Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 12 avril 2021

Maudite poupée d'Amélie Antoine

J’ai adoré Maudite poupée que je n’ai découvert que parce qu'il figurait parmi les pdf sur lesquels on avait sollicité mon avis avant une réunion en distanciel avec l'équipe du SLPJ de Montreuil.

Lire en numérique est une corvée. Aucune idée du format de l'objet livre, de son épaisseur. Autant dire qu'il faut qu'il soit excellent pour que la magie opère. Surtout avec une couverture aussi peu avenante. Les autres de cette même collection font davantage envie d'être ouvert.
Thaïs et Margot sont deux sœurs inséparables. Jusqu’au jour où, dans une brocante, Margot craque pour une poupée vêtue de dentelle et coiffée de boucles brillantes. Elle la prénomme Rosemonde et l’emmène partout avec elle. Bientôt, d’étranges incidents se produisent. Thaïs est la seule à soupçonner la poupée au sourire figé... et cruel
Bien que refroidie par cette association de bleu indéfinissable et de rose guimauve j'ai été accrochée dès les premières lignes. Le niveau d’écriture d'Amélie Antoine est soutenu. Les caractères des enfants sont bien marqués. Le petit frère est adorable. Les parents aussi. Ils respirent le bonheur de vivre. Sauf que …

On accompagne cette famille en Bretagne au bord de la mer. L’intrigue est forte jusqu’au bout. Horreur et fantastique sont rendus accessibles aux Juniors. Je l’ai lu en pleine nuit d’insomnie et me suis rendormie comme un loir ensuite. Ce matin j’irai jusqu’à dire que c’est un coup de coeur. (et pourtant je ne suis pas fan de ce genre, surtout après ma lecture de la veille sur les violences conjugales).

Je serai attentive aux prochains romans jeunesse d'Amélie Antoine qui nous offre ici son premier.

Cinq autres romans sont déjà parus, dans cette même collection au nom qui veut bien dire ce qu'il veut dire, Hanté. Les titres font frissonner, L'amie du sous-sol, La maison sans sommeil. Je vais me plonger dans Le camping de la mort. Je meurs d'envie de vérifier si je suis définitivement accrochée.

Maudite poupée d'Amélie Antoine, collection Hanté, en librairie depuis le 7 avril 2021
Conseillé pour les 10-13 ans

dimanche 11 avril 2021

Celle que je suis de Claire Norton

Un petit garçon regarde tendrement sa maman sur une couverture en noir et blanc évoquant un roman policier. Le titre, en lettres vertes, couleur de l’espoir, annonce une fin, sinon heureuse, sans doute paisible.

C'est pourtant bien un roman noir que Claire Norton a écrit un et qui, dès les premières pages, glace le sang, ou le fait bouillir selon que le lecteur a connu de près ou non un contexte similaire de violences domestiques. J’emploie ce terme plutôt que celui de conjugales parce que c’est la maison qui est ici le théâtre de la manipulation perverse d’un homme sur une femme.

Celle que je suis est un excellent roman mais il est difficile à classer. Peut-être parce que j'avais été bouleversée en 2016 par  Les blessures du silence de Natacha Calestremé.

Sa construction était strictement inverse, et de mon point de vue il est plus percutant. Dans celui-ci la femme a disparu alors qu'elle reste dans celui de Claire Norton. Comme le précise cette auteure, et je lui donne raison, on ne part pas facilement. Il faut un déclic et l’histoire qui peut nous être donnée à lire ne suffira pas à provoquer une prise de conscience. On l'estimera particulière et on se dira que non, moi c’est pas si grave. S'il y avait un indice à souligner ce serait cette phrase qui devrait alerter toute femme dès la première fois que son compagnon la lui hurle aux oreilles alors qu'elle ne le provoque en rien : tu te fous de ma gueule ?

Les deux livres présentent la spécificité de traiter un sujet d'actualité en l'abordant sous l'angle du roman plutôt que du documentaire, espérant sans doute toucher des femmes qui n'osent pas jusque là franchir le gouffre de la fuite.
Valentine vit dans une petite résidence d'une ville de province. Elle travaille à temps partiel au rayon librairie d'une grande surface culturelle. Les livres sont sa seule évasion. Et son seul bonheur est cet enfant, Nathan, qui vient de souffler ses six bougies.
Pour le reste, elle vit dans la terreur qu'au moindre faux pas, la colère et la jalousie de son mari se reportent sur Nathan... L'arrivée d'un couple de voisins âgés dans l'appartement d'en face va complètement bouleverser sa vision du monde. Car comment résister à la bonté de Guy, qui se conduit avec Nathan comme le grand-père qu'il n'a jamais eu ? Comment refuser la tendresse de Suzette, cette femme si maternelle, elle qui a tant manqué de mère ? Peu à peu, Valentine se laisse apprivoiser.
Mais un jour elle commet une minuscule imprudence aux conséquences dramatiques... Mais une chose change tout, désormais : elle n'est plus seule pour affronter son bourreau et reconstruire sa vie volée.
Il est désigné par l’initiale de son prénom, juste un D. Le nommer tout entier lui donnerait trop d’importance et pourrait mettre Valentine en grand danger. Claire Norton ne donne pas de clés pour comprendre les ressorts de la manipulation. Elle décrit des faits, et souvent à la limite du soutenable. Elle mentionne néanmoins l'existence d’associations et surtout le 3919 qui est le numéro de téléphone à appeler en cas d'urgence.

Ce que l'auteure décrit admirablement dans le personnage de Valentine c'est combien une personne sous emprise oscille sans cesse entre terreur et culpabilité, qui sont deux états l'empêchant de prendre conscience de la nécessité de fuir, a fortifier de la possibilité de l'entreprendre  Et cela peut s'éterniser au-delà de quinze ans.

Claire Norton a anticipé la réaction du lecteur qui estimerait que son personnage attend trop longtemps : voilà comment n'importe qui peut en arriver là  (…) les gens ignorent l'épaisseur des barreaux qui nous retiennent (p. 110). Plus loin (p. 132) elle cite la parabole de la grenouille, tant de fois utilisée pour faire comprendre combien on s'habitue à une situation extrême.

Si j'ai un bémol à apporter c'est sur la prédisposition que Valentine aurait à accepter la violence conjugale pour des raisons qui remontent à son enfance. Or, ces violences là ne sont tout simplement pas acceptables, et jamais légitimes. Ce n'est pas parce qu'une personne les subit qu'elle est supposée être consentante. Il n'y a aucune justification à trouver. Certes nous sommes dans un roman et il était tentant de complexifier la narration en imbriquant plusieurs problématiques, comme par exemple celle de l'alcoolisme de la charmante voisine Suzette. Il y en a d'autres, mais qui apparaitront au fil du récit et que je ne spolierai pas.

Je peux malgré tout révéler une douce addiction, partagée par les deux femmes, celle de la lecture. Claire Norton emploie (p. 19) le terme "souffrir" pour la qualifier. Sans doute est-ce de l'humour.

Et il était logique qu'elle fasse écrire Valentine, même si l'exercice ne se poursuit pas très longtemps.

Celle que je suis est un roman qu'on lit la boule au ventre, soit par empathie à l'égard des personnages généreux comme Valentine, Nathan, Suzette, Guy et Vincent (et je fais observer qu'il était essentiel de rencontrer des hommes positifs dans cette histoire), soit par colère à l'égard du mari qui -et c'est malgré tout dommage- ne présente aucune raison d'être si nocif, et cela bien que rien ne puisse jamais justifier un tel comportement.

