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vendredi 10 septembre 2021

La-gueule-du-loup d’Eric Pessan

Plus je connais Eric Pessan (même si je n'ai sans doute pas lu toute sa production j'en connais énormément) plus je suis exigeante. Va-t-il encore réussir à me surprendre et surtout à me toucher une fois de plus ?

Vous savez aussi combien je suis militante pour la littérature jeunesse dont j’estime que si le texte est bon pour des enfants il le sera aussi pour des adultes.

De fait, quel régal de revivre, certes par procuration, en compagnie d’une jeune fille de 16 ans, un des séjours que j’ai effectués dans la maison de mes arrières grands-parents qui ressemble fort à celle du livre (p. 23). Jo ne s’en rend pas compte mais elle est plus chanceuse que moi car elle profite de l’eau courante dont je devais me passer enfant, et me satisfaire d’une cuvette à demi remplie. Il était hors de question de gâcher la moindre goutte tant il était épuisant de tirer l’eau du puits à la force des bras.

Nous ne savons pas combien de temps nous sommes coincés ici, nous ne savons pas quand nous pourrons revoir papa, nous ne savons pas à quoi ressembleront les prochaines semaines dit la jeune fille (p. 15). J’ai apprécié de replonger dans les premiers mois d’isolement consécutifs à la découverte du Coronavirus même si le terme n’est jamais cité sous ce nom, à l’inverse de Marie-Aude Murail qui le contextualise dans la nouvelle série dans laquelle elle s’est lancée avec son frère Lorris (Angie !  en est le premier opus, paru en mai 2021). On se souviendra de la gravité de la situation en relisant le terme de guerre qui fut tant employé pour la caractériser (p. 39). Eric Pessan parle peu de la crise, qui n’est pas le thème central, mais il souligne l’état de stupeur sidérée qui a saisi tout le monde (p. 114), et la surprise générale, même chez ceux qui avaient l’habitude d’être alertés par une possible pandémie par les films de science-fiction (p. 136).

Jusque là les auteurs n’ont pas semblé à l’aise pour situer une action pendant cette période. Eric Pessan s’appuie sur la crainte de l’inconnu pour justifier l’isolement des personnages à la campagne. Cette retraite, dans La gueule-du-loup, va du coup s’inscrire dans un cadre d’emblée dramatique et justifier la difficulté à trouver du réconfort auprès des amis et des autres membres de la famille.

Une vieille maison isolée n’est jamais très accueillante. On a tous en mémoire une désagréable odeur de renfermé, des craquements de parquet ou de marches d’escalier, quand ce ne sont pas comme pour moi des bruits de débandade de souris faisant rouler des noisettes sur le plancher d’un grenier. Malgré l’angoisse qui se diffuse dès les premières pages, vivre dans la maison inoccupée depuis le décès des grands-parents, deux ans auparavant, n’a pas que des inconvénients. Le confinement est plus supportable à la campagne qu’en ville. Jo peut faire du sport, profiter de la forêt toute proche, et jeter sur un cahier ses essais de poèmes.

Le père, infirmier, est resté en ville et continue à travailler de nuit à l’hôpital. Il est en première ligne en terme de risque pour sa santé. La mère et ses deux enfants sont-ils pour autant en complète sécurité ? Eric Pessan excelle à nous faire peur. À commencer par le nom du lieu si bien (trop bien ?) donné pour sembler (p. 91) être le fruit du hasard. Des phénomènes étranges se produisent. Des bruits inexpliqués. Un animal ensanglanté dans la maison. La peluche préférée de son petit frère Nono disparaît. La-Gueule-du-Loup serait-elle hantée par quelqu’un ou quelque chose ? Et régulièrement surgissent, dans une typographie différente, quelques phrases à propos d’un loup, sans que le lecteur puisse l’identifier, tout en devinant qu’il ne s’agit pas d’un animal mais d’une métaphore.

Chaque personnage est finement traité et les rapports qu’ils ont entre eux sont vraiment intéressants. On ne se situe absolument pas dans les clichés habituels sur les jalousies entre frère et soeur, ni sur les conflits d’adolescents pourrissant la vie des parents. La jeune fille exprime au contraire une empathie sans bornes à l’égard de sa mère tout en affirmant des désirs de liberté et d’autonomie. Cela nous change.

Les fidèles lecteurs remarqueront l’allusion à un fait divers japonais (p. 106), celle à Maurice Sendak, l’auteur de Max et les maximonstres (p. 118) et surtout quelques références à l’appartement de Nantes où habitaient les personnages principaux des premiers romans d’Eric Pessan. Les ciels sont toujours autant présents dans les descriptions. Et l’auteur exprime bien entendu des points de vue que les féministes ne peuvent qu’approuver.

Comme à son habitude il cite un de ses précédents romans (p. 39 et 76). Cette fois c’est Aussi loin que possible, racontant la longue course de deux collégiens, Tony, et Antoine, qui est aujourd’hui dans la classe de la jeune fille et à qui elle va envoyer régulièrement des poèmes construits en alexandrins sous la forme de sonnets, à l’instar de Baudelaire dans Les fleurs du mal, un livre que sa mère n’a sans doute pas retrouvé par hasard.

Je ne dirai rien du sujet du roman car il est important que les lecteurs échafaudent des hypothèses et le cas échéant puissent découvrir par eux-mêmes la terrible vérité. Je ne peux que souligner qu’il est traité ici avec une approche originale.

Le livre est aussi l’occasion d’une réflexion sur l’écriture (p. 31) qui permet de mettre au clair le confus pour rendre les faits plus compréhensibles. La jeune fille exprime cependant ses doutes sur ses capacités littéraires tout en soulignant que la première motivation doit rester celle du plaisir (p.114). Mais l’écriture n’est pas que positive. Les chaînes (p. 57) témoignent combien un texte peut être malsain et représenter une menace.

Enfin j’ai encore une fois appris des choses : le mot paréidolie (p. 21) pour désigner la tendance à humaniser ce qui nous entoure, par exemple en voyant un visage dans une façade de maison, et l’emploi ancien du mot fantôme pour désigner la planchette de bois qui marquait, dans une bibliothèque, l’emplacement d’un livre emprunté (p. 153).

La-gueule-du-loup d’Eric Pessan, collection Médium +, Ecole des loisirs, en librairie depuis le 1er septembre 2021. À partir de 13 ans.

mardi 21 janvier 2025

Une belle fille avec un fusil d’Eric Pessan

Je connaissais surtout Éric Pessan en tant qu’auteur pour la jeunesse, un domaine où il excelle. Mais il est aussi dramaturge. Il écrit des romans, du théâtre, de la poésie, des récits et des fictions radiophoniques (toutes produites par France Culture).

Il travaille actuellement à une réécriture de La Métamorphose de Kafka pour le Théâtre du Rictus de Nantes. Mais Une belle fille avec un fusil est la dernière pièce qu’il a conçue pour le théâtre.

Elle a déjà été jouée en 2021 par Alice David quelques fois à Cholet et Angers, pour la Compagnie la Grange aux Arts, dans une mise en scène de Laurence Brunel qui a dirigé la comédienne entre jeu et dialogue avec son personnage, Niki de Saint Phalle.

Cependant la pièce n’a été publiée, par Lansman Editeur, qu’en septembre 2024. La plateforme Babelio, que je remercie, me l’a adressée dans le cadre d’une opération de masse critique. L’ouvrage est dédié à Caroline Deyns qui est l’auteure d’une biographie romancée de l’artiste, Trencadis, publiée en 2020. Elle y interroge des témoins réels ou fictifs et se base sur différents supports (poèmes, calligrammes, fragments) afin de mettre en lumière la vie de l’artiste et en particulier la difficulté d'être femme.

