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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 17 août 2022

Le Conservatoire national du Bégonia de Rochefort

J'ai profité d'un séjour sur l'Ile d'Oléron pour visiter ce que la ville de Rochefort présente comme une véritable vitrine d’écologie tropicale.

La ville a puisé dans les racines de son passé maritime et scientifique pour monter un projet horticole unique. 

La diversité est très large avec 2000 espèces venues de 4 continents, du niveau de la mer à la Cordillère des Andes et près de 1500 hybrides obtenus depuis 1845. Toutes ne sont pas rassemblées dans la jungle tropicale qui s'épanouit sous la serre mais la Collection nationale du genre Bégonia en compte suffisamment pour être unique au monde.

Nous avons tous de cette plante une représentation qui ressemble à celle qui est en photo ci-contre. Mais nous verrons que le bégonia forme l'un des genres botaniques les plus importants du règne végétal. J'ai appris que les espèces se distinguent surtout par leurs feuillages et leur stature, rampantes ou bambusiformes, parce que les fleurs sont toutes identiques, hormis leur couleur.

On a du mal à croire que le Begonia Luxurians (Scheidweiler 1848- Brésil), ci-dessous à gauche, appartient au même genre que celui qui est à côté. Ou encore que cet autre en dessous. 
 
Il est amusant d’apprendre que l’espèce botanique Bégonia doit son nom à quelqu’un qui n’en aurait jamais vu un seul. C’est ce que nous dit le guide qui nous accompagne pour la visite des serres du Conservatoire national du bégonia de Rochefort.

Il s'agit de Michel Bégon qui était notamment urbaniste. On lui doit d’avoir organisé le plan de la ville de Rochefort "au cordeau" à partir de 1648. Mais surtout, cet homme fut intendant dans la Marine sous Louis XIV. J’ai du mal à croire qu'ayant été gouverneur de Saint-Domingue, il n’ait jamais eu l’occasion de se trouver face à une de ces plantes.

Néanmoins, il est vrai qu’il n’accompagna pas Charles Plumier sur le navire qu’il envoya aux Antilles en 1688, alors qu’il était en poste à Rochefort, a priori avec l’objectif de ramener de nouveaux épices. Le botaniste, à qui on doit de considérables découvertes, put à cette occasion remarquer à Saint-Domingue les premiers spécimens, qu’il se contente, à l’époque, de simplement les dessiner, admirablement au demeurant.

Toujours est-il qu’en effet Plumier les appela ainsi pour rendre hommage à celui qui fut en quelque sorte le mécène de la première expédition qui permit l’identification de six nouvelles "plantes herbacées" qu’il nomme Bégonias, mais qu’il ne ramène pas.

Ce n'est qu’en 1777, soit 85 ans plus tard, que quelques plants arrivèrent en Europe, transportés par des anglais. Ce sont des Bégonia Nitida dont l’image figure sur le ticket d’entrée au Conservatoire (à droite, sur fond bleu).

mardi 16 août 2022

La nuit des pères de Gaëlle Josse

Le cinquième roman que Gaëlle Josse publie chez Notabilia intrigue par sa couverture, très sombre, qui s'oppose aux pages intérieures dès qu'on l'ouvre. L'idée d'avoir conçu un marque-page dans cette tonalité de rouge feu est tout à fait judicieuse.

La photo d'un homme, sac à dos plein, gravissant la pente, tel Sisyphe est presque hypnotique. Et puis, parce rien n’est évident, les pages intérieures de couverture contrastent d’un corail éclatant avec cette fois le profil lumineux de cet homme.

J'ai bien entendu pensé au manganique portrait que l'auteure avait fait de la photographe Vivian Maier dans un précédent livre, Une femme en contre-jour.

L'illustration laisse penser qu’il ne sera question que de montagne. Mais la mer aussi sera présente.

Le livre se déroule sur quatre jours qui nous sont racontés à travers quatre chapitres annoncés chacun par un titre particulier.
Appelée par son frère Olivier, Isabelle rejoint le village des Alpes où ils sont nés. La santé de leur père, ancien guide de montagne, décline, il entre dans les brumes de l'oubli.
Après de longues années d'absence, elle appréhende ce retour. C’est l'ultime possibilité, peut-être, de comprendre qui était ce père si destructeur, si difficile à aimer.
Entre eux trois, pendant quelques jours, l'histoire familiale va se nouer et se dénouer.
Le lecteur prend immédiatement le parti de cette fille, jalouse d’être préférée, non pas à son frère Olivier avec lequel elle s’entend plutôt bien, mais à "cette saleté de montagne" (p. 34) où son père s’enfuit. Un père terrible, sans doute rongé par un secret inavouable, celui-là même qui provoque un cri déchirant chaque nuit, un cri du ventre, de terreur, toujours resté sans réponse, ou alors juste avant que sa mémoire ne sombre dans l’infini oubli de la maladie.

On apprendra que la résolution de l'énigme ne réside pas dans l'historie familiale mais dans celle qui s'écrit avec un H majuscule quand celle-ci est terrible et empoisonne plusieurs générations, y compris celle qui n'a aucune responsabilité dans les faits qui se sont déroulés.

Aurais-je traversé toute ta vie comme une ombre ? interroge Isabelle qui se remet en cause (p. 35), probablement parce qu'elle aussi est porteuse d’une culpabilité énorme (la mort de son compagnon Vincent).

Dans une famille meurtrie, la mère parfois, aplanit les mauvais souvenirs. Ici elle est une femme aux lèvres pâles, au sourire triste et aux robes de jardins fleuris (p. 76) qui ne suffiront pas.

La vérité se fera jour progressivement : tu t’avances dans la pénombre et le chemin s’efface, tu te perds et tu sèmes de petits cailloux en papier pour retrouver tes propres traces (p. 60).

On suit le cheminement de la pensée d'Isabelle dont on comprend qu'elle aussi doit se défaire d'un fardeau. Je blesse et je me blesse, cela m’épuise, mais je ne sais comment faire autrement (p. 90). On revit avec elle le souvenir d'un voyage scolaire au cours duquel elle découvre des requins dans un aquarium minuscule et a envie de pleurer. Elle aurait pu elle aussi se jeter à la tête d’un cheval maltraité par son maître, comme Nietzsche le fit avant de sombrer dans la maladie mentale qui l’emporta deux ans plus tard (p. 95).

On peut alors comprendre qu'il soit probable que son père soit lui aussi atteint … ce que le compagnon d'Isabelle devinera avant elle : ton père a une épine dans le coeur (…) On ne sait rien des autres, accepte-le (p. 99).

Il n'est pas simple de remettre en cause les certitudes de l'enfance à propos d'un parent qui s'est opposé à ses choix de vie et qu’elle croit être un ogre. Même si la fille a réussi à se débrouiller, et à travailler dans la voie qu'elle avait décidé de suivre.

Fera-t-elle la paix in extremis avec ce père (p. 115)qui ne supportait pas le caprice d’une gamine parce qu’"ici on ne pleure pas pour rien" ?