On sait que des Valentines existent. Il est important de les aider par tous les moyens. Le roman en est un.

samedi 10 avril 2021

Le Doorman de Madeleine Assas

Je me suis réveillée très tôt ce matin pour le lire. Je ne suis pas retournée là-bas depuis 40 ans. Je suis un peu émue. C’est logique, il est cinq heures du matin et je suis en plein jetlag.

Joindre un plan au récit, ce n’est pas le style d’Actes Sud, pas davantage que d’ajouter de longs remerciements, et autres justifications. Alors je suis allée rechercher mon (vieux) plan de New York.

Je m’apercevrai plus tard qu’il n’est pas vraiment indispensable pour démarrer la lecture, mais à cet instant il m'importe de visualiser où se trouve ce bâtiment du 10 Park Avenue où le personnage principal va passer l'essentiel de sa vie (en gros avec la loupe sur la seconde image).

La typo du titre évoque les enseignes. Je pourrais croire à un néon. Et par association d'idées j'ai pensé à cet excellent roman jeunesse que je recommande aux parents, Tenir débout dans la nuit d'Eric Pessan.

Le bruit de la ville m’entoure alors que j’ouvre le roman et découvre la première citation faisant référence au perpétuel tohu-bohu pointé par I.B. Singer en exergue du texte. Je regrette de n'avoir pas songé à poursuivre en écoutant un fond de jazz, idéalement Rhapsody in blue de Gerschwin. Et puis plus tard  Coney Island Baby de Lou Reed.

Des souvenirs d'odeurs de bagels et de donuts se superposent à celle du pain que je viens de faire griller pour accompagner mon café. Et puis ces images de trainées de vapeur qui s’échappent des bouches d’égout et stagnent au niveau du sol. Le jour n’est pas encore levé. Je m’étonne du noir. Je le jure, je n’ai pas encore découvert les premières lignes.

Madeleine Assas situe le début de son roman le 9 novembre 1965. Je ne découvrirai New-York que dix ans plus tard et j'aurai la chance d'y aller plusieurs fois. Je l'approuve évidemment de préciser que c'est une ville où le superlatif est le fondement de tout (p. 12) et où la verticalité s'impose. Une ville puissante, dangereuse, imprévisible (p. 19) dans laquelle il ne se sentira jamais seul (p.124).

Les phrases sont longues comme des rubans, à l’instar de ces rues interminables, et de temps en temps surgissent quelques-unes, courtes, comme pour faire une halte, un repos. L'auteure glisse ses recommandations de lecture avec discrétion, comme Feuilles d’herbe de Walt Whitman (p. 270). 

Le Doorman raconte une sorte de voyage, celui de Raymond, qui va quitter son Algérie natale au début des années 60 pendant la guerre pour rejoindre New York. Cet homme, français origine espagnole, juif, sans attache, rejoint la ville des exilés, de tous les possibles, encore à cette époque, où il se réinventera une nouvelle vie.

S'il est vivant, par contre sa mère qui n'a pas voulu quitter le pays, y sera morte assassinée et son souvenir ne cessera de le hanter à intervalles réguliers, et Ray en éprouvera une sourde culpabilité, celle de tous ceux qui se sont sortis d'un drame.

Après avoir enchainé les petits boulots il sera sous la protection d'une femme qui habite un immeuble cossu de Park avenue où elle le fait engager comme portier (doorman en anglais, un mot qui sonne du coup comme un surnom). Il faut se représenter cette époque où les grands immeubles bénéficiaient des services d'un personnel de service nombreux, reconnaissable à leur uniforme, la plupart des immigrés, qui s'inventent une nouvelle identité sur une terre qui leur était finalement étrangère. Au 10, Park avenue, il y a un superintendant, un concierge et plusieurs portiers quand nous avons en France à peine un gardien.

Il sera omniprésent et invisible (p. 28), probablement reconnaissable à son éducation. Madeleine Assas pointe le trait de comportement "très français de la recherche de l’expression nuancée et de la juste attitude (…alors que) les américains ne s’embarrassent pas de politesse exagérée (p. 51).

Ray est logé sur place, au 22 ème étage, dans un petit apparement d'où il n’entend pas le bruit de la rue, hormis celui des sirènes de pompiers. Le lecteur le suivra, ainsi que des personnages récurrents, de 1965 à 2003 dans son activité professionnelle qui lui permettra de nouer des liens, souvent amicaux, parfois presque familiaux, et qui vont le construire.

La lecture est fluide, très agréable mais ce n’est pas le genre de livre qu’on dévore en tournant mécaniquement les pages. Les descriptions psychologiques sont très fines. Les analyses sont mesurées. On comprend qu'il ait fallu plus d'une douzaine d'années pour parvenir à un résultat aussi abouti. Les balades dans New-York alternent avec des chapitres à l'intitulé surprenant, dont le premier, page 55 est "Doorman, morceaux choisis 1". Ces paragraphes sont comparables à nos brèves de comptoir. On a envie de les appeler des brèves de desk. Elles sont parfois énigmatiques, sans résolution.

C'est aussi un roman géographique car ce doorman marche en solitaire ou avec un ami immigré, Salah, et nous allons découvrir New-York à travers des lieux qui vont le fasciner ou le révulser, et qui, en tout cas, se situent en dehors des sentiers battus des touristes.

jeudi 8 avril 2021

Roses de sang, Roses d'Ouessant de Janine Boissard

Janine Boissard, une des auteures françaises les plus actives, est de retour en librairie avec Roses de sang, Roses d'Ouessant dont le titre est emprunté à une chanson de marins, écrite par Louis Le Cunff, sur une musique de Lucien Merer.

A peine suis-je donc revenue de Groix où Lorraine Fouchet entraine régulièrement ses lecteurs et alors que je m'apprête à faire ma valise pour retourner sur Oléron dès que les restrictions kilométriques seront levées me voici en Bretagne, sur cette île que je ne connais pas et qui porte une multitude de surnoms : l'île du bout du monde, l'île aux phares, l'île aux dauphines, et surtout l'île aux femmes (p. 145).

Ce sont surtout des femmes qui sont les principales protagonistes de ce nouveau roman auquel on pourra trouver une filiation avec le célèbre Rebecca de Daphné du Maurier, filiation totalement revendiquée par Janine au demeurant.
Quand l'histoire commence, deux femmes ont été retrouvées mortes et une troisième a disparu. Ces affaires intriguent la jeune Astrid, 23 ans, dessinatrice de bandes dessinées qui, après avoir rompu avec le Prince Erik, vient de s'installer dans la maison que lui a léguée son grand-père.

Elle retrouve Erwan de Saint-Hilaire, son amour d’adolescence, le séduisant "seigneur" de l’île, qui vit dans un manoir non loin de sa modeste demeure et dont elle tombe brutalement amoureuse. Les sentiments semblent partagés mais malheureusement des obstacles de taille s'opposent à la concrétisation de leur union puisque l'homme est toujours marié, qui plus est à la disparue. Et surtout, plane sur leur amour, l'ombre de Marthe, l’ancienne gouvernante du manoir, qui pourrait bien tout faire pour les séparer.
Cette jeune femme qui a été cruellement privée de l'amour de sa mère a un coeur de midinette et elle est prompte à l'emballement  Mais elle ne manque pas de courage et surtout d'empathie pour ceux qui valent la peine qu'on les soutienne, comme Erwan ou son beau-père.

Astrid ne ménagera pas ses efforts pour pulvériser le secret qui hante le Manoir du cygne. Elle suivra la prophétie d'un vieil homme qui lui recommandera d'être ce que l'on fait, ce que l'on ose (p. 32).