Il faut dire que Niki de Saint Phalle est une artiste dont la vie ne cesse de nous questionner et je voudrais tout d’abord signaler Niki, le premier film de Céline Salette qui a réussi admirablement à nous faire approcher sa problématique.

Le personnage d’Eric Pessan se raconte en situant ses confidences à l’âge de 40 ans. Tout est alors en place. Les traces se sont multipliées. On devine que le personnage va rectifier certaines opinions à propos de l’été des serpents et se présenter, ou se résumer, à une belle fille avec un fusil (p. 9), ce qui est d’ailleurs le titre de la pièce.

Un long monologue, ou plutôt un dialogue avec elle-même, ponctué de quelques mots et/ou phrases en anglais, qui probablement sont des résurgences de son enfance américaine. La comédienne parle de Niki dans un discours intérieur : les mots c’est le pouvoir. Tu le sais bien (p. 12). Les actes les plus forts de l’artiste sont récupérables (parfois récupérés) par un mouvement comme #Me Too. Mais rien qui ne claque comme le tir d’une carabine (…) ou d’une décharge électrique (p. 12), à moins que ce ne soient les souvenirs (…) comme un coup de feu (p. 18).

Ce qui est très pertinent c’est la double interrogation sur le personnage et sur son acte. Ce qui amène Eric Pessan à pointer que la vérité est comprise (contenue) comme une métaphore, en miroir à la remarque de son père « tu fais ta comédienne » lui permettant à se dédouaner de ses actes.

Niki a publié Mon secret en 1994, à propos de faits intervenus dans les années 1940. Eric Pessan fait remarquer, à bon escient, qu’à l’instar de la chanson créée en 1970 L’aigle noir, le véritable sujet n’a été décrypté qu’après coup, à savoir en 1997 pour Barbara. Il est amusant à cet égard de savoir que cette chanson avait été le sujet d’une épreuve de l’oral de français du Bac en 1972.

Parmi les confidences de Niki on apprend qu’elle confondait libre et sans attache (p. 27), que si ses cercles n’étaient jamais tout à fait ronds c’était par choix, car la perfection est froide. L’imperfection donne la vie et elle aime la vie.

L’auteur définit le théâtre, ajoutant modestement « peut-être ». Ce serait mettre de l’ordre dans une histoire, pour le temps d’une représentation. Faire croire que les choses qui se produisent ont un sens (p. 33).
Il fait demander à la comédienne quel effet ça fait de tirer (p. 36). J’ai eu l’opportunité de vivre cette expérience pendant la visite d’une exposition à Mons en Belgique comme on peut le constater sur la photo ci-dessus. Se mettre corporellement dans la peau de l'artiste est une proposition plutôt inédite ... et jouissive.

Le texte ne comporte que 39 pages. C’est bref mais pourtant intense.

Une belle fille avec un fusil d’Eric Pessan, chez Lansman Poche, en librairie depuis le 8 octobre 2024
A partir de 14 ans

samedi 9 septembre 2017

Dans la forêt de Hokkaido d'Eric Pessan à l'école des loisirs

Ouvrage après ouvrage (il est désormais l’auteur d’une bonne trentaine d’ouvrages, romans, pièces de théâtre, nouvelles, textes poétiques...), Eric Pessan bouscule les consciences des jeunes lecteurs (ce roman s’adresse aux plus de 15 ans), et celles de leurs parents qui ont grand intérêt à le lire. Pour preuve un éditeur de romans pour adultes a reproché à l’auteur de ne pas lui avoir confié le manuscrit d’un de ses ouvrages.

Après la question de la culpabilité (Plus haut que les oiseaux), celle de la vie quand on est sans papiers (Aussi loin que possible), le racket et le harcèlement scolaire ( La plus grande peur de ma vie) il poursuit avec un roman où la fiction s’appuie davantage sur la réalité.

Lorsque Julie plonge dans le sommeil, son monde bascule. L’adolescente se retrouve dans la forêt de l’île japonaise de Hokkaido, reliée physiquement à un petit garçon de sept ans. Abandonné par ses parents, il erre seul, terrifié, et risque de mourir de froid, de soif et de faim. Quel est le lien entre Julie et cet enfant qui est peut-être perdu ?

Quand Eric Pessan se met à écrire, il choisit comme personnage principal un des habitants d’une tour devenue imaginaire, mais qui lui a été inspirée par un immeuble de dix-huit étages, situé à Saint-Herblain, près de Nantes. Il était alors directeur d’antenne d’une radio associative dont l’émetteur était installé sur le toit terrasse.

Julie est la sœur de Thomas, le garçon qui est au cœur de Plus haut que les oiseaux. Ses parents ont une forte conscience politique, très impliqués dans l'accueil de migrants, et elle était comme prédestinée pour incarner l’héroïne de ce dernier livre.

Ce qui est nouveau, c’est le basculement dans le fantastique comme la forêt de la couverture le laisse deviner : Jamais un rêve n'a été aussi réel, jamais les branches des arbres n'ont comporté autant de feuilles, jamais les nuances de vert n'ont été aussi nombreuses, jamais la fraîcheur n'a été aussi mordante. Dans un rêve, les choses sont faites d'un seul bloc. On a froid et le froid est un tout, pas un engourdissement progressif des mains, une humidité qui saisit le visage, qui traverse les chaussures trop légères, qui mord les pieds avant de geler les orteils puis de paralyser les mollets... (p.21) 

Nuit après nuit, la jeune fille rêve qu'elle est un petit garçon japonais perdu dans une forêt. Dans la journée, le monde ne s'arrête pas de tourner et Julie tente de vivre normalement. Elle comprend que son rêve n’est pas anodin quand elle apprend qu’un enfant de sept ans a bel et bien été abandonné par ses parents dans la forêt de Hokkaido dont elle découvre que c’est un milieu très hostile, infesté d’ours.

Eric Pessan s’est inspiré d’un fait réel dont le dénouement a été heureux. S’agissant de littérature jeunesse l’obligation est d’ailleurs que quelque chose de très positif intervienne dans le récit. Il a été stupéfait que des parents puissent ainsi abandonner leur enfant, comme on se débarrasserait d’un encombrant, ou comme aveu d’une incapacité à gérer une situation qui les dépasse.

L’auteur ne s’appesantit pas sur la psychologie des parents (qui seront contraints à faire des excuses publiques à leur enfant devant des caméras de télévision). Il se focalise sur les émotions de Julie, ce qui permet une écriture plus romanesque, à la limite du roman noir ou du genre policier. Le lecteur, quel que soit son âge, est happé par l’histoire et ressent, lui aussi, une infinie compassion pour le petit japonais. On se demande si cet évènement est exceptionnel ou s’il annonce une dérive qui serait possible un jour en France … car tout le monde n’a pas la chance d’être relié à une jeune fille dotée de super-pouvoirs comme Julie.

Dans la forêt de Hokkaido d'Eric Pessan à l'Ecole des loisirs, collection Médium, en librairie depuis le 30 août 2017

lundi 5 juin 2023

Ma tempête d’Eric Pessan

L’année n’est pas finie et on parle déjà de rentrée. C’est toujours la même collusion début juin entre année scolaire et année civile, la première s’articulant autour d’un été prometteur de vacances et la seconde, officielle et se voulant plus sérieuse.

Je digresse ? Pas tant que ça parce qu’Eric Pessan met notre œil face aux arcanes administratives et pressions de toutes sortes, notamment en nous confiant qu’il a passé deux fois plus de temps à remplir des dossiers de subvention qu’à se tenir debout sur une scène de théâtre (p. 51).