Gaëlle Josse nous offre un récit de résistance et de résilience autour d'une fille qui n'a pas accepté la parole paternelle : Tu ne seras jamais aimée de personne. Tu m'as dit ça, un jour, mon père. Tu vas rater ta vie. Tu m'as dit ça, aussi. De toutes mes forces, j'ai voulu faire mentir ta malédiction.

Ce roman est d'une puissance universelle. Quelle que soit la famille que nous avons, il nous amène à faire nous aussi le point. 

La nuit des pères de Gaëlle Josse, Notabilia, en librairie le 18 août 2022

lundi 15 août 2022

Le Goûter du Lion d’Ito Ogawa

Après avoir partagé la recette des pralines d'Anissa, je reviens à la rentrée littéraire avec un ouvrage qui reste dans la même thématique.

J'ai savouré pleinement Le goûter du Lion d’Ito Ogawa aux Editions Picquier. J’étais loin de me douter, en achetant des cannelés avant de l'ouvrir, combien je serais en phase avec la douce philosophie de ce roman. Double régal en l'occurrence !

Je connaissais de cette auteure Le restaurant de l'amour retrouvé, et je retrouve avec plaisir sa manière bien à elle d'inscrire le récit avec un certain surréalisme dans l'univers du conte, et bien sûr aussi celui de la cuisine.

Publié au Japon en 2019, ce nouveau roman paraîtra en France le 25 août 2022. Il est très attendu après le succès de La Papeterie Tsubaki et sa suite La République du bonheur.

La couverture est fidèle à la version japonaise. Signée par Mari Kuno, elle évoquerait presque la littérature jeunesse. Mais il ne faudrait pas se laisser influencer. Le livre d'Ito Ogawa est un monument de philosophie, au moment où on commence à entendre les volontés politiques de reprendre le débat sur la fin de vie, et l'encadrer.
L'histoire se situe sur l’île aux citrons, dans la mer intérieure du Japon, qu’il faut gagner en bateau pour rejoindre la Maison du Lion, ce lieu de paix où Shizuku a choisi de venir pour vivre pleinement ses derniers jours en attendant la mort.

Avec elle, nous ferons la connaissance des pensionnaires – ses camarades, ses alliés et pour tout dire, sa nouvelle famille – ainsi que de la chienne Rokka qui s’attache à elle pour son plus grand bonheur. En leur compagnie, et sous la houlette de l'extraordinaire infirmière Madonna, il y aura aussi les goûters du dimanche où grandit peu à peu son amour de la vie quand on la savoure en même temps qu’un dessert d’enfance, une vie qui aurait le goût du douhua de Takeo, de la tarte aux pommes de Momo, des mochis -pivoines de Shima, … ou des cannelés de Patron (dont l'auteure nos raconte l'origine p. 107).
Le roman est une oeuvre d'une délicatesse infinie. Je ne prétendrais pas que la fin n'est pas triste. Mais la manière qu'a le personnage principal d'exprimer sa gratitude à l'égard de ce que la vie lui a apporté, comme envers les personnes qu'elle rencontre au bout du chemin est d'une rare beauté. Elle exprime chaque pensée avec élégance : vivre c’est être la lumière de quelqu’un d’autre (p. 252).

Le ton est réaliste, toujours juste. Par exemple le bonheur, c’était de couler des jours ordinaires, à se plaindre juste un peu, sans se rendre compte que l’on était heureux (p. 7).

J'ai lu de jolis mots sur le travail de la vigne (p. 82). Comme Shizuku, j'apprends que la vie d’une banane a autant de valeur que ma propre vie (p. 168). Il ne serait donc pas exagéré de dire que le propos est en quelque sorte écologique, à tout le moins humaniste. Chaque personnage résident dans la Maison du lion est différent, mais attachant à sa manière.

J'ignore la saveur de beaucoup de plats, de boissons et de desserts qui sont cités. Je n'ai aucune idée du goût d'un bol d'Okayu aux haricots rouges (p. 43), pas plus que du thé de Kombu. Mais la description de leurs bienfaits suffit à me combler.

Il est probable que j'ai été influencée au-delà de ce que j'imagine et que l'envie de préparer un condiment proche des prunes salées si populaires au Japon m'a motivée à me lancer dans les préparation de prunelles facto-fermentées dont je vous donnerai bientôt la recette.

Quant au dessert préféré de Shizuku, le mille-crêpes, il existe en Europe et on voit très bien à quoi il ressemble.

On croit volontiers Ito Ogawa quand elle écrit que le goût des repas résonnait dans l’âme (p. 46) à La Maison du Lion où ils étaient d’un genre différent et où le menu changeait tous les jours.

Manger, dormir, lire et marcher deviennent des activités hautement ritualisées et d'une importance capitale pour accepter la perte de moyens qui n’est pas occultée, mais dite en mots simples. Le récit est grave mais toujours pudique. Alors si la vie ne se passe pas toujours comme prévu (ou souhaité) on est tenté de vouloir la finir comme l'entreprend l'héroïne.

Va-t-elle trop loin en prétendant (p. 160) que mourir pourrait être orgasmique ? J'ai beaucoup apprécié l'absence de langue de bois malgré une certaine naïveté dans les propos. La question récurrente à propos de ce qu’on devient après la mort interroge chacun d'entre nous.

Le résultat est un roman mélancolique mais qui n'est pas si triste qu’il en a l’air. C'est une histoire de cuisine, de partage et d’espoir d'une beauté envoutante. Il ne faudrait surtout pas craindre de l'ouvrir ni de l'offrir.

Le Goûter du Lion de Ito Ogawa, traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe, éditions Picquier, août 2022

dimanche 14 août 2022

Les pralines d'Anissa

J'avais promis, dans ma chronique à propos du spectacle Au non du père de donner la recette des pralines qu'Anissa a partagée avec le public, et qu'elle a d'ailleurs fait goûter à la sortie du spectacle.

Il vous faudra :
2 verres d'amandes bio
1 verre de sucre
1 verre d'eau
et 1 heure de cuisson

D'abord on torréfie les amandes sur une plaque recouverte de papier cuisson afin de les torréfier au four à 160°C pendant 20/25 minutes.


Après quelques minutes de repos (pour qu'elles refroidissent un peu) on frotte la peau des amandes avec un torchon. Elle devrait partir facilement.

On prépare un sirop dans une casserole avec l'eau et le sucre. On attend 5 minutes près l'ébullition pour y jeter les amandes la température devrait alors être voisine des 115° réglementaires).

On mélanger les amandes de manière à les enrober. Il serait peut-être utile de continuer sans cesser de remuer jusqu’à ce que le sucre caramélise et se colore.
 Mais très franchement Anissa avait autre chose à faire (des petits fondants au chocolat dont un exemplaire est lui aussi photographié) et la cuisson s'est poursuivie toute seule.

La bonne odeur de caramel chatouillait les narines des spectateurs.

Ensuite, quand les pralines auront commencé à se former (Anissa disait qu'elles sablonnaient), on verse sur une feuille de papier cuisson,  on étale et on laisse refroidir (environ 1h).

