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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes.

vendredi 5 avril 2024

Combattre loin de chez soi, exposition au musée de la Grande Guerre à Meaux

Je n’avais découvert le musée de la Grande Guerre à Meaux qu’en novembre dernier, à l’occasion de la présentation au public de deux wagons, dont un spécimen unique, blindé, en acier riveté, destiné à acheminer des munitions au plus près du front.

Je m’étais promis de revenir tant j’avais été impressionnée par l’immensité des collections. Il faut compter un minimum de deux heures pour les visiter et on pourrait leur consacrer une journée entière sans en avoir épuisé les ressources.

Le musée propose régulièrement de nouvelles expositions. Celle qui ouvre au public demain, Combattre loin de chez soi. L'empire colonial français dans la Grande Guerre, m’a donné l’occasion d’en apprendre davantage sur ce musée qui, je le rappelle, est le plus important dans son domaine.

Lors de ce déplacement, nous avons été accueillis par Franck Gourdy, vice-président de la Communauté d'agglomération du Pays de Meaux et Audrey Chaix, directrice du musée qui ont rappelé que si le thème s’inscrit dans l’actualité la volonté du musée remonte à plusieurs années, en raison de la volonté de faire vivre la richesse des collections puisque le parcours permanent ne permet de montrer qu’environ 5 000 pièces sur les 70 000 objets et documents composant les collections. Les visiteurs découvriront à 90% des pièces sorties des réserves, de la collection Jean-Pierre Verney, d’autres dons et de la politique d’acquisition.

Après avoir présenté l'exposition, je me rendrai dans les collections permanentes et je mettrai l'accent sur quelques pièces, en complément de ce que j'ai écrit en novembre dernier. C’est Johanne Berlemont, responsable du service de la conservation, qui assura les deux visites.

L'exposition s’attache à expliquer la portée et les particularités de la participation de l’Empire colonial français au premier conflit mondial dans les multiples registres de l’engagement, des conséquences et des héritages. Elle entend faire connaitre et analyser le rôle des hommes de l’Empire engagés dans la guerre en mettant en avant une histoire partagée.

Elle apporte des clés de compréhension de l’histoire et des mémoires des anciennes colonies et territoires français. En effet, cette histoire entre la France et son Empire est à la fois ancienne et éminemment contemporaine dans le contexte particulièrement sensible de l’écriture de l’histoire coloniale. Le musée a choisi d’adopter une position mesurée, rigoureuse qui s’inscrit dans la continuité de sa collection permanente, bâtie sur les aspects sociétaux et militaires de la Grande Guerre.

L’approche, qui est pluridisciplinaire, donne à saisir les enjeux des récits historiques à travers la présentation de figures, de données scientifiques, d’oeuvres, de documents et d’objets issus des collections du musée ou de celles de partenaires institutionnels.
Nous serons invités à suivre quatre personnages fictif, Adama, Edouard, Phan et Jean-Charles, représentatifs du vécu des hommes issus des différents territoires de l'Empire colonial français. Le parcours de visite est didactique sans prétendre à l’exhaustivité avec plusieurs espaces élargis pour accueillir un public spécifique comme les élèves, qui pourront poser leurs questions et trouver des réponses s’organise autour d’un fil rouge à la fois chronologique et thématique avec trois sections principales.

Il faut rappeler que la guerre de 1870 se termina par une défaite française qui eut pour conséquences la chute du Second Empire français et de l'empereur Napoléon III, suivie de la proclamation de la Troisième République. Sur le plan du territoire, la France est amputée de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. Mais elle conserve l’héritage d'un empire colonial constitué sous l'Ancien Régime (îles Caraïbes, île de la Réunion, comptoirs en Inde), sous la monarchie de Juillet (prise d'Alger en 1830) et enfin sous le second Empire (implantation en Indochine). Bientôt auront lieu la colonisation de Madagascar et d’une partie de l’Afrique (où plusieurs pays européens seront récents). Un ministère des colonies est créé en 1894.

