc sont-ils ici habillés d’un manteau bleu marine avec un blason en forme de croix cousu sur l'épaule ? On notera néanmoins que ces manteaux sont toujours dénommés "casaques" dans les dialogues.

Le frère d’Athos porte des lunettes, lesquelles n’ont pas été fabriquées avant le siècle suivant. Pas plus que le parapluie sous lequel Milady s’abrite dans le premier plan.
François Civil, Louis Garrel
©2023 Ben King Chapter 2, Pathé Films et M6 FILMS
Il n’est pas indispensable d’être féru d’histoire pour savoir que la réplique de Richelieu : La reine préfère le déshonneur à la guerre. Elle aura le déshonneur, et nous aurons la guerre rappelle curieusement la parole de Winston Churchill : Le gouvernement avait le choix entre la guerre et le déshonneur ; il a choisi le déshonneur et il aura la guerre.
La cour des Invalides
©2023 Chapter 2, Pathé Films et M6 FILMS
Les décors eux aussi sont parfois anachroniques mais ils sont tellement beaux qu'on pardonnera. Et on saluera que l'intégralité du tournage se soit déroulé en France, et, à part pour un jour en studio, totalement en décors naturels aménagés. On prend plaisir à reconnaitre le Palais du Louvre, l'Hôtel des Invalide, les châteaux de Fontainebleau (Seine-et-Marne), de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) et de Chantilly (Oise), dans le réfectoire de la Maison d'éducation de la Légion d'honneur à Saint-Denis (Hauts-de-Seine) ainsi que la citadelle de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) et le centre-ville historique de Troyes (Aube). 

Mon reproche le plus vif concerne les scènes de combat qui s’enchaînent à toute vitesse sans que -bien souvent- on ne sache qui combat aux côtés de qui, ce qui aurait d'ailleurs été facilité si les mousquetaires avaient arboré la casaque bleu horizon … L’essentiel est de capes et d’épées au détriment du traitement des intrigues qui, du coup, sont seulement prétextes à davantage de bagarres  Les effets spéciaux sont parfaits pour qui aime ce type de film. Du Netflix sur grand écran … d’ailleurs rien d’étonnant à ce que le dernier plan mentionne première partie.

Pas sûr que j'aille voir Les Trois Mousquetaires : Milady, en décembre 2023.

Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan de Martin Bourboulon
D'après Alexandre Dumas, sur un scénario de Alexandre de La Patellière et Mathieu Delaporte
Musique de Guillaume Roussel
Sur les écrans depuis le 5 avril 2023

lundi 10 avril 2023

Mieux connaître les vins grecs

La Grèce est l’un des berceaux de la viticulture européenne depuis plus de 3 000 ans mais ce n’est pas pour autant que je puisse dire que je connais bien la production. J’ai déjà goûté et apprécié quelques bouteilles, en toute modération bien entendu mais j’ai du mal à mémoriser les cépages et encore plus les domaines.

Voilà pourquoi j’ai été séduite par la proposition des frères Mavrommatis (et vous remarquerez Evagoras et Andreas encadrant Philippe Faure-Brac, meilleur sommelier du monde en 1992) de découvrir les plus vieux cépages autochtones des terroirs grecs, présentés et racontés par les vignerons des grands domaines helléniques. J’ignorais qu’ils ne parleraient pas français, ce qui a mis un bémol sur les échanges mais j’ai tout de même progressé notablement, d’autant que je me suis focalisée sur quelques cépages, quelques domaines.

Il existe actuellement 29 appellations d’origine dans le pays et l’on recense plus de 300 cépages dans le pays, dont environ 200 autochtones, certains datant de la Grèce antique. Je n'aurai finalement trempé mes lèvres que dans ceux qui figurent en gras parmi les principaux qui sont : Agiorgitiko, Aïdani, Asprouda, Assyrtiko, Athiri, Avgoustiatis, Dafni, Giannoudi, Koniaros, Kotsifali, Krassato, Liatiko, Limnio, Malagousia, Malvoisie, Mandilaria, Mavro, Mavrodaphne, Maratheftiko, Mavrotragano, Mavroudi, Moschofilero, Negoska, Preknadi, Robola, Roditis, Savatiano, Serfiotiko, Sideritis, Stavroto, Vamvakada, Vilana, Xinomavro, Xynisteri … Les cépages blancs les plus courants sont le Savatiano, l’Assirtiko et la Malagousia aux tons dorés et verts. Rien d’étonnant à ce que je les ai dégustés.