On peut ensuite les séparer (à moins de l'avoir fait tout de suite avec de bons gants de protection) ou les casser en morceaux, ou encore les hacher pour en faire du pralin ou les mixer pour obtenir du praliné. On conserve dans un bocal ou une boîte hermétique. … sauf si on partage autour de soi sans attendre.

Ça se grignote, se dépose sur un fromage blanc quand c'est broyé, ou sur des oeufs à la neige. Le pralin quant à lui peut fourrer un gâteau ou un pain brioché. 

C'était un bonus de les déguster à la sortie mais c'était aussi la volonté d'Anissa de dire ce qu'elle fait autant que de faire ce qu'elle dit. Ce fut un heureux moment de convivialité auquel elle convia le public en compagnie de son metteur en scène Ahmed Madani.
Au non du père est bien la preuve que la pâtisserie mène (aussi) au théâtre, même pour celle qui dit ne pas trop l'aimer et préfère s'ambiances avec des amies le temps d'une soirée.

samedi 13 août 2022

Mon bel animal de Marieke Lucas Rejneveld

Je n’ai pas lu (pas encore) Qui sème le vent et je découvre donc Marieke Lucas Rejneveld avec Mon bel animal (à paraître chez Buchet Chastel) dont nous avons attendu deux ans la traduction du néerlandais.

La couverture, étonnante, pour encadrer l'adjectif "bel", des guillemets évoquant la ramure d'un cerf dont la tête pourrait être celle d'un de ces trophées que les chasseurs accrochent chez eux en signe de victoire.
Au cœur d’un été étouffant dans la campagne hollandaise, alors que plane la menace de la grippe bovine, un vétérinaire se rapproche d’une adolescente de quatorze ans. Dans son journal, il décrit avec un lyrisme glaçant la relation qu’il entretient avec la jeune fille, qu'il désigne comme son petit animal de luxe.
L'expression apparait pour la première fois page 26. Elle sera récurrente tout au long de la confession qui nous est livrée sous la forme d'une logorrhée sans point de ponctuation.

Cette lecture est une course de fond.

Il faut quelques pages pour prendre le rythme, adapter ses yeux à des phrases dont on ne voit pas le bout, se retenir de ne pas les lever pour plonger dans le dictionnaire, accepter un lexique d’une richesse insensée, goûter les innombrables références musicales, littéraires et picturales, de Proust à Max Velthuijs en passant par Roald Dahl, Leonard Cohen et Pierre Bonnard. Et surtout Samuel Beckett et Stephen King, si judicieusement cité :
Qui sait, en fin de compte, si la voix qui raconte les histoires n’est pas plus importante que les histoires elles-mêmes ? ( p. 383)

La voix, autrement dit le langage.

La voix de Marieke Lucas n’a guère plus de trente ans. Autant dire qu’elle va longtemps longtemps résonner ! Elle mérite amplement le qualificatif de prodige. Elle est d'ailleurs déjà reconnue comme un très grand auteur aux Pays-Bas.

 Mon bel animal de Marieke Lucas Rejneveld, Buchet-Chastel, en librairie le 25 août 2022

jeudi 11 août 2022

La petite menteuse de Pascale Robert-Diard

La petite menteuse est un livre qui secoue nos préjugés et le lecteur s'interroge sans relâche autant sur la manière dont l'avocate pourra plaider un cas perdu d'avance que sur les raisons qui ont poussé la jeune fille à ne pas dire la vérité.

Pascale Robert-Diard connait la musique. C'est une des grandes plumes du Monde, où depuis vingt ans, elle tient la chronique judiciaire et a couvert des centaines de procès.

Après un premier récit remarqué, La Déposition, inspiré d’une affaire vraie, elle a choisi de nous offrir une pure fiction, nourrie des interrogations qui l’habitent et qui sont bien celles de notre époque. Du coup, elle restitue bien plus qu’un procès. Elle en fait un thriller psychologique et une analyse sociale de plusieurs interrogations et dérives que nous constatons.

Le roman nous interpelle en effet sur la notion de féminisme et sur l’égalité homme/ femme. Doit-on reprocher aux hommes nos règles douloureuses ? L’anecdote du micro en salle d’audience, pour soutenir la portée de la voix des femmes, est très significative de la lutte contre un machisme défensif. De la même façon que je suis choquée que garçons et filles partagent les cours de sports alors qu’ils n’ont pas (sauf exception) des constitutions comparables. A ce propos, où placera-t-on ceux qui sont en train de changer de genre ? Ou qui refusent d’être genrés ?

Mais d'abord il faut dire que la pratique du mensonge par des adolescents a déjà été traitée surtout au cinéma. Souvenons-nous du film-culte d'André Cayatte, sorti en 1967. Dans Les risques du métier, une jeune élève accuse son instituteur, Monsieur Doucet, (inoubliable Jacques Brel) d'avoir tenté de la violer. Au cours de l'enquête, une autre jeune fille "avouera" qu'elle a eu des relations sexuelles avec le maître, puis une troisième prétendra à son tour qu'il se montrait entreprenant avec elle. Ce dernier se retrouvera injustement accusé de pédophilie et subira l'opprobre des villageois.

Il y a aussi Les accusés de Kaplan en 1988, Después de Lucía de Michel Franco (2012) ou plus récemment le film de Paul Verhoeven (2016) Elle où Isabelle Huppert fantasme un viol. Et en matière de procès d'adolescente j'ai pensé évidemment à Acusada dans lequel par contre on ignore jusqu'au bout si la jeune fille dit la vérité.

Et puis, aussi, à cette affaire qui avait fait trembler l’institution judiciaire. Une quinzaine d’adultes que des enfants accusaient de les avoir violés et qui est pointée dans le roman (sans que le nom soit cité on reconnait l'erreur judiciaire d'Outreau p. 117).

Comment fait-on pour pouvoir prouver son innocence quand on est accusé de viol par un mineur ?Question sans réponse toute faite. Et néanmoins on apprend des drames restés impunis, comme le révèlent Camille Kouchner, dans La Familia grande, ou Vanessa Springora dans Le consentement.
Pascale Robert-Diard raconte l’histoire d’une jeune fille dont le mensonge a fait condamner un innocent. Les institutions, tant décriées pour leur indifférence, ont soutenu la défense de Lisa, entourée par des adultes remplis de bonnes intentions. La gamine veut se rétracter et demande à être défendue par Maitre Alice Kerideux parce que c'est une femme … dont je trouve que le prénom sonne étrangement à côté du sien, et qui va devoir exploser le labyrinthe de ses affirmations préalables. Avec l’exaltation de contribuer à réparer une erreur judiciaire. (…) L’affaire était belle. Il n’y en avait pas tant, des comme ça, dans une vie d’avocate (p. 104 ).
Les racines du mensonge sont profondes. En fait Lisa est une sorte de mythomane. J'en veux pour première preuve son changement de prénom. Combien de personnes dans mon entourage reconnaissent mentir pour qu’on les aime ! Il faut en effet une grande force de caractère pour ne pas déformer la réalité quand celle-ci dérange ou va à contre-courant de l'opinion partagée autour de soi. Mais comme l'écrit l'auteure, ce n’est pas le mensonge qui est grave. C’est l’envie de le croire.

