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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

vendredi 13 mars 2020

pourquoi le saut des baleines de Nicolas Cavaillès

Le titre pourquoi le saut des baleines ne prend pas de P majuscule et il me semble que c'est la règle aux éditions du Sonneur. Je ne demanderai pas pourquoi ...

Le livre a été publié en mars 2015 et il a été choisi dans le cadre des 68 premières fois nouvelle formule par Gilles Marchand qui fut un des premiers auteurs dits des 68, avec Une bouche sans personne en 2016, lequel livre figurait dans les finalistes du Prix Hors Concours.

En attendant la sortie de son prochain livre à la rentrée, il a choisi, après mûre réflexion, de faire découvrir à la communauté un essai de Nicolas Cavaillès.

Voilà ce qu'il en disait pour nous donner le goût de le découvrir :
Il y a des livres qui marquent parce qu'on a l'impression qu'on n'avait rien lu qui y ressemblait. Je me souviens d'avoir ouvert Pourquoi le saut des baleines sans trop savoir à quoi m'attendre. Je me suis laissé prendre, je ne l'ai plus lâché. C'est une prose magnifique, un livre très court qui nous habite longtemps.
On sent une espèce de jubilation de Nicolas Cavaillès qui s'attaque à l'un des grands mystères de la nature. Je dois confesser qu'il y a des mystères qui me fascinent et que j'adore l'idée de ne jamais pouvoir les percer. On ne sait pourquoi l'on bâille. Et on ne sait toujours pas pourquoi les baleines soulèvent leur incroyable masse et la balancent hors de leur milieu naturel.
Aujourd'hui encore je ne parviens pas à savoir si Nicolas Cavaillès a mis la poésie au service de la science ou la science au service de la poésie. Il doit s'agir de l'une des définitions possibles de la littérature.
Je suis assez d'accord avec sa perception même si je dois confesser que cet essai, quoique mince, n'a pas été facile à lire. D'abord parce que le lexique est parfois difficile, pour le moins précis.

Ensuite parce qu'il m'est difficile d'admettre que l'on pose une question sans donner de réponse. d'autant qu'il me semble que lorsqu'on omet le ? à la fin de ladite question cette interrogation devient ipso facto une affirmation. Autant vous dire que l'ensemble est pour le moins intrigant.

Néanmoins l'auteur déroule une liste de vérités incontestables. Par exemple (page 6) il ne saurait y avoir de bonds de baleine sans un drame sous-jacent (…) tant de morts menacent la baleine contemporaine  (…) L’océan est aussi un cimetière suffocant.

Je vous fais grâce de la liste très impressionnante, hélas très plausible, de toutes les sortes de morts qui guettent ces animaux.

Nicolas Cavailles nous met vite en appétit : Le saut est un mouvement "normal" pour tous les cétacés de 100 kg à 100 tonnes, à l’exception de la baleine pygmées semble-t-il (page 12), parfois répété une vingtaine de fois. On ignore pourquoi mais on pose moult hypothèses (page 9) et je suis curieuse qu’on ne sache pas la réponse.

Curieuse n’est pas le bon mot. L’exercice est prétexte pour l’auteur à ébaucher une typologie en rappelant la finesse de l’ouïe des cétacés, tout autant que (page 20) le refus du Japon du moratoire sur la chasse aux baleines depuis 1986. À cet égard il est étrange de lire ce livre juste avant ou juste après avoir regardé la série télévisée Parlement qui a connu un grand succès dès le début de la période de confinement. Il y est question de sauver, non pas les baleines, mais les requins, lesquels sont eux aussi victimes de la pêche abusive par les japonais. Et je suis très sensible à leur cause depuis que Julia Duchaussoy m'a démontré qu'on les martyrisait dramatiquement, dans un très joli spectacle créé au festival d'Avignon au théâtre de la Luna, J'irai danser avec les requins. J'ai reçu cette comédienne à la radio pour un Entre Voix spécial dont je garde un souvenir ému.

Et voilà qu'apparait (page 29) une épizootie virale de pneumonie chez les baleines, maladie elle aussi inexpliquée.

L’auteur soulignera (page 30) le contraste entre plonger à 300 m de profondeur et sauter en l’air. Deux extrêmes qu'il pointe comme des paradoxes en soulignant que le saut (les raisons du) s’avère aussi mystérieux que son absence. Ce qui ne l'empêcheras, on s'en doute, d'avancer des hypothèses, de songer à une migration pour cause hormonale (et on apprend au passage que la mélatonine est potentiellement déprimante), de comparer leur bond au geste des mains de Glenn Gould au-dessus du clavier de son piano (page 47), d'invoquer une chose et son contraire, en l'occurrence une retombée puisque  (page 37) tout saut implique une chute qui serait l’envers de la poussée d’Archimède, qualifiée de force absurde.

Nicolas Cavailles devient philosophe et ne s'arrête pas. Il se lance maintenant dans une analyse métaphorique la mort qu'il qualifie de sortie hors la loi et nous interroge enfin sur l'établissement d'un lien avec le chant des baleines.

Faudrait-il s'arrêter sur cette phrase (page 61) : nous ne saurons jamais pourquoi les baleines bondissent, ni même pourquoi nous nous le demandons. Et il enfonce le clou sur la page suivante :  pourquoi tient du cruel attrape-nigaud. Ce sont ses propres mots, et si je ne les mentionne pas en italiques c'est pour faire ressortir qu'il a lui-même demandé à l'éditeur de faire figurer pourquoi dans cette typographie.

Nous sommes presque à la fin du raisonnement, j’allais écrire à bout.

pourquoi le saut des baleines de Nicolas Cavaillès, aux éditions du Sonneur. Prix Gens de mer 2015
Livre lu dans le cadre de la Sélection "anniversaire" 2020 : 14 romans (premiers ou deuxième textes, anciens ou récents, français ou traduits) choisis par un panel d’auteurs et 5 seconds romans français.

jeudi 12 mars 2020

Radioactive de Marjane Satrapi

Radioactive nous plonge dans le Paris d'avant la Seconde Guerre mondiale. Nous voici dans une autre reconstitution que celle de La bonne épouse mais là aussi on sent la volonté féminine de faire évoluer les mentalités.

Nous sommes en 1934. Le spectateur devine que Marie est en train de mourir (dans un sanatorium des Alpes) alors que la caméra remonte en 1893.

Ayant vu le film de Marjane Satrapi en VO je me référerai parfois à des citations en anglais. Comme par exemple l'affirmation "Apologize no never" que formule Marie Skłodowska (Rosamund Pike) qui effectivement ne s'excusera jamais de rien et dont la volonté de faire évoluer les mentalités sera tenace, quoiqu'il lui en coûte.