Le vignoble grec s’étend aujourd’hui sur environ 70 000 hectares (pour les raisins de cuve), pour une production approximative de 3 500 000 hectolitres, dont 60 % de vins blancs.
Sur la vingtaine de stands, proposant chacun plusieurs vins, je n'ai goûté qu'une toute petite sélection, bien évidemment, en toute modération. Et très franchement sans suivre une stratégie particulière parce que les stands ne correspondaient pas aux numéros du carnet de dégustation. Il était complexe de retrouver les producteurs que j'avais notés.
Je commence donc par le DOMAINE DIAMANTAKOS situé tout en haut de la carte, en Macédoine. C'est un vignoble planté à une altitude de 300 mètres, avec une exposition pleine est, sur des sols argilo-sablonneux. Il produit l'IGP Imathie, 100% cépage Preknadi et AOP Naoussa, 100% cépage Xinomavro, élevage en fut 12 mois que j'ai dégusté, millésime 2019, en appréciant son côté un peu poivré, évoquant presque un pinot … même si je dirai qu'il ne faut pas chercher à associer les cépages grecs à ceux que nous avons l'habitude de boire.
Passons maintenant à des blancs, au sud de l'île de Syros, dans les Cyclades, avec le DOMAINE OUSYRA (ΟΥΣΎΡΑ), mot phénicien signifiant "bonheur", qui produit des vins biologiques, issus de cépages rares de la mer Egée. En commençant par le 100% Monemvasia (Malvoisie), aussi aromatique que nos meilleurs Gewurtztraminers, mais plus sec.

samedi 8 avril 2023

En attendant Godot de Samuel Beckett dans la mise en scène d'Alain Françon

Je l’ai attendu longtemps, ce spectacle, puisqu’un souci technique avait entrainé l’annulation de la représentation que je devais voir, juste après Bérénice, et qu’ensuite mon emploi du temps m‘a éloignée des scènes parisiennes.

Je voulais absolument voir En attendant Godot de Samuel Beckett dans la mise en scène d'Alain Françon et mon voeu aura été exaucé. Le décor ne me surprend pas : Un sol poussiéreux, une énorme pierre à jardin et une silhouette d’arbre dépouillé, qui se dresse à cour, fragile sur un fond qu’on dirait battu par les vents.

Cette énorme pierre me fait penser au mythe de Sisyphe. Vous savez, comme moi, que Godot (dont le nom  évoquerait presque la figure divine, God, sachant que même si Beckett écrivait en français il demeurait d'origine irlandaise).

La pièce est, à l'instar des meilleurs albums de littérature jeunesse, très connue, mais rien ne nous empêche de savourer les répliques, et leur répétition soit-disant absurde mais pourtant non :
Allons-nous-en. On ne peut pas. Pourquoi ? On attend Godot.

Vladimir et Estragon sont arrivés, boitillants, le premier s’arrêtant près de l’arbre, l’autre près de la pierre.   De pauvres ères dirait-on. Le premier a des soucis de prostate, le second un problème de chaussure. mais ne dit-on pas qu'à coeur vaillant rien n'est impossible ? Pas de laisser aller dans les petites choses admettra Vladimir (Gilles Privat) en se reboutonnant.

Et comme celui-ci est le moteur du duo il va inlassablement suggérer quelque chose. Ainsi, après avoir interrogé son camarade à propos de ses connaissances bibliques il osera proposer : Cette histoire de larrons je te la raconte, ça passera le temps … (Quand je vous disais qu'il y avait quelque chose de religieux dans cette pièce …).

Plus tard, quand Estragon se plaindra de la faim il sortira de sous sa veste une carotte et grignotera un navet. Le premier, décidément ronchon rouspètera que Les gens sont des cons (ce qui est sans doute l'opinion de Beckett qui a employé des termes similaires dans Premier amour qui se joue dans le même théâtre).

Ce qui est exceptionnel dans le travail d'Alain Françon c'est qu'il fait en sorte que le spectateur entende chaque mot, l'ingère et le comprenne. On a envie de noter la moindre réplique, et bien entendu de relire le texte : Charmante soirée. Inoubliable. Et ça ne fait que commencer. On se croirait au théâtre. Au cirque.
A chacun sa petite croix. On trouve toujours quelque chose (hein) pour nous donner l’impression d’exister.
Oui, on est des magiciens.
Nous sommes au rendez-vous.
Nous naissons tous fous, quelques-uns le demeurent.
Vouloir, tout est là.