Un des premiers objets présentés est cette Assiette historiée "Madagascar" représentant des tirailleurs haoussas datée entre 1881et 1919, provenant de Utzschneider & Cie, Manufacture de Sarreguemines
Les troupes de la Marine changent de nom pour s’appeler à partir de 1900, Troupes Coloniales. Elles s’ajoutent à l’Armée d’Afrique (sous-entendu, Afrique du Nord). Chacun a son uniforme et le tombeau (nom donné à la pièce entourée d'un galon effectuant une boucle simulant une fausse poche) est d'une couleur distinctive du régiment (garance au 1er, blanc au 2°, jonquille au 3°).  La veste se porte au dessus d'un gilet ("sédria") en drap bleu avec galon garance autour du col et au milieu de la poitrine.
Comme mentionné précédemment, le tombeau rouge est celui du premier régiment. A ce moment là les magasins vendent des panoplies pour que les enfants puissent s’habiller de la même manière que les soldats. Un exemple est présenté en vitrine (cf photo de gauche). Sur l’uniforme des Tirailleurs sénégalais (beige sur la photo de droite) on remarque les lettres T et S brodées d’or sur le revers du col.

jeudi 4 avril 2024

Dans l’atelier de Leonardo Cremonini, exposition, au Pavillon Conti

J'ai visité en avant-première l’exposition "Dans l’atelier de Leonardo Cremonini" qui se tiendra du 5 avril au 29 mai 2024 au Pavillon Comtesse de Caen (27, quai de Conti, 75006 Paris) de l’Institut de France.

L’Académie des beaux-arts a voulu, à travers elle, rendre hommage à l’œuvre graphique de cet artiste majeur de la deuxième moitié du XX° siècle (1925 à Bologne-2010 à Paris),  et membre associé étranger de l’Académie des beaux-arts où il enseigna de 1983 à 1992 la taille douce, la sérigraphie, et l’estampe.

On le connait jusqu’à présent surtout pour ses peintures. En quelque 75 pièces, l’accrochage se propose de rendre compte de la puissance et de l’originalité de son œuvre imprimée qui va être montrée pour la première fois au public, suivant un parti pris chronologique révélateur de la montée en puissance des thématiques et de leur récurrence : la plage et l’été, l’enfance et ses mystères, la dialectique intérieur/extérieur, la sensualité des corps ou encore les surgissements de formes aléatoires dans la nature.

Les oeuvres ont été choisies parmi les presque 200 pièces (gravures, lithographies, sérigraphies, dont 160 éditions originales et une trentaine d’épreuves de fond d’atelier) données par son fils unique, aujourd'hui architecte à Paris et seul héritier, né en 1963 de son union avec Giovanna Madonia, linguiste. Pietro a monté deux corpus rassemblant au moins une épreuve de chacune des estampes réalisées par son père, qu’il a transmis en octobre 2022, d’une part à une institution italienne de Bologne, et d’autre part française, en l’occurrence l’Institut de France, parce que son père avait enseigné aux beaux-arts.

En parallèle de l’exposition, l'école des Beaux-Arts de Paris publie le catalogue raisonné de ses oeuvres gravées, réalisé par Anne-Marie Garcia, par ailleurs commissaire de l’exposition, et qui s’est livrée à un énorme travail de défrichage et de sélection des oeuvres accrochées parmi les "états". Choisir un ordre thématique aurait sclérosé l’ensemble. Elle a préféré suivre la chronologie de manière à faire ressortir le processus, quitte à donner un sentiment de carambolage qui est le reflet de ce qu’il avait dans la tête. En tout cas, l’exposition réservera de multiples surprises à qui songera à aller et venir d’une salle à l’autre. Il ne faut pas hésiter à regarder les oeuvres dans le détail, en s’approchant de manière à tenter d’appréhender sa vision du monde.

