jeudi 23 octobre 2008

SERAPHINE LOUIS, Ange ou Démon ...

L'histoire de cette femme ressemble à un conte, sauf qu'il n'y a pas de happy end. Ce serait l'histoire de Cendrillon qui aurait mal tourné.

Dès les premières images, Martin Provost, le réalisateur, nous emmène en ballade, non pas à Narayama, mais dans la campagne humide et sombre du côté de Senlis.

Gros plan sur les mains de Yolande Moreau, alias Séraphine de Senlis, fouillant la vase et les algues d'un ruisseau. Les ongles noirs, les doigts gonflés par les travaux ménagers, elle caresse les herbes et remplit son panier d'osier. Penchée en avant comme si elle avait le dos cassé à force de travailler à genoux elle avance avec détermination.

Tip, tap, tip, tap, les fers des galoches résonnent dans les rues pavées. Nous sommes en 1914. Bientôt d'autres éclats secoueront la population qui, à cette heure, dort encore en paix.

Bonne à tout faire, comme on disait à l'époque, Séraphine travaille dur sans gémir. Elle exécute les ordres venus de la bourgeoisie sans discuter. Elle accepte les restes de nourriture sans dire merci. Elle avale les morceaux en se précipitant mais elle ramasse les miettes avec soin et les glisse délicatement dans la poche de son tablier. Les travaux ménagers mobilisent une énergie quasi-animale qui n'autorise aucune rêverie. Séraphine lave, récure, fait briller comme une automate qui aurait pris forme humaine.

Elle accepte sa place dans cette société dominatrice : réduite à la souillarde comme elle le dit elle-même avec dignité. Mais elle connait le prix de son labeur et sait faire respecter les tarifs convenus au retour du lavoir : on avait dit 5 sous pour le drap !

Econome de mots, Séraphine ne l'est plus quand il s'agit de peinture. Son ardoise s'allonge chez le droguiste. Alors, aussi bien par besoin que par génie, elle glane les pigments un peu partout. Séraphine recycle à merveille. La terre, les fleurs, la cire fondue des cierges d'église, le sang du cochon encore chaud ... seront autant de petits secrets qui lui permettront de composer de grandes oeuvres.

Car la nuit Séraphine peint. Des tableaux naifs de plus en plus grands, de plus en plus beaux, de plus en plus complexes. Qui n'ont pas grand chose à envier aux toiles du Douanier Rousseau, qu'elle n'a jamais vues d'ailleurs.

Le film déroule les scènes, exposant une vie ordinaire qui dérape inexorablement vers la folie.

Séraphine a grandi dans un univers cyclonique, en quelque sorte protégée dans l'étroitesse de sa mansarde, parvenant à conjuguer deux vies radicalement opposées, Cendrillon le jour, artiste la nuit. La guerre, l'effondrement économique de 1929, les crises politiques, les bouleversements sociaux, rien de tout cela ne l'aurait atteinte s'il ne s'était pas produit un évènement particulier qui la propulse hors des quatre murs qui la rassuraient : son talent est découvert. On l'achète. On la célèbre. On lui fait miroiter un destin. Elle y croit sans réserve malgré l'angoisse qui sourde : "j'ai peur de ce que j'ai fait" dit-elle en désignant ses peintures. Puis elle se lâche, s'abandonnant avec naiveté à sa mégalomanie. Dès lors ses rêves ne connaitront aucune limite.

Comment aurait-il pu en être autrement ? Quelle femme du peuple, sans instruction, sans appui stable (son mécène joue les filles de l'air), sans argent personnel, aurait-elle pu résister ?
Aujourd'hui ses extravagances seraient considérées comme de la folie douce. A l'époque on ne plaisantait pas avec l'ordre public.

On l'enferme. Elle est brisée. Comme le fut Camille Claudel avant elle. Comme d'autres artistes femmes du siècle, 5 m'a-t-on dit.
Cendrillon n'a pas épousé le prince charmant. Le mentor s'est lâchement enfui. La robe de bal a fini en guenilles. Séraphine est prisonnière entre les murs blancs de l'asile de Clermont. Privée de ses travaux noirs, exposée en pleine lumière à tous les regards, Séraphine est coupée de son monde intérieur. Elle est dans l'incapacité psychique à peindre. Paradoxalement c'est le succès qui l'a condamnée.

Il reste une oeuvre magnifique, et un film généreux, combinant le naturalisme (les scènes de la vie quotidienne ont valeur de reconstitution), l'histoire avec un grand H et un certain engagement. Les acteurs sont tous à leur juste place. Le scénario a déjà été primé. On doit la musique, subtile, à Michael Galasso, le compositeur des bandes originales de In the Mood for Love de Wong Kar-Wai, du Tango des Rashevski du cinéaste belge Sam Gabarski, ainsi que du film de Eléonore Faucher, Brodeuses, sorti sur les écrans français en mai 2004.

Aucune connaissance artistique n'est nécessaire pour apprécier tout cela. Par contre on en ressort troublé et enrichi par la dimension poétique. Pour en apprendre davantage sur le film, et visionner quelques extraits, on peut aller sur le site officiel en attendant l'entretien avec le réalisateur qui sera publié demain.

Ou encore aller voir les œuvres grandeur nature au Musée Maillol, 61 rue de Grenelle dans le VII° arrondissement de Paris.

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