Écrite en 1948, 3 ans après Premier amour, après la deuxième guerre mondiale, les camps, Hiroshima, cette pièce dont les premiers mots prononcés sont "rien à faire" et les derniers "allons-y" est l’histoire d’une attente, qui se focalise pour Vladimir et Estragon en un nom : Godot. Ils n’attendent ni Pozzo ni Lucky, qui viendront pourtant. Godot existe-t-il ? Il leur faudra revenir le lendemain, au cas où, revenir le lendemain, pour attendre encore… Mais que pourraient-ils faire d’autre ? Attendre le messie en quelque sorte.

Alors, malgré les allusions à l'éventualité d'un suicide, cette pièce n'est peut-être pas si désespérée qu'on le dit parfois puisqu'elle exhorte à continuer, toujours et sans relâche. Le réel est indicible et le coup de force de Beckett est de continuer à le dire jusqu’au bout, prévient Alain Françon, et j'ajouterai jusqu'au bout avec autant de force que de poésie et d'humour aussi.
En attendant Godot de Samuel Beckett 
Mise en scène Alain Françon
Avec Gilles Privat (Vladimir), André Marcon (Estragon), Guillaume Lévêque (Pozzo), Éric Berger (Lucky), Antoine Heuillet (Un garçon)
Dramaturgie Nicolas Doutey
Décor Jacques Gabel
Lumière Joël Hourbeigt
Costumes Marie La Rocca
Collaboration chorégraphique Caroline Marcadé
Maquillage, coiffures Cécile Kretschmar
Du 3 février au 8 avril 2023
Du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 17h 
A La Scala Paris
13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris www.lascala-paris.com Tel : 01  40034430

vendredi 7 avril 2023

Premier Amour de Samuel Beckett dans la réalisation de Dominique Valadié et Alain Françon

(mis à jour le 12 avril 2023)
Tout est bleu à la Scala. Le décor de Premier amour n’échappe pas à cette règle : une valise bleue, une chaise bleue, un grand crâne peint sur le fond de scène. Et puis une paire de chaussures, un pantalon, une veste, un chapeau melon… qui gisent là, sur la moquette.

Les paroles résonnent dans le noir, comme une voix off, avant que n’apparaisse le visage, magnifique, de Dominique Valadié.

Je connais le texte. Je l’ai déjà entendu de la bouche de Jean-Quentin Chatelain il y a deux ans au festival d’Avignon. les mots n’ont pas changé et pourtant ce à quoi j’assiste est d’une toute autre nature.

Il est un homme. C’est une femme. Presque une lecture avec lui, quasiment une incarnation par elle. On sait que Samuel Beckett ne voulait « ni décor, ni gesticulation ». N’empêche que le parti pris choisi par Alain Françon et Dominique Valadié est très cohérent. J’ai la sensation d’entendre résonner chaque phrase avec davantage d’amplitude, oscillant sans cesse entre tragique et comique, sérieux et dérision.

Le ton met parfaitement en valeur l’humour particulier du texte : Il n’y avait que mon père et moi pour comprendre les tomates dans cette maison. (…) C’est bien avec le coeur que l’on aime, ou avec autre chose, est-ce que je confonds ?  (…) Dire à des couillons comme vous …

Beaucoup de rires s’élèvent régulièrement et spontanément des gradins alors que la comédienne ne perd jamais une sorte de gravité qui ne l’éloigne pas d’un public qui se sent toujours concerné parce qu’elle a une façon spéciale de s’adresser à chacun de nous.

Je ne vais pas passer sous silence un aspect que certains esprits critiques pourraient lui reprocher. Deux prompteurs lui permettent de jeter un œil sur le texte (cela ne se remarque pas d’emblée, et je ne l’ai vu que parce que j’étais placée en bout de rang). Non seulement leur présence ne nuit en rien à l’interprétation, mais en plus je les ai trouvés paradoxalement adéquats puisque Beckett voulait que son texte soit lu.
L’amour ne se condamne pas, concluait le dramaturge en 1946. Le théâtre non plus. Les spectateurs, enthousiastes, l’ont bien compris si on en juge par le nombre des rappels. 
Premier Amour de Samuel Beckett dans la réalisation de Dominique Valadié et Alain Françon
Du 22 mars au 19 avril 2023
Les mardi et mercredi à 19h30, jeudi à 21h30, dimanche à 14h30, et vendredi 7 et 14 avril à 19h30 ; samedi 8 et 15 avril à 19h30.
Production du Théâtre des nuages de neige en coproduction avec le Théâtre Montansier
A la Scala Paris
13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris - 01 40 03 44 30 
Le texte est édité aux éditions de Minuit et dans la collection Folio Gallimard