Derrière le « il » de son personnage, auquel il ne lui aura pas échappé qu’il a donné le prénom de son éditeur, David Meulemans, la personnalité de l’auteur est si présente pour qui le connait un peu qu’on a le sentiment de lire un récit autobiographique bien qu’il n’est pas certain qu’il faille tout le temps chercher les clés d’une œuvre dans la biographie de son auteur, (…) ce serait sous-estimer l’invention (p. 99).

On peut malgré tout parier sans risque qu’il a raconté des milliers d’histoires à ses enfants, à l’abri sous une montagne de couettes (p. 37) comme le faisait la petite Clarisse dans La tempête de Florence Seyvos dans le joli album illustré par Claude Ponti en 1993, publié à l’Ecole des loisirs.

Ma tempête est un roman qui se savoure à plusieurs niveaux de lecture. On peut le lire sans rien savoir du parcours de l’auteur ni sans même connaître la pièce de William Shakespeare. Cela étant, on perdra une certaine saveur car les multiples références (accessibles même pour un néophyte puisqu’elles sont explicitées, et en cela on reconnaît le souci d’Eric Pessan d’être accessible à ses lecteurs sans sacrifier le fond).

Le lecteur est, à l’instar des enfants à qui on aurait tort de ne pas raconter d’histoires sous prétexte qu’il n’est pas capable de les comprendre (comme je l’approuve de fustiger cette opinion fréquemment répandue chez les professionnels de la petite enfance (p. 18) et heureusement que Françoise Dolto nous a convaincu du contraire). Mais le chemin est étroit entre l’élitisme et en dire trop, en multipliant les explications. Sur ce point il me semble que l’équilibre est parfait.

La citation qu’il place en exergue est une des plus célèbres, mais aussi une des plus justes :
Nous sommes de l’étoffe 
Dont les rêves sont faits, et notre vie
Infime est couronnée par un sommeil

Elle justifiera qu’au début de l’acte II du roman, il note que les pensées des enfants sont un grand mystère, on ne sait dont est tissée cette étoffe là (p. 39).

Un papa prend prétexte de profiter d’un jour de grève de la crèche, et tandis que la maman part travailler à l’extérieur, pour raconter La tempête à sa fille. C’est l’occasion pour lui de partager un moment d’intimité avec son enfant, de lui dire combien il l’aime et de lui donner confiance dans l’avenir, malgré tous les soucis qu’il doit affronter. C’est donc une fable, comme l’est l’histoire imaginée par Shakespeare.

C’est sous forme d’un jeu (p. 14) qu’il annonce que la journée se déroulera. Et c’est aussi sous cette forme qu’il engage un dialogue avec le lecteur, puisqu’il nous prend souvent à parti au cours du récit après nous avoir mis clairement en garde : mettons qu’elle se nomme Miranda et que ses parents aient puisé dans cette vieille histoire de tempête la musique de son prénom (p. 15).

Il pousse le bouchon aussi loin que possible en nommant la mère Anne, une coïncidence de plus si l’on pense à Anne Hathaway (qui était l’épouse de Shakespeare p. 22). C’est contagieux puisque je viens d’en faire autant (la preuve ici) et j’ai adoré la discrète allusion à un de ses meilleurs romans de littérature jeunesse avec l’allusion au petit parc où un jardinier avait été blessé par une bouteille de bière lancée depuis la terrasse de leur immeuble (p. 54).

On apprend beaucoup de choses. Par exemple qu’il fallut attendre à Londres l’hiver 1660 pour qu’une femme (Margaret Hughes) incarne le rôle d’une femme, Desdémone dans Othello (p. 59) mettant fin à la discrimination voulant que seuls les hommes avaient le droit de jouer au théâtre. Je ne le sais moi-même pas depuis longtemps, depuis Belles de scène que j’ai vu l’an dernier au festival d’Avignon.

Outre les parallèles constants avec le monde théâtral en général et l’œuvre de Shakespeare en particulier, on perçoit combien être artiste peut soulever des jalousies dans le cadre familial, ce qui est justifié par cette affirmation d’un comédien comme quoi le passage de la bible qui revient le plus souvent est le meurtre d’Abel par son cadet (p. 43). On ne s’étonnera donc pas que le frère de David, élu à la culture, lui ai coupé les subventions pour ne pas être accusé de faire du favoritisme (p. 84). On comprend que le père ait besoin d’expliquer (p. 44) les disputes, les colères, les zizanies, les inimitiés et les ruptures (familiales).

A plus grande échelle cela donne lieu à critique par ceux qui se plaignent des trop nombreuses aides accordées à une culture qui ne serait pas essentielle dès lors qu’elle n’est pas consensuelle.

Le roman est aussi prétexte à nous interroger sur les moteurs de la création et sur les conditions nécessaires pour parvenir à un résultat satisfaisant. Comme il est rassurant de lire que qui veut inventer doit apprendre (d’abord) à imiter (p. 102). Et, mais on pourrait convenir que c’est un avis personnel que je partage avec Eric Pessan (et Bossuet), que les gens qui ne rangent rien (le rien est sans doute excessif) sont plus intelligents que ceux qui classent. C’est le résultat d’une étude sans doute réalisée par des chercheurs désordonnés (p. 69).

Au risque de me répéter, il n’est pas nécessaire d’avoir lu les livres d’Eric Pessan pour apprécier le dernier, ni de tout savoir de la vie de l’auteur qui nous offre néanmoins son texte le plus personnel, presque un manifeste dont on pourrait penser qu’il l’a construit pour se venger du réel, ce que permet la fiction, en une sorte de consolation pathétique mais qui n’en est pas moins nécessaire (p. 30).

Le commun des mortels sait peu de choses du quotidien des artistes dont l’image glamour entretenue (souvent volontairement sur les médias car il faut faire envie pour attirer les spectateurs, comme les lecteurs) est aux antipodes d’un quotidien marqué par les tracas administratifs, juridiques et financiers. Le personnage principal, David, a perdu depuis six mois son statut d’intermittent, il n’a pas su trouver de rôle de remplacements, pas d’ateliers, pas de combines, pas le moindre casting en vue, il est un poids (p. 25). Voilà pourquoi il « peut » (doit ?) garder son enfant.

Ce statut, remis en question depuis des années par les institutions, a été créé pour répondre à un besoin du marché alors qu’on pense que c’est un avantage accordé aux artistes, lesquels ont d’ailleurs été les derniers à en bénéficier puis qu’à l’origine, en 1936, il devait permettre aux artisans, aux petites mains comme aux cadres du cinéma de recevoir une indemnité entre deux tournages et donc de demeurer disponibles pour l’industrie cinématographique sans chercher à obtenir un emploi permanent (p. 52). Les techniciens de l’audiovisuel l’obtiennent en 1965, les entreprises de spectacles en 68, et les artistes interprètes un an plus tard (alors que ce sont eux qu’on entend le plus le revendiquer aujourd’hui). J’ai d’ailleurs lu un message émouvant d’un comédien que j’aime beaucoup demander de l’aide sur Facebook pour rassembler urgemment le nombre de cachets nécessaires et qui se propose pour n’importe quelle figuration.

Comprendrait-on que Ma tempête est un plaidoyer pour dénoncer qu’un jour les acteurs et les metteurs en scène ne seront plus intermittents, c’est la pente de l’époque, on veut de la rentabilité, du retour sur investissements, du profit, on ne veut plus indemniser des créateurs lorsqu’ils créent. La pandémie des années 2020 et 2021 n’a apporté qu’un sursis (p. 52) ?

Plus qu’une tempête ce sera un tsunami. Espérons qu’Eric Pessan n’aura pas écrit dans le vide.