Vue sous cet angle, et alors qu’on émerge du mouvement #metoo, l'affaire prend une autre ampleur et la responsabilité ne repose plus uniquement sur les épaules de la jeune fille.

Chaque élément compte. La première enquête s’était (p. 56) beaucoup intéressée à la bisexualité de Marco Lange (on remarquera là encore le choix de son patronyme). Il est le coupable idéal … alors que le correcteur orthographique écrit diable. Décidément …

Le lecteur appréciera la parole d’un "ami" : avec ma femme on s’était dit ce soir là qu’il serait capable de violer quelqu’un (p. 57). C’est fou que les suppositions de soit disant amis puissent constituer des éléments à charge. Mais comment la justice est-elle rendue ? On a le sentiment que la présomption d’innocence est balayée.

L’avocate n'est pas dupe : ah les merveilleux témoins ! Même quand ils ne savent rien, ils trouvent quelque chose à dire (p. 57). Après avoir constaté plusieurs fois combien ma mémoire me faisait défaut je ne jure plus de rien, mais je ne suis sans doute pas très représentative.

Le renversement de situation de victime à coupable est très intéressant. De quoi la gamine est-elle coupable ? Quelles circonstances atténuantes pourra-t-on lui trouver ? Lange n’est-il victime que par hasard, lui aussi bouc émissaire du quand dira-t-on et des apparences.

Le rôle des professeurs est terrible. Ils doivent protéger les élèves. C'est une faute professionnelle de ne pas signaler une suspicion d'inceste ou de maltraitante. Mais combien de doutes sont erronés ?

Beaucoup de questions traversent le cerveau d'Alice qui reconnait (p. 80) qu'elle devait s’en tenir à l’essentiel. Le temps passait, la date du procès approchait, son métier c’était avocate, pas médecin ni psychologue, même si parfois tout se confondait. (…) Accusés ou victimes, ils étaient finalement à égalité de détresse quand ils venaient la voir.

Elle sait aussi (p. 81) qu'il n’y a jamais tout dans un dossier. Mais c’est hélas, la seule chose qui compte, au procès. Les juges n’aiment pas ce qui déborde.

Tout ce que relate la jeune fille des relations au sein de l’école a de quoi effrayer n'importe quelle maman. Ce n’était pas facile dans ma propre jeunesse, le féminisme était à peine balbutiant quand j’étais adolescente, mais, au moins, le fait d’aller dans une école de filles assurait une forme de tranquillité. L’hostilité entre ados existait mais sans commune mesure avec ce que les réseaux sociaux et la libération des mœurs a accéléré. D’un côté on a des ados qui osent tout. De l’autre, des adultes qui crient au scandale au moindre effleurement dans un cadre non consenti.

L'auteure apporte un sel supplémentaire en nous faisant douter du parti que l'avocate va prendre. C’est cela aussi qui est passionnant. Où trouver l’énergie de défendre un coupable, et a fortiori une victime qui est coupable ? A qui demander conseil ou appui ?

Nous-mêmes hésitons à condamner. La mère de Lisa n'a-t-elle pas raison de la réconforter (p. 11) en lui faisant remarquer qu'il est plus facile de se relever d’un mensonge que d’un viol.

Le personnage de l'avocate est admirablement construit. Elle est très professionnelle et consciencieuse plus que passionaria de la cause féministe. On assiste avec intérêt à l'inversion de point de vue à mesure que progresse sa contre-enquête : Je vais défendre la petite salope (se dit-elle dans sa tête), oubliant qu’elle est dans l’accusation et pas dans la défense (p. 114).

Elle va reprendre le dossier. En appliquant le principe sacro-saint de sa profession (p. 115). Pas d’impression, pas de sentiment, de la méthode. C’était le seul moyen de mettre la pression à distance. Elle devait être horlogère. (…) chercher le moment où le mécanisme s’était grippé, où le balancier s’était affolé et avait entrainé les aiguilles dans leur course folle.

Ce que j'ai particulièrement aimé c'est qu'au-delà de la vérité judiciaire Pascale Robert-Diard pose d'autres questions, à propos de ce qu'il convient de croire. Elle fait dire à la copine de son fils (p. 124) : Si cette fille a menti, alors c’est pire. Justement parce qu’elle a eu la chance d’être crue. Contrairement à tant d’autres. Elle ferait mieux de se taire. Ce n’est pas le moment. (…) parce que les femmes osent enfin prendre la parole partout dans le monde pour dénoncer les comportements des hommes. Parce qu’elles n’ont plus peur. Et tant pis si ça ne plait pas à tout le monde. Tant pis pour ceux qui en ont profité si longtemps. C’est elles qu’il faut soutenir ! Pas cette paumée qui …

Inversement, dans l'autre plateau de la balance, pèse le témoignage de Lisa et cette petite phrase terrible (p. 209) : Plus je mentais, plus je souffrais, plus je souffrais, plus on me croyait. 

Et celui du père : J’étais un mari infidèle, un père absent, je n’avais pas le droit de douter de ma fille. Et bien sûr, je me suis tu (p. 185).

Comment peut-on se sortir d’un tel cycle infernal quand on n’a que 15 ans ?

Peut-on se réclamer féministe et défendre une salope ? Le préambule que l'avocate a envie de dire est superbe (p. 188). L'analyse est pointue. La recontextualisation des faits est passionnante.

On a juste envie de dire : Faites entrer l’accusé(e).

Pascale Robert-Diard signe une fiction exceptionnelle sur le thème de l'imposture.

La petite menteuse de Pascale Robert-Diard, Éditions L'Iconoclaste, Parution 18 août 2022
Sélectionné dans le cadre du Prix des Lecteurs d’Antony 2023

mercredi 10 août 2022

Le portrait de Greta G de Catherine Locandro

(Article mis à jour le 16 septembre 22)
Quand il fait 34 degrés dehors et qu’on a la chance de séjourner dans une maison où la température (sans climatiseur) ne dépasse pas 23 …. Il n’y a rien de mieux à faire que lire.

Le portrait de Greta G. imaginé par Catherine Locandro, à paraître aux Editions Les Périgrines offre une alliance parfaite entre fiction et réalité, annoncée par une couverture en demi-teintes, dans la ligne éditoriale de la collection, mais collant parfaitement au personnage.

Créés en 1987, les Éditions François Bourin ont une place importante dans le paysage de l’édition française généraliste depuis plus de 30 ans. En 2021, Aude Chevrillon a repris le flambeau de cette maison indépendante et familiale fondée par son oncle et lui donna un nouveau souffle avec ce nom inspiré de l’un des romans de Jeanne Bourin, sa grand-mère, historienne et écrivaine : Les Pérégrines.

Pérégriner, c’est aller librement d’un endroit à l’autre, emprunter des routes inattendues, voyager, rêver. Le pérégrin désigne, lui, le nomade, l’étranger, le vagabond, l’homme libre.