Mise à jour : Alain Françon s'est exprimé le 11 avril, pendant la journée que La Scala lui consacrait, sur l'ajout des prompteurs. Il a confirmé mon interprétation puisque cet artifice de mise en scène n'a pour but que de satisfaire l'exigence des ayant-droits de Beckett qui imposent que le texte soit lu.
A cet égard il a souligné qu’André Engel avait dû modifier en 1979 le titre du spectacle En attendant Godot, par Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire lorsqu’il l’avait créé à Strasbourg au motif que ces « mêmes » ayant-droits s’opposaient à ce qu’une femme joue le rôle de Vladimir. Ils s’étaient inclinés en apprenant que la comédienne s’appelant Evelyne Didi, avait en quelque sorte une légitimité à être Vladimir puisque Beckett le surnomme Didi. C’est sous ce nom que son personnage est inscrit dans la distribution tandis que celui de Gogo (Estragon) est interprété par André Willms. Par contre les rôles de Pozzo et de Lucky figuraient sans modification.

jeudi 6 avril 2023

BASQUIAT x WARHOL, à quatre mains à la Fondation Vuitton

Une nouvelle exposition à la Fondation Vuitton  est toujours de bonne augure. Le lieu est en soi magique et les choix d’œuvres sont systématiquement exceptionnels, qu’on les aime ou non.

Car en art, le but doit systématiquement être d’abord de comprendre.

J’ai été surprise et vite enthousiaste à la découverte de BASQUIAT x WARHOL à quatre mains que j’ai pu voir en avant-première.

Et si j’ai choisi la photo ci-contre pour figurer en tête de cet article c’est parce qu’elle représente à merveille la complicité qui s’était établie entre les deux artistes qui ont été présentés l’un à l’autre par leur galeriste commun Bruno Bischofberger, dont j’ai eu la chance d’entendre des bribes d’entretien au cours de ma visite.

De 1984 à 1985, Jean-Michel Basquiat (1960-1988) et Andy Warhol (1928-1987) réaliseront environ 160 toiles ensemble, « à quatre mains », dont certaines parmi les plus grandes de leurs carrières respectives, à la fois en termes de notoriété et de dimensions. Témoin de leur amitié et de cette production commune, Keith Haring (1958-1990) parlera d’une « conversation advenant par la peinture, à la place des mots », et de deux esprits fusionnant pour en créer un « troisième, séparé et unique » selon le principe que 1+1=3.

J’ai choisi de vous emmener d’abord voir les oeuvres et ensuite, dans une seconde partie, de donner le contexte de cet accrochage et les conditions qui rassemblèrent les deux artistes. Bien entendu, ce contexte est radicalement différent de celui qui associait Monet et Mitchell qui, eux ne se sont jamais rencontrés et dont j’avais rendu compte ici. L’exposition commence, comme d’habitude, au sous-sol par la galerie 1 où nous découvrirons leurs portraits croisés.
Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol Arm and Hammer II, 1984-1985
Acrylique, encre sérigraphique et bâton d’huile sur toile, 167 × 285 cm
Collection Bischofberger, Männedorf-Zurich, Suisse

Le regard accroche d’abord sur le fond doré dont Andy Warhol était familier et sur lequel il a appliqué côte à côte deux fois le logo de Arm & Hammer, une marque de bicarbonate de soude. Sur le macaron de gauche Basquiat a posé un aplat de blanc sur lequel il a dessiné un portrait du saxophoniste de jazz Charlie Parker, identifié par la date de son décès, 1955, et son instrument qui apparaît comme au centre d’une pièce de monnaie. Il avait un rapport très proche avec la musique et c’était un de ses musiciens préférés (plus loin, en galerie 6, on remarquera une œuvre avec la figure de Billie Holiday). Après avoir raturé les mots « Arm » et « Hammer » de larges coups de pinceau noirs, Basquiat les a recouverts des inscriptions «Commemeritve» (sic) et «One Cent». Ces deux termes ont finalement été biffés par le peintre qui utiliserait cette méthode pour mieux attirer l’œil.