C'est une femme passionnée qui ne recule pas devant la difficulté d'imposer ses idées et ses découvertes au sein d’une société dominée par les hommes. Avec Pierre Curie, un scientifique tout aussi chevronné, qui deviendra son mari, ils mènent leurs recherches sur la radioactivité et finissent par découvrir deux nouveaux éléments : le radium et le polonium. Cette découverte majeure leur vaut le prix Nobel et une renommée internationale. Pierre perd la vie, renversé par une voiture place Dauphine en 1906 (mais il était déjà malade). Marie doit continuer ses recherches seule et faire face aux conséquences de ses découvertes sur le monde moderne…

Ce film est remarquable par l'interprétation de Rosamund Pike qui s'est sans doute conditionnée pour jouer le rôle d'une gauchère. Il est cependant parfois difficile à suivre en raison des flash-backs et des insertions d'images de synthèse censées évoquer les effets "collatéraux" des découvertes scientifiques. Si la mort de sa mère a eu une grande importance puisque Marie a décidé alors de ne plus croire en Dieu par contre sa peur des hôpitaux est une invention, qui permet de faire le lien entre différentes scènes et différentes époques de sa vie.

mercredi 11 mars 2020

L'école des loisirs est féministe

(mise à jour 10 avril 2020)

On pourrait peut-être lier cet article au film La bonne épouse en raison du thème transversal de la soirée, l’égalité homme femme. Sachant qu'au rythme actuel de nos progrès, ou de nos avancées, il faudrait 257 années pour atteindre cet objectif, il est donc nécessaire d'unir nos forces.

Il faut savoir qu’il n’y a aucun pays au monde où cette égalité est une réalité. Or on ne peut pas avancer si on ne dispose pas d’activistes.

A cet égard, l'Ecole des loisirs, qui a dû repousser déjà une fois la soirée de présentation des nouveautés pour cause de grève des transports, avait invité le lundi 9 mars plusieurs auteurs ainsi que des enfants qui ont pris la parole pour dire combien ces nouveaux romans les avaient touchés.

Mira, 13 ans collégienne de classe de cinquième, nous a parlé avec un esprit d’analyse précis de la biographie que Sophie Dodeller consacre à Sophie Germain, la femme cachée des mathématiques qui a dû à la fin du XVII° siècle utiliser un nom d’homme pour faire connaître ses découvertes. C'est bien dommage car beaucoup de ses découvertes auraient pu faire gagner 30 ans de recherche si elle avait été écoutée. Voilà malgré tou un modèle à suivre pour décider les jeunes filles à s'engager dans les filières scientifiques.

Toutes les femmes auteures de roman présentes ce soir (et Eric Pessan ne les contredira pas sur ce point) s'accorderont sur le fait que la colère est un super moteur d’écriture.

Alice Parriat a écrit Des yeux de loup dans un style qualifié d'envoûtant. On y apprend beaucoup sur la nature, la forêt, les animaux. On y traite aussi la notion de harcèlement scolaire.

La figure féminine dans la littérature jeunesse est aussi abordée dans le livre Au nom de Catherine, qui est la suite de La guerre de Catherine, écrit par Julia Billet, vosgienne, professeure des Beaux-Arts à Épinal. Elle a eu en 2018 le Prix jeunesse pour l’adaptation d’une bande dessinée à Angoulême. L’héroïne veux devenir photographe–reporter. L'auteure écrit pour mettre en lumière l'injustice mais elle précise qu'elle aimerait ne plus avoir besoin d’être féministe.

Estelle Sarah Bulle, l’auteure de Là où les chiens, dont elle nous assure qu’il n’est pas du tout autobiographique, publie sa première publication jeunesse, intitulée Les fantômes d’Issa. C’est l’histoire d’une adolescente hantée depuis quatre ans par une culpabilité féroce et on s'interrogera longtemps avant de savoir si elle a commis un crime. Je suis touchée par l’injustice donc je suis féministe de fait, dira Estelle.

Cécile Roumiguière était présente elle aussi pour parler des Filles de la Walïlü qui se déroule sur une presqu'ile d'où partent les hommes dès qu'ils en ont l'âge tandis que les femmes exercent tous les métiers et sont libres de vivre les amours qu'elles désirent.

Egalement Eric Pessan, qui a déjà publié une trentaine d’écrits jeunesse comme adulte, roman comme théâtre. Il travaille toujours avec des sources documentaires et des témoignages. Dans Tenir debout dans la nuit il raconte la déambulation nocturne d'une jeune fille paumée dans Manhattan. Sa honte de s’être laissée piéger en n’ayant rien vu venir. Cet homme se définit comme un auteur humaniste (en général) : J’écris, avec mes valeurs,  des fictions qui se passent dans le monde que nous partageons tous.

Il aborde pour la première fois la violence sexuelle dans un roman pour adolescents. Je vous recommande tous ses romans, dont j'ai chroniqué une bonne part. Le dernier sera bientôt dans les prochains articles.

Sophie Germain, la femme cachée des mathématiques de Sophie Dodeller, Médium, février 2020 
Des yeux de loup de Alice Parriat, Médium +, janvier 2020 
Au nom de Catherine de Julia Billet, Médium +, avril 2020 
Les fantômes d’Issa d'Estelle Sarah Bulle, Médium, janvier 2020 
Les Filles de la Walïlü de Cécile Roumiguière, Médium +, février 2020 
Tenir debout dans la nuit d’Éric Pessan, Médium +, mars 2020 

Cette soirée en compagnie des auteurs de l’Ecole des loisirs aura été ma dernière escapade avant le confinement.

Je voudrais signaler que l'Ecole des loisirs annonce depuis le 19 mars sur la page d'accueil de son site des activités, des jeux, des lectures renouvelés chaque jour à 9 heures pour accompagner les parents  et les aider à animer les journées des enfants. Les auteurs et autrices créent des activités inédites et je tiens à leur rendre hommage. Vous pourrez ainsi passer une journée avec Frédéric Stehr, Claude Ponti, Alan Mets ... Soledad Bravi et tant d'autres.
Ce n'est pas une raison pour oublier les grands classiques comme Leo Lionni, Claude Boujon, Tomi Ungerer, Maurice Sendak ..., hélas disparus mais dont les livres, eux, subsistent et sont toujours aussi forts. Je signale d'ailleurs que toute l'offre digitale de l'Ecole des loisirs est également disponible sur leur boutique VOD : 80 albums filmés à regarder sur petit et grand écran, en ligne ou hors ligne, plus de 200 romans au format ePub, et 40 livres audio chapitrés disponibles en téléchargement pour une écoute nomade et sans contrainte.

mardi 10 mars 2020

La Bonne épouse, un film de Martin Provost

Martin Provost m'a surprise avec La bonne épouse. Je ne l'attendais pas dans un registre aussi léger, même si son dernier film n'est pas qu'une comédie, loin de là.