La plume de Janine Boissard est vive et féministe, comme elle nous y a habitué. Elle a, comme Lorraine Fouchet, l'amour du terroir et de ses habitants  On la sent apprécier toujours les bonnes choses. Comme on aimerait nous aussi déguster un cardinal des mers (homard) à la terrasse d'un restaurant, en bord de mer. Pour le moment ce n'est encore qu'un rêve … que le roman nous met à portée de main.

Roses de sang, Roses d'Ouessant de Janine Boissard, Fayard

mercredi 7 avril 2021

Les après-midi d'hiver de Anna Zerbib

Il y a plusieurs histoires de départ, ou de rupture, ou un peu des deux, dans la sélection 2021 des 68 premières fois. Les après-midi d'hiver est de ceux là. Il est souvent question d'amour, toutes les formes, y compris l'amour filial. Anna Zerbib nous offre de superbes pages dédiées à la mère lorsque celle-ci s'installe dans l'appartement de Martigues. Une telle beauté ne peut pas s'inventer. Il faut l'avoir vécue pour en rendre compte aussi bien.

Elle et sa mort faisaient effectivement la pluie et le beau temps sur ma vie (p. 11). Comme souvent l'amour est lié au deuil. L'arrivée d'un homme dans la vie de la jeune femme succède au départ de sa mère.
C’était l’hiver après celui de la mort de ma mère, c’est-à-dire mon deuxième hiver à Montréal. J’ai rencontré Noah et j’ai eu ce secret. Tout s’est produit pour moi hors du temps réglementaire de la perte de sens. Longtemps après les premières phases critiques du deuil, que j’ai bien étudiées sur Internet. Les événements se sont déroulés dans cet ordre, de cela je suis sûre. Pour le secret, je ne suis pas certaine, il était peut-être là avant, un secret sans personne dedans.
La saisonnalité et la temporalité sont des données importantes. Le titre en est la juste illustration. Et la référence à l'album Hors-saison de Francis Cabrel est une évidence. Je me demande combien ce mot de saison a d'occurrences dans le livre … en toutes lettres ou avec ses synonymes. Elle raconte une relation qu'elle range dans une catégorie spéciale. C'était un amour d'hiver comme il y a des fruits d'été (p. 59).

Parfois je me suis aussi interrogée sur la nature du texte : est-ce un roman ou un journal ? Ce serait l'histoire d'un secret qui s'ouvre comme une fleur et qui se fane. Un secret remplacé par un mensonge. Et je me dis que Noah est un homme de passage, en pensant à l'écriture si précise de Cécile Balavoine (Une femme de passage) quand je suis surprise par cette même affirmation, faite juste après par l'auteure. 

S'il existe une chronologie du deuil et de ses étapes, y aurait-il une chronologie de l'amour ? Il apparaît en tout cas que Noah et elle sont à des endroits différents du deuil. Quant au sentiment, il pourrait être contenu en quelques mois. L'hiver était à vivre en entier, d'un bout à l'autre, sans interruption (p. 60). Jusqu'à la séparation qui viendrait clôturer un amour nerveux dont Anna Zerbib avortera comme elle aurait pu le faire d'un enfant (p. 69).

Toujours est-il qu'elle est partagée entre deux hommes, deux langues, deux cultures. Le texte est écrit dans un niveau soutenu qui parfois surprend par des incursions de termes ou de bouts de phrase en anglais, qui ne sont jamais traduits. Ainsi voit-elle Noah en p.m. (pour fin d'après-midi ?) comme si c'était plus glamour que de dire de 5 à 7 ?

Les passages en anglais non traduits sont curieux. On doit être supposé comprendre. Par exemple How has your week been disait-il à chaque retrouvaille. Ce n'est pas à cause de cela mais parfois l'écriture devient opaque. Je n'ai pas compris pourquoi elle redoutait les après-midi (p. 128) et quand elle s'estime émouvante et ridicule j'ai envie d'approuver.

C'est qu'elle est dérangeante cette jeune femme. Elle reproche à sa mère d'enchainer les tâches ménagères de manière obsessionnelle alors que quelques lignes auparavant, elle-même découvrait la liberté paradoxale qu'elles procurent (p. 92) à l'instar du tricot. Est-ce par tendresse qu'elle critique sa mère à propos des échantillons dont elle ne se servait jamais mais elle savait qu'elle les avait (p. 44).

Certes, l'écriture de l'intime est touchante. Peut-être écrit-on pour dire qu'un jour, en plus de soi, quelqu'un, quelque chose, était là (p. 47). La confidence est émouvante. Mais je suis souvent restée à la porte de cette histoire, un peu confuse, soit qu'elle en dise trop, soit pas assez. Quelques jours avant de me quitter il m'a avoué son amour. J'en avais déjà récolté quelques preuves, dans sa façon de m'éviter surtout (p. 101). Et la voilà qui enchaine un peu plus loin : Que restait-il à vivre, à présent, de cet amour avoué dont je n'avais plus à rassembler les preuves ? (p. 102).

Et comme si elle voulait se dédouaner de la moindre émotion elle ajoute : Les phoques ne pleurent pas parce qu'ils sont tristes ou émus, ils pleurent parce que cela empêche leurs yeux de geler (p. 103). Ce qu'elle avait dit avec d'autres mots à un autre endroit : La seule façon de (bien) partir est de ne pas se faire regretter.

Il était donc écrit qu'elle partirait. Son amie Claire l'en avait prévenue : En perdant ta peur, tu perdras ton désir.

Ecrire est sans nul doute possible une activité importante pour le personnage principal, également pour l'auteure. Pourtant ce fut difficile pour moi, malgré les qualités du roman, d'adhérer à sa construction. Quand elle se plaint d'avoir cru qu'elle avait les épaules pour ce chagrin d'amour, j'ai eu le sentiment qu'il était prémédité, comme s'il était ce caillou comme dérivatif à une souffrance pire (auquel elle fait une rapide allusion au début du roman) qui allait lui faire oublier un chagrin plus grand, celui de la mort de sa mère.

J'oserai reprocher aussi l'absence d'une play-list, peut-être parce que chez Gallimard il n'est pas concevable d'en établir. J'ai relevé Léonard Cohen (le si magnifique I'm your man, puis Take this Walz), Frank Sinatra, Je reviendrai à Montréal de Robert Charlebois et bien sûr l'indispensable Hors-saison de Francis Cabrel qui arrive à la toute fin.

Les après-midi d'hiver de Anna Zerbib, Collection Blanche, Gallimard, en librairie depuis le 12 mars 2020

mardi 6 avril 2021

Avant elle de Johanna Krawczyk

Le premier roman de Johanna Krawczyk raconte une résilience transgénérationnelle différente de celles que j'ai pu lire jusqu'à maintenant. 

Je sais que certaines personnes ont été heurtées par la violence de quelques scènes. Connaissant la situation en Argentine, elles ne m'ont pas surprises et je les ai acceptées comme nécessaires à la progression du récit. Je me suis efforcée aussi de les considérer comme malgré tout appartenant à la fiction et pas un instant je n'ai imaginé que je lisais une véritable histoire de famille.

Ceci posé, j'ai beaucoup aimé ce roman. Avant elle a des points de convergence avec Double fond d'Elsa Osorio, que j'avais découvert il y a trois ans. J'en recommande la lecture à tous ceux qui auront envie d'un complément d'éclairage sur la période, sans pour autant verser dans le documentaire.

Johanna Krawczyk s’adresse régulièrement à son père en prenant le lecteur à témoin en le tutoyant. C'est une façon très habile de nous impliquer. Surtout quand le chapitre peut sembler long, avec des paragraphes un peu juxtaposés mais sans que ce soit dérangeant pour autant dès lors que l'on est attentif aux changements de typographie.