Je remarque que le musicien est mort à 34 ans, épuisé par les excès d’alcool et de drogue, et que Basquiat décèdera d’une overdose à seulement 27 ans.
Jean-Michel Basquiat : Brown Spots (Portrait of Andy Warhol as a banana), 1984
Acrylique et bâton d’huile sur toile, 193 x 213 cm

Un peu plus loin, c’est une toile de Basquiat que je retiens, cette fois sur fond argenté qui évoque la Silver Factory et où on peut d’ores et déjà embarquer un gant de boxe. Et, presque à côté son pendant, le Portrait of Jean-Michel Basquiat as David, par Andy Warhol en 1984, lui aussi sur fond argenté :
Peinture polymère synthétique et encre sérigraphique sur toile, 228,6 x 176,5 cm
Collection Norman et Irma Braman

Sur l’autre mur, des petites peintures - Dollars ou Lobsters et Crabs - qui seraient les premières « modifications » entreprises par Basquiat sur des toiles mises à sa disposition par Warhol. A ce moment là il se « contente » de gestes assez simples, mais incisifs. Ainsi le dollar peint par Warhol est prétexte à devenir un serpent sur lequel Basquiat écrira (à bon escient)  Don’t Tread on Me, ce qui signifie Ne marche pas sur moi. Basquiat critique ainsi le capitalisme dont Warhol est une incarnation manifeste.

En contournant les oeuvres, on découvrira le « fameux » Polaroïd qui est à l’origine de leur collaboration lorsque, le 4 octobre 1982, Bruno Bischofberger présenta officiellement Basquiat à Warhol. Il avait en effet coutume d’inviter de jeunes talents à la Factory, l’atelier de Warhol. Ce dernier concluait souvent ces rencontres par un portrait. Basquiat ayant maintenant le même galeriste que Warhol, qu’il admire depuis l’adolescence, comme un aîné, un personnage clé du monde de l’art, initiateur d’un langage inédit et d’un rapport original à la culture populaire. Leur vraie rencontre était quasiment naturelle car Basquiat la souhaitait depuis longtemps, depuis qu’il avait réussi à vendre à son ainé deux collages en 1979.

Deux générations les séparent. L’un est au sommet de sa gloire mais en perte de vitesse, l’autre n’est pas encore célèbre mais en ascension permanente. Warhol trouvera avec Basquiat un intérêt renouvelé pour la peinture. Avec lui, il se remettra à peindre manuellement, à très grande échelle. Les sujets de Warhol (titres de presse, logos de General Electric, de la Paramount, des Jeux Olympiques) serviront de structure à de véritables séries qui scandent le parcours.
Andy Warhol, self portrait with Jean-Michel Basquiat, 4 octobre 1982, Polaroïd, 7,3 x 9,5 cm
Collection Bischofberger, Männedorf-Zurich, Suisse
Jean-Michel Basquiat, Dos Cabezas, 1982
Acrylique et bâton d’huile sur toile sur châssis en bois, 152,4 x 152,4 cm

mercredi 5 avril 2023

Ceux qui s’aiment se laissent partir de Lisa Balavoine

Ceux qui s'aiment se laissent partir est le second roman de Lisa Balavoine qui m’avait particulièrement touchée avec son premier, Éparse.

On avait deviné qu’elle n’avait pas terminé de dire tout ce qu’elle avait sur le coeur et, de fait, ce second opus est dans la continuité du premier avec, il m’a semblé, davantage de profondeur, mais aussi de noirceur. Il faut dire que le décès récent de sa mère, personnage principal de cette autofiction pèse sur l’écriture.
Est-ce qu’on peut éviter les peines, la mélancolie, ce qui se répète, tous ces chagrins qu’on se trimballe et qu’ensuite on se transmet, est-ce qu’on peut les remiser, sous des pulls trop grands, dans les bras d’un amour de passage ou dans les mots qu’on écrit, est-ce qu’on peut seulement faire comme si cela n’existait pas ?
Lisa Balavoine est toujours extrêmement touchante, parfois bouleversante. J’aime sa façon de raconter par bribes, qu’elle désigne sous le nom de fragments. Il y a quelque chose de l’ordre de l’explosion atomique dans son récit et c’est là que, pour moi, ce fut un peu trop. Sans doute parce que je traverse une période sombre et que c’est une souffrance de lire de telles confidences. Cela ne retire rien aux qualités de cette auteure à qui je souhaite de parvenir à écrire différemment. Il me semble qu’elle en a le talent.