Ma tempête d’Eric Pessan, Aux Forges de Vulcain, couverture d’Elena Vieillard.
Lu en format numérique de 112 pages dans le cadre du challenge Netgalley 2023
En librairie le 25 aout 2023

jeudi 22 avril 2021

Et les lumières dansaient dans le ciel d'Eric Pessan

Quelle bonne idée que republier ! Cet hiver ce fut le tour de Et les lumières dansaient dans le ciel dont je ne comprends pas qu'il ait pu m'échapper.

D'abord parce que j'aime tous les livres d'Eric Pessan, qu'ils soient écrits pour des adolescents ou pour des adultes. Ensuite parce que le héros porte le prénom de mon fils.

Que l'Ecole des loisirs soit bénie de programmer des séances de rattrapage !

Elliot n'est pas fan de foot, de chanteur ni de blockbuster américain. C'est un collégien à part. Son domaine de prédilection, c'est l'astronomie, pas l'astrologie. Les questions qui le taraudent ne sont pas banales. Il se demande s'il existe des gaz conscients ou des sociétés bactériologiques.

Son plus grand bonheur est de se promener sous les étoiles. Il existe 84 millions d'étoiles dans notre galaxie, ce qui représente une infinité de découvertes à entreprendre. Pour lui, si on ne les a jamais contemplées, on ne sait rien (p. 18). Je le comprends, en cette période de couvre-feu qui interdit ce genre de distraction. Je devine l'ampleur de sa tristesse de ne plus s'y adonner. Elliot est enfant unique et il se trouve d'autant plus seul que sa mère a obtenu sa garde exclusive dans la guerre qui l'oppose à son père. Il est donc privé des sorties qu'ils faisaient ensemble pour observer les étoiles. Le manque est cruel à supporter pour cet ado qui est encore en construction.

Il pourrait avoir une amie. Par exemple Julie qui est collégienne dans le même collège et qui habite au troisième étage du même immeuble que lui. Elliot vit presque tout en haut du bâtiment, celui-là même où logent de nombreux autres personnages des romans d'Eric Pessan. En effet, quand il se met à écrire, il choisit comme personnage principal un des habitants d’une tour certes imaginaire, mais qui lui a été inspirée par un immeuble de dix-huit étages, situé à Saint-Herblain, près de Nantes. Il était alors directeur d’antenne d’une radio associative dont l’émetteur était installé sur le toit terrasse.

C’est de là-haut qu’une bouteille fut jetée malencontreusement sur la tête d’un jardinier par le jeune Thomas. Le roman y fait allusion (p. 87) comme il rappelle page suivante la course des deux adolescents sans papiers, eux aussi résidents de l’immeuble. Si vous n’avez pas lu les romans correspondants il est encore temps de le faire. Ce sont deux grands classiques : Plus haut que les oiseaux (2012) et Aussi loin que possible (2015).

Il se trouve que Julie est la soeur de Thomas. Elle sera choisie pour être le personnage principal de Dans la forêt d’Hokkaido (2017), mais rien ne le laisse encore supposer puisque les mésaventures d’Elliot se déroulent trois ans plus tôt.

Le garçon ressemble à tous les héros créés par Eric Pessan. Il se croit invincible, loin de penser qu’il peut être dangereux de sortir en pleine nuit pour scruter le ciel, et surtout sans en avertir sa mère. Comme s’il était évident qu’il serait de retour avant qu’elle ne se lève et se rende compte de sa fugue momentanée. Le ciel l’a toujours consolé de tout. Il ne doute pas de son pouvoir. Il sait que les étoiles, on ne décide pas d'aller les voir le samedi soir, on y va lorsque la météo le permet.

Mais cette fois il va assister à un phénomène étrange, en découvrant des lumières vertes et oranges qui semblent suivre une bien curieuse chorégraphie. Il sait qu’on peut voir des rayonnements qui datent d’avant la création du monde. S’agit-il de cela ? Le jeune garçon décide d’enquêter, en allant plus loin, jusqu’à cette fois un immeuble toulousain, pour rencontrer un des responsables du Geipan, un organisme spécialisé dans l’observation du paranormal et dont l’auteur donne les coordonnées à la fin du roman. Ça peut toujours servir …

Découvrira-t-il l’explication à ce qu’il a vu ? Trouvera-t-il les réponses aux nombreuses questions qui l’empêchent d’être heureux ? En particulier comment ne plus être auprès de sa mère ce poids, ce môme encombrant qui renifle sa fièvre. Et surtout comment mettre fin à la guerre qui sévit entre ses parents et qui n’engendre que de la violence.

Et les lumières dansaient dans le ciel d'Eric Pessan, L’école des loisirs, Médium + poche, en librairie dans cette collection depuis le 17 février 2021
Paru la première fois en 2014
Recommandé à partir de 11 ans

samedi 24 août 2013

Muette d'Eric Pessan chez Albin Michel

Le thème de la fugue est récurent au cinéma, comme en littérature. Avec Eric Pessan l'adolescente s'est enfuie le plus normalement du monde, en préparant son sac, en glissant à l'intérieur un pain de cinq cent grammes, deux fromages, plusieurs paquets de gâteaux secs, trois litres d'eau, des vêtements propres, sa trousse de toilette, et en refermant à clé la porte de la maison. (p. 13)

Elle a emporté (aussi) un duvet et (surtout) le fouillis désordonné de ses pensées.

Je trouve l'auteur sévère à son égard car si fouillis il y a c'est de sa responsabilité puisqu'il est le créateur du personnage. Il la dote pourtant d'une grande force de caractère, qui la retient de regarder en arrière alors que la maison de ses parents est encore en vue. Dans les histoires, il ne faut jamais se retourner, comme dans les contes grecs pessimistes. (p. 14)

Dans ce roman polyphonique on entendra la voix des parents, des phrases assassines imprimées en italiques et qui traverseront le récit comme des flèches, et celle de Muette qui se défendra comme elle peut dans un dialogue que l'on peut craindre perdu d'avance.

A force d'avoir subi le martèlement du renoncement, Muette se sent comme un puzzle dans le désordre.  Admettons que c'est du fouillis ... même si je n'aurais pas dit cela.  Si la jeune fille se joue un film dans la tête, elle emploie ses jambes pour se rendre là où on n'ira pas la chercher. Pas très loin, en dessinant un itinéraire invisible de cailloux blanc, le premier exil sera familial et la mise à distance est symbolique. L'enjeu est cependant colossal. Il s'agit de faire mentir la prédiction telle mère, telle fille ... en entrant dans une nouvelle ère, le premier jour de sa nouvelle vie (p. 39).

Muette, car tel est son nom, est née de plusieurs lectures. L'auteur s'en explique dans les remerciements, en fin d'ouvrage. Et l'on comprend mieux alors toute l'influence d'albums comme le très beau livre de Florence Seyvos illustré par Claude Ponti, la Tempête, à l'Ecole des loisirs, et qui est un de mes préférés. Difficile de trouver plus belle métaphore que ce voyage pour parler des difficultés de la vie, à condition d'avoir comme Clarisse des parents bienveillants. Muette n'est pas aussi gâtée et la "vraie vie" qui est racontée p. 102 et suivantes n'a rien à voir avec un rêve.

Coté mère, une matrone qui ne cesse de répéter que putain de gamine, va voir ailleurs si j'y suis ... et surtout (p. 199) sans toi ma vie aurait été plus simple.

Coté père, un colosse capable de tout pour ne pas faire l'effort d'articuler une phrase mûrie et complexe. (p. 49)

On comprend qu'elle n'ait pas particulièrement envie de se lier avec d'autres humains. Pour contrebalancer, Eric Pessan cisèle les descriptions de l'environnement en contraste avec le vide apparent de l'existence de la jeune fille. Il nous peint des phénomènes naturels que l'on a oublié d'apprécier comme l'orage ou la pluie. Sous sa plume le brouillard relève du prodige (p. 118).