Ce fut aussi une gageure de réaliser un catalogue raisonné imposant de décrire la technique, ce qui ne fut possible que grâce à l’appui de trois experts. Mais c’est une rédaction simplifiée qui a été choisie pour les cartels.

Elle a disposé de peu d’archives, composées essentiellement d’un carnet, de quelques agendas et des lettres conservées par deux de ses éditeurs, Il Bisonte de Florence et la fondation Adriano Olivetti de Turin. Par chance, l’artiste a dès le début, daté, signé et justifié chacune des épreuves. Par contre, s’il leur a attribué un titre, il n’a pas toujours reporté celui-ci sur l’œuvre même, préférant les moduler dans le temps. Anne-Marie Garcia a remarqué qu’ils ne sont pas très stables d’un tirage à un autre et que parfois un jeu de mots, entre le français et l’italien, complexifie encore leur attribution.
Il sole negli occhi, (planche 4), lithographie, 19, impression en six couleurs sur vélin, 74,4 x 50 cm

Cremonini a converti en eau-forte et sérigraphie beaucoup de dessins et même de peintures qu’il avait exécutés auparavant, en en modifiant éventuellement le cadrage ou l’échelle. Il pouvait travailler de nombreuses années sur plusieurs tableaux en parallèle.

Ce qui est fabuleux dans cette exposition c’est qu’elle fait comprendre comment il pratique tout à la fois la gravure, la lithographie et la sérigraphie jusqu’au paroxysme, allant jusqu’à superposer les techniques, mélanger les encres, multiplier les couleurs, saturer le papier, découper les cuivres, juxtaposer les plaques pour obtenir du relief, gaufrer, laisser des empreintes digitales (comme sur cette lithographie ci-dessus où la main entière évoque les continents quand on la regarde de loin), ce qui à chaque fois, représentait un nouveau défi pour ses imprimeurs.
Finestre al balcone, Fenêtre au balcon, (planche 2), lithographie, 1968, 
impression en treize couleurs sur vélin, 50 x 74,4 cm
On a très vite les enfants, parfois les yeux bandés, fouillant le thème de colin-maillard cher au graveur qui, s'il ne travaille pas les yeux fermés, oeuvre tout de même à l’envers.
Mosca cieca, Colin-maillard, lithographie, (planche 3), 1968,
impression en neuf couleurs sur vélin, 50 x 74,2 cm

Umberto Eco disait de Cremonini que sa peinture est une fenêtre qui devient théâtre où il raconte, organise des intrigues ambiguës et sous-entend une série de raisonnements [visuels bien sûr] sur le rôle du sujet, du regard, du désir et de la voluptéPour lui, les miroirs servent non pas à se regarder mais à épier ce qu'on ne devrait pas voir. 

En tant que linguiste, la mère de Pietro, a ouvert à Cremonini le monde intellectuel et universitaire. Il sera admiré par ses pairs tels que Francis Bacon et par les plus grands intellectuels de son temps, à l’instar d’Alberto Moravia, Italo Calvino, Umberto Eco, Louis Althusser, Michel Butor ou Régis Debray qui interprèteront son art, puissamment poétique et l’atmosphère métaphysique et mélancolique de sa peinture en clé psychanalytique et philosophique.

Althusser, qui n’a écrit que sur un artiste, lui consacrera un texte. Michel Butor publiera Les parenthèses de l’étéItalo Calvino verra dans ses oeuvres la réminiscence et le souvenir. Quant à Alberto Moravia, il sera sensible au voyeurisme de l’enfance. C’est une chance que ces textes aient été rassemblés par la commissaire pour figurer au catalogue.

mercredi 3 avril 2024

L’homme Femme de Laurent Viel

Laurent Viel aime chanter. Particulièrement les auteurs à qui il voue une passion. Surtout Jacques Brel, Barbara et Sylvie Vartan. Mais vous remarquerez d’autres sources d’inspiration déployées dans son dernier spectacle L’homme Femme.