Ceux qui s’aiment se laissent partir de Lisa Balavoine, Gallimard, collection Blanche, en librairie depuis le 11 mai 2022
Éparse avait été publié aux éditions JC Lattès en 2018. Il faisait partie de la sélection des 68 premières fois cette année-là.

mardi 4 avril 2023

Emprunt Lointain, une exposition de Marie Ouazzani & Nicolas Carrier

Le musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq de L’Isle-Adam où j’étais venue voir la passionnante exposition Impressions au fil de l’Oise, présente une nouvelle exposition temporaire consacrée au travail de Marie Ouazzani et Nicolas Carrier qui, depuis 2015, développent une pratique artistique à travers la recherche et l’exploration des territoires urbains et leurs périphéries.

Ce duo invente des fictions climatiques, situées dans un présent indéterminé où passé et futur se mélangent, faisant se côtoyer l’histoire coloniale et les vestiges de la mondialisation avec la crise écologique et son impact sur l'Homme, le végétal et l’architecture.

Leur proposition artistique s’articule autour de deux notions centrales dans leur travail : les jardins et les ports.

Pour ce qui est des jardins, il s’agit plus précisément de quelques arbres emblématiques des espèces tropicales qui sont communément disposées dans les halls ou les open spaces à titre de décoration, signifiant combien la décoration s’est uniformisée. Cependant, dans la mesure où ils sont tributaires des prêts qui leur sont consentis (à l’instar d’un musée soumis, le temps d’une exposition temporaire, au bon vouloir d’autres musées ou de collectionneurs) leur choix n’est pas récurrent d’une exposition à une autre.

Et quand j’écris exposition je devrais plutôt parler d’installation car l’organisation dans l’espace compte pour beaucoup. D’ailleurs, les artistes ont demandé à ce que les volets soient ouverts de manière à ce que les plantes bénéficient de la lumière du jour, qui leur est essentielle, et que le regard du visiteur puisse se perdre dans l’espace extérieur, urbain d’un côté, mais paysager de l’autre.

Les ports évoquent les voyages, les migrations, et composent un cadre qui répond au concept de déplacement des plantes qui, de tout temps, ont voyagé avec les hommes. Il suffit de se rappeler les expéditions botaniques qui ont permis par exemple d’introduire la culture du bégonia, dont je vous invite à lire ce que le Conservatoire national de Rochefort présente.

Mais les plantes ne sont pas statiques et tributaires des envies humaines. On les considère fixées dans le sol et pourtant qui n’a pas constaté que telle plante, mise en terre dans un endroit de son jardin, s’était développée quelques mètres plus loin ? C’est la conclusion chère à Gilles Clément le démontre avec son concept de jardin en mouvement. Et je ne peux pas passer sous silence La vie secrète des arbres que j’ai chroniqué hier. Le réchauffement climatique provoque des migrations de la plus modeste fleur à l’arbre et jusqu’aux forêts. Elles le font simplement différemment : suivant d’autres temporalités et d’autres modalités que celles des êtres humains.

La migration peut résulter de l’action animale qui a mangé et recraché un noyau. Elle peut également être perçue, à l’inverse comme une manifestation de violence, voilà pourquoi on parlera de plantes invasives. De fait, on ne saurait d’abord les penser sans aborder l’histoire coloniale et ces migrations végétales qui accompagnèrent les mouvements de conquête, d’appropriation et d’exploitation des territoires.

Il est aujourd'hui acté que le réchauffement climatique pousse les plantes à migrer vers le nord pour conserver la température qui convient le mieux à leur développement, reproduction, et survie. Et cela ne devrait pas ralentir : selon certaines modélisations le chêne vert, espèce emblématique du sud de la France, devrait pouvoir à terme s'installer un peu partout. Mais toutes  les espèces ne migrent pas à la même vitesse. Les arbres au long cycle de vie n'ont bénéficié seulement que de une ou deux générations pour coloniser de nouveaux milieux alors que les herbacées, qui ont un cycle plus court, vont plus vite. Avec pour conséquence un changement de la composition des communautés végétales et de leurs relations avec les espèces animales qui interagissent avec elles.