Il est possible que l'auteure aura voulu suggérer combien la pensée de son personnage principal est chahutée par la violence des souvenirs et par son alcoolisme. Le suicide de sa mère alors qu'elle n'avait que dix ans e tua mort récente de son père (réfugié politique argentin) l'ont complètement fait dérailler. Son mari, de guerre lasse, a abandonné l'espoir de l'aider et a déserté le foyer avec leur enfant.

Ce qui est particulièrement touchant c'est la lucidité et le sincérité avec lesquelles Carmen reconnait qu'elle ne parvient pas à être ni une "bonne" mère ni une "bonne" épouse, ni encore une "bonne" employée. Alors qu'elle désespère de tout elle va être contactée par une entreprise de garde-meubles. Elle apprendra que son père y louait un box. Elle trouvera sur place un bureau et une petite clé.

Elle découvrira des photographies, des lettres, des coupures de presse. Et sept carnets, des journaux intimes qui lui délivreront une vérité qu'elle aura grand mal à accepter. Gardons en mémoire le conseil de Marcos (le copain de son père) qui lui apprend qu’il faut se battre pour obtenir ce qu’on veut dans la vie (p. 66).

Il y a quelques références historiques. Elles étaient inévitables; A commencer par le symbole Évita, une femme lumineuse qui meurt en 1952, en même temps que le rêve d’une nation justicialiste, où rien ni personne n’aurait exploité l’homme (p. 82).

J'en ai remarqué d'autres. J'ai souri de la citation de Théâtre Ouvert (p. 32), un lieu que je connais si bien depuis tant d'années puisque je chronique régulièrement des spectacles.

Il a complètement sa place dans la sélection 2021 des 68 premières fois, à l'instar de plusieurs autres où la mort des parents ou d'un proche est en toile de fond (je pense particulièrement aux Après-midi d'hiver, à Over the Rainbow, à Grand Platinum, Il est juste que les forts soient frappés …) et qui chacun à leur manière fouille l'épineuse question du devoir de mémoire. Voilà aussi encore un roman qui explore les limites extrêmes du mensonge et de sa légitimité pour protéger ceux qu'on aime. Sans occulter son corollaire, l'aveu, qui, peut-être est la seule voie qui mène au pardon.

Avant elle de Johanna Krawczyk, Èditions Heloise d’Ormesson, en librairie depuis le 21 janvier 2021
L'illustration de couverture est de Simon Pemberton/Heart Agency

lundi 5 avril 2021

L'heure blanche de Catherine Faye

J'avais énormément aimé le premier roman de Catherine Faye, L'attrape-souci en 2018, et qui sort en Poche ces jours-ci. C'est avec une forte attente que je me suis plongée dans le second, L'heure blanche qui m'a très vite captivée.

L'écriture de Catherine Faye se déploie en phrases courtes. Elle est dense, énigmatique, souvent envoutante, ponctuée d'odeurs et de saveurs. Elle s'est bonifiée depuis le premier livre, sans doute à l'instar d'une bonne bouteille de Puligny-Montrachet, ce vin blanc réputé pour prendre de l'intensité avec les années dont Blanche commande régulièrement quelques verres dans le café où elle a ses habitudes.

Il a du Chardonnay les saveurs typiques d'aubépine, de pâte d’amande, d'ambre et de fruits secs, que bousculent parfois des effluves de citronnelle et de pomme verte. Je ne saurais que vous conseiller de le goûter avec modération et vous apprécierez aussi ses notes de miel, ses arômes lactiques et bien entendu minéraux puisque les vignes grandissent sur le silex.

Ainsi donc l'inclinaison de Blanche pour le monde minéral se décèle aussi dans ses choix oenologiques. Car, dès les premières pages, on apprend que la jeune femme voue une véritable passion à la montagne Sainte-Victoire qu’elle photographie sans relâche avec un Nikkormat, qui fut le premier boîtier reflex amateur entièrement conçu et fabriqué par Nikon en 1965. Plus tard ce sera la Cordillère des Andes qu'elle arpentera.

Jusque là Blanche vit à l'étroit de son studio aixois, avec pour unique délivrances ces instants au café ou ses escapades sur la montagne Sainte-Victoire, quelle que soit la météo. C'est que l'esprit de la jeune trentenaire est habité de fantômes qui la réveillent précisément à quatre heures cinq du matin (p. 90), un instant que l'auteure qualifie d'heure blanche, sans qu'il y ait à y voir le moindre rapport avec le prénom de son héroïne.

Elle refuse de laisser remonter les souvenirs. On a parfois le sentiment que son appareil photo a la fonction d'un paravent qu'elle interposerait entre le monde et elle. Mais le passé bouillonne. Comme les volcans qui reprennent leur activité un peu partout dans le monde. Elle reçoit des cartes postales anonymes en provenance du Chili, où elle a grandi. Et sur son téléphone, des SMS de sa gouvernante, Mademoiselle, perdue de vue depuis vingt ans.

Le temps est-il venu d'arrêter de subir sans chercher à comprendre ? Quel rôle pourrait jouer le beau Marcel, un poète étranger un peu magicien qui parle le français mieux qu'un autochtone et qui ressent lui aussi un moment particulier, l'heure bleue (p. 103) ? Vivra-t-elle en sa compagnie une scène inspirée de la Dolce Vita ? Blanche ne se promène ps en vison blanc avec un chaton sur la tête comme le faisant Anita Ekberg dans le film de Fellini (p. 75) mais elle crie elle aussi à sa manière Where are you ?

Retournera-t-elle au Chili ?

Et si les mots et la magie n'étaient qu'une seule et même chose  (p. 169) ?

Rarement une couverture du roman aura été aussi juste. Il s'agit de la reproduction d'un morceau d'un immense tableau de la collection Frieder Burda, peint par Tim Eitel un artiste né en 1971 à Leonberg, Allemagne, vient entre Berlin et Paris, que l'auteure avait repéré au musée Granet d'Aix-en-Provence.

L'heure blanche est, comme l'était L'attrape-souci, une quête identitaire, encore en Amérique latine, mais cette fois au Chili et non en Argentine. Là encore il faudra partir pour se reconstruire. Logique pour Catherine Faye qui est journaliste. Parions que son troisième roman, en cours de rédaction, sera l'occasion d'un autre voyage …

L'heure blanche de Catherine Faye, Fayard, en librairie de puis le 10 mars 2021
Les références correspondent à la lecture d'un format numérique de 169 pages (format papier 240 pages)

dimanche 4 avril 2021

Amour Chrome de Sylvain Pattieu

J'ai bien failli lâcher Amour Chrome dont la lecture m'était difficile. Question d'âge sans doute le langage des ados du 9-3 ne m'est pas familier. Je trouvais aussi les personnages un peu caricaturaux.

J'ai bien fait de persévérer, par curiosité d'abord puis par véritable intérêt. Et je suis prête à le recommander à des jeunes, et/ou à leurs parents. Parce qu'au final il fait tomber les préjugés les uns après les autres. Et ça fait du bien.
En classe de 3e, Mohammed-Ali est discret et populaire. Pour lui, le collège ça roule. Tranquille. En apparence du moins, car il a une vie secrète. La nuit, il sort de chez lui pour aller taguer. Et surtout, il est amoureux d’Aimée, qui ne pense à rien d’autre qu’au football. Comment faire pour qu’elle le remarque ? Par chance, Mohammed-Ali peut compter sur le soutien de Lina et Margaux. En amour comme au football, il faut un plan de jeu. Il faut avoir du style. Il va inviter Aimée à voir un match au Stade de France.
Sylvain Pattieu est enseignant. Est-ce une bonne raison pour avoir glissé parmi les personnages un de ces profs exceptionnels qui ont le chic pour motiver les élèves ? Mme Savanier, une gentille, qui ne s'énerve pas : Souvent elle préfère laisser couler. Elle dit un cours, c'est comme une rivière, chaque fois que tu t'arrêtes, que tu reprends, c'est comme un barrage, ça freine le flux, ça retient. Il faut laisser le cours puissant de l'eau emporter les perturbateurs (p. 28).

