dimanche 13 juin 2021

Notre jeunesse de Charles Péguy

Après La France contre les robots de Georges Bernanos et Plaidoyer pour une civilisation nouvelle d’après Simone Weil, Jean-Baptiste Sastre conclut avec Notre Jeunesse le troisième volet d’un tryptique consacré aux défis et espoirs de la société moderne vus par ces grands penseurs du XXe siècle.

Il choisit le Mont-Valérien pour le présenter, en avant-première de la programmation dans le cadre du festival d'Avignon.

C’est à travers la lecture de l’œuvre de Bernanos que le comédien créé un pont avec les écrits de Charles Péguy ; en effet dans Scandale de la vérité, Bernanos cite Notre Jeunesse et Charles Péguy comme son maître.

Charles Péguy publia ce texte en 1910 pour répondre à ceux qui remettent en cause a posteriori la nécessité de l’engagement dreyfusiste. Ce fut l'occasion pour le gérant des Cahiers de la Quinzaine de rendre hommage à son maître Bernard Lazare, journaliste anarchiste qui dénonça le premier la condamnation de Dreyfus. et qui fut garant de la mystique républicaine contre la politique et les politiciens.

Charles Péguy est né le 7 janvier 1873 à Orléans. Il meurt au plus fort de la bataille, en pleine Première Guerre mondiale, à seulement quarante et un ans, le 5 septembre 1914, touché d’une balle en plein front. On le connait mal et on a souvent des idées toutes faites. Quant au Mont-Valérien, on a peu souvent l'occasion de s'y rendre et d'y entrer. Le fort était d'ailleurs fermé pour raison sanitaire jusqu'à maintenant.

Je savais que le mont Valérien accueille dans la forteresse le 8e régiment de transmissions et j'avais en tête  plusieurs lieux funéraires, en particulier le cimetière américain de Suresnes, qui contient des tombes de soldats américains tombés durant les deux guerres mondiales, une chapelle et un "mur des disparus" où sont gravés les noms de disparus, et puis quelques sites mémoriels, surtout le Mémorial de la France combattante, qui rappelle le souvenir de la résistance des Français à l’armée allemande d’occupation, 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le fort du Mont-Valérien a été le lieu de plus d'un millier d'exécutions d'otages et de résistants, dans une sorte de clairière que nous avons traversée en compagnie de Jean-Baptiste Sastre pour rejoindre l'endroit retenu par le comédien. Il nous précisa alors que nous grimpions le raidillon que trois photos seulement avaient été prises, clandestinement par un sous-officier allemand caché dans le feuillage, plus abondant autrefois car il y avait davantage d’arbres, de l'exécution du groupe Manouchian en février 1944. On remarque 30 soldats pour 3 résistants pour dissiper la culpabilité des soldats et rendre crédibles le message qu’il y avait des fusil chargé à blanc.

Ce furent au total un peu plus de 1000 résistants et otages, tous des hommes (et nous apprendrons pourquoi au cours de la visite qui suivit) qui ont été exécutés, trois par trois, ou cinq par cinq, après avoir attendu un peu plus loin dans une chapelle qu'on vienne les chercher.

Bien qu'écrit 35 ans plus tôt, le texte de Péguy fait résonance à ce lieu. Il sera repris à l'identique ici le 12 septembre 2021. Il est évident que la scénographie sera différente dans la cour du lycée Mistral en Avignon. J'ignore s'il aura recours à un élément de décor et à des accessoires, totalement inutiles cet après-midi : le cadre à lui seul suffit, sous la lumière naturelle d'un soleil qui décline doucement.

Les mains appuyées sur la plaque commémorative le comédien s'exprime en bras de chemise comme si la tâche était ouvrière. Il parle pour commencer avec naturel, se permettant des touches d'humour et des adresses fréquentes au public. Bientôt il sera enflammé mais d’une sincérité indubitable et on le sentira habité par le texte. L’histoire nous renseigne toujours sur les grands, les premiers rôles, les grands masques, le théâtre, la représentation, mais que sait-on du tissu même du peuple ? Et qu'en est-il de l’histoire de tous les jours de la semaine ? ajoute-t-il en martelant les mots et en les ponctuant d'un long silence.