En 2022 Les Pérégrines franchissent une étape supplémentaire en décidant de publier des romans audacieux, des essais incarnés, des trajectoires inspirantes pour réveiller nos sociétés. Après Embrasser Maria (Callas) de Sophie Rabau, publié en mars 2022, Le portrait de Greta G sera le second titre de la nouvelle collection, judicieusement baptisée Les Audacieuses.

Le pari de l’éditeur est d’oser la fiction pour faire surgir toute l’indocilité de femmes inspirantes. Il est proposé à des écrivaines de mettre leur univers littéraire au service d’une réécriture de la vie de leurs héroïnes. S'il y a une star dont le parcours est audacieux et libre c'est bien Greta Garbo !
New York, 1982. La déesse du cinéma Greta Garbo se rend incognito dans un cinéma pour se revoir à l'écran... Une vie qui défile, la valse des amants et des maîtresses, des hommes et des femmes, amis et ennemis, des paysages, la Suède, Berlin et Hollywood...
Greta Lovisa Gustafsson, dite Greta Garbo est une actrice suédoise naturalisée américaine, née le 18 septembre 1905 à Stockholm et morte le 15 avril 1990 à New York. Elle aura été l'une des stars les plus adulées des années 1920 et 1930, mais aussi l'une des plus secrètes. Fuyant la publicité et les ragots, elle a rendu célèbre l'une de ses tirades de Grand Hotel même dans sa vie publique : "Je veux qu'on me laisse tranquille" (I want to be let alone). Elle n'accordait ni autographe, ni interview, sauf au tout début de sa carrière, n'assistait à aucune première et ne répondait pas à ses fans. Cette prédilection pour le secret ne fit que confirmer le surnom qu'elle garda toute sa vie, La Divine : belle, lointaine et inaccessible.

Elle aura été façonnée par Maurice Stiller dit Mojé, réalisateur et pygmalion qui lui donna son nom de scène. L'influence est réciproque puisqu'il dira d'elle : Votre beauté, non seulement physique, mais la beauté de votre âme, m’a permis de me dépasser, de transcender mon art et de réaliser mon œuvre la plus importante à ce jour (p. 130).

Après l'échec relatif de son dernier film, La Femme aux deux visages (Two Faced Woman) en 1941, Garbo met définitivement un terme à sa carrière, alors qu'elle est pourtant au sommet de sa gloire. Elle se retire alors de la vie publique jusqu'à la fin de sa vie, refusant toute interview, ce qui contribue un peu plus à édifier son mythe.

D'après Albert Lewin, elle aurait néanmoins souhaité interpréter Dorian Gray dans le film Le Portrait de Dorian Gray en 1945 mais, pour des problèmes de censure, la chose ne se fit pas.

La métaphore avec le roman d’Oscar Wilde fonctionne donc à merveille pour toutes ces raisons. Egalement quand on songe à la beauté fatale de la femme au foulard qui se faisait parfois appeler Harriet Brown ou Alice Smith, et qui fut aussi surnommée le Sphinx suédois (p. 237 ).

L’auteure s’est admirablement documentée sur sa vie mais aussi sur la transition entre le cinéma muet et le parlant, faisant vivre aux lecteurs une période dont je savais peu de choses.

Catherine Locandro est une romancière et scénariste franco-belge. Elle est notamment l’autrice de Clara la nuit (Gallimard, 2004, prix René-Fallet 2005). J'ai chroniqué plusieurs de ses romans ici, parmi lesquels L’Histoire d’un amour (2014) où elle proposait une autre biographie, celle de Dalida.

Elle a l'art de rendre proche et vivante des femmes au destin tragique. Qui sait que Greta a sauvé beaucoup de juif pendant la guerre (p. 241) ? Il était temps de rendre hommage à son âme, au-delà de sa beauté, de ses ambivalences et de sa peur de vieillir.

Gray et Garbo ont la même initiale. Le portrait oscillera en toute légitimité entre fiction et réalité pour laisser apparaitre la personnalité touchante d'une femme libre, moderne et courageuse.

Le portrait de Greta G de Catherine Locandro, aux éditons Les Pérégrines, collection Les Audacieuses, à paraître le 8 septembre 2022
Prix de la Biographie Geneviève Moll 2022

lundi 8 août 2022

Eloge de la passion de Carlotta Clerici

J'ai rencontré Carlotta Clerici  pendant le festival d'Avignon, à l'occasion de ma venue au théâtre des Lucioles pour voir Ce qu'il reste d'un amour, un spectacle dont elle assurait la mise en scène et dont elle avait écrit le texte.

J'ai beaucoup aimé son travail et la découverte de son premier roman Éloge de la passion est vite devenu une évidence.

Elle écrit parfaitement le français, avec peut-être une sensibilité italienne. Du coup, elle réussit admirablement à faire ressentir l’absurdité autant que la nécessité de la passion.

Est-elle une maladie ? Un rêve ? Un fantasme ? N'y-a-t-il passion que dans le partage ? Serait-elle comparable à la baïne, ce courant marin invisible à première vue, qui surprend le nageur et le tire inexorablement vers le large ?

Un oeil attentif relève que le titre n'est pas Eloge d'une passion. L'emploi de l'article défini singulier "la" désigne le concept dans son ensemble, et pas seulement la relation qui a pu se nouer entre Mathilde et son amant.

Ainsi, l'auteure affiche l'ambition de décrire au lecteur la passion en général, du moins d'en tirer toutes les caractéristiques. Et c'est très juste. Qui n'a pas guetté les tling tling annonciateurs d'un message téléphonique qui sonnent comme bang bang, celui-là même de la chanson de Sheila ?

De courts chapitres apportent chacun sa pierre à l’édifice, au mémorial d'un amour promis à une fin peut-être tragique. Toute personne "raisonnable" connait les risques. L'auteure nous dépeint une héroïne qui ne les minimise pas. 

Son mari lui reproche de tout foutre en l’air pour une amourette (p. 76) et nous sommes proches de lui donner raison. Mais il suffit que Mathilde dresse la liste de tout ce qui composait l’essentiel de leur vie depuis dix ans de couple parfait, idéal pour que notre point de vue bascule. J'ai été saisie par l'absence de  fausse note. Chacun de nous aimerait connaître cela …

Tout en nous racontant une histoire singulière, Carlotta Clerici touche à l'universel. L'anecdote de la veste échangée (p. 92) est hautement symbolique. Mathilde reconnait d'abord qu'elle s’était adaptée à vivre avec une veste qui n’était pas la sienne, mais qui lui ressemblait. Et très vite, elle ajoute : Il ne faut jamais se contenter. Jamais. La vie est trop éphémère pour se contenter.

C'est pourtant en quelque sorte ce qu’elle fera quand elle ne luttera plus pour reconquérir son amour perdu. Les scènes, elle se les fera à elle seule.

Mathilde est touchante parce qu'elle n'ignorait rien des souffrances possibles. Il faut se méfier de la passion car elle ne dure pas (p. 98). Elle prétend d'ailleurs avoir choisi son mari exactement pour s’en prémunir : "je l’ai intégré à tel point que j’ai épousé un homme pour qui je n’en ai jamais éprouvé. Pour que ça marche. (…) pas d’incendie pour ne jamais regretter le feu." 