Et alors que la question du genre est un thème largement d’actualité il ne tranche pas, jouant sur les deux tableaux. Il l’affirme dans la chanson éponyme.

Il se produit tous les mercredis à 21h00 depuis le 20 mars (jusqu’au 26 Juin 2024/ relâche le 12 Juin) dans une des caves du Théâtre de l'Essaion qui convient parfaitement à la formule qu’il a concoctée.

Laurent Viel s’affirme Homme-Femme. Il est tout autant Chanteur-Comédien. Ce spectacle, qui n’est pas nouveau puisqu’il a été créé il y a un an, se compose de 14 chansons, certaines anciennes, d’autre récentes, abordant les thèmes de l’enfance, la sienne comme le désir d’enfant par la GPA, de la blonde Sylvie, de l’amour, du genre et de la sexualité, du parcours d’une vie, de la brune Barbara, de la résilience… avec en bonus une artiste invitée à chanter avec lui à la fin car Laurent aime depuis toujours chanter en duo.

Le show commence et se clôture sur une évocation de Marcel Proust. L’ambiance se rapproche davantage du cabaret que du tour de chant. Les vidéos imaginées par Antoine Le Gallo habillent joliment les pierres apparentes en de savantes compositions kaléidoscopiques. J’ai particulièrement apprécié celle qu’il a conclue sur les paroles de La machine avec la chorégraphie de Raphaël Kaney Duverger interprétée par Isabelle Aichhorn, qui signe la mise en scène du spectacle.

C’est un spectacle où les paroles comptent. Alors, forcément, on y est attentif, quelles soient de Laurent Viel, qui conjugue les talents d’auteur, compositeur et interprète ou des plumes qui ont collaboré avec lui comme Philippe Besson, Yann Cortella, Romain Didier, Thierry Garcia, Xavier Lacouture, Marie Nimier …

Après une évocation de Marcel Proust, qui bouclera d’ailleurs le récital, Laurent interroge l’assemblée avec une chanson qu’il interprétait déjà dans « Viel chante d’Eon dit … le chevalier » (Ai-je vraiment compté ?) : je me suis égaré / J’ai tant voulu la gloire, les honneurs / Il est trop tard 

Le chanteur est plongé dans une totale obscurité mais on devine une épaisse fumée qui va se teinter de rubis alors que nous découvrons un ours en peluche de la même tonalité en équilibre sur l’épaule, symbole absolu de l’enfance par laquelle l’artiste tenait à commencer car elle le renvoie à la solitude … et à la nudité.

Quelques pas de danse (et il y en aura plusieurs au cours de la soirée) et voici Ventre Z, mi-parlée, mi-chantée, interrogeant sur la GPA, avec des paroles de Pascal Mathieu, qui a également écrit la suivante, Le fil du courant, traversé de clins d’œil à l’univers de la jolie blonde, alias Sylvie Vartan, qui fut la première à donner envie de faire de la scène. Elle dont le visage n’est plus sur l’oreiller mais sur le mug qui rivaliser avec l’ours en peluche sur le tabouret.

L’orchestration est magnifique et fait regretter l’absence de musiciens. On ne s’attendrait bien entendu pas à un orchestre symphonique mais un clavier, une guitare, une batterie accompagneraient formidablement le chanteur qui ne serait plus contraint à une forme de solitude. A d’autres moments c’est la présence de danseuses qui nous manquera.

Nous en parlions, la voici en majesté, Sylvie Vartan, dont on reconnaît à peine la voix mais qui se dessine très vite avec des références très explicites à plusieurs titres de ses chansons que Xavier Lacouture a agencés façon puzzle ( Comme un garçon, La Maritza, L’amour c’est comme une cigarette, Nicolas …), en soulignant d’un trait large qu’il s’agit bien d’elle au cas où nous n’aurons pas compris.

La longue dame brune, alias Barbara, rivalise avec la précédente, et on pourrait écouter longtemps son phrasé si particulier. La musique a été fort à propos composée par Romain Romanelli qui fut si longtemps son accordéoniste. Je signale que le spectacle-hommage qu’il lui consacre, L’homme en habit rouge, est un bijou.