Tenir son foyer et se plier au devoir conjugal sans moufter : c’est ce qu’enseigne avec ardeur Paulette Van Der Beck (Juliette Binoche) dans l'école ménagère dirigée par son époux (François Berléand). Ses certitudes vacillent quand elle se retrouve veuve et ruinée. Est-ce le retour de son premier amour (Edouard Baer) ou le vent de liberté de mai 68 ? Et si la bonne épouse devenait une femme libre ?

L'école ménagère en question est située en Alsace, région "naturellement" conformiste composant donc un cadre idéal pour démontrer comment des femmes asservissaient d'autres femmes. Il y en a près d’un millier en 1968 alors qu'Adamo chante langoureusement Tombe la neige tandis que la comédienne vaporise un énorme nuage de laque sur ses cheveux.

Le moindre geste, la moindre réplique, ont valeur symbolique. Ce n'est pas anodin que Marie-Thérèse (Noémie Lvovsky) annonce l’arrivée d’une jeune fille rousse qui va, selon elle, faire tourner les sens. Nous ne sommes plus au Moyen Âge mais on craint encore la mauvaise influence. Imperturbable, Paulette énonce les sept piliers de l’enseignement. On reconnaît parmi eux le devoir conjugal… qu’elle même a bien du mal à honorer avec un mari plutôt antipathique.

L'idée du film est le fruit d'un hasard, les confidences d'une octogénaire qui avait loué sa maison au réalisateur dans le Cotentin. Elle lui a raconté comment elle avait décidé, après la guerre, de ne pas faire d’études, contre l’avis de ses parents, parce qu’elle préférait aller à l’école ménagère pour rester avec ses copines.

Martin Provost ignorait alors tout de cet enseignement qui date d'une époque révolue et en même temps pas si lointaine puisque la dernière ferma en 1970. On y enseignait la puériculture, l’hygiène alimentaire, la cuisine, l’entretien de la maison, le blanchissage, le repassage, l’entretien des vêtements, la couture, divers travaux manuels, le jardinage, ...
Moi-même, qui ne suis pas octogénaire, je me souviens que ma mère évoquait cela et dans l'école où je suis allée il y avait des cours de couture (pas de repassage) et de broderie, dont la note entrait dans la moyenne générale. Franchement ça me distrayait. J'ai entendu maintes fois l'expression "fil de paresseuse", que l'on reproche à la jeune Ziegler, (Lily Taieb) quand on prenait une trop longue aiguillée ... expression idiote car en général le fil se nouait au milieu et on devait s'y reprendre à deux fois, occasionnant de la perte de temps.

Cela me fut utile toute ma vie, pour le plaisir de réaliser moi-même ce dont j'avais envie (et bientôt ce sera encore plus appréciable quand il faudra réaliser des masques grand public avec des tissus et des élastiques de récupération).

En situant le scénario à la fin des années 60 il le place à une période charnière de l'histoire de la condition féminine. Le port du pantalon est encore mal vu (on m'a refusé un job plusieurs années après au motif que je m'étais pas présentée en robe). Il est indiqué dans le film par la prohibition du pyjama. Et ce n'est pas un hasard si la mère de la jeune fille qui en porte est féministe.

Par contre, au même moment, Ménie Grégoire, psychanalyste de formation, animait une émission de radio d'écoute et de parole de 25 minutes entre 14 heures et 14h30, sur RTL de 1967 à 1982. Cette quotidienne devint très vite un phénomène de société avec 2 millions d'auditeurs et a contribué à briser les tabous de la sexualité et à libérer la parole des femmes. On remarque que les jeunes pensionnaires l'écoute en douce (interprétée en voix off par Josiane Pinson).

Je rappelle que le principe de l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines a été tout de même inscrit dans le préambule de la Constitution en 1946 (donc juste après al fin de la Seconde Guerre Mondiale) et qu'en 1965 est votée la loi de réforme des régimes matrimoniaux qui autorise les femmes à exercer une profession sans autorisation maritale et à gérer leur biens propres. Voilà pourquoi la scène où Paulette s'étonne et se réjouit de pouvoir disposer d'un carnet de chèques n'est pas exagérée.

Néanmoins, le principe de l’égalité de rémunération entre les femmes et les hommes inscrit dans la loi depuis 1972 (je dis bien 1972) n'est pas encore appliqué, preuve que le "combat" est loin d'être gagné. Et même si l'image est anecdotique elle est symbolique : Paulette occupe dans le lit la place de son mari quand elle potasse le Code du travail.

Revenons au contexte historique du film. On est globalement dans un monde archaïque. On s’insurge que Guy Lux ne veux plus qu’Anne-Marie Peysson présente Le palmarès des chansons au motif qu’elle est enceinte. Ça va péter, Robert ! pressent sa soeur Gilberte (Yolande Moreau) et elle a bien raison.

En attendant on marche en boucle fermée (pour ne pas dire bouche fermée). On apprend le sauté de crêpes dans les règles de l'art et la recette du strüdel avec du miel et des épices. Annie Fuchs (Marie Zabukovec) se coiffe comme Brigitte Bardot. On orne les draps de son trousseau de monogrammes pour se garantir un avenir (j'ai conservé ceux -en lin- que ma mère avait brodés). Joe Dassin siffle sur la colline. La vie c’est un bateau qui vogue sur les caprices de l’océan du monde.
On peut se moquer de ces institutions qui d'ailleurs ont disparu juste au moment où une certaine Ginette Mathiot -qui laisse derrière elle de formidables livres de cuisine à visée encyclopédique auxquels je me réfère encore pour tout ce qui est basique- ambitionna, en vain, d’étendre cette matière aux garçons. Si on a le droit de condamner l'objectif visant à ce que l’activité professionnelle des femmes ne se développe pas au détriment de leur rôle à la maison il ne faut pas oublier qu'il était aussi question "d’éduquer" celles qu’on croit être des proies vulnérables pour la consommation de masse. Et sur ce plan, hélas, on voit bien que le marketing a totalement avalé les femmes (et les hommes). Si bien que des cours d'éducation ménagère seraient bien venus pour apprendre à vivre mieux avec moins, en cultivant ses légumes dans des jardins partagés, en faisant des économies, ... bref à se situer dans la décroissance comme tant de personnes aimeraient pouvoir le faire.

En tout cas le film s'achève alors que souffle le vent de liberté du printemps 68. On remarquera la patte de lapin accrochée comme une amulette au rétroviseur de l'autobus, sans doute pour porter chance ... L'arrivée dans la capitale se fera à pied, en chantant, et en dansant. Les piliers ont changé le numéro 1 est devenu Ni bonne ni soumise.

On cite parmi toutes les femmes remarquables Marie Curie (dont la biographie Radioactive est concomitante sur les écrans) et évidemment Simone de Beauvoir, un des personnages principaux d'un film de Martin Provost, Violette.