Mais la passion est si forte que rien ni personne ne lui résiste.

Carlotta a donc bien raison d'en faire l'éloge.

Je n'ai qu'un minime reproche à lui faire. Il fallut parfois que je me concentre pour distinguer les trois femmes dont les prénoms sont phonétiquement et visuellement proches : Mathilde, Magali et Nathalie.

Et j'ai une forte et double attente, celle de son prochain roman et de sa prochaine mise en scène.

Eloge de la passion de Carlotta Clerici chez Denoël, 2017

dimanche 7 août 2022

Été après été d'Elin Hilderbrand aux Escales

Eté après été se savoure sur le sable, avec le déferlement des rouleaux en bruit de fond.

Cette "vraie fiction" m’a rafraîchie après les ouvrages qui ont suscité beaucoup de questionnements. Comme le passionnant Ce que nous désirons le plus de Caroline Laurent (chez le même éditeur) que je me réjouis de rencontrer à la fin du mois, et que donc je ne chroniquerai pas avant.

Les 500 pages de ont de quoi effrayer. Elles ont glissé aussi vite qu’une des meilleures séries de Netflix.

Elin Hildenbrand écrit dans la veine de Sur la route de Madison un récit d’un romantisme doux-amer qui traverse plus d’un quart de siècle avec légèreté.

Ce roman a les qualités idéales pour accompagner les après-midis de plage comme les fraîches soirées. Il mettra en appétit même les moins gourmands d'entre nous avec les intitulés des plats que les amoureux dégustent. L'auteure avoue d'ailleurs avoir trouvé l'inspiration auprès de Sarah Leah Chase qui est, avec son livre Open-House Cookbook sa boussole culinaire (p. 498).

L'histoire commence en dévoilant l'issue finale, fatale, avec la mort de Mallory Blessing au printemps 2020. Link découvre alors que la dernière volonté de sa mère est d'inviter Jake McCloud aux obsèques. Il connait cette personne de nom en raison de sa célébrité mais il ignore que sa mère avait entretenu une relation fusionnelle avec lui. Il ne comprend donc pas pourquoi sa présence est indispensable.

Ensuite tout nous sera raconté en suivant la chronologie à partir de l'été 1993. Mallory vient d’hériter d'une tante une petite maison sur l’île de Nantucket, à une centaine de kilomètres au sud-est de Boston, au motif qu’elle trouvait l’endroit magique (p. 29). Elle y reçoit les amis de son frère pour son enterrement de vie de garçon, dont un certain Jake McCloud. Entre eux, le coup de foudre est immédiat. Ils passent un week-end inoubliable, coupés du monde, cachant leur idylle aux autres invités.

Jake et Mallory savent que leur histoire d’amour est impossible. Mais ils vont se faire une promesse : quoi qu’il arrive, et peu importe leurs vies de famille respectives, ils se retrouveront chaque été en secret à Nantucket le temps d’un week-end.

Cette intrigue n'est pas nouvelle. Mais à l’inverse de Marie Mangez qui ne cite pas en référence le livre dont elle s’est inspirée pour écrire son premier roman, Elin Hilderbrand rend un bel hommage au dramaturge Bernard Slade dont la pièce, Même heure, l’année prochaine est, dit-elle la pierre angulaire du texte (p. 498).

Le titre original "28 summers" est plus parlant que la version française, au demeurant fort jolie. On comprend immédiatement combien de temps la romance durera, 28 ans, qui défilent au présent, rythmés comme une randonnée. Avec un récit qui progresse à phrases courtes. Avec beaucoup de parenthèses, pour nous livrer des remarques qui ajoutent du sel, du piquant, et qui instaurent une connivence avec l’auteure. Egalement une forme d’humour, sucré-salé, doux-amer. Le passage consacré à l’initiation vertigineuse à Facebook est très savoureux (p. 352).

Chaque chapitre commence par de quoi parle-t-on cette année-là ? A l’exception de drames ou de faits qui ont secoué le monde entier, les quelques faits énoncés ne me disent parfois pas grand chose car je suis française. Mais je trouve amusant de les faire précéder et de les relier à un évènement autrement plus capital pour notre héroïne, ses retrouvailles, été après été, avec Jake Mc Cloud.

Il n'empêche que nous aurions pu nous aussi avoir de semblables réflexions que celles que se font les protagonistes en 2012 à propos d’un ciel maussade, composé de "cinquante nuances de gris" (p. 361). L'ayant lu en bordure de mer, comme je le précisais plus haut, et plus précisément sur une île, je comprends parfaitement leurs émotions. J'ai rarement vu la mer aussi tranquille qu’aujourd’hui, semblable à un immense lac, au grand désarroi des surfeurs qui ont perdu leur espace de jeu.
Ces week-ends sont fortement ritualisés. Il est vrai que les (bonnes) habitudes sont sources d'apaisement et de bonheur. Ils échangent beaucoup de livres et on comprend combien c'est important pour Elin qui va jusqu'à écrire que La lecture est l’activité la plus sacrée qui soit (p. 30).

Le cadre des retrouvailles est sans doute "magique" en effet, et on peut croire l'auteure sur parole, car elle y habite elle-même. L’été y serait si beau que c’en est douloureux (…) et Mallory aspire à quelque chose qui survivrait à cette saison, quelque chose de permanent (p. 183).

On pourrait s'attendre à ce que la jeune femme intrigue pour épouser son amoureux. Cependant, avec une logique surprenante, ils jugent tous deux cette institution aléatoire puisque statistiquement il y a une chance sur deux que ça fonctionne. Le mariage est un pari. Alors pari pour pari, Mallory et Jake font adopter un choix radical (p.168).

Leur position est d'un romantisme fou, autant que féministe. Je reconnais que mon analyse peut surprendre et il faut lire le roman pour me croire. Ainsi, alors que Jake se marie, Mallory songe que cet homme ne lui appartenait pas, ne lui appartient pas. Les moments qu’ils ont partagés étaient un emprunt (p. 169). Et je comprend fort bien cette attitude.

L'architecture du roman repose sur le caractère des deux amants. Mallory est une fille superbe, très sympathique, influençable, et qu'on pourrait croire manipulable ? Mais non, elle est facile à vivre, conclut-elle (p. 173). Et à la fin de ma lecture j'ajouterais bienveillante et philosophe.

Quant à Jake, c'est un type bien. Qui fera des choix professionnels courageux, par exemple en ne devenant lobbyiste pour la NRA (p. 215).

Je ne vous en dis pas mais je serais tellement désolée que vous pensiez que ce livre est une "petite" comédie romantique alors qu'il est magnifique. Et que le suspense est souvent maintenu car il ne sera pas simple de garder secrèts des sentiments si forts pendant des décennies.

Après avoir travaillé dans l’édition, Elin Hilderbrand s'est lancée dans l’écriture en 2000. Depuis, ses romans ont été des best-sellers du New York Times de nombreuses fois. Je l'avais découverte en juin 2012 avec une très belle histoire d'amitié. L'année dernière un autre de ses romans, Un été à Nantucket, avait déjà été publié aux Escales.