Laurent enchaine en changeant de rythme avec une chanson dont il a écrit paroles et musique (avec Yann Cordella) : Qu’est-ce qu’il y a d’aussi beau ? Bien qu’il commence par j’aime les filles à talon (…) et qui jouent les princesses, les affirmations qui suivront renverseront le paradigme tout en faisant écho troublant au premier grand tube sur toutes les radios FM, en 1981, J’aime regarder les filles de Patrick Coutin. Cette année-là Barbara chantait Regarde, quelque chose à changé, mais il ne s’agit pas du tout du même changement que celui que Laurent nous confie ce soir. Sylvie, plus nostalgique, chantait quant à elle Toute une vie passe / pleure des lettres d’amour et des coups de coeur / change. On n’oublie rien mais il faut garder pour soi un coeur déchiré quand l’amour s’en va.

Il y a une autre référence musicale (nous dirons un hommage, et ma mémoire n’a pas retrouvé de quel titre il s’agit qui, bien évidemment n’a rien à voir avec la chanson d’Alain Souchon mais plutôt avec une balade moyennageuse) dans la magnifique interprétation suivante, La machine (texte plein d’émotions de Xavier Lacouture) alors qu’une suite de notes électro ponctuent la chorégraphie superbement démultipliée à l’infini :
Elle passe l’aspirateur (…) pour aspirer son bonheur en poussière.
Elle refait les mêmes gestes pour calmer sa douleur. (…)
Quelques tee-shirts et un jean défilent dans la machine / Roulent au rythme du tambour.
Elle a relu la lettre / Le temps s’est arrêté / Elle retire de la machine/ Un homme en uniforme bleu / Mort au son du tambour.

Voilà Monsieur, totalement ancrée dans la tradition de la chanson à texte et où l’hommage est cette fois évident à Jacques Brel. Laurent Viel chante la suivante dos au public. Elle m’évoque le début du spectacle avec la référence explicite à Proust et la première chanson, Ai-je vraiment compté ? Il enfile ensuite une veste rouge, assortie à ses chaussures, pour interpréter Dans le corps d’un homme.

Voix de gorge dans Pianiste de bar pour célébrer Keith Jarret, Meredith Monk, et … Richard Clederman. La fumée noire masque l’artiste qui, en voix parlée célèbre cette fois Cole Porter, Gerschwin, et … toujours Richard Clederman.

Les belles paroles écrites par Philippe Besson pour Au temps qui nous reste abordent un thème très actuel, celui de la fin de vie.

Enfin arrive la chanson éponyme du spectacle : Quand je pense Homme je me sens Femme / Je dis Elle / Je pense à moi (…) Il faudrait trancher … mais pourquoi ? interroge Laurent avec malice en concluant Et l’avenir va me donner raison. Les paroles explorent la dualité, le double, mais nous ramènent aussi à l’enfance.
Laurent a l’habitude de chanter en duo. Il a l’excellente idée de solliciter chaque mercredi une interprète différente pour chanter avec lui. C’était Armelle Yons le soir de ma venue et le moment fut très réussi. J’étais particulièrement heureuse de voir cette artiste à ses côtés puisque j’ai chroniqué très récemment son dernier album. Ils ont interprété "L'amour que l'on n'a pas fait" et qui aurait pu conclure le show qui s’acheva quelques minutes plus tard par Une dernière danse.
L’homme Femme de Laurent Viel
Les mercredis à 21h00 jusqu’au 26 Juin 2024 (relâche le 12 Juin)
Théâtre de l’Essaion
6, rue Pierre-au-Lard - 75004 Paris - Tél: 01 42 78 46 42