La nature apaisante joue un rôle de premier plan et ce n'est pas un artifice d'écriture de nous faire vivre une réincarnation dans la peau d'un animal. Mais selon le principe que pour chaque bienfait il y un danger on peut craindre que l'issue ne soit pas heureuse.

Toute fugue a un enjeu. Pour Muette il s'agira de se réconcilier, avec la vie en tout premier. Jusque là c'est son coeur qui est muet (p. 29). C'est toute cette aventure qui fait l'objet du livre, avec un dénouement en forme de conte, finalement peu surprenant puisque c'est le cadre du départ.

Eric Pessan est un auteur confirmé dont j'ai regretté de n'avoir pas lu de roman jusque là, même si le précédent, Incident de personne, me "dit quelque chose" ... C'est qu'il a le sens de la dérision, ou de la cohésion, en le citant anecdotiquement p. 167 ...

Et puis d'un coup çà m'est revenu. Le souvenir d'un livre jeunesse que j'avais énormément apprécié, Plus haut que les oiseaux, paru à l'Ecole des loisirs, et chroniqué il y a tout juste un an. C'était curieux pour moi de faire connaissance avec un auteur pour adultes par l'intermédiaire de son premier roman pour ado. Un détour que je vous conseille, avant ou après ce dernier livre, parce que traiter l'adolescence avec une telle sensibilité c'est rare.

Muette, Eric Pessan chez Albin Michel, ISBN 978 2226 2497 08, sortie le 22 août 2013
En lice pour le Prix Femina

mercredi 18 mars 2020

Tenir debout dans la nuit d’Éric Pessan

De livres en livres, Éric Pessan démontre avec constance ses qualités d’écrivain urbain humaniste. J’entends par urbain le fait qu’il excelle dans la description des quartiers.

Dans Tenir debout dans la nuit, il nous fait traverser New York comme si on y était. Ses descriptions sont précises. Sans doute parce qu'il travaille toujours avec des sources documentaires et des témoignages.

Je connais la ville et c’est exactement ça, en peu de mots. J'ai eu le sentiment d'y revenir, même si j'ai appris un nouveau terme, pet-sitter, consistant à prendre soin, contre rémunération, d'un animal de compagnie comme d'un enfant (page 61).

Mais pour vous mettre en condition, je vous conseille de suivre la recommandation de l'auteur en écoutant New York, chantée en 2008 par Cat Power. Ou, plus récent, 2014, Dirty Boulevard de Lou Reed.

Dans ce dernier roman, Eric Pessan décrit la déambulation nocturne d'une jeune fille paumée dans Manhattan. Sa honte de s’être laissée piéger en n’ayant rien vu venir. Les fidèles de cet auteur auront remarqué que ce n’est pas la première fois qu'il nous raconte l’histoire d’un adolescent tout seul dans la nuit. Dans la forêt de Hokaïdo relatait la survie d'un jeune japonais, abandonné brutalement par ses parents, en début de soirée, en pleine nature.

New York, Lalie n’y est jamais allée. Elle n’a même jamais osé en rêver. C’est trop beau, trop loin, trop cher. Alors, quand Piotr lui propose de l’y accompagner, elle est prête à tout pour saisir cette chance.

A tout ? Non. Car il y a des choses qu’on ne peut accepter. Des contreparties qu’on ne peut pas donner.

Et maintenant la voici dans la rue, face aux regards de travers et aux mille dangers de la nuit, avec une seule obsession : rester éveillée. Résister. Tenir debout.
Tenir debout, l’expression est lâchée dès les premières lignes. Et arrive tout de suite la colère… (page 7) : contre moi qui me suis fourrée toute seule dans un piège terrible (le fameux elle l’a bien cherché). Cette colère qui imprègne cette phrase très longue, la plus longue de tout le roman, qui se déverse comme un tsunami. Parfois, on ne peut que fuir ... ce qui ne signifie pas manquer d'énergie et on comprendra que pour Eric Pessan la rage est un carburant (page 103).

lundi 16 juillet 2012

Plus haut que les oiseaux d'Eric Pessan

Dans sa dédicace, l'auteur m'interroge sur le vertige. Eric Pessan aime bien poser des questions qui semblent d'ordre pratique mais qui se révèlent de portée philosophique. Si je vous demande quelle est la masse, au moment où elle percute le sol, d'une bouteille de bière vide lancée du haut d'un immeuble de dix-huit étages ... vous allez hausser les épaules en ne voyant pas très bien où je veux en venir.

Précisément. Jeter une bouteille, comme çà, n'importe où, c'est le genre de bêtise que font, parfois, les jeunes, juste pour voir, ou même pour rien, sans penser un instant aux conséquences, bien plus traumatisantes que la traversée d'un papillon dans l'atmosphère. Et dieu sait que son vol peut provoquer bien des bouleversements. Alors une bouteille ...

C'est le type de sujet qu'Eric aime fouiller et qui remue le lecteur, secouant ses convictions et l'obligeant à remettre ses idées en cause. Un peu comme les jurés de Douze hommes en colère qui doutent finalement de la culpabilité du jeune garçon qu'ils étaient pourtant bien décidés à envoyer sur la chaise électrique.

La version est contemporaine. L"assassin" aurait pu être un de vos enfants et la victime un de vos amis ou parents. Crime ou accident ? Hasard malheureux ou destin inéluctable ? Le courage vaut-il le prix des aveux ? Est-il utile de dire toute la vérité ?

Voilà un de ces petits bijoux de romans, soit disant pour ados, que bien des adultes gagneraient à lire, et à méditer même s'il est vrai que c'est plus chic de prétendre qu'on passe ses nuits à re-lire Crime et châtiment de Dostoïevski.

Eric Pessan écrit pour les adultes, du théâtre, de la poésie, des romans. Plus haut que les oiseaux est son premier livre paru à l'Ecole des loisirs. Sans doute pas le dernier.

Plus haut que les oiseaux d'Eric Pessan, Ecole des loisirs, mars 2012

samedi 24 octobre 2015

Aussi loin que possible d'Eric Pessan à l'Ecole des loisirs

Je connais Eric Pessan. Je l'apprécie en tant qu'auteur pour adultes.   Il écrit du théâtre, de la poésie, des romans. Muette était exceptionnel de sensibilité. J'avais écrit de son premier livre dans le domaine de la littérature jeunesse, Plus haut que les oiseaux, que c'était un de ces petits bijoux de romans, soit disant pour ados, que bien des adultes gagneraient à lire, et à méditer même s'il est vrai que c'est plus chic de prétendre qu'on passe ses nuits à re-lire Crime et châtiment de Dostoïevski.

Le thème de la fugue, central dans Muette, est encore traité dans Aussi loin que possible où, après la hauteur, il explore la longueur. C'est son quatrième en littérature jeunesse.

Malheureusement la couverture n'est pas attrayante et absolument pas représentative du plaisir de lecture que l'on peut ressentir. Passons outre, le livre a tant de qualités même si la métaphore de la course à pieds n'est pas nouvelle.

A cet égard je vous renvoie aux films de régis Wargnier, la Ligne droite ou De toutes nos forces de Nils Tavernier. Ou au roman de Jean Echenoz, Courir, aux Editions de Minuit, octobre 2008.

Métaphoriquement la course permet de transcender un état de rébellion et d'entrer en résistance. Contre le mauvais sort qui, par définition, est injuste, et contre soi qui n’a pas d’autre issue que de continue à avancer.