D’après les scientifiques, environ la moitié des espèces serait aujourd’hui en mouvement dans le monde, et l’auteur de La vie secrète des arbres le démontre dans son ouvrage. Tous ces éléments ont aiguisé mon intérêt pour le travail de Marie Ouazzani & Nicolas Carrier et converser avec eux fut passionnant. Par contre, je n’ai pas ressenti l’immensité de leurs connaissances dans leur travail qui demeure strictement, et c’est logique en somme, dans le registre artistique, même si le musée va proposer des ateliers pédagogiques complémentaires.

Le titre de l’exposition « Emprunt lointain » fait référence à une tradition japonaise (d’origine chinoise) employée par les paysagistes pour donner l’impression d’un jardin aux dimensions infinies en dépit des contraintes de superficie : le shakkei. Ce titre vient fort à propos faire écho à la tradition de peinture de paysage omniprésente dans la collection du musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq, en appréhendant la question du paysage à travers des médiums peu présents voire inexistants dans la collection du musée : vidéos, photographies, installations.

L’exposition commence au premier étage où l’installation Infiltrations (plantes ornementales empruntées, bouteilles en verre) prend soin de plantes ornementales à l’aide d’infusions de plantes diffusées par un système de goutte à goutte régulé par la température et censé apporter des nutriments positifs. Elles peuvent être partagées par le public, invité donc à « boire le paysage » pour le redécouvrir ou l’appréhender d’une toute autre manière et réfléchir à la place de ces plantes dans nos sociétés contemporaines. Les distributeurs isothermes exposés (objets récurrents dans les installations et éléments essentiels de la grammaire artistique du duo) sont en libre service et les infusions sont chaudes. Dans chacun d’entre eux se trouve une infusion unique proposée à la dégustation du visiteur : lierre grimpant / nénuphar racine /ortie piquante / pissenlit commun. Ces plantes et fleurs peuvent se trouver autour du musée, dans la ville, au bord de l’Oise ou dans les forêts du Val-d’Oise. Ne pouvant boire un verre de chaque, je me suis limitée à une infusion de nénuphar et à une autre de pissenlit, un choix qui n’était pas esthétique puisque les quatre boissons avaient la même couleur.

Très franchement je ne peux pas dire que je me suis régalée. La verveine, la menthe, la fleur d’oranger ou l’hibiscus sont nettement meilleures. Mais ces plantes obéiraient-elles aux critères liés à l’histoire locale ou à celle de l’impressionnisme ? Il est vrai que Monet peignait des nénuphars, que les ruines antiques que l’on voit dans la peinture de paysage étaient envahies de lierre, que le pissenlit était cultivé dans le département pour le commercialiser (je trouve aussi qu’il est un beau symbole de diffusion de la connaissance, adopté d’ailleurs par Larousse). En tout cas la fadeur de ces boissons est -de mon point de vue- un frein à l’adhésion au concept.

Un ensemble de photographies, réalisées par le duo ces dernières années dans différents contextes urbains, complète cette installation avec l’objectif de proposer un regard contemplatif et inquiet sur les ruines de nos écosystèmes en prise avec la crise écologique. On voit sur la photo (ci-contre) un yucca dont le pot est abreuvé des quatre infusions avec en arrière-plan un des clichés des artistes.