Elle s'y entend pour repérer les élèves qui ont du potentiel et leur donner une chance. ll y en a un autre par contre qui correspond à l'image de ceux qu'on ne souhaite pas pour nos enfants. L'auteur est maître de conférences en histoire à Paris 8. Autant vous dire qu'il connait bien la Seine-Saint-Denis. Il décrit le territoire sans faire de concessions et en parvenant à valoriser aussi bien les bords d'un canal que la cathédrale où sont enterrés les rois de France.

Il est aussi écrivain depuis longtemps, ayant publié chez différents éditeurs des romans et des documentaires littéraires, sortes d'enquêtes qu'on pourrait classer dans la narrative non-fiction. Il propose régulièrement des lectures musicales de ses textes, accompagné par le musicien Orso Jesenska.

Amour Chrome mériterait ce traitement tant son écriture semble s'inscrire dans les codes du slam. En particulier la guerre de bandes qui nous est racontée (p. 70).

Sylvain Pattieu nous offre un ouvrage très documenté, comme en témoignent les multiples pages de remerciements et il donne les références qui lui ont permis de maîtriser le vocabulaire spécifique des graveurs. Il aurait pu ajouter un lexique des principaux termes, même si on parvient à se repérer.

Ce roman est idéal aussi pour susciter une discussion entre ados et adultes sur les questions d'amour, d'amitié, de rivalité et de solidarité, et sur la place du street-art dans la construction identitaire d'une génération.

Amour chrome, de Sylvain Pattieu, Ecole des loisirs, Médium +, à partir de 13 ans, en librairie depuis le 6 janvier 2021
Prix Cendres 2021 et Prix Vendredi

samedi 3 avril 2021

Face à la mer immense de Lorraine Fouchet

Un nouveau roman de Lorraine Fouchet ça se savoure, comme un dessert gourmand, dans un fauteuil confortable en prévenant l'entourage "qu'on est là pour personne".

J'ignore si c'est parce que lorsqu'on aime on ne compte pas ou parce que la plume de Lorraine se bonifie comme un champagne millésimé, mais c'est toujours le dernier de ses livres que je préfère. Celui-ci encore davantage. On se prend une bouffée d'oxygène dès l'ouverture.

Quel plaisir de se concentrer sur la vie de ses personnages qui ont l'air si vrais qu'on les croirait surgis de sa propre vie. C'est encore plus vrai dans Face à la mer immense où ils sont représentés sur la couverture en compagnie du joyeux chien de l'auteure. Il faut avouer que depuis qu'elle lui a donné la parole sur Facebook il était prévisible que Mon Pote, MP pour les intimes, se faufilerait dans une publication.

Et puis le point de départ est bel et bien réel. A la demande d'une lectrice qui voulait remettre un cadeau à chacun de ses invités, Lorraine Fouchet a dédicacé 50 exemplaires de son précédent roman qui ont été offerts par les mariés, le jour de la cérémonie.

Il était tentant d'en faire toute une histoire, surtout quand on doit écrire en plein confinement (en mars 2020) et qu'on est interdite de séjour dans son île préférée.

A défaut de se trouver auprès des habitants qu'elle aime tant elle s'est télétransportée avec MP en pensée et sous sa plume. Du coup elle devient elle-même un personnage de cette histoire, après avoir pris le prénom de Prune et modifié quelques détails. Mais il est facile de la démasquer car cette romancière lui ressemble énormément, bien que j'ignore si dans la "vraie" vie elle est aussi marieuse. Mais je veux bien l'en croire capable.

Il sera plus que jamais question de sentiments. Parce que s'aimer est devenu une urgence. Que ce soit d'amour comme d'amitié. Alors Lorraine Fouchet, pardon Prune, a sacrifié un week-end de dédicaces dans un salon du livre pour assister au mariage de ses deux fans. Elle ne sera pas épargné par les querelles qui mettent du piquant dans toutes les retrouvailles familiales. Surtout quand couvent des secrets qui seront exacerbés par quelques malentendus.

Prune en sera pas que spectatrice. Elle en profitera pour exorciser ses propres démons, ceux-là même qui l'avaient retenue loin de cette île depuis plus de dis-huit ans.

Si l'essentiel de l'action se déroule à Groix le lecteur visitera aussi un charmant coin de la région parisienne (mais qu'on ne se figure tout de même pas que Lorraine nous a donné sa véritable adresse) et rêvera de la Nouvelle-Zélande.

La tempête rugira, au sens propre comme au figuré. Les invités vont devoir rester, et surtout se supporter. Certains sont là par affection, par politesse, ou pour ne pas dormir seuls. Plusieurs ne veulent pas se voir, et il est difficile de s'isoler sur un territoire de 8 km sur 4. Il sera question de liberté et de solitude, de différences d'âge, et surtout d'amour. Il y aura des moments dramatiques, et d'autres qui ressemblent à une grande farce. Vous y apprendrez comment vous venger de votre pire ennemi de façon définitive avec l'aide de quelques coquillages.

L'habitude est prise. Il y aura aussi, c'est désormais rituel, quelques recette de cuisine, et une play-list. Par contre la nouveauté cette fois-ci est qu'elle est directement écoutille en scanant la page avec l'application Lisez. Je connaissais la plupart des morceaux mais je les ai écoutés avec grand bonheur, à commencer par l'inévitable Face à la mer, de Calogero.

Avant de se consacrer à l’écriture, Lorraine Fouchet a été urgentiste. Elle est l’auteur de vingt-et-un romans et d’une lettre ouverte à son père, J'ai rendez-vous avec toi.  Ses derniers succès, Entre ciel et Lou (prix Bretagne, prix Ouest et prix Système U), Les couleurs de la vie, Tout ce que tu vas vivre et Poste restante à Locmaria ont paru eux aussi chez EHO. Elle vit entre les Yvelines et l’île de Groix. Si vous ne l'avez pas encore lue  ce mois ci est idéal pour la découvrir : J'ai failli te manquer et J'ai rendez-vous avec toi sortent au Livre de Poche.

Face à la mer immense de Lorraine Fouchet, chez Héloïse d'Ormesson, en librairie depuis le 1er avril 2021

vendredi 2 avril 2021

Vous abonner au blog

Une modification a été apportée à l'interface. Je vais dorénavant être prévenue de l’ajout d’un commentaire aux articles et je vais pouvoir les modérer sans délai. Il m'est arrivé d'oublier d'aller vérifier leur apparition dans l'interface et je sais que certains d'entre vous en ont été agacé. Cela ne devrait plus se produire.

Je rappelle qu’étant juridiquement responsable de tout le contenu je n’autorise pas les commentaires qui auraient un caractère diffamatoire, ou publicitaire, mais je ne censure pas les avis négatifs, quitte à leur apporter une réponse.

Parlons maintenant de l'abonnement, c'est-à-dire de la réception des articles dans votre boite mail.

Comme il est important de vérifier ce qu’on propose à ses lecteurs je me suis moi-même abonnée au blog, il y a dix ans. Et je reçois le lendemain matin de chaque publication le ou les nouveaux articles publiés que je peux lire dans le corps d’un mail.

Contrairement à d’autres systèmes d’abonnement ils sont entiers, sans rediriger vers le blog, et la mise en page d’origine est à peu près respectée. Elle est en tout cas très correcte, parfaitement lisible.