Antoine et Tony n’ont rien comploté. Ce matin-là, ils ont fait la course sur le chemin du collège. Comme ça, pour s’amuser, pour savoir qui des deux courait le plus vite. Mais au bout du parking, ils n’ont pas ralenti, ni rebroussé chemin, ils ont continué à petites foulées, sans se concerter. La cité s’est éloignée et ils ont envoyé balader leurs soucis et leurs sombres pensées.

Ils quittent le Val enchanté qui n'a d'enchanté que le nom, s'éloignant du petit parc où un jardinier a reçu une bouteille de bière sur la tête l'an dernier. A cet endroit Eric Pessan aurait pu mettre un astérisque expliquant l'allusion au précédent roman.

Les deux ados n'ont rien prémédité : parfois on fait des choses sans réfléchir et on en voit le sens bien plus tard (p.11).

C'est dur mais avec pour carburant la tristesse pour Tony, la colère pour Antoine, ils ne risquent pas de rebrousser chemin. Surtout, on a moins peur en courant qu'en restant immobiles, figés dans nos vies (p. 41).

L'auteur interroge le poids du temps qui passe et la valeur des petites choses : au bout de deux heures, s'étonne Antoine, j'ai remplacé deux heures banales de ma vie par deux heures magnifiques. Ce qui pourrait apparaitre comme un acte de bravoure, voire de folie est en réalité une voie vers la liberté.

Car ce qui peut rendre fou, c'est de vivre dans la peur. Celle d'être séparé de ses parents parce qu'il leur manque deux ou trois coups de tampon sur un formulaire. Ou celle de se prendre une dérouillée parce que son père a envie de passer ses nerfs et que sa mère ne dira jamais rien. En définitive, on a moins peur en courant qu'en restant immobiles, figés dans nos vies (p. 41).

Le lecteur ne s'ennuie pas tout au long du parcours. Il vit comme eux au présent, dans le présent, avec pour préoccupations majeures manger, dormir et rester en bonne forme, malgré l'asthme, l'hypoglycémie, le réveil d'une vieille foulure, les mauvaises rencontres. Avec pour seul viatique le contrôle de leur respiration : deux inspirations par le nez, une longue expiration par la bouche.

La liberté peut prendre des formes différentes. Celle de rester en France ou de devenir ce que l'on souhaite, par exemple écrivain pour guérir des blessures causées par le silence.

Aussi loin que possible d'Eric Pessan à l'Ecole des loisirs, en librairie depuis le 30 septembre 2015
Sélectionné au Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil, catégorie Pépite du Roman Ado Européen 13 ans et plus

mercredi 8 mars 2017

La plus grande peur de ma vie d'Eric Pessan

D'Eric Pessan j’avais déjà apprécié Plus haut que les oiseaux, son premier livre paru à L'Ecole des loisirs (2012), suivi par Aussi loin que possible (2015) qui avait été sélectionné au Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil, catégorie Pépite du Roman Ado Européen 13 ans et plus.

Entre temps il avait publié un roman pour adultes chez Albin Michel, Muette (2013) qui faisait suite à Incident de personne (2010) écrit avec une intensité comparable. Il a l’art d’interroger les consciences des adolescents comme celles des adultes avec force mais aussi avec pudeur.

La plus grande peur de ma vie ne déroge pas aux précédents. Le lecteur assidu remarquera d'ailleurs une allusion aux personnages d'Aussi loin que possible page 69.

La forme est néanmoins différente. Outre l'originalité de la couverture, qui change de celles auxquelles l’Ecole des loisirs nous a habitués, le plus surprenant est l'insertion de calligrammes à l'intérieur du texte.

Le héros dit aimer beaucoup les cours de français, surtout lorsque le professeur l’initie à des exercices d’écriture (p. 20) comme la boule de neige, le lipogramme et bien entendu les calligrammes. De fait plusieurs pages font penser aux Calligrammes d’Apollinaire. Cette typographie audacieuse est nouvelle dans l’œuvre de cet auteur et apporte judicieusement de l’émotion. Le meilleur exemple concerne la répétition du mot grenade sur une demi-page (p. 78). Le processus d’écriture est au coeur du roman : tant qu’un texte n’est pas achevé, il vaut mieux le garder pour soi, sinon chacun veut y apporter son grain de sel.

La situation de départ du livre est encore une fois un moment de désoeuvrement. Quatre amis découvrent dans un vieux manoir une grenade datant de la Deuxième Guerre mondiale. Que faire avec cet objet ? Le laisser là, au risque qu'un vagabond n'en subisse l'explosion ou la prendre ? Mais la conserver dans la consigne de son collège n'est peut-être pas la meilleure idée ... à moins d'être soi-même sur le point d’exploser ...

Le narrateur a souvent des pensées qui se téléscopent. Il nous dresse des listes de choses à faire ou ne pas faire, et ne cesse d'échafauder des hypothèses.

On assiste à l'évolution de sa prise de conscience que l'auteur relie au fait de grandir. Il résume cette évolution à la découverte de choses qu’on ne voyait pas avant (comme les canettes éventrées d’un terrain de jeux). On perd des rêves à mesure que l’on gagne des libertés. (p.25)

Son jeune héros n’a jamais eu aussi peur de sa vie (p. 21) que le jour où il anticipe par intuition qu'un drame est possible. Il a raison de souligner l'ambivalence de ses intentions. On aime (se) raconter des choses qui font peur (p. 27) mais les vivre sans doute moins.

Le roman est l'occasion de conduire une réflexion sur l’amitié et sur ce qu’est un vrai ami (p. 89). On pourrait inviter des collégiens à mettre en parallèle ses propos avec une pièce de théâtre comme Timon d’Athènes, actuellement à l'affiche au Théâtre de la Tempête.

Le groupe d’enfants a pendant des mois fermé les yeux sur la souffrance de leur "copain" Norbert, victime de racket et de harcèlement scolaire. En cela l’auteur place le lecteur dans une double réalité car le déni de la violence est un fléau presque aussi important que les faits de violence eux-mêmes, et ne facilite pas le règlement des situations difficiles. La leçon de courage, d’entraide et d’amitié entre copains n’en a que plus de valeur d’exemple. 

Eric Pessan souligne, on le sait tous mais il n’est pas inutile de le rappeler, qu’il ne faut pas remettre à plus tard tous les compliments qu’on a envie de dire à ses proches. Il nous dit des choses graves sans renier la sensibilité propre aux adolescents et sans adopter un ton moralisateur. Quant aux adultes ils ont une attitude très positive, en particulier la mère de David, le narrateur.

Voilà un tout petit livre sur un sujet crucial qu'il sera bon de mettre entre de nombreuses mains.

La plus grande peur de ma vie d'Eric Pessan, Ecole des loisirs, en librairie depuis le 25 janvier 2017

mardi 3 avril 2018

Les étrangers de Éric Pessan et Olivier de Solminihac

Je devais rencontrer Eric Pessan et Olivier de Solminihac ce soir à La Mouette rieuse (qui est bien davantage qu'une librairie) pour en savoir davantage sur Les Étrangers, un roman qu'ils signent de leurs deux patronymes (les prénoms ne figurent pas sur la couverture, très sombre, éclairée d'une typographie orange) et qui paraîtra demain à l'Ecole des loisirs.

L'action démarre dans une gare mais ça n'a pas été de bonne augure pour Eric Pessan qui est resté à quai à Nantes. Seul Olivier a réussi à venir des Hauts de France où se déroule d'ailleurs l'histoire.

Les deux compères se connaissent de longue date même s'ils n'avaient pas encore travaillé ensemble. Leur collaboration est née de l’impossibilité dans laquelle Olivier s'engluait, dans la construction d’un roman associé à un gros travail d’archives et de documentation, trop lourd à faire avancer.