La bonne épouse est une comédie, plus profonde qu'il n'y parait, et qui s'inscrit lui aussi dans le sillon de l'émancipation féminine déjà creusé par le réalisateur après Le Ventre de Juliette (2003), Séraphine (2008), Où va la nuit (2011), Violette (2013) et Sage Femme (2017). Martin Provost y retrouve une de ses actrices fétiches, Yolande Moreau.

La Bonne Épouse de Martin Provost
Scénario : Martin Provost et Séverine Werba
Musique : Grégoire Hetzel
Avec Juliette Binoche, Yolande Moreau, Noémie Lvovsky, Édouard Baer, François Berléand ...
Avant-première au Sélect d'Antony le 15 janvier 2020 et en sortie nationale le 11 mars

lundi 9 mars 2020

Mon Isménie de Labiche, mise en scène de Daniel Mesguich

(mise à jour 29 avril 2020)

Mon Isménie n'est pas une maladie mais le prénom d'une jeune fille. La comédie d’Eugène Labiche revient à l’affiche du Poche avec un nouveau "prétendu" destiné à la jeune fille que son père refuse de marier. Le comédien Guano, titulaire du rôle de Dardenboeuf, s’étant cassé le nez, c’est William Mesguich qui reprend le flambeau en attendant le retour à la scène du promis !

Le même William Mesguich continue à interpréter le rôle de l’écrivain Sylvain Tesson dans l’adaptation qu’il a tiré du livre de ce dernier Dans les forêts de Sibérie que j'avais vu en décembre à la Huchette et qui poursuit sa route désormais au Poche Montparnasse.

Tous les interprètes sont justes et fort drôles mais si j'insiste sur William c'est parce qu'il est de mon point de vue insuffisamment distribué dans le registre de la comédie.

Je l'avais découvert capable de faire rire et de surprendre plusieurs fois le spectateur au cours d'une même représentation dans Chagrin pour soi où il avait (déjà) Sophie Forte comme partenaire et dans lequel il avait repris, là encore, un rôle au débotté.

Mais pourquoi donc fait-on appel à lui uniquement en catastrophe ? S'il a suffisamment de talent pour jouer en pompier comme il en aurait en première intention ! Si j'étais auteur de théâtre j'écrirais pour lui.

Ce que je dis de William est vrai aussi pour Daniel Mesguich car ce metteur en scène a surtout la réputation d'exceller dans le drame. Comme il a eu raison de s'intéresser au théâtre d'Eugène Labiche, dont il monte une pièce pour la première fois.

Si l'auteur est né et a longtemps vécu en région parisienne il s'apprête à acheter une très grande propriété à Souvigny-en-Sologne alors que Mon Isménie est représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Palais-Royal le 17 décembre 1852. Rien d'étonnant donc à ce que l'action se passe en province, en l'occurence Chateauroux. L'atmosphère y est plus codifiée que dans la capitale et la bourgeoisie y est plus soucieuse des conventions.

Quand la pièce commence un prétendu nommé Dardenboeuf se présente chez la famille Vancouver pour tenter d'épouser la jeune Isménie, fille d'un père très possessif. C'est la huitième fois que l'histoire se répète depuis le début de l'année. Le cher papa semble à bout d'arguments pour refuser de lui donner la main de son "héliotrope"... mais il croit malgré tout pouvoir encore maitriser la situation. Le jeune homme a l’appui de Galathée, la sœur de Vancouver, une vieille fille très fortunée qui veut le bien de sa nièce. Cela suffira-t-il à faire pencher la balance en sa faveur ?

Daniel Mesguich a beaucoup modelé le texte, le ponctuant de nombreuses allusions. Par exemple quand un personnage exige parle plus bas, un autre murmure car on pourrait bien nous entendre. Le public pense à Dalida, et à l'amour fou qu'elle chantait si langoureusement.

Un peu plus tard on pense inévitablement au regretté Marcel Philippot, l'égérie d'une campagne publicitaire pour une compagnie d'assurances, dont nous attendions à chaque nouvel épisode, la réplique devenue culte : "Je l’aurai un jour, je l’aurai."

Il n'est point nécessaire de connaitre la version originale de Labiche pour s'apercevoir de la modification. " Il est malin, mais je le repincerai !" est devenu "Il est très fort, mais je l'aurai". Les puristes et les fans trouveront le texte du spectacle transformé par Daniel Mesguich, ainsi que le texte original de Mon Isménie au bar du théâtre (Avant-Scène Théâtre / Editions des Quatre- Vents).

A la fin de la pièce j'étais partagée entre l'envie d'applaudir et celle de m'offusquer. J'ai pensé au Bourgeois gentilhomme, revisité en 1981 par Jérôme Savary, avec le Grand Magic Circus, et ... j'approuve totalement l'audace de Daniel Mesguich.

Quand on sait que cette comédie-vaudeville fait partie de la nombreuse liste des œuvres que Labiche a écrites à quatre mains, en collaboration avec Marc-Michel on peut penser qu'il apprécierait qu'elle continue d'évoluer.

On pourrait croire que le metteur en scène ait donné à chacun de ses comédiens une carte blanche avec l'injonction d'oser.  Le spectacle s'appuie sur plusieurs registres comiques incluant les dialogues, le jeu, les bruitages, les effets, la répétition ... Tout est prétexte à nous surprendre et nous faire rire.  Tout cela sans l'ombre d'un décor mais avec quelques accessoires, des masques essentiels à la dramaturgie, et surtout des costumes époustouflants (créés par la très inspirée Corinne Rossi). Bravo !
Mon Isménie d'Eugène Labiche
Mise en scène de Daniel Mesguich
Airs et illustration sonore, Hervé Devolder
Costumes, Corinne Rossi
Scénographie, Stéphanie Vareillaud
Avec Frédéric Cuif, (Chiquette), Alice Eulry d'Arceaux (Isménie), Sophie Forte (Galathée), Guano ou William Mesguich (Dardenboeuf) et Frédéric Souterelle (Vancouver)
A partir du 14 janvier 2020
Représentations du mardi au samedi 21h, dimanche à 17h30
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Je l'ignorais le jour de ma venue, mais ce sera le dernier spectacle auquel j'assisterai avant que l'épidémie de coronavirus ne mette la France à l'arrêt. Et quel bonheur de garder du théâtre de radieuses images de comédie.

Et si vous voulez en apprendre davantage sur William Mesguich et sur la manière dont il traverse le confinement je vous invite à écouter l'interview qu'il m'a accordée pour Needradio, programmée à l'antenne le lundi 27 avril, et qui est accessible en podcast ici. Le son n'est pas très bon car nous avons "bricolé" avec nos téléphones, mais ses paroles et sa réflexion sur le monde méritent de faire un effort.

dimanche 8 mars 2020

Les sincères de Marivaux, mis en scène par Jean-Marie Ledo

De toute évidence je ne peux qu'être authentique dans mes propos pour parler des Sincères que Jean-Marie Ledo a monté au théâtre du Guichet-Montparnasse.