Cette formule permet d’être au courant des parutions, ce qui est pratique pour un blog comme le mien où les publications sont saccadées. Parfois aucun article pendant plusieurs jours de suite, puis 2 ou 3 en une seule journée, même si, pour des questions de référencement, il n'y en a pas deux qui portent les mêmes dates.

Libre à vous de les lire aussitôt ou plus tard, dans votre boite de réception ou sur le blog à votre convenance. Un peu à l'instar de ces cabines de plage de La Brée (Oléron) que l'on peut ouvrir une à une.

L’ennui est que cette possibilité est supprimée du fait de la dernière mise à jour de la plateforme de Blogger. J'ai failli vous en prévenir hier, mais vous auriez cru à un poisson d'avril. J'ai trouvé un moyen de continuer à les recevoir (ou de commencer pour ceux qui ne le faisaient pas jusque là). Cela fonctionne, je l'ai testé moi-même … évidemment.

Pour cela envoyez moi votre demande par mail à abrideabattue@orange.fr et j’entrerai votre adresse dans un fichier privé.

IMPORTANT : Cette manœuvre n’engendrera aucun spam ni fenêtre publicitaire. Je ne monétise pas le blog. Je ne veux pas que la lecture soit perturbée par le surgissement d’écrans pop-up. C’est pour moi une question de déontologie personnelle. De la même façon que je m’exprime librement (mais respectueusement) sur tous les sujets que j’aborde. Et que je n’écris qu’à propos de ce que j’ai lu, vu, entendu et gouté personnellement.

Autre avantage pour vous, si je puis dire, votre image n’apparaîtra pas comme "abonné" et du coup personne d’autre que moi ne saura que vous suivez À bride abattue.

Pour ceux d'entre vous qui étaient jusque là abonnés, il y a une différence : chaque article arrive séparément et quelques instants après sa publication. Les jours fastes où j'en met plusieurs en ligne cela risquera d'être dérangeant pour vous (je m'en suis rendu compte en testant le système). Aussi je mettrai en ligne la totalité ensemble et en fin de journée, en essayant de respecter chaque jour le même horaire.

Merci de me dire si vous êtes déjà abonné car je ne ferai la bascule qu'en juillet pour vous éviter de recevoir les notifications en double. J'attendrai la suppression de l'ancien système par Blogger ou bien je vous en aurai désabonné auparavant.

Enfin je n’ai pas l’intention de faire une Newsletter ni de vous adresser d’autres e-mails. Et bien entendu vous pourrez toujours vous désinscrire à tout moment.

Merci pour votre intérêt, votre fidélité et pour les remarques et avis que vous me transmettez, sur le fond, comme sur la forme, y compris sur les erreurs orthographiques et coquilles que vous remarquez et que je corrige ensuite.

jeudi 1 avril 2021

Grand Platinum d'Anthony van den Bossche

On m'avait promis un livre rafraichissant et je me suis fort divertie avec ce Grand Platinum.

J'ai entendu l'auteur affirmer ne pas trop s'arrêter sur les avis binaires j'aime/j'aime pas. C'est heureux car je serais bien en peine de choisir entre les deux. Le roman a beaucoup de qualités, mais il a aussi quelques défauts qui estompent le plaisir de lecture que j'aurais pu avoir si par exemple les personnages avaient été plus fouillés.

Ou encore si la photo de couverture, certes intrigante et collant au sujet, avait parfaitement correspondu au titre. Car enfin Anthony van den Bossche est si précis quand il nous fait la leçon sur les nuances distinguant un Tancho d'un Goromo, d'un Kigoï ou un Doitsu, d'un Chaboi ou encore d'un Ochiba qu'on s'attendrait à ce que l'entièreté de son ouvrage obéisse à la même règle.

Et ce n'est pas du tout un Grand Platinum qui nage sur la couverture. On peut être le premier avril et ne pas gober le poisson !

Mais voilà que je l'imite en vous perdant … sans vous préciser que les noms savants énumérés plus haut sont ceux de ce qu'on appelle des Nishikigoï (p. 31). Ce sont des désignations d'espèces de carpes sélectionnées génétiquement pour la beauté et la perfection du dessin de leurs écailles par des paysans japonais devenus éleveurs de poissons d'ornement par hasard (p. 21). Ces "poissons rouges" sont des oeuvres d'art qui sont négociées à prix d'or … sauf pour le père de Louise, pour une raison bien précise que vous découvrirez au fil des pages.

Sachez seulement que cet homme apprécie ce que les Japonais appellent le hinkaku, la prestance des carpes. Cette façon d'évoluer avec grâce entre deux eaux, d'envahir l'espace de sa présence douce et altière (p. 38-39). Louise rencontrait son paternel par hasard, au fil de ses promenades d'un parc à un autre, Monceau, Batignolles ou Trocadéro…
Louise a fondé une petite agence de communication. Elle est jeune et démarre une brillante carrière, malgré les aléas du métier, liés en particulier à Stan, un célèbre designer qui est son fantasque et principal client. Elle doit aussi jongler avec les fantasmes déconcertants de son amant, Vincent. Mais elle a autre chose en tête : des carpes. De splendides carpes japonaises, des Koï. Celles que son père, récemment décédé, avait réunies au cours de sa vie, en une improbable collection dispersée dans plusieurs plans d’eau de Paris. Avec son frère, elle doit ainsi assumer un étrange et précieux héritage.
L'auteur est féru de beaucoup de choses, depuis les cigares jusqu'à l'architecture des espaces verts parisiens, en passant par le design et la cuisine. Du coup il a peut-être insuffisamment travaillé le thème des secrets de famille qu'il revisite pourtant avec originalité.

Le roman est un récit loufoque de pêche miraculeuse. Il est aussi une ode à la nature qu'on peut classer parmi les romans écologiques. Offrant une perspective optimiste après nous avoir asséné une douche froide (p. 52) : On a tous un souvenir de pêche au bord de la rivière avec papa (…) en ajoutant dans la bouche de Stan avec une pointe de mépris personne ne veut se priver. Même pour éviter la fin du monde.

C'est encore une sorte d'hommage aux oulipiens car il baigne dans un lexique aquatique très savamment construit, ponctué de créations linguistiques imagées. J'ai envie de lui en piquer une : autant tenter des ricochets sur un torrent (p. 50).

Certains lecteurs estimeront que ses personnages sont exagérés. Pourtant il existe des misophoness comme le frère de Louise, et leur vie est un calvaire. L'auteur décrit au scalpel le monde du marketing et de la communication. J'y ai connu des "jeunes prodiges qui possédaient l'avenir" (p. 48) et qui, comme Stan, n'auront pas su conjuguer le verbe au futur.

On décèle le penchant de l'auteur pour le documentaire, sans doute complètement à l'oeuvre dans son premier récit, Performance (Arléa, 2017). Cela ne m'a pas dérangée même si j'estime que tant qu'à faire il aurait pu pousser le bouchon un peu plus loin et placer un lexique à la fin. J'adore apprendre plein de choses d'une lecture, qu'il s'agisse d'informations piscicoles, botaniques, de détails historiques ou concernant l'origine d'une expression. J'avais souvent entendu Never explain, never complain (p. 106) mais j'ignorais que c'était la règle d'or des Windsor en situation de crise. Je l'aurais attribuée à Winston Churchill.

Adolphe Alphand méritait cet hommage surtout en cette période où les jardins publics sont l'échappatoire des parisiens. Autant savoir où on met les pieds ! S'il vous faut un résumé, je vous donnerai celui que Louise glisse (p. 76) : un homme a constitué une fantastique collection de carpes, conservée un peu partout dans les mares parisiennes comme si la ville lui appartenait. A sa mort sa fille et son frère héritent des poissons, mais le joyau de la collection a été vendu par un jardinier cupide à un esthète de l'île Saint-Louis. Le frère et la soeur décident de kidnapper le poisson et de trouver un étang pour reconstituer la collection du père.