Il a voulu "passer à un autre projet", d’écriture cela va de soi, mais pas tout seul. Eric pouvait être le bon associé. Parce qu’ils ont ensemble des affinités, qu’ils ont tous les deux publiés à l’École des loisirs, donc dans un cadre connu de tous les deux. Et parce qu’Eric (aussi) a publié comme lui des ouvrages avec des plasticiens. Tout cela laissait pressentir qu’ils pourraient passer outre les difficultés s’il en survenait.

Eric donna immédiatement un accord de principe alors même qu’aucun des deux ne savait de quoi il pourrait être question, quelle thématique ils allaient explorer, ni quand ils seraient disponibles pour y travailler ensemble.

La situation de départ s'est construite en l’espace de quelques semaines : une gare désaffectée, des rails, un garçon de quinze ans et l’exigence d’écrire sur un thème d’actualité. Eric vivant à Nantes, Olivier à Dunkerque, les circonstances imposaient de fonctionner à distance, en écrivant chacun un chapitre, à tour de rôle.

jeudi 13 juillet 2023

William de Stéphanie Hochet

William Shakespeare est un dramaturge, poète et acteur anglais baptisé le 26 avril 1564 à Stratford-upon-Avon et mort le 23 avril 1616 dans la même ville. Il a étudié l’Antiquité latine qui sera pour lui une formidable source d’inspiration.

Si plusieurs auteurs se focalisent, à l’instar d’Eric Pessan sur La Tempête (en librairie le 25 août), Stéphanie Hochet a choisi Richard III parce que The Life and Death of Richard The Third sera l’une de ses premières oeuvres écrites, à environ 27 ans, et démontre combien il connait les rouages du pouvoir et de la manipulation (p. 102).

Elle décortique (p. 111) pourquoi un homme bascule et sous quelle influence Richard III prend le parti de l’obscur en allant jusqu'à éliminer ses neveux qui lui barrent le chemin vers le trône. Elle témoigne de toutes les horreurs qui ont habité son jeune cerveau, qui rappellent à l'auteure les excès de son oncle, … de la même façon qu’Eric Pessan compare régulièrement l’autre œuvre à sa propre situation familiale.

Il est toujours intéressant, pour nous lecteurs, de comprendre pourquoi une œuvre résonne dans un parcours de vie personnel et devient en quelque sorte universelle.

Le livre est sobrement intitulé William, avec un bandeau argenté très élégant où figure le crâne qui évoque discrètement Hamlet. C’est la période qui précède l’écriture de la première pièce du dramaturge anglais qu’elle décide d’éclairer (si tant est qu’on puisse la dater avec précision car il est difficile de dégager une chronologie exacte de ses oeuvres). Il semble néanmoins établi que les deux plus anciennes -Richard III et les trois parties de Henri VI, le roi deux fois couronné- remonteraient au début des années 1590, à une période de grande popularité pour le théâtre historique.
Que s’est-il passé dans la vie de William Shakespeare entre 1585 et 1592, de ses vingt et un à vingt-huit ans ? Personne ne le sait. Ce sont ces « années perdues » que Stéphanie Hochet se plaît ici à imaginer.
William, marié prématurément et père de trois enfants, étouffe dans le carcan familial. Il ne rêve que d’une chose : devenir acteur. Il se joint alors aux Comédiens de la Reine qui cherchent un remplaçant. Dans une Angleterre où sévit la peste, son sort bascule et sa vocation de dramaturge s’affirme. Ses rencontres avec le ténébreux Richard Burbage, qui lui inspirera le personnage de Richard III, et le fascinant Marlowe seront décisives. Elles dicteront son destin.
Le jeune William aurait-il filé à l'anglaise ? L'envie soudaine (ou la nécessité) de disparaitre n'est pas spécifique à ce pays. Le phénomène a même un nom au Japon. Ce sont les évaporés (p. 38). C'est que fuir provoque une ivresse. Stéphanie en parle en connaissance de cause en confiant les émotions ressenties quand elle-même fuguait. Se mettre à l'écart permet d'évoluer. C'est d'ailleurs la posture qu'elle a adoptée pour écrire ce livre.

Elle souligne à juste escient qu'au XVI° siècle, l'espérance de vie étant limitée, le besoin d'expérimenter de nouveaux horizons devait être d'autant plus pressant. On comprend combien le jeune homme de 23 ans a hâte de connaître Londres et ses théâtres des liberties (p. 86). Pourtant l'époque est violente. Il n'est pas rare de voir des pendus à la sortie des villages (p. 96). Nombreux sont les crève-la-faim qui mendient. On vole et on détrousse, surtout dans les théâtres en plein air. Stéphanie Hochet sait rendre ses descriptions aussi vivantes que des articles d’actualité.

Le roman est construit comme une pièce de théâtre, à tel point que la liste des personnages, inventés et réels, est placée au tout début. Elle y ébauche la reconstitution historique plausible de la vie de William, en faisant une place assez large à son épouse Anne Hathaway sur laquelle on apprend de multiples choses. 

Avec un art subtil du portrait, et une utilisation intelligente du miroir, Stéphanie Hochet fouille aussi en écho les thématiques et les passages de sa propre vie qui justifient son attachement à la figure de Shakespeare : l’androgynie, l’emprise des aînés, le désir de fuite, l’idée du suicide… chacun de ces points est support de fragments autobiographiques et elle confie que, comme le dramaturge anglais elle ne savait alors pas que faire de sa vie (p. 56). Ainsi s’achève la fin du premier acte.

Il est aussi souvent question de féminité et de masculinité, de sexualité aussi. Et à bon escient puisqu'au théâtre en Angleterre les rôles de femmes étaient alors joués par des hommes, ce que soulignait également Eric Pessan dans son roman. Et je rappelle que Belles de scène met ce sujet en lumière au festival d'Avignon.

Le théâtre doit rendre le jeu solennel. Il est le monde entier réuni en un espace clos. Tout y est faux (…) et pourtant rien n’est plus vrai (p. 86). En lisant ces lignes comment ne pas penser à un autre William, Mesguisch, qui met en scène et interprète en ce moment Richard III ?

William est, je crois, le quatrième roman de Stéphanie Hochet que je découvre. Née en 1975, elle a grandi en région parisienne, à Antony, et est écrivain et critique. Elle a publié son premier roman, Moutarde douce (Robert Laffont) à l’âge de 26 ans, puis chez d'autres éditeurs Le Néant de Léon (2003), L’apocalypse selon Embrun (2004), Les Infernales (2005), Je ne connais pas ma force (2007), Combat de l’amour et de la faim (Prix Lilas 2009), La distribution des lumières (Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres 2010 ), Les Éphémérides (2012), Sang d'encre, plus récemment chez Rivages Un roman anglais (2015), et Pacifique (2022).

William de Stéphanie Hochet, Rivages, août 2023

samedi 31 janvier 2026

Demain je serai mort d’Eric Pessan

Candidater à une masse critique de Babelio c’est un peu la roulette russe. On peut cocher une dizaines de titres et n’être éligible pour aucun.

L’algorithme doit tout savoir de moi et de mes séjours au Mexique puisqu’il m’a attribué Demain je serai mort d’Eric Pessan. Il a sans nul doute pris en compte mes récriminations à propos des pavés littéraires que les plages ont depuis longtemps déserté.

Je reçois 53 pages aujourd’hui! Mais c'est toute une collection qui va vite devenir tentante. Au final ce seront 2809 pages que L’œil ébloui s’est mis au défi de publier.