Néanmoins l'exercice est difficile parce que, dans mon souvenir, se mêlent des moments vus en répétition fin janvier, des discussions avec le metteur en scène et la représentation "définitive" à laquelle j'ai assisté le 5 mars.

Par où commencer ? Sans nul doute par cette célèbre réplique de Molière  : Je veux qu'on soit sincère et qu'en homme d'honneur on ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur, Le Misanthrope, Acte I, scène 1 (v. 35-36).

Ces mots datent de 1666, et Marivaux, né 22 ans plus tard, ne pouvait les ignorer lorsqu'il s'attela à cette comédie en un acte et en prose. Le metteur en scène et nous pas davantage et vous remarquerez que le personnage d'Ergaste (Olivier Ducaillou) ne lâche pas le texte de cette pièce qu'il semble apprendre par coeur.

Jean-Marie Ledo annonçait une pièce de guerre et de manipulation où s'affrontent la peur, l'égoïsme, le dépit, sur fond d'intrigues amoureuses. Lisette et Frontin vont tout faire pour rompre l'union de leurs patrons en se jouant de leur vanité et de leur amour propre jusqu'à les casser tous deux.

samedi 7 mars 2020

Dark waters de Todd Haynes

J'ai quitté mon fauteuil en accusant le choc de Dark Waters, que l'on peut traduire par En eaux troubles. Le film est sorti au cinéma le 26 février 2020 et il sera en VOD à l'achat et en location dès le 19 mai.

J'avais lu distraitement le résumé et ce n'est qu'à la toute fin que j'ai compris qu'il s'agissait d'une histoire vraie, laquelle ne concerne pas que les américains mais ... le monde entier, ... ô combien malheureusement.

A l'heure où on s'inquiète de l'apparition d'un nouveau virus mais que l'Organisation mondiale de la Santé, se voulant sans doute rassurante, ne reconnait pas encore le terme de pandémie, il me semble qu'un tel film est à considérer avec énormément d'attention.

J'hésite à en dire suffisamment pour vous motiver à le voir et à retenir l'essentiel pour vous permettre de suivre la progression de l'enquête en gardant vos rêves, illusions et surtout laisser leur chance à toutes les hypothèses. Car ce long métrage est conçu comme un thriller. Voici en tout cas le synopsis que vous pourrez lire partout :

Robert Bilott est un avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques. Interpellé par un paysan, voisin de sa grand-mère, il va découvrir que la campagne idyllique de son enfance est empoisonnée par une usine du puissant groupe chimique DuPont, premier employeur de la région. Afin de faire éclater la vérité sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine, il va risquer sa carrière, sa famille, et même sa propre vie...

Je n'ai pas lu le livre de Nathaniel Rich mais je salue le travail des scénaristes Matthew Carnahan et Mario Correa. Et bien entendu aussi très largement le réalisateur Todd Haynes. Je comprends qu'il ait déjà reçu 3 prix et 2 nominations depuis sa sortie aux Etats-Unis en 2019.
Outre l'histoire -vraie, je le rappelle- qui est aussi "notre" histoire, ce film est passionnant en tant qu'analyse du fonctionnement de la justice, ici américaine, et sur de nombreux autres points. De façon plus mineure, mais intéressante au demeurant, il révèle la manière de fonctionner des lobbys. Mais surtout il interroge sur la question de la loyauté, à ses racines, à sa famille, à ses valeurs.
Il montre qu'on ne peut pas réussir sans ténacité, mais que l'appui des proches est autant essentiel, que ce soit sa femme (bouleversante Anne Hathaway) ou son patron (Tim Robbins). Bien entendu l'avocat (Mark Ruffalo) est époustouflant.
Dark Waters n'est pas un film de plus à charge contre l'industrie pour alerter sur la défense de l'environnement. Il n'a pas pour (seul) objectif de démontrer que la chimie n'est pas une garantie pour une vie meilleure. Il est exceptionnel pour sa manière de rendre lisible des arcanes juridiques qui favorisent les pollueurs et les financiers et pour éclairer les intérêts communs entre le gouvernement américain et les grands trusts. Il démontre combien l'économie passe avant tout, et en particulier avant la santé. En fin de compte le problème ... c'est l'homme, et non pas une involontaire catastrophe.
Les personnages sont profondément humains, avec leurs forces et leurs faiblesses. La réalisation, très soignée, bascule presque dans le documentaire, et prend le spectateur à la gorge.

Je terminerai en vous donnant un conseil d'amie : changez vos poêles antiadhésives, surtout si elles sont rayées, contre d'autres en inox ou en céramique (made in France).

Oui le système est corrompu mais oui nous pouvons agir !

Regardez la bande-annonce s'il vous faut encore un argument : Dark Waters Bande-annonce VO

vendredi 6 mars 2020

A la recherche des oeuvres disparues d'Alberto Giacometti

(mise à jour 17 mai 2020)
A la recherche des œuvres disparues est une enquête sur les traces d’œuvres inédites d’Alberto Giacometti focalisée sur la période 1920-1935.

Disparues ? Pas totalement, car Alberto Giacometti a laissé des indices derrière lui, des précieux témoignages documentés qui ont permis de présenter, à l’Institut Giacometti, des œuvres méconnues et inédites.

A l’aide de croquis, carnets de notes et photographies d’archives, des œuvres déterminantes ont ainsi pu être reconstituées pour être présentées dans les salles d’exposition,  face à des pièces authentiques de la même période.

La visite n'est pas très aisée car l'Institut Giacometti est installé dans une maison de ville étroite, mais si belle, si typique de l'art déco que la contrainte est surmontable.

On remarque d'abord, sur la droite de l'entrée, une reconstitution exceptionnelle de l'atelier du sculpteur, lequel n'a jamais vécu ici, mais qui a été transportée dans son intégralité avec l'autorisation de sa veuve, Annette Giacometti, qui avait conservé l’ensemble des éléments.
Parmi ceux-ci, des œuvres en plâtre étaient très fragiles, dont certaines n’avaient jamais été montrées au public, son mobilier, et les murs peints par l’artiste.
L'effet est saisissant, malgré les protections de plexiglass et met en condition pour apprécier l'exposition, présentée dans un dépouillement dont on se demande s'il aurait convenu à cet artiste dont  l'insatisfaction est devenue légendaire.

Il s'est créé, mais était-ce intentionnel ... un personnage d’éternel insatisfait, en proie à un drame existentiel quotidien qui transparait dans de multiples entretiens donnés principalement à partir des années 1950.