Il n'y a pas que les migrants à connaitre une existence clandestine. Et, à bien y réfléchir on peut garder la couverture et alors c'est le titre qu'il aurait fallu changer. Je suis désolée de briser la satisfaction de l'auteur qui le dit court, poétique, évoquant une fable, alors qu'il résonne dans ma tête comme un nom de code.

A part cette réserve j'ai aimé ce roman pour le modernisme du caractère de Louise dans laquelle je me reconnais. Comme elle je savoure la fraîcheur du matin. Je ne l'aurais pas formulé comme ça mais j'apprécie de "frauder le réel, profitant du sommeil de la ville pour détourner à mon compte une portion entière de la journée" (p. 43). Et je trouve amusant qu'elle le fasse en sirotant une infusion de copeaux de gingembre (un autre des romans de la sélection des 68 premières fois contient ce mot dans son titre).

Je n’ai jamais pensé que la durée d‘une relation se mesure au nombre d'occasions manquées de se quitter (p. 45) mais je trouve le point de vue de la jeune femme est assez juste. J’ai aimé la suivre dans son emploi du temps un peu fou. Je comprends sa soif, et puis aussi la fidélité qu’elle a à propos de la passion que son père leur a transmise, à son frère et elle. C’est certes un poil loufoque mais c’est cela aussi qui m’a réjouie.

Anthony van den Bossche parle tant de cinéma que je l'ai cru scénariste. On a le sentiment de lire le scénario du futur film de Bedos, le fils, pas le père.

L'icaunaise que je suis ne peut que pardonner à cet amoureux du Morvan les maladresses de la fougue avec laquelle il écrit. On ne le dit pas assez fort : c'est bien l'Yonne qui coule au pied de Notre-Dame (p. 23) et sa fraicheur n'aura pas réussi à éviter le drame de l'incendie dont il nous rappelle la brutalité à plusieurs reprises.
J'espère retourner bientôt dans les Jardins Albert Kahn. J'y serai plus attentive aux poissons qui se prélassent dans l'eau tumultueuse des bassins qui ont réouvert au public il y a presque un an.

Anthony van den Bossche est né en 1971. Ancien journaliste (chez Arte, Canal +, Nova Mag, Paris Première, M6, Le Figaro) et commissaire indépendant (design contemporain), il accompagne aujourd'hui des designers, artistes et architectes. Il a publié un récit documentaire avant Grand Platinum qui est son premier roman.

Grand Platinum d'Anthony van den Bossche, au Seuil, en librairie le 7 janvier 2021

mercredi 31 mars 2021

Emotions de Rascal

J'adore la manière que Rascal a de proposer des albums conceptuels accessibles à des tout-petits.

Il m'avait séduite avec sa version sans paroles des Trois ours.

Ici il traite des sentiments qu'il annonce d'un mot, sans doute à destination des adultes qui feront découvrir l'album aux enfants puisque la cible (à partir de 3 ans) ne maitrise pas la lecture.

Mais ça ne l'empêche pas de faire mentir Victor Hugo qu'il ose cependant placer en exergue : Les mots manquent aux émotions.

Ça m'a donné l'idée de vous soumettre deux énigmes en photographiant deux double-page dont j'ai occulté la réponse. Arriverez-vous à deviner quelle émotion est représentée dans chacune ?

C'est facile pour celle-ci :
Un peur plus complexe pour celle-là :
Vous trouverez les réponses dans l'album mais rien ne vous empêche de soumettre une hypothèse en commentaire.

L'ouvrage est en noir et blanc (comme l'était celui des Trois ours). L'oeil se focalise sur le trait sans être perturbé par une couleur qui aurait induit une réponse. On est dans l'essence même de chaque émotion. De plus, le choix de la double-page place le graphisme en gros plan.

Les émotions sont en fait plutôt des états d'âme que des émotions proprement dites, et chacun est caractérisé par un adjectif. Ils sont deux douzaines au total. Chaque enfant (et adulte) pourra se reconnaitre dans chacun avant de s'élancer, entier et libre, voire libéré, sur le chemin de sa vie.

Emotions de Rascal, Collection Pastel de l'ecole des Loisirs, en librairie depuis le 29 janvier 2021
A partir de 3 ans

lundi 29 mars 2021

Florida d'Olivier Bourdeaut

Le titre du nouveau roman d'Olivier Bourdeaut ne prête pas au moindre doute. L'action se déroule aux Etats-Unis, en Floride. Le sujet est grave. Certains chapitres sont poignants malgré une écriture toujours teintée de dérision.

On peut estimer que ce n'est pas si grave, que ça se passe loin de chez nous. Mais il suffit de suivre un peu les excès qui se propagent sur les réseaux sociaux pour craindre que le phénomène puisse gagner la France. Ce n'est pas Delphine de Vigan qui me contredira. Les enfants sont rois en est la preuve.

J'ai retrouvé intacte la vivacité de l'écriture de En attendant Bojangles, ce premier roman qui m'avait tant enthousiasmée et à qui on pardonnait quelques maladresses. Florida en a toutes les qualités, la maitrise en plus.

Tout en étant excessif (on le souhaite pour l'héroïne) le récit est parfaitement crédible, même si l'auteur nous met d'emblée en garde par une citation d'Oscar Wilde : Les seules personnes réelles sont celles qui n’ont jamais existé, et si un romancier est assez vil pour aller chercher ses personnages dans la vie de tous les jours, il devrait au moins feindre de les avoir créés lui-même au lieu de se vanter de les avoir copiés.

Florida se présente presque comme un journal dans lequel s'épancherait Elisabeth depuis son enfance. La gamine ne se prive pas de critiquer ses parents qu'elle désigne souvent comme étant la Reine et son Valet. Elle remporte, à 7 ans, sur une idée de sa mère, un trophée de reine de beauté qui marquera le début d'un enfer dans lequel la jeune femme se consumera.

Comme elle est touchante quand elle se critique : je me détestais, mais je voulais qu'on m'aime (p. 21). Du coup elle va se plier aux exigences de sa mère dont elle nous dit qu'elle s’emmerdait, elle m’a transformée en poupée. Elle a joué avec sa poupée pendant quelques années et la poupée en a eu assez. Elle s’est vengée.

Je pourrais m'appuyer sur une autre citation d'Oscar Wilde (qui ne figure pas dans le livre) : Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent.

Mais ne comptez pas sur moi pour vous raconter si l'enfant pardonnera. Je ne vous dirai même pas si au moins elle les aura compris. Ses confidences semblent honnêtes. Ma mère me disait que j'étais très belle et que je n'étais pas trop bête. L'ordre des compliments est important, la forme aussi. Disant cela, elle parait lucide à propos de ses dysfonctionnements mais elle est d'une incroyable perfidie (perversité aussi peut-être). Elle ne fait pas envie, certes, mais elle fait pitié et nous, en tout cas, on est de son côté. On la plaint d'avoir une mère si égoïste, qui n'agit que pour lui faire gagner des trophées, et un père voleur, qui réquisitionne ses revenus.

Comme on la comprend quand elle avoue qu'elle aurait préféré être moche !

Olivier Bourdeaut ne fait aucune concession à ces parents maltraitants prêts à tout pour que leur progéniture monte sur le podium. Elisabeth passe en revue les tricheries odieuses comme l'introduction d'un tenia qui rendra la mini-miss ultra mince. Les artifices sont multiples ; c'est parfois à vomir.