Les oiseaux chantent, insouciants de ce qui se joue alors que nous, spectateurs, sommes impliqués par son regard, par sa main qui pointe le décor naturel, la stèle en contrebas près de laquelle nous nous attarderons tout à l'heure.

La tonalité poétique glisse vers le pathétique, à l'instar d'une homélie dans une chaire d'église. Une cloche au lointain renforce cette sensation. On voudrait retenir chaque mot car tout est important. On se promet de lire le texte. On comprend que la lecture de péguy a pu nourrir, naguère, la résistance à l’occupation étrangère. Elle a aidé, en France et ailleurs, un nombre considérable d’opprimés à survivre. Car Péguy est le philosophe de la crise et le poète de l’espérance.

Ce qu'il nous dit du danger antisémite et des parties nationalistes, et sa critique du suffrage universel (à une semaine de doubles élections) sont interpelants. Il démontre qu'après la déchristianisation, notre pays a subi une "dérépublicanisation". 

La mystique républicaine c’est quand on mourait pour elle (et il désigne la plaque commémorative). La politique, c’est quand on vit pour elle. Un modeste accroissement des ressources fait passer l'homme de la misère à la pauvreté (rien à voir avec la richesse). L’égalité est une chimère (et n'existera jamais). Alors Péguy nous exhorte à nous tourner vers la fraternité, qu’elle soit charitable ou solidaire.

Les phrases sont scandées comme le seraient les pas d'une marche militaire, suivant un rythme qui ne faiblit jamais, hormis un instant pour s'émouvoir d'un vol de papillon. Le texte revient sur une démonstration d'ordre philosophique à propos de l'affaire Dreyfus qui fit bien plus qu'une seule victime : La question n’est pas de savoir si Dreyfus est innocent ou coupable mais si on aurait le courage extérieur de l’avouer physiquement innocent en courant tous les risques et le courage intérieur de se l’avouer. Combien de ravages elle a fait parmi les juifs pauvres ?

Le mot virus revient souvent pour qualifier le monde moderne dont tout le monde sans exception souffre. Et le monde "moderne" de 2021 n'est pas plus humain que celui de 1905. La misère est le seul incurable des mots. La république est indivisible c’est notre royaume de France.

Le public est touché. La pensée de Péguy est envahissante. On voudrait frapper dans nos mains parce que c'est ce qu'on sait faire en pareille occasion mais le comédien refuse les applaudissements.

On se lève un peu sonné, mais heureux d'avoir partagé cet enthousiasme pour une pensée si politique. On poursuit dans une logique évidente en nous recueillant sur les lieux de mémoire qu'une guide se propose de nous faire découvrir (voir ci- après).

Notre jeunesse, texte de Charles Péguy
Adaptation et interprétation de Jean-Baptiste Sastre
Production Châteauvallon-Liberté, scène nationale avec le soutien du Théâtre de Suresnes Jean Vilar
A partir de 15 ans 
Avant-première Mont-Valérien à 17h le dimanche 13 juin 2021 
Avenue du Professeur Léon Bernard 92150 Suresnes
Du 10 au 29 juillet 2021 à 19h45 (sauf les lundis)
Au 11 • Avignon (en hors les murs au Lycée Mistral
Réservations 04 84 51 20 10
De nouveau au Mont-Valérien, Suresnes le 12 septembre 2021
Scène nationale de Châteauvallon-Liberté du 17 au 19 mars 2022
La visite d'une partie du Mont commence un peu plus haut, par la chapelle, 
désacralisée bien avant qu'elle ne soit utilisée comme lieu de transit des prisonniers avant leur exécution. Son intérêt pour l'armée allemande était uniquement qu'elle était un espace clos.