La légende voudrait qu'il ait détruit au fur et à mesure qu'il produisait. Il va de soi que tout ne subissait pas ce sort, sinon qu'aurait-il resté de son immense oeuvre ? Et je repense à la formidable exposition organisée au Musée Maillol fin 2018.

Il est sans doute vrai que Giacometti était -comme beaucoup d'artistes- hanté par le doute et en recherche de perfection. La question qui se pose pour nous, spectateurs, est de mesurer en quoi il a eu raison de supprimer certaines sculptures. Au fil de la visite, on tentera de comparer la posture de l'artiste, avec d'autres comme par exemple Jean Tinguely pour qui la destruction était jouissive ou Francis Bacon pour qui elle était punitive.

Cette exposition apporte des éléments de réponse car la commissaire s'est appuyée sur l'examen minutieux des archives qui témoigne qu'il était loin de détruire systématiquement ses œuvres. Elle présente le fruit d'un travail de deux ans de recherche, parmi les lettres que Giacometti adressa à sa famille, dans lesquelles il évoquait ses œuvres en cours, les listes de sculptures qu’il recensait dans ses nombreux carnets et les innombrables photographies d’archive. L'exposition dresse ainsi  les prémisses d’un catalogue raisonné des œuvres réalisées par Giacometti entre 1920 et 1935.

Il ne subsiste qu'une seule sculpture de ses années de formation à l'Académie de la Grande Chaumière à Paris. Il s'agit de cet Autoportrait (1925) acquis par un ami suisse, ce qui explique que l'artiste n'ait pas pu la jeter au moment de son départ de l'Académie comme il a fait pour tout le reste. On apprend que trois autres plâtres sculptés sont connus grâce à des photographies et que par la suite Giacometti ne détruira plus jamais la totalité des créations d'une période de travail.

Giacometti a utilisé la photographie pour transmettre ses oeuvres à sa famille (n'oublions pas que son père était sculpteur lui aussi) et à ses proches. Cependant il se méfiait de l’effet trompeur de celle-ci : ça m’ennuie de devoir envoyer ces petites photos parce qu’elles ne rendent pas compte des choses comme elles sont.

Et pourtant, le plâtre Le Petit Homme (1926-1927) dont la reproduction fait la couverture du catalogue est désormais tout ce qu'il nous reste de l'oeuvre, une photo encadrée, prise par un anonyme au demeurant, et de taille plutôt modeste. Je me suis interrogée sur son actuel succès, imputable à ce qu'on devine de l'oeuvre, ou à la mise en scène du cliché, avec la place si particulière du visage de l'artiste.
De multiples photos et des pages de ses carnets ponctuent en toute logique le parcours de l'exposition. En effet comme beaucoup d'artistes (et d'écrivains) Giacometti ne se séparait jamais d'un carnet. Par chance ce dessinateur obsessionnel conservait ses carnets et on y trouve toutes sortes d'informations, des plus ordinaires aux plus importantes. A l'instar de cette page ci-dessous [Croquis de Mannequin (disparu) 1932, Crayon sur carnet] ils constituent une source de documentation précieuse et incontournable, notamment sur les oeuvres disparues, même s'il arrivait qu’il utilisait les pages dans un ordre qui ne soit pas strictement chronologique.
Dans cette première période, 1920-1935, Giacometti expérimente beaucoup et produit environ 140 œuvres dont 48 ont disparu et sont présentées pour la première fois sous une forme documentaire ou à travers trois reconstitutions documentaires en trois dimensions, réalisées spécialement à partir de documents d'archives : Mannequin, Oiseau silence et Bas-relief. On peut les juger marquantes puisqu'elles ont été exposées du vivant de l'artiste. Elles n'ont rien à voir avec des ébauches de travail.

jeudi 5 mars 2020

Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas, mis en scène par Louise Vignaud

Je suis allée voir Le quai de Ouistreham au Théâtre 14, bien entendu parce que j'avais énormément apprécié le retour d'expérience de Florence Aubenas, laquelle avait fait sensation à la publication de son livre et que j'avais eu la chance de rencontrer au Livre sur la Place, à Nancy.

Mais aussi parce que je n'avais pas encore eu l'occasion de revenir dans cet établissement et que j'étais curieuse d'en découvrir les transformations.

Il est devenu joli comme une bonbonnière, accueillant  comme un pub anglais. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à venir dans ce théâtre mais cette fois il est renforcé par l’ambiance qui met davantage en condition le spectateur que le traditionnel lever de rideau. On a le sentiment qu’on accède à une soirée privée, un peu underground. C’est étrange, troublant, délicieux.

La salle d'attente est un salon cosy. Le bar est vaste, largement ouvert sur le hall. Le changement est radical et réussi. Bravo à Mathieu Touzé et son équipe !

La salle a subi un lifting discret mais efficace en supprimant l’allée centrale et en facilitant l’accès aux fauteuils. Du coup la scène semble immense.

J'avais vu des photos du spectacle, en réalité des clichés que j'avais attribués à la scénographie, mais le plateau est étonnamment vide avec un dispositif ultra dépouillé se limitant à une chaise, une bouteille d'eau et un paper-board.

Magali Bonat est une comédienne remarquable mais son look androgyne ne parvient pas à me faire oublier la douceur et la blondeur de l'auteure. Je me dis que je n'aurais pas dû risquer de confronter la mise en scène de Louise Vignaud à mes souvenirs.

L'expérience avait eu lieu en 2010. Florence Aubenas avait raconté son immersion totale durant six mois dans le monde des travailleuses précaires. Son témoignage rendait visible ce qu'on ne voulait alors pas voir : la misère quotidienne de femmes de l'ombre (car la précarité touche davantage les femmes, 8 précaires sur 10 étaient des femmes en 2009).

Peut-être était-elle fatiguée ce soir ... ou est-ce moi qui ait du mal à la suivre... toujours est-il que son débit de paroles mitraille mon cerveau, m'épuise, et que je me surprends à m'agacer de l'entendre savonner, comme on dit dans le jargon pour désigner l'action de bafouiller son texte ou de buter sur les mots.
Je me suis précipitée dans ma bibliothèque en rentrant à la maison pour relire le livre ... qui n'a pas subi de modification. Tout y est. Mais c'est peut-être cela qui est dérangeant, avec en plus l'évidente déception que rien n'a changé depuis 11 ans.

Il est terrifiant de constater que la condition humaine n'a pas progressé. Peut-être s'est-elle dégradée encore davantage. Un tel spectacle devrait, de mon point de vue, s'accompagner au minimum d'une discussion de bord de plateau, même si Florence Aubenas a lancé le sujet en voix off pour camper le contexte : La crise (...) Tout donnait l’impression d’un monde en train de s’écrouler.