En refermant Eté après été, je quitte (et toutes les personnes à qui j'ai personnellement recommandé le roman me diront la même chose) à regret Mallory, Jake, leurs familles et amis en me demandant sur quel autre livre ma main va se poser. Un premier roman peut-être…

Été après été d'Elin Hilderbrand, traduit par Alice Delarbre, publié aux Escales, en librairie depuis le 2 juin 2022

mardi 2 août 2022

Toute la famille ensemble de Xavier de Moulins

Avant de me lancer dans le marathon de la rentrée littéraire j'ai voulu prendre le temps de lire un roman que j'avais fait patienter : Toute la famille ensemble.

C'est en quelque sorte une lecture idéale pour l'été, ou du moins pour traverser une de ces périodes propices aux rassemblements familiaux, même si je n'ai pas eu la chance de vivre semblables évènements pour diverses raisons. En tout cas j'en ai la nostalgie et Xavier de Moulins raconte avec beaucoup de finesse ces moments où les tensions sont quasiment gommées par la magie des retrouvailles.

Dans la famille dont il nous invite à partager les joies et les peines, le rituel se répète pour chaque fête. Ainsi ils vont encore se retrouver pour le week-end de Pâques. Avec mon frère, avec mon père. Toute la famille ensemble. (p. 128)

La volonté de la grand-mère de maintenir la tradition a donné le titre au roman.
Grand-mère excentrique et passionnée, Paprika organise chaque année la fête du printemps. Dans sa maison remplie de souvenirs, elle reçoit ses enfants, ses petits-enfants, son ex-mari aussi… et la jeune femme qu’il vient d’épouser. Il y a ceux qui ont de nouveaux rêves, ceux qui s’accrochent à ce qu’ils ont construit, et ceux dont la vie bascule du jour au lendemain.
Paprika est la mère du narrateur et ce personnage est très touchant. Très alcoolisée, très baba-cool aussi. "Elle était d’accord pour qu’il parte avec cette fille, puisque son coeur ne battait plus pour elle comme avant, et puisqu’un coeur ne se capture pas, ne s’enferme pas. Elle l’a embrassé une dernière fois et bu pas mal pour oublier.
Elle n’a jamais depuis rebouché la bouteille.
Ma mère a pris le parti de rire elle aussi de cette séparation. Quitte à en pleurer parfois. (…) Ma mère parle beaucoup mais se tait sur l’essentiel. "

L'auteur doit avoir une tendresse particulière pour les personnes âgées parce que ce n'est pas le premier de ses livres qui comporte une grand-mère qui a les qualités, le dynamisme et la tendresse dont on rêve tous. Et tandis que cette femme s'active pour que tout soit réussi le fils, lui, n'assume pas du tout ses soucis.

Il parle de sa femme en utilisant le temps présent tout en nous confiant qu’il devrait peut-être "mettre (les verbes) à l’imparfait et au passé simple". Il ajoute, et c’est ô combien juste : "en amour, la concordance des temps est une drôle de religion".

Quelques jours plus tard je lisais Éloge de la passion de Carlotta Clerici et il m'a semblé rencontrer cet homme dans le personnage de Pierre. Etrange coïncidence.

L'écrivain connait bien le tempérament humain, et la passion sans doute. Mais le journaliste n’est jamais loin derrière. Ainsi a-t-il raison de souligner que, chaque année des centaines de quadragénaires et de quinquagénaires se retrouvent sur la case départ. Leur point commun ?  Les revers de fortune, les accidents de la vie. (…) Ces hommes ont perdu leur travail, ces hommes ont basculé. Tout s’est enchainé : leur femme les a quittés, ils ont perdu leur logement, ils se sont retrouvés à la rue, ou plutôt ils se retrouveraient sur le trottoir si leurs parents n’étaient plus de nouveau en état d’accueillir leurs enfants devenus grands et vieux en un claquement de vie. Choc des cultures, choc des générations (p. 76).

Et Xavier de Moulins poursuit sa comparaison : L’amour et le CDI sont de fausses promesses. (…) Une rupture amoureuse est un licenciement, un licenciement est une rupture.

Autre synchronicité avec Diego Lambert, le héros de Crédit illimité de Nicolas Rey que je chroniquerai dans quelque jours. Mais tout en se situant dans l'air du temps et tout en abordant d'éternelles problématiques, Xavier de Moulins réussit à distiller du suspense dans la vie de ses personnages. Et à diablement bien parler de l'échec.

Je tâcherai de me souvenir de la leçon de vie de Paprika : On ne retient pas un coeur qui bat pour un autre (p. 126). Mais ne vous attendez pas à ce que je vous dise si cette noble attitude porte ses fruits. Et si tout le monde en sort gagnant …

Chacun a-t-il la force (ou la sagesse, ou une autre motivation) pour souhaiter le meilleur à l‘autre quand il s’en va ?

Toute la famille ensemble de Xavier de Moulins, Flammarion, en librairie depuis le 2 mars 2022

mardi 19 juillet 2022

Alsacienne d’Origine Contrôlée de Catherine Sandner au Théâtre Les Etoiles (Avignon 2022)

"Toi, tu ne t‘intéresses pas à l’humour", avait regretté à peu près en ces termes, mais avec le sourire, un attaché de presse, l’autre jour. 

"Mais non. J’adore par exemple … " (je ne vais pas faire de jaloux et ne citerai personne). C’est que j’aime particulièrement que l’humour soit une arme pour dénoncer des travers sociétaux, … et secouer les consciences. 

Mes choix de spectacles dans le Festival Off sont dictés par plusieurs critères mais je laisse toujours quelques portes ouvertes à l’inattendu pourvu que je devine la qualité et du potentiel derrière la proposition artistique.

Je n’aurais malgré tout sans doute pas découvert  Le Life-Up de Catoch' si elle ne m’avait pas elle-même persuadée que j’étais susceptible d’apprécier son humour. Comme elle a eu raison ! Je confesse que son Stand-Up est réjouissant à plus d’un titre. Il aura été ma (dernière) heureuse surprise, quelques heures avant de quitter Avignon.

J’avais gardé de mon séjour en Alsace un souvenir mitigé. L’entendre a réactivé les bons moments. Catherine Sandner, Catele pour les intimes, a un sens de la dérision qui renvoie dos à dos les gens de l’intérieur (en particulier les parisiens) et ceux qui vivent au-delà de la ligne bleue des Vosges. 

Ce spectacle est un vrai encouragement à la curiosité qui est, somme toute, la qualité essentielle du festivalier. Elle ferait un houblon dans toutes les salles françaises, … pardon un tabac. 
Avec l’accent, en tenue folklorique et sous des lumières stroboscopiques, elle déverse des flots de bonne humeur et d’énergie sur un public qui ressort positif à l’alsattitude. 

Amateurs d’humour ne la manquez pas. Vous la reconnaîtrez facilement à son immense noeud dans les cheveux. Elle vous convaincra de la suivre aussi sûrement que le joueur de flûte de Hamelin. Son talent, c’est pas du pipeau.