A l’étage supérieur, l’installation Extra tropical, est présentée pour la première fois dans son intégralité. Elle rassemble quatre vidéos de 6 minutes réalisées entre 2020 et 2022, dans les ports de Lisbonne, Brest, Anvers (grand importateur de caoutchouc) et Gênes, proposant une relecture critique de l’histoire de l’Europe, à travers le passé colonial, industriel et commercial de ces ports, et de la mondialisation, en associant une plante à chacun. Mises en évidence dans les séquences introductives de chaque projection, les feuilles de ces plantes deviennent le centre même de l’œuvre, et donnent leur titre aux vidéos : arecaceae, yucca, hevea et opuntia.
L’opuntia (dit cactus raquette, dont le fruit est la figue de Barbarie) est ce cactus très invasif qui se propage par enfouissement d’un segment le long des côtes. Il est mis ici en parallèle avec les dégâts provoqués par l'industrie du tourisme de masse et des croisières du port de Gênes alors que pour moi, cette ville est davantage associée à la toile de jean. J’aurais plutôt retenu un port mexicain comme Los Cabos (où j’ai pris la photo ci-dessous) puisque j’y vois souvent des paquebots mouiller au large et que cette plante est un des légumes les plus populaires au Mexique, connu sous le nom de nopal.
L’hévéa, cultivé dans les régions tropicales comme source de caoutchouc naturel, contemple la pollution de l'industrie pétro-chimique du port d’Anvers. Les arecaceae, plus communément appelés palmiers, qui décorent le port de Brest, nous rappellent les ravages causés par l'industrie de l'huile de palme. On voit beaucoup de palmiers en région parisienne en raison de l’intérêt pour l’orientalisme (comme je le soulignais il y a quelques jours quand j’ai visité le musée Jean-Jacques Henner).
Le yucca, originaire d’Amérique centrale – introduit pour certaines espèces (yucca gloriosa) dès le XVIe siècle – pourrait être une trace de la traite des esclaves qui fit la fortune du port de Lisbonne. C’est une plante familière quand je suis à Oléron.
Il y a dans cette île un souci à propos de plantes qualifiées d’invasives comme l’herbe de la pampa qu’il est désormais interdit de commercialiser en jardinerie, de même que les griffes de sorcière (ou carpobrotus, ci-dessus à droite) qui se reproduisent très vite, mais dont pourtant l’intérêt est de freiner l’érosion des sols.
Les plantes peuvent être victimes de leur propres capacités. Le palmier ne serait pas tant coupé s’il ne produisait pas d’huile de palme. Le budléia est un arbuste d’origine asiatique importé pour une fonction ornementale et qui s’est si bien adaptée qu’elle colonise aujourd’hui les friches urbaines, le temps que d’autres espèces puissent s’installer.

Le travail de l’image qui trouve ses sources dans la peinture, la photographie ou le cinéma, est central pour le duo d’artistes. Leurs compositions rigoureuses, le traitement météorologique de la couleur et des lumières, le jeu avec les échelles, les degrés de netteté, ainsi que la sobriété des techniques d’impression incitent à reconsidérer ce qui (nous)est indispensable.

La volonté de Ouazzani Carrier est de nous plonger dans un univers sensible qui ne cherche en rien à dissimuler ou esquiver la violence du monde, mais nous invite, au contraire, à garder les yeux ouverts, déployant à notre attention une véritable poésie de la lucidité. Et c’est bien ainsi que la visite de l’exposition a opéré sur moi.

Cette invitation du musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq au duo d’artistes Ouazzani Carrier a le mérite de promouvoir la création contemporaine émergente au sein d’une institution muséale du Val-d’Oise, ainsi qu’à ouvrir la notion de paysage – centrale dans le projet scientifique et culturel du musée – à des questionnements esthétiques, politiques et artistiques actuels, en démontrant combien les plantes reflètent la trace de l’histoire humaine.

Le personnel devra se montrer à l’écoute des plantes car ce sont des organismes vivants. A la fin de l’exposition elles ne seront pas détruites mais données aux visiteurs ou rendues aux prêteurs.
Il faut bien entendu poursuivre la visite au rez-de-chaussée où trois espaces sont dévolus aux collections permanentes : une salle dédiée au peintre paysagiste Jules Dupré(1811-1889) , une autre consacrée à la présence des princes de Conti à L’Isle-Adam au XVIIIe siècle, et une autre aux manufactures de terres cuites adamoises à la fin du XIXe siècle et à la figure de son artisan le plus prolifique, Joseph Le Guluche (1849-1915) dont ce buste de femme berbère en terre cuite polychrome réalisé en 1896 s’inscrit dans le goût pour l’orientalisme …

Emprunt Lointain, une exposition de Marie Ouazzani & Nicolas Carrier 
Du 2 avril au 17 septembre 2023

Musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq
31, Grande-Rue – 95290 L’Isle-Adam

Ouvert du mercredi au dimanche de 14 h à 18 h, fermé le lundi et le mardi, et le 14 juillet.

Entrée gratuite le premier dimanche de chaque mois et le Samedi 13 mai 2023, de 18h à 22h pour la Nuit européenne des musées

Tarifs Plein : 4,50 € ; réduit: 3,50 € Gratuit le 1er dimanche de chaque mois, pour les Adamois, les moins de 18 ans, les étudiants en Arts plastiques et en Histoire de l’art, les Amis du Louvre, les titulaires de la carte ICOM, de la carte Culture et de la carte “Découvertes en liberté”.

Nombreux ateliers pour adultes et enfants et visites guidées à connaître et réserver en contactant le service des publics au 01 74 56 11 23, ou par mail : servicedespublics.musee@ville-isle-adam.fr

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