Tout donnait l'impression ... et aujourd'hui quelle évolution a connu cette région de Caen où la journaliste a fait cette expérience ? Car à l'époque, en 2009, on a cru que son livre exploserait les mentalités. Qu'il servirait de détonateur pour provoquer une prise de conscience.

Mes pensées tournaient en boucle ce soir. Je faisais l'exercice mental de m'interroger sur les mutations d'autres secteurs que celui de l'entretien. Je songeais aux manifestations des gilets jaunes. Je voyais les blouses blanches des personnels hospitaliers dénonçant le démantèlement de l'hôpital public. J'espérais que le spectacle allait prendre un chemin de traverse pour analyser comment on en était venu à quitter l’époque du social pour à ce point faire du chiffre.
La description des procédures de recherche d'emploi, la course aux heures par ceux qui ont intégré qu'ils ne retrouveront jamais "un" travail, la bascule dans l'invisibilité ... tout est incompréhensible sur le plan humain, à l'instar des gribouillis que la comédienne trace sur le paper-board.

Il me semblait que, dans le roman, les agents d'entretien partageaient quelques instants de solidarité, de complicité et de timide révolte. Mes pensées sont perturbées par les paroles de la chanson de France Gall dans lesquelles je cherche en vain un message :
Ne dites pas que ce garçon était fou
Il ne vivait pas comme les autres, c'est tout
Et pour quelles raisons étranges
Les gens qui n'sont pas comme nous, ça nous dérange

Qui sont ces "nous" ? Comment décoder ce parti-pris artistique ? Peut-être que si je n'avais pas lu le livre auparavant, j'aurais perçu la volonté de l'équipe artistique de "recréer les situations, les interroger, nous interroger sur un plateau devenu un lieu d'enquête et de questionnement. Un lieu de prise de conscience, toujours aussi nécessaire et urgent."

Au moins sommes-nous d'accord sur ces objectifs. Par contre notre point de vue diffère probablement sur la question de la représentation et de ses limites, et la manière de faire entendre un texte dans ce qu'il a de plus subversif. Le spectacle a été créé en mai 2018, à Lyon, au Théâtre des Clochards Célestes par la Compagnie La Résolue qui ne prétend pas apporter des réponses, mais ouvrir des brèches, inquiéter, interroger. On ne saurait donc le lui reprocher.

Je rappellerai aussi que Florence Aubenas, née en 1961 à Bruxelles, est journaliste et reporter de guerre. C'est dans le cadre d'une mission qu'elle a été retenue en otage pendant plusieurs mois en Irak en 2005. Il faut lire cette femme d'exception, impliquée et impliquante dans tout ce qu'elle fait .
Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas (éditions de l'Olivier, 2010)
Mis en scène par Louise Vignaud
Avec Magali Bonat
Lumières et régie générale Nicola Hénault
Au Théâtre 14
20 avenue Marc Sangnier - 75014 Paris

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Rémi Blasquez

mercredi 4 mars 2020

Déjeuner à la Ferrandaise

Je ne connaissais pas la Ferrandaise, qui est à la fois une race de vache et le nom d'un restaurant, situé tout près du Jardin du Luxembourg, au 8 de la rue de Vaugirard.

J'ai sympathisé avec Areine, qui est donc une très belle Ferrandaise de 15 ans et qui aurait mérité d’être un jour tête d’affiche du Salon de l’agriculture. Je l'ai rencontrée lorsqu'elle est montée à Paris avec son éleveur Guy Chautard pour représenter cette race qui a bien failli disparaître dans les années 70 quand il ne subsistait que 3 taureaux et 60 vaches. En 2005 il n'y avait plus que 4 ferrandaises dans le Puy-de-Dôme contre au moins 120 000 têtes dans les années 1900.

Areine a fait une halte ce jour-là devant le restaurant de Gilles Lamiot qui porte son nom. Sa placidité a fait l’unanimité auprès des habitants et des passants de tous âges. Bien entendu quelques "défenseurs" de la cause animale se sont offusqués ... et pourtant l'animal -dont je rappelle qu'il est végétarien- n'a souffert de rien comme en témoigne cette photo. Après cette excursion, elle est allée dormir Porte de Versailles dans la plus grande ferme du monde, où l'on prend soin des animaux jour et nuit.
Gilles Lamiot, qui dirige le restaurant depuis 2006, était boucher auparavant et on peut lui faire confiance pour savoir s'approvisionner auprès des meilleurs, pour la viande comme d'ailleurs pour les fromages, ou les vins, qui existent aussi à emporter, comme je le lis sur le tableau situé en face de moi. Plus de 40 vins de vignerons sont référencés sur la carte, notamment des vins de la région natale du patron et des Crus provenant de caves particulières. Deux ou 3 cuvées du mois sont proposées au verre, indiquées sur l’ardoise géante.

L'homme est soucieux de qualité comme de santé : J’essaye de faire le moins industriel possible même si ce n’est pas facile dit-il avec humilité en apportant sur la table en amuse-bouche un mini velouté de poireaux pour accompagner la dégustation d'un verre de Syrah d'Auvergne, en toute modération.

Lorsqu'on compose une grande tablée on a pour habitude de commander des plats différents pour les partager. Nous avons d'abord ainsi gouté le Foie Gras au Sauternes, compote de poire aux épices, brioche maison, et la Terrine de la Ferrandaise, cake au lard fumé (ci-dessous).
J'avais opté pour le Tatami de boeuf mariné à la japonaise, crème fouettée aux herbes et citron vert légumes de saison. Un délice qui pourrait être un plat mais qui, ici est servi en tant qu'entrée.
Ensuite chacun a choisi une recette différente. Le poisson du jour, céleri rave confit, jus de cresson, émulsion safranée était cuit à la perfection.
Mais c'est surtout pour ses viandes que je vous conseille de venir dans ce restaurant. Evidemment le restaurateur se fournit en direct et exclusivement auprès des rares éleveurs de la race Ferrandaise et participe ainsi à la sauvegarde de ce patrimoine d’une race qui n’a jamais été modifiée. Les gourmands ont commandé une Blanquette de veau de lait, riz pilaf qui est arrivée, copieuse, dans sa cocotte de fonte.

mardi 3 mars 2020

Lecture des Lois de la gravité de Jean Teulé dans la perspective d'un festival d'Avignon

(mis à jour le 17 mai 2020)
Après La journée de la jupe, qui fut un grand succès (amplement mérité) au Théâtre du Balcon au festival d'Avignon 2019, Frédéric Fage a décidé de s'atteler à un autre texte avec la complicité du même auteur, Jean-Paul Lilienfeld.

J'avais beaucoup aimé le spectacle (comme d'ailleurs le film avec Isabelle Adjani dont je me souvenais parfaitement) et c'est donc avec une forte attente que je me suis rendue à cette lecture, qui a eu lieu en petit comité au Théâtre Michel le 27 février.