Le texte que l'on vient d'entendre a résonance ici parce que, entre 1941 et 1944, ont eu lieu dans cette forteresse des exécutions dans le cadre légal de l’occupation. Il s’agissait à 60 % de résistants qui ont été jugés coupables et à 40 % d’otages. Contrairement aux idées reçues ceux-ci n'étaient pas des personnes choisies au hasard à une sortie de métro mais des personnes incarcérées quelque part  et beaucoup avaient un lien avec le parti communiste. Ils étaient amenés au Mont Valérien entre fin 1941 et fin 1942 en répression d'attentats avec pour objectif de culpabiliser les gens de la Résistance. La politique des otages change en 1942 parce que l’Allemagne a besoin de main-d’œuvre et réalise qu'elle a plutôt intérêt à les utiliser comme travailleurs qu'à les fusiller.
  
L'intérieur de la chapelle a été restauré et les murs recouverts d'un enduit, à l'exception du fond, sur lequel on peut encore lire une trentaine de graffitis, souvent politique (comme ci-dessus) mais pas systématiquement. Contrairement aux résistants jugés, les otages n’avaient pas le droit d’envoyer une lettre d’au revoir. Certains ont dû penser que un jour leur famille saurait qu'ils sont morts là parce que avec leurs ongles ils ont écrit leur nom.
Après l'exécution, les cadavres étaient transportés dans des coffres de transport dont quelques spécimens sont conservés dans la chapelle. il est probable que beaucoup d'entre eux avaient effectué le trajet depuis leur prison assis sur ces coffres dans les convois.

On découvrit le rôle fondamental tué par un aumônier allemand, l’abbé Franz Stock, qui accompagna 700 fusillés dans leurs derniers instants. Il a fait de la résistance humaniste : il conserva dans deux fausses poches de sa soutane des lettres et petits objets que les malheureux lui remettaient in extremis en lui demandant de les remettre à leurs familles.
Il a tenu un journal (photo ci-dessus) où il nota les noms de chacun, en précisant les lieux d’inhumation, très variés, car les Allemands agissaient avec discrétion afin de ne pas créer de lieu de martyr, et surtout pas au Mont-Valérien. C'est grâce à son journal qu'on a eu connaissance des noms des fusillés. Une demande de béatification a été adressée au Vatican, le 13 juin 1993, trente ans après son inhumation définitive dans l’église Saint Jean-Baptiste de Chartres.
On remarque les restes de cinq poteaux d’exécution. Il y avait pendant la guerre deux armées allemandes, l’armée idéologique la Wafen SS et puis l’armée régulière qui était une armée de métier et c’est cette dernière qui était chargée des exécutions. En sortant de cet endroit très émouvant on ne peut pas manquer la cloche monumentale qui fait face à la chapelle.
C’est Robert Badinter, alors ministre de la Justice qui initia un concours pour choisir un monument aux morts des fusillés afin qu'après n'avoir représenté qu’un nombre ils deviennent une liste de noms. Erigée en 2003 la cloche est le symbole de l'appel et du rassemblement dans toutes les religions. Elle permet une circulation circulaire et personne n’est au-dessus d’une autre.