L’œil ébloui est une maison d’édition indépendante nantaise, créée en 2013, qui publie de la littérature /romans et nouvelles, notes et fragments, poésie… des nouveautés ou des rééditions qui visent l’éblouissement de l’œil et de l’esprit en posant sur le monde un regard sensible.

En 2024, naît la collection Perec 53, 53 livres de 53 pages à venir, consacrée au rapport du lecteur/auteur avec l’œuvre de Georges Perec. Avec, pour commencer, les écrivain·e·s François Bon, Claro, Anne Savelli, Antonin Crenn…

Éric Pessan est le numéro 13 … après Pierre Getzler avec Place Saint Sulpice qui a fait l’objet (aussi) d’une carte postale. Et comme il nous le fait remarquer avec à propos :  L’action se passe à l’été 53, ce qui ne peut pas être un hasard (p. 19).

Demain je serai mort est la seule phrase connue du roman Les Errants que Georges Perec a écrit puis dactylographié entre l’été 1954 et l’automne 1956, premier roman dont il décrit en quelques lignes la trame dans ses cahiers (…) : Les Errants raconte l’histoire de quatre musiciens de jazz, blancs, qui traînent à travers le monde et finissent par mourir au Guatemala aux côtés du colonel Árbenz. Il y a un trompette, un saxo, un batteur et un bassiste.

C'est (évidemment) très bien écrit, avec de subtiles allusions à d'autres oeuvres de Perec, comme celle-ci, évidente pour moi : je songeais à composer des musiques en m’interdisant l’usage d’une note (…) pour voir si la contrainte me permettrait de composer des choses radicalement nouvelles (p. 18).

L'histoire de ces quatre musiciens est touchante et rappelle à plus d'un titre l'issue fatale des jeunes soldats exécutés au Mont-Valérien, ce que je relate à la fin de cet article. Notamment les membres du groupe Manouchian en février 1944. Mais le récit n'est pas dénué d'une forme de tendre ironie : Musicien de jazz, d’abord, communiste maintenant. J’avais tout faux. Et cela allait sans dire (p. 18).

Ce roman est bref mais dense, fortement émouvant car oui, la folie a toujours consisté à prendre au sérieux ce qui a toutes les apparences de la folie (p. 26).

Demain je serai mort d'Éric Pessan, L’œil ébloui, en librairie depuis novembre 2025

mercredi 11 mars 2020

L'école des loisirs est féministe

(mise à jour 10 avril 2020)

On pourrait peut-être lier cet article au film La bonne épouse en raison du thème transversal de la soirée, l’égalité homme femme. Sachant qu'au rythme actuel de nos progrès, ou de nos avancées, il faudrait 257 années pour atteindre cet objectif, il est donc nécessaire d'unir nos forces.

Il faut savoir qu’il n’y a aucun pays au monde où cette égalité est une réalité. Or on ne peut pas avancer si on ne dispose pas d’activistes.

A cet égard, l'Ecole des loisirs, qui a dû repousser déjà une fois la soirée de présentation des nouveautés pour cause de grève des transports, avait invité le lundi 9 mars plusieurs auteurs ainsi que des enfants qui ont pris la parole pour dire combien ces nouveaux romans les avaient touchés.

Mira, 13 ans collégienne de classe de cinquième, nous a parlé avec un esprit d’analyse précis de la biographie que Sophie Dodeller consacre à Sophie Germain, la femme cachée des mathématiques qui a dû à la fin du XVII° siècle utiliser un nom d’homme pour faire connaître ses découvertes. C'est bien dommage car beaucoup de ses découvertes auraient pu faire gagner 30 ans de recherche si elle avait été écoutée. Voilà malgré tou un modèle à suivre pour décider les jeunes filles à s'engager dans les filières scientifiques.

Toutes les femmes auteures de roman présentes ce soir (et Eric Pessan ne les contredira pas sur ce point) s'accorderont sur le fait que la colère est un super moteur d’écriture.

Alice Parriat a écrit Des yeux de loup dans un style qualifié d'envoûtant. On y apprend beaucoup sur la nature, la forêt, les animaux. On y traite aussi la notion de harcèlement scolaire.

La figure féminine dans la littérature jeunesse est aussi abordée dans le livre Au nom de Catherine, qui est la suite de La guerre de Catherine, écrit par Julia Billet, vosgienne, professeure des Beaux-Arts à Épinal. Elle a eu en 2018 le Prix jeunesse pour l’adaptation d’une bande dessinée à Angoulême. L’héroïne veux devenir photographe–reporter. L'auteure écrit pour mettre en lumière l'injustice mais elle précise qu'elle aimerait ne plus avoir besoin d’être féministe.

Estelle Sarah Bulle, l’auteure de Là où les chiens, dont elle nous assure qu’il n’est pas du tout autobiographique, publie sa première publication jeunesse, intitulée Les fantômes d’Issa. C’est l’histoire d’une adolescente hantée depuis quatre ans par une culpabilité féroce et on s'interrogera longtemps avant de savoir si elle a commis un crime. Je suis touchée par l’injustice donc je suis féministe de fait, dira Estelle.

Cécile Roumiguière était présente elle aussi pour parler des Filles de la Walïlü qui se déroule sur une presqu'ile d'où partent les hommes dès qu'ils en ont l'âge tandis que les femmes exercent tous les métiers et sont libres de vivre les amours qu'elles désirent.

Egalement Eric Pessan, qui a déjà publié une trentaine d’écrits jeunesse comme adulte, roman comme théâtre. Il travaille toujours avec des sources documentaires et des témoignages. Dans Tenir debout dans la nuit il raconte la déambulation nocturne d'une jeune fille paumée dans Manhattan. Sa honte de s’être laissée piéger en n’ayant rien vu venir. Cet homme se définit comme un auteur humaniste (en général) : J’écris, avec mes valeurs,  des fictions qui se passent dans le monde que nous partageons tous.

Il aborde pour la première fois la violence sexuelle dans un roman pour adolescents. Je vous recommande tous ses romans, dont j'ai chroniqué une bonne part. Le dernier sera bientôt dans les prochains articles.

Sophie Germain, la femme cachée des mathématiques de Sophie Dodeller, Médium, février 2020 
Des yeux de loup de Alice Parriat, Médium +, janvier 2020 
Au nom de Catherine de Julia Billet, Médium +, avril 2020 
Les fantômes d’Issa d'Estelle Sarah Bulle, Médium, janvier 2020 
Les Filles de la Walïlü de Cécile Roumiguière, Médium +, février 2020 
Tenir debout dans la nuit d’Éric Pessan, Médium +, mars 2020 

Cette soirée en compagnie des auteurs de l’Ecole des loisirs aura été ma dernière escapade avant le confinement.

Je voudrais signaler que l'Ecole des loisirs annonce depuis le 19 mars sur la page d'accueil de son site des activités, des jeux, des lectures renouvelés chaque jour à 9 heures pour accompagner les parents  et les aider à animer les journées des enfants. Les auteurs et autrices créent des activités inédites et je tiens à leur rendre hommage. Vous pourrez ainsi passer une journée avec Frédéric Stehr, Claude Ponti, Alan Mets ... Soledad Bravi et tant d'autres.
Ce n'est pas une raison pour oublier les grands classiques comme Leo Lionni, Claude Boujon, Tomi Ungerer, Maurice Sendak ..., hélas disparus mais dont les livres, eux, subsistent et sont toujours aussi forts. Je signale d'ailleurs que toute l'offre digitale de l'Ecole des loisirs est également disponible sur leur boutique VOD : 80 albums filmés à regarder sur petit et grand écran, en ligne ou hors ligne, plus de 200 romans au format ePub, et 40 livres audio chapitrés disponibles en téléchargement pour une écoute nomade et sans contrainte.

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