Un soir, une femme se rend dans un commissariat pour confesser le meurtre de son mari violent, commis dix ans plus tôt. Seulement plus la policière de permanence interroge cette femme, plus elle connait sa vie, moins elle a envie de l’arrêter. Pourquoi cette femme que personne ne soupçonnait veut-elle absolument être reconnue coupable ? Pourquoi cette policière ne veut-elle absolument pas l’arrêter ? L’une des deux gagnera. Mais que veut dire gagner dans ce genre de circonstances ?

Jean-Paul Lilienfeld connait très bien le sujet puisque c'est lui qui a réalisé le film Arrêtez-moi en février 2013, avec Sophie Marceau, Miou-Miou et Marc Barbé. Autant dire que le duo Fage/Lilienfeld est bien placé pour reprendre ce thème même si le scénario avait été co-écrit par Jean-Paul et Jean Teulé.

Celui-ci avait imaginé dans son roman Les lois de la gravité, que le policier était un homme. Et c'est dans cette configuration que la pièce a déjà été jouée au théâtre sous ce même titre, au printemps 2015, au Théâtre Hébertot dans une adaptation de Marc Brunet et une mise en scène d'Anne Bourgeois avec Pierre Forest, Florence Loiret-Caille et Dominique Pinon.

Par contre, pour le cinéma, Jean Teulé et Jean-Paul Lilienfeld avait modifié les choses, en choisissant un duo féminin et c'est cette option qui est retenue par Frédéric Fage. L'affrontement de deux femmes évite le piège d'une pseudo séduction entre les protagonistes. Le coeur du sujet ne réside pas dans le bras de fer qui se joue entre elles mais dans la problématique des violences conjugales, et la difficulté de s'en extraire. Quoi qu'elle ait subi et quoi qu'elle ait pu faire pour stopper la maltraitance la femme s'estimera toujours coupable de quelque chose.

Subir des humiliations pendant des années laisse des traces en terme de comportement. A force d'avoir encaissé (et comment faire autrement ?) la femme intègre une forme de culpabilité. Lorsqu'enfin elle se défend (en général en s'enfuyant, ici en commettant le meurtre du conjoint) elle ne peut pas imaginer justifier son acte en invoquant la légitime défense.

En face d'elle, la flic, sans doute impliquée personnellement dans ce type de situation, semble disposée à outrepasser les règles. la question que se pose le spectateur est de deviner jusqu'où ... comme en ont témoigné les conversations passionnées qui ont suivi la séance de lecture.

C'est Gaëlle Billaut-Danno qui est cette femme victime pendant des années de violences conjugales et c'est Anne Richard qui a la charge de recueillir sa déposition, en l'occurrence ses aveux quand elle débarque au commissariat quelques heures avant la fin de la prescription, car dans quelques heures, le délai légal pour se constituer prisonnière sera dépassé. 

Un point n'est pas encore tranché, qui consiste dans le choix du titre du spectacle mais une chose est certaine, ce ne sera pas Les lois de la gravité.

Bien entendu la période de confinement qui a suivi cette lecture a stoppé net le travail de répétition mais il n'a pas ralenti la réflexion sur les caractéristiques de la situation. Ainsi Gaëlle a beaucoup songé à sa position de femme, plus encore que d'actrice. Contrairement au rôle qu'elle interprète dans La journée de la jupe qui n'est pas immédiatement compris par tout le monde et qui peut être considéré comme marginal (alors que tous ceux qui connaissent les banlieues trouvent le spectacle extrêmement réaliste) la question des violences conjugales fait désormais malheureusement l'unanimité. On sait les femmes victimes et on connait le mécanisme de culpabilité qui les englue.

lundi 2 mars 2020

Christian Louboutin : L'Exhibition[niste] au Palais de la Porte Dorée

Christian Louboutin est un familier du Palais de la Porte Dorée qu'il connait depuis qu'il est petit. Il confiait le matin du vernissage que ce musée appartenait à son panorama autant que le Parc zoologique de Paris (qu'on désigne à tort sous le terme de zoo) puisqu'il est né et a habité dans le XII° arrondissement.

J’y allais en voisin quand j’avais six–sept–huit ans mais j’avais peur. Tu vas adorer l’intérieur me disait ma seconde sœur à cause des poissons puis j’ai découvert les étages.

Le visiteur comprendra très vite comment cet univers a orienté sa destinée. A commencer par sa vocation pour la confection de soulier, car il n'emploie jamais le terme de chaussure pour désigner cet objet.

Créateur iconique depuis qu'il a imaginé les premières semelles rouge en 1993, Christian Louboutin, dont le nom de famille est devenu un nom commun, n'est cependant connu que par quelques initiés et cette exposition devait placer un point d'orgue sur une belle histoire. Il avait eu les honneurs du Design Museum de Londres en 2012 et il est surprenant que l'exposition est la première qui lui soit consacrée en France. 

Malheureusement l'histoire de ce créateur va demeurer encore un peu confidentielle puisque (et personne ne s'en doute à ce moment là) le Palais devra fermer dans quelques jours. Une visite virtuelle sera proposée aux abonnés de la newsletter et même si rien ne vaut de pouvoir aller sur place cet article permet de restituer quelques aspects les plus représentatifs.


La consolation est que cet homme est bien vivant et que cette occasion de rentrer dans son cerveau n'est pas abandonnée. Je vous souhaite de pouvoir accéder à l'exposition, qui sera probablement prolongée au-delà de la date initiale du 26 juillet annoncée pour le décrochage.

Olivier Gabet, qui est directeur du Musée des arts décoratifs et commissaire de l'exposition a travaillé sur le projet pendant deux ans. Il espérait que des visiteurs, attirés par le mythe entourant le créateur, découvriraient à cette occasion ce palais qui le mérite amplement. Néanmoins ce n'est pas la première fois que cet établissement accueille une exposition appartenant à l'univers de la mode. Je me souviens de la très intéressante Fashion Mix il y a cinq ans mais aussi de Vivre !! la formidable collection d'art contemporain de agnès b. présentée en octobre 2017.
Ne parlez pas de "rétrospective" à Christian Louboutin car il regarde encore droit devant lui. L'ensemble des salles témoigne de l'art de quelqu'un qui fait tout sérieusement mais qui ne se prend pas au sérieux. Le ton est donné dans l'escalier avec l'inscription ci-dessus et l'humour imprègne chacune des scènettes décrivant les étapes de la confection d'un objet où il intervient en miniature, de façon souvent loufoque. En bon artisan, et sans doute en hommage à son père ébéniste, il nous apprendra comment est fait un soulier de A à Z, à travers une centaine d'étapes et dans les règles de l'art.

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