Cet article est le dernier de mes compte-rendus avignonnais (et il en aura eu 70) alors il peut être plus long que les autres. Cliquez sur le lien pour le lire, découvrir les photos et … en apprendre davantage sur cette région particulière. Bien sûr je ne vais pas tout vous raconter …

lundi 18 juillet 2022

Concert de Lize et Je t’aime à la folie de Yves Emmanuel pour le Festival If (Avignon 2022)

Je vais terminer la soirée dans un des jardins du Avignon IF, ce festival conçu par deux avignonnais, Stéphane Pellet et Frédéric Tort (ci-dessous), pour des avignonnais, dans la pure tradition d’accueil de cette ville.
 
Chacun peut s’y rendre, pourvu d’oser le demander (voir leur site), certes dans la limite des places disponibles qui, pour le moment, restent modestes en nombre.

J'ai déjà parlé de la spécificité de ce festival dont j'ai vu Antigone sous le soleil de midi il y a quelques jours.

J’ai hâte de connaitre, si mon petit doigt veut bien me parler dans quelques jours, la réaction d’une proche collaboratrice de Tiago Rodrigues, nouveau (et discret) directeur du festival, car je sais qu’elle va venir. Si le Off semble ignorer le In (oui, In, alors le If a fortiori), celui ci regarde ce qui s’y passe. C’est logique : le rêve du théâtre dit "public" a toujours été de ne pas subordonner une programmation à des transactions financières. Pour mener un combat on a toujours deux choix : l’argent qui est soit-disant le nerf de la guerre, ou la diplomatie.

Première découverte avec la voix, le charme, la jeunesse d’Elisa Moroldo, dont le nom de scène est Lize. Elle a donné ce soir son premier concert et nous avons compris notre chance d’assister à une éclosion. Beaucoup disent qu’elle est la petite sœur de Vanessa Paradis (j’ai eu le même sentiment, mais je la situe -vocalement- à mi-chemin avec Angèle).
C’est aussi une musicienne accomplie et son violon, dont elle joue depuis l’âge de 7 ans, est enchanteur. Elle a l'expérience d'une vie d’artiste itinérante en caravane et chapiteau. Elle se produit sur la scène européenne du néo-folk ainsi que dans la chanson française. Elle est maintenant installée à Marseille pour composer et écrire des chansons empreintes d’images et d’expériences de son passé, et travailler à la création d'un EP que j'ai hâte de découvrir.
Elle écrit en français des textes oniriques qui évoquent l’univers marin comme les étoiles. Elle a été accompagnée par Danton Eeprom, producteur de musique électronique à Berlin, à Londres et en France. Il a joué du clavier et a aussi soutenu par la voix.

Après cette parenthèse musicale, pop française sur fond d’électro et de violon, qui aurait pu suffire à notre bonheur, voici un texte de Yves Emmanuel, qui a adapté son propre livre et assuré la mise en scène.

Je t’aime à la folie raconte l’histoire d’une rencontre, dans le lycée d'une ville océane, entre Yves et Louis autour de la musique. Pour l’un, c’est une rencontre. Avec un attachement inconditionnel, des souvenirs intacts et une fascination qui conduira jusqu’à la folie. Pour l’autre, c’est un divertissement.
Perdu entre son passé et son devenir, l'amoureux va relater sans cesse son histoire pour en discerner les contours, jusqu’à recevoir une réponse pour le moins inattendue. Vrais sentiments ou jeu ? Décidément l’amour ne serait-il que cela ? Ce n’est pas Anatole qui dirait le contraire. 

Avec Arthur Minne, Valentin Bigoin, Joséphine Lefebvre et Yoann Pouet-Bocard dans une scénographie magique puisque nous sommes en décor naturel, sous un figuier majestueux, et que les lumières sont subtilement dosées.
Mention spéciale à Paul Berardi qui assure depuis presque dix ans la direction technique de ce "petit" festival qui a tout des grands.

Concert de Lize et Je t’aime à la folie de Yves Emmanuel vus le Lundi 18 juillet 2022. Article rédigé après mon retour, à partir de mes notes et des publications faites chaque jour sur la page Facebook À bride abattue, rendant compte des spectacles vus la veille, aussi bien dans le In, que le Off ou le If. Les meilleures photos de la journée étaient publiées sur mon compte Facebook Marie-Claire Poirier peu après dans la matinée.

Pour accéder aux photos du concert et du spectacle, suivre le lien :

Le jeu d’Anatole au Théâtre de l’Arrache-coeur (Avignon 2022)

Je ne l’avais pas vu au Lucernaire et je n’avais visionné que quelques extraits (avant de voter pour Les Trophées de la Comédie Musicale).

Le jeu d’Anatole ou les manèges de l’amour se joue et se chante à 15 h 15 à l’Arrache-Coeur.

C'est un récit sans commencement ni fin, qui tourne comme une valse de Vienne.

C'est dans la capitale autrichienne qu'Arthur Schnitzler nous embarque pour nous faire vivre cinq histoires d'amour à cinq époques différentes, 1010, 1930, 1950, 1970 et enfin 1990.

Les épisodes chantés et/ou dansés s'insèrent dans un dialogue qui réjouit les spectateurs, qui rient et applaudissent régulièrement.

On reconnait des airs célèbres, comme la Barcarolle, l'air du Brésilien, la lettre de Péricole, avec de nouvelles paroles et revus en version jazz, rock psychédélique et même Rhythm & blues. Les histoires se répètent et se font écho.

Aimer n'est pas gage de fidélité, revendique Anatole.

La troupe a été ovationnée par un public déchainé qui ne juge pas du tout les aventures de ce Casanova compulsif. La musique d’Offenbach adoucit les mœurs !

Juste après, à 17 h, toujours au même endroit, se produit Patrice Mercier, dit Patruche Mercier, que j‘avais applaudi en 2019. Il exécute un spectacle de poésie satirique, des Mélodies chroniques qui, d’année en année, égratignent toujours insolemment l’actualité en musique.
Le jeu d’Anatole ou les manèges  l'amoure de Tom Jones, Jacques Offenbach, Nancy Ford
D'après Arthur Schnitzler
Adaptation : Stéphane Laporte
Mise en scène : Hervé Lewandowski
Avec Gaétan Borg, Mélodie Molinaro, Yann Sebile, Guillaume Sorel, Jonathan Goyvaertz
Direction musicale : Sébastien Ménard
Costumes : Julia Allègre
Scénographie : Natacha Markoff
Lumières : Denis Koransky
Création sonore : Geoffrey Bouthors

Spectacle vu le Lundi 18 juillet 2022 au Théâtre de l’Arrache-coeur. Article rédigé après mon retour, à partir de mes notes et des publications faites chaque jour sur la page Facebook À bride abattue, rendant compte des spectacles vus la veille, aussi bien dans le In, que le Off ou le If. Les meilleures photos de la journée étaient publiées sur mon compte Facebook Marie-Claire Poirier peu après dans la matinée.

Pour accéder aux photos, suivre le lien :

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