Après les concours de beauté, la gamine se prendra "au jeu de la réussite scolaire" (p. 60) qui  provoquera de la jalousie : avant j'étais populaire pour de mauvaises raisons, désormais j'étais impopulaire pour d'autres mauvaises raisons. D'autres addictions suivront.

Olivier Bourdeaut a encore choisi une famille atypique. Cet ouvrage est un livre de la démesure, écrit au vitriol, avec un sens de la dérision XXL. On retrouve le coté déjanté de Bojangles, l'amour en moins. Il prend à parti le lecteur et c'est très agréable, en laissant son héroïne nous appâter d'injonctions, du type : soyez patients, … sous-entendu je vous dirai tout mais pas tout de suite. Sachez quand même que les surprises seront au rendez-vous.

La vie est une farce, dit-elle, il faut croire que j'aime en être le sujet (p. 135).

Les analyses psychologiques et sociologies sont fines. Il est juste de penser que le malheur des uns ne doit pas compenser les soucis des autres. Comme on aurait eu envie, quand nous étions enfants, de répondre à nos parents que s'il y a bien une théorie qui me gonfle, c'est celle du pire ailleurs. Tu es malheureuse? Pense aux enfants du Nigeria, petite privilégiée. Oui oui, c'est vrai ça, mais ça ne tient pas. Personne ne console un type qui a la grippe en lui parlant des cancéreux, au pire ça mérite un éclat de rire, au mieux un pain dans la gueule. C'est inaudible comme discours. La théorie du pire ailleurs est la négation du bon sens et de l'ambition. Si je me compare tout le temps aux petits Nigérians, j'accepte ma condition toute ma vie et je ferme ma gueule toute la journée. Je regarde mes pieds et j'attends que la vie passe, qu'elle m'écrase (p. 139).

L'auteur avait un peu plus tôt avancé le même propos, auquel il avait donné un autre nom : C'est moche mais c'est comme ça. Vous connaissez la théorie du mort-kilomètre ? Un mort à un kilomètre vous touche plus que mille morts à mille kilomètres. Eh bien à douze ans et demi, trois mille morts à mille kilomètres vous touchent moins qu'un déjeuner avec vos parents qui s'engueulent tout le temps. L'impact de deux avions sur une tour fait moins mal qu'une grosse gifle. (p. 55)

Et pourtant il ose dire le contraire (p. 221) quand César lance à Elisabeth : tu sais quoi, t'as qu'à l'écrire, ta vie, les gens adorent çà, lire les malheurs des autres, ça les fait bander de voir combien les autres ont dégusté.

Le roman est truffé de références à des oeuvres littéraires ou cinématographiques qui surgissent toujours fort à propos. Elisabeth nous confie ses péripéties avec un humour fou. 

Faire rêver puis dégouter. Plaire puis ne plus plaire. Déplaire. Etre belle et rebelle. Gâtée, pourrie jusqu'à l'os, au sens propre. Attention il n'y aura pas de happy end. Malgré cela Florida est un vrai page-turner dont je me suis régalée.

Florida d'Olivier Bourdeaut, Éditions Finitude, en librairie depuis le 4 mars 2021

dimanche 28 mars 2021

Antoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal

J'ai visionné Antoinette dans les Cévennes grâce à mon abonnement à la médiathèque numérique car je n'avais pas eu le temps de le voir avant que les cinémas ne ferment.

Ce film, qui faisait partie de la Sélection Officielle Cannes 2020, a été salué à la cérémonie des César. D'abord parce que Laure Calamy a reçu le César de la meilleure actrice. Ensuite parce que la comédienne a fait un discours très remarqué sur l"importance de la culture en province. J'ai découvert à cette occasion qu'elle était orléanaise, et que donc j'aurais pu la connaitre personnellement.
Des mois qu’Antoinette attend l’été et la promesse d’une semaine en amoureux avec son amant, Vladimir. Alors quand celui-ci annule leurs vacances pour partir marcher dans les Cévennes avec sa femme et sa fille, Antoinette ne réfléchit pas longtemps : elle part sur ses traces ! Mais à son arrivée, point de Vladimir - seulement Patrick, un âne récalcitrant qui va l'accompagner dans son singulier périple…
La réalisatrice, Caroline Vignal, avait passé une semaine à marcher en famille dans les Cévennes en 2010. Elle a eu, depuis, l'envie de filmer cette belle région, et je la comprends. Les paysages sont magnifiques et la référence au chemin de Stevenson est très jolie. Comme il est vrai de dire que l'important n'est pas le but, c'est le chemin.

Antoinette va nous entrainer sur l'itinéraire phare du Massif Central, qui, dans sa totalité fait 272 km du Puy-en-Velay à Alès en traversant 4 départements : Haute-Loire, Ardèche, Lozère, Gard. Beaucoup de vacanciers empruntent ce chemin seul, en groupe, avec un âne, à vélo ou à cheval, en marchant dans les pas de Robert Louis Stevenson qui le créa en 1878, et qui est devenu depuis le GR70. L'histoire est racontée à Antoinette par un des patrons des gites, Idriss (Denis Mpunga). Et plusieurs plans la montre lisant le récit de Stevenson.

Du coup, les Cévennes constituent un personnage du film à part entière, d'où leur présence dans le titre (alors que d'autre versions ont choisi de le distribuer sous le nom de Patrick). Les grands espaces et les ciels procurent un sentiment d'immensité, évoquant le far-west américain. C'est d'ailleurs une chanson que Dean Martin interprétait en 1959 qui résonne à la toute fin, My rifle, my pont and me comme dans un vieux bon western.

La nature joue un rôle essentiel en guérissant Antoinette de ce qui aurait été un gros chagrin d'amour. Elle apprend qu’elle peut compter sur elle-même, et se libère de tout ce dont elle croyait dépendre. C'est une femme nouvelle que l'on découvrira.
Mais avant cela il lui faudra dompter l'âne qui est son compagnon de route, tout en maitrisant ses propres émotions.

Le film est profond. C'est un récit initiatique, mais il tient aussi de la comédie romantique et il est ponctué de moments très drôles, renforcés par le quiproquo découlant du nom de l'âne, ce prénom de Patrick qui en ferait presque un ami. Il y a aussi une scène très bucolique où Antoinette dort dans la forêt au milieu d'une multitude d'animaux sauvages qu'on dirait sortis d'un film de Walt Disney. Qu'on se rassure, une mention au générique assure qu'aucun animal n'a été maltraité durant le tournage.
On suit aussi des scènes de retrouvailles chaleureuses entre tous ceux qui traversent la région à pied. On note une vraie solidarité entre les marcheurs et la bonté des hôtes qui les accueillent. J'ai remarqué parmi les vacanciers Marie Rivière, l'héroïne du Rayon vert tourné en 1986 par Eric Rohmer, et qui est le film culte de Caroline Vignal.

Le rôle principal est dévolu à Laure Calamy, la si pétillante jeune femme astucieuse de la série télévisée Dix pour cent, autant capable de susciter le rire que les larmes

Quant à Patrick, ils sont formidables. J'emploie le pluriel puisqu'ils étaient deux, même si ça ne se remarque pas à l'écran. Un pour les acrobaties, un autre pour refuser d'avancer et faire croire qu'il comprend tout.
Le défi est réussi de filmer une marcheuse sans provoquer une seconde de lassitude dans l'oeil du spectateur. Ça méritait bien un César !

Antoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal, avec Laure Calamy (Antoinette Lapouge), Benjamin Lavernhe (Vladimir Loubier), Olivia Côte (Eléonore Loubier), Louise Vidal (Alice Loubier), Denis Mpunga, Marc Fraize, Jean-Pierre Martins …

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