mardi 2 avril 2024

Du thé pour les fantômes de Chris Vuklisevic

Bien que je ne sois pas friande de littérature fantastique j’avais soif de découvrir Du thé pour les fantômes parce que je fais confiance aux choix du comité de sélection du prix des lecteurs d’Antony
Agonie est sorcière. Félicité, passeuse de fantômes. Le silence dure depuis trente ans entre ces deux filles de berger, jusqu’au jour où la mort brutale de leur mère les réunit malgré elles.
Pour recueillir ses derniers mots, elles doivent retrouver son spectre, retracer ensemble le passé de cette femme qui a aimé l’une et rejeté l’autre. Mais le fantôme de leur mère reste introuvable, et les témoins de sa vie, morts ou vivants, en dessinent un portrait étrange, voire contradictoire.
Que voulait-elle révéler avant de mourir ? Qui était vraiment cette femme fragmentée, multiple ?
Leur quête de vérité emmènera les sœurs des ruelles de Nice au désert d’Almería, de la vallée des Merveilles aux villages abandonnés de Provence, et dans les profondeurs des silences familiau
J’aime le principe d’inciter le lecteur à sortir de sa zone de confort en lui proposant des ouvrages vers lesquels il n’aurait pas tendu la main. Il ne suffit pas de suggérer pour emporter l’adhésion. Force est de constater en refermant le livre que ce genre ne deviendra pas ma tasse de thé. Et pourtant la couverture était belle et pleine de promesses à l'instar de la prescription de l'éditeur : Entrez dans le salon de thé. Prenez une tasse chaude à l’abri de la pluie. Écoutez leur histoire.

Le style alerte de Chris Vuklisevic aurait pu me plaire. Sa manière de surnommer les sorcières avec le mot "masques" est intéressante (p. 28). J'aime cette sentence voulant que Quand on est vivant, on occupe les places que les morts ont laissées. C’est la règle. La description de la redoutable Félicitée m'a fait sourire : toujours habillée de gris. Un sourire à vous donner des cauchemars de congélateur (p. 34).

Mais cet humour parfois mélancolique n’a pas suffi pour pimenter ma lecture. Je me suis ennuyée sans parvenir à me projeter ni dans le personnage de Félicité ni dans celui d’Agonie, et peut-être encore moins dans celui de leur mère (Carmine dont je lisais le prénom comme étant calamité), si bien que je m'égarais constamment et que je n'ai pas été jusqu'au bout pour recevoir cette récompense promise par l'auteur : je vous donnerai toutes les vérités de ceux qui ont vécu cette histoire (p. 29). J'avais pourtant suivi la prescription de l'éditeur

Chris Vuklisevic, qui écrit aussi sous le pseudonyme Ada Vivlada, est une écrivaine française. Originaire du sud de la France, elle a vécu à Paris puis en Irlande avant de s'installer désormais en Bretagne

Sur les huit titres déjà lus, et chroniqués, mes préférences n’ont pas bougé. Ce sont Les contemplées et Ruby Moonlight qui restent en tête (liens vers toutes mes chroniques sous l'article). Il en reste deux pour perturber ce palmarès et me faire changer d’avis.

Du thé pour les fantômes de Chris Vuklisevic, chez Denoël, en librairie depuis le 3 mai 2023
Liste des livres sélectionnés pour le Prix des Lecteurs d'Antony :

lundi 1 avril 2024

Dégustation pascale avec Newtable à l'Hôtel Pilgrim (Paris)

Sans doute vous êtes-vous régalés de chocolat hier puisque c’était Pâques. Je n’ai pas récidivé la dégustation que j’avais faite la semaine dernière, à l’initiative de Newtable, dans un cadre années 70 en plein cœur de Paris, à deux pas de la Cathédrale Notre-Dame de Paris.

C’était à l'Hôtel Pilgrim qui est un vrai havre de paix élégant et contemporain. Son style raffiné convenait parfaitement à la symphonie de douceurs chocolatées dont nous fîmes plusieurs bouchées.