La lecture révèle qu'ils furent tous des hommes car le code militaire allemand interdisait l’exécution des femmes et des enfants de moins de 16 ans. Être passé par le feu était une forme de marque de respect. On ne considérait pas les femmes comme des combattantes. Elles n’étaient pas pour autant dispensées de souffrances. Elles étaient arrêtées, torturées, remises en prison, à Fresnes, à la Santé ou au Cherche-Midi, puis jugées par des tribunaux civils en Allemagne et ensuite déportées soit dans un camp de concentration sans four crématoire comme Buchenwald ou Matahausen. Soit si elles étaient juives dans un camp comme Birkenau où elles seraient gazées. Et si elles étaient condamnées à mort alors elles étaient guillotinées ou elles avaient la tête tranchée à la hache.
Nous redescendons ensuite dans la clairière. Bernard Courtault, un jeune homme de Suresnes y fut lui aussi exécuté le 3 novembre 1943. Son père fit ériger une stèle avec la reproduction de sa dernière lettre, et qui a été placée là où il a été fusillé. On aperçoit des coquelicots en levant les yeux.
Une stèle commémorative a été installée en 1955 et porte une inscription sujette à caution : De 1940 à 1944 ici tombèrent plus de 4500 résistants fusillés par l'ennemi pour leur indomptable foi dans les destins de leur pays.
Elle fait référence à une période allant de 1940 à 1944 alors que la première exécution a eu lieu le 23 mars 1941. Elle donne le nombre de 4500 résistants comme consensus mémoriel qui correspondrait davantage à la totalité française. Le mot "ennemi" est employé au lieu et place d'Allemagne car, en 1955 nous sommes en pleine réconciliation avec ce pays. On observe aussi l'ascenseur de marque de pluriel à "leur" alors que pas moins de 17 nationalités différentes ont été dénombrées parmi les victimes. Enfin il n’est question que de résistants et pas d’otages.

Le 18 juin 1960, le général de Gaulle inaugura, en contrebas de la forteresse, le Mémorial de la France combattante, où reposent seize corps de combattants, originaires de France et des colonies, symbolisant les différentes formes des combats pour la Libération. Parmi eux se trouvent des métropolitains, des coloniaux, deux femmes, un homme fusillé par les Japonais etc … pour exprimer la pluralité des profils. On dénombre cependant dans la crypte un total de 17 cénotaphes. Celui du centre attend le dernier homme qui sera le dernier Compagnon de la libération à mourir, Hubert Germain âgé aujourd’hui de 100 ans.
En face, une sculpture représente des flammes. elle s'élève d'un réceptacle contenant les cendres de 13 camps de déportation. En sortant on note une flamme allumée, qui fait écho à celle de l'Arc de triomphe.
16 hauts-reliefs représentant eux aussi la pluralité des combats et des résistances et ornent la façade du Mémorial de la France combattante, destiné à rappeler le souvenir de la résistance des Français à l’armée allemande d’occupation. La place porte le nom de l’abbé Franz Stock, depuis le 15 septembre 1990.
La plus célèbre est la première qui L'Action, d'Alfred Janniot. C'est une figuration de l'appel du 18 juin avec une Marianne semblable à celle de l’Arc de triomphe.
Mon oeil a été attiré par deux autres, Paris, de Marcel Dambois
Dans une alvéole représentant les contours de la ville de Paris, la main de l'occupant, empoignée par la Résistance qui brise ses chaines est contrainte de lâcher prise.
Insurgée depuis le 19 août 1944 à l'initiative du comité parisien de Libération et des FFI, la capitale est libérée par la 2ème DB du général Leclerc le 25 août.
La Déportation d'Henri Lagriffoul
Dans un suprême effort, deux mains émaciées tentent d'arracher lest barbelés qui lacèrent un coeur torturé.
Tout opposant à l'occupation, tout membre d'un réseau ou d'un mouvement de Résistance peut être déporté en Allemagne, quand il n'est pas fusillé. Les mesures frappant spécifiquement les juifs conduisirent des dizaines de milliers d'entre eux vers les camps d'extermination.
Il faudrait ensuite visiter le cimetière américain mais il est fermé à cette heure. je suis donc repartie en suivant le chemin contournant le Mont, par le dessus, le long duquel poussent des fleurs sauvages dans les couleurs du drapeau français alors que s'étend ce cimetière en contrebas.
Les tours de la Défense se profilent à l'horizon. Quelques petits groupes savourent le soleil couchant en bénéficiant du report du couvre-feu de 21 h à 23 heures.
Le Mont-Valérien
1 avenue du Professeur Bernard - 92150 Suresnes
Visites gratuites et obligatoirement guidées - 01 47 28 46 35 

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