mercredi 15 octobre 2008

Terrien t'es beaucoup

La Piscine-Théâtre Firmin Gémier accueillait le dernier spectacle de Yannick Jaulin au titre apparemment simple de Terrien que les spectateurs parisiens avaient découvert au Théâtre national de Chaillot la saison passée.

Sur scène, des jouets et un train de bois échoués dans un vaste rectangle de sable blanc évoquent les squares urbains où s'amusent les enfants. De vastes toiles, blanches elles aussi, pendent des cintres comme des paravents, se détachant sur un fond noir, illustrant des façades d'immeubles dans la nuit.

Yannick Jaulin descend les marches entre les gradins en se glissant parmi les spectateurs en retard. C'est formidable d'imaginer le chemin que vous avez fait pour arriver jusqu'ici ... pour vous retrouver coincés les uns à coté des autres, avec chacun moins de place que dans un avion, serrés comme les poules pondeuses de batterie de Pougne-Hérisson... le désormais célèbre village des Deux-Sèvres dont l'artiste est originaire et qui est inévitablement cité dans tous ses spectacles. Il semble sincèrement heureux qu'on se soit décidés à nous rassembler pour écouter une histoire (même déroutante) pour qu'après on vive mieux ensemble. Le ton est donné sur un double mode : humoristique, comme toujours, mais également philosophique.

Il suggère au directeur du théâtre de personnaliser nos places, comme autrefois les bancs d'église, avec notre nom d'abonné et une tablette pour poser, non plus le missel mais le portable qu'on aura pris soin d'éteindre.

Une fois qu'il aura sauté à pieds joints dans le sable les jeux de lumières feront de nous des "etoumsis", éblouis, aveuglés puis éclairés par les idées revues et corrigées, touillées dans le chaudron où chacun peut renaître.

Il serait périlleux de chercher à relater l'histoire. Il faudrait relire le texte initial et revoir le spectacle une paire de fois pour être à peu près certain de ne pas trahir l'auteur.

Je dirais seulement que les mots s'entrechoquent, que l'on ne comprend pas tout, même quand le texte s'imprime sur les toiles comme les sous-titres d'un spectacle en V.O. Qu'il est bien difficile de "déploter la p'tite p'lote de laine" embrouillée de l'histoire personnelle de Yannick Jaulin, de cauchemar en cauchemar, de drames en drames, vécus comme autant de morceaux épars qui vont s'illustrer en projections vidéo sur les toiles du décor.

Sur scène, l'artiste est conteur, interprète, danseur, réalisateur ... jonglant d'une technique à l'autre. L'emploi de micro-caméras et la démultiplication des images tournées en direct mélangées à des films d'archives confèrent un sentiment étrange, à la fois familier (nous reconnaissons certains épisodes diffusés en leur temps aux informations nationales) et distant comme l'étaient les projections orchestrées à la Factory par Andy Warhol dans les années 80.

On aimerait pouvoir rire de son exercice de conjugaison : je garroche, tu garroches, i garrochons, la collectivité garroche le bouc émissaire dans le désert ! de ses blagues comme celle où pour être certain d'être couché sur un testament le frère va s'allonger dans le lit du mort et dicter lui-même ses volontés au notaire appelé en extrême urgence, de l'apparition de la fée de la Gâtine venue exaucer le terrible vœu qui pourrait enfin être funeste au voisin jaloux qui obtient systématiquement le double. Eh bien qu'on me crève un oeil !

Tout au long du spectacle on se sentira alternativement proche et lointain. C'est que le père Poteuil, l'abbé Sorin et tous les autres sont peu rassurants ... et même Bobby, l'ami imaginaire, qui est probablement un double schizophrènique. Quand on pense avoir saisi le message voici qu'il nous échappe. Yannick Jaulin nous alerte : nous sommes en dissonance cognitive. Allons nous persévérer longtemps à mettre de côté ce qui ne cadre pas avec nos convictions ?

C'est une forme d'aveuglement que de penser que le monde va pouvoir continuer à vivre au-dessus de ses moyens, que les ressources sont infinies, bref que tout va bien ... alors que l'âge de la pénurie est en train de revenir. Ce n'est pas le contexte de crise avéré qui affleure depuis quelques semaines qui va se poser en contradicteur.

Yannick Jaulin explore la notion de territoire, du territoire intérieur comme du territoire extérieur. En sortant parfois des frontières du bac à sable il interroge notre rapport au monde, à la volonté que nous avons, nous habitants de la Terre, de nous l'accaparer. Cela remonte loin. Au mythe de Caïn et Abel. Caïn le sédentaire qui tue Abel le nomade, comme à l’intérieur de nous, l’angoissé tue le pacifique, celui qui a peur de manquer tue celui qui saurait vivre de pas grand-chose.

C'est pourtant vrai que sous couvert de civilisation l'homme a pris le pouvoir, affirmé sa propriété sur tout usus, fructus et abusus. Qu'il est bien difficile de vivre en paix même au sein de sa propre famille. Que lorque le divorce menace c'est la véranda, l'enfant et la croisade sur le Nil qui vont disparaître à l'horizon. Que le délire de malades orchestré dans la secte du Temple solaire a bel et bien existé. Que des gens gentils comme vous et moi se sont lancés dans un rituel de mort.

Gentils comme vous et moi ... vraiment ? pour de vrai ?

Yannick Jaulin se présente comme un conteur militant, convaincu que dès qu'on arrêtera de raconter le monde celui-ci disparaitra. Cric, crac, le voilà reparti après avoir mis la clé dans son sac, laissant Bobby seul en scène. Seul avec la question qu'il nous pose : que va devenir l'enfant qui, petit, trouvait le bonheur en jouant à sauver le monde et qui, une fois grand, serait malheureux de ne pas réussir à le faire...

Pour suivre l'actualité de Yannick Jaulin, son site et son blog ici
Et pour celle du Théâtre

1 commentaire:

le dodo a dit…

j'ai aimé ce cheminement, lire ce qui ne va pas de soi, ce qui fait des ondes entre l'intérieur et l'exterieur. j'avais aussi l'espoir de ça, faire un spectacle qui se ressente par en dedans de nous. En vous lisant j'ai l'impression de ne pas avoir tout raté...merci a bétout
yannick jaulin

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)