Les tables avaient été placées en enfilade pour accueillir l’ensemble des produits proposés en dégustation, après que nous les eûmes immortalisés en photo, ce qui ne s’est pas fait sans une certaine pagaille parce que les uns tenaient à leurs clichés, les autres avaient déjà le couteau à la main, prêts à frapper dans les coques. Beaucoup de maisons de renom avaient livrés leurs chefs d’œuvre. Certains gigantesques, démesurés, d'autres tout petits. Tous délicieux.

Ce fut l'occasion de belles découvertes de la part de certaines maisons que je ne connaissais absolument pas, d’autres dont j’avais vaguement entendu parler et bien entendu des plus célèbres qui, comme je le pressentais, restaient fidèles à leur réputation.

On voit ainsi en bout de table des Oeufs Éclosion apportés par Les Belles Envies dont le design est très intéressant. Tout à l’heure, c’est leur entremet qui va nous surprendre et provoquer un plébiscite.
L'entremet Éclosion façonné généreusement par Les Belles Envies a fait l’unanimité. L’assemblage de croustillant chocolat noisettes et grué de cacao, biscuit Gianduja chocolat noisettes, crème brûlée chocolat noir, ganache montée chocolat au lait et glaçage chocolat noir a séduit tous les gourmets.
J’ai trouvé très mignonnes les adorables loutres de Wiliam Artigue, qui les a conçues sans doute pour plaire autant aux grands qu’aux petits. Derrière, on devine sur la première photo la Colombe de Pâques de Christophe Louie hyper moelleuse avec ses inclusions composées avec de 2 chocolats Mayan Red (vient directement du Nord de la jungle du Honduras) de la Maison Xoco, lait 48% et Noir 70%.

Christophe Louie est un pâtissier technicien de la gourmandise qui est parti en Italie pour se former auprès de Mauro Morandin. Il en est revenu avec un fragment de levain naturel qu’il nomma naturellement « Mauro ». C’est avec lui qu’il peut faire découvrir en France les brioches traditionnelles italiennes, le panettone mais aussi le Pandoro et cette Colombe que j’ai beaucoup aimée.

Je n’en pas fait de gros plan mais vous remarquerez sur la table une bouteille de rosé sans alcool de La Vie en Zéro du vignoble Producta. J’ai adoré l’idée mais ce vin gagnerait à exister avec un dosage en sucre plus bas. J’ai donc préféré le Crémant de Loire brut De Chancenny.
La maison Potel et Chabot était présente avec une Cartographie et le Méridien qui est une barre en chocolat noir Pérou, noix de Pécan et fève Tonka. Aossortiment de bonbons chocolat noir et lait Pérou et Equateur, praliné pignons de pin praliné pistache. Mais aussi avec un merveilleux Oeuf Atlas, ci-dessous.
Il rivalisait avec l’Oeuf Bijou, issu d’un méticuleux processus de dix jours réalisé par l'Hôtel Park Hyatt Paris Vendôme sous la cheffe Naraé Kim. Cette coque en chocolat noir, sur socle garni de praliné, avec sélection de biscuits est un délice absolu.
Plus fantaisistes, le s drôles de poissons de Chapon, l’oeuf en chocolat Equateur et le Poisson Globe, garni d'un mélange de fritures sèches et pralinées et d'un assortiment d'oeufs pralinés.
Un peu plus loin on pouvait goûter les tablettes et l’Oeuf Goeland, qui sont d’ingénieuses créations de Néogourmet, par le chef Thierry Marx
L’immense Oeuf Dans La Coque n’a pas davantage résisté aux appétits gourmands que les petits Oeufs à Bascule colorés et déclinés selon quatre recettes d'Alléno et Rivoire, toujours innovateurs. Le Grand Oeuf de Plaq a lui aussi terminé en petits morceaux. Egalement les élégants Oeufs aux noisettes caramélisées et l'Oeuf Prestige d'Hugo & Victor qui ont privilégié des ingrédients simples et bien sourcés, sans sucres ajoutés ni d’édulcorant, pour des chocolats et gourmandises qui sont censés nous vouloir du bien ! 

Bref, n’est restée que poussière de chocolat de cette si jolie table qui rassemblait toute la gamme de ce qu’on peut avoir envie d’offrir en cette période pascale : depuis les oeufs en chocolat et les traditionnelles fritures chocolatées, jusqu’aux réalisations prestigieuses en termes de volume et de design sans oublier la brioche et l’entremet.

Pour ceux d’entre vous qui ne connaîtraient pas Newtable je précise que cet organisme propose depuis 2022 un programme d'évènements uniques et conviviaux au travers de dégustations, des afterworks, des dîners thématiques, des pré-ouvertures, et bien plus encore.... annoncés par une newsletter à laquelle on peut s’inscrire gratuitement. L’adhésion au Club est réalisable en ligne ici

Dégustation de Pâques du 26 mars 2023
Organisée par Newtable avec Les Belles Envies, l'Hôtel Park Hyatt, Néogourmet de Thierry Marx, Plaq, Wiliam Artigue, Potel et Chabot, Christophe Louie, Hugo & Victor, Chapon, Alléno et Rivoire
Et pour les boissons Le crémant de Loire brut De Chancenny Et Le rosé sans alcool de La Vie en Zéro du vignoble Producta
A l’hôtel Pilgrim au 11 rue de Poissy - 75005 Paris dont Alceste (ci-dessus) est une barmaid très au fait des dernières tendances.

vendredi 29 mars 2024

La Fondation Alaïa expose Alaïa/Grès. Au-delà de la mode

Visiter la Fondation Alaïa dans le Marais est une expérience très simple et pourtant riche en émotions.

Carla Sozzani, présidente de la Fondation Azzedine Alaïa, évoque ses souvenirs dans un film qui est projeté dans une petite salle donnant sur l'accueil.

Issu d'une famille de cultivateurs de blé en Tunisie, Azzedine Alaïa (1935-2017) a très tôt pris un goût inattendu pour la mode et l'art. Encouragé par des amis de la famille à poursuivre une carrière dans l'un ou l'autre domaine, il se lance très jeune dans la sculpture et s'installe à Paris au début de la vingtaine pour devenir apprenti chez Christian Dior. Après avoir travaillé pour de grands créateurs de mode tels que Guy Laroche et Thierry Mugler, Alaïa ouvre un atelier dans son appartement en 1979 et présente sa première collection de prêt-à-porter un an plus tard. Sa trajectoire vers la célébrité mondiale de la mode a été instantanée et, en 1984, le jeune Tunisien a été élu meilleur créateur de l'année et meilleure collection de l'année par le ministère français de la Culture.

Azzedine Alaïa était un collectionneur passionné. Il rassembla des vêtements de multiples couturiers pendant cinquante ans. En 2007, le couturier avait décidé avec sagesse de protéger son œuvre et sa collection d’art en fondant l’Association Azzedine Alaïa, avec le peintre Christoph von Weyhe, et son amie depuis plus de quarante ans, l’éditrice et galeriste Carla Sozzani, afin que cette Association devienne la Fondation Azzedine Alaïa. Il souhaita d'emblée qu'elle s'installe dans sa maison, dans le Marais pour abriter ses collections de l'histoire de la mode, d'art et de design en plus de ses propres archives et demanda à son ami Julian Schnabel d'en imaginer le logo. Ce n'est qu'un an après sa mort qu'eut lieu la première exposition. 

Il suffit de faire quelques pas sous la verrière pour comprendre combien les affinités entre Madame Grès et lui étaient immenses. L’accrochage est d’une grande intelligence. Il suffit de quelques secondes pour saisir comment madame a pu déclencher chez Azzedine l’audace qui a caractérisé beaucoup de ses modèles.

Très vite notre œil s’aguerrit et, alors que parfois le modèle Grès est à gauche d’un Alaïa, et vice versa (on ne peut donc pas se repérer par un ordre systématique), on saisit qui a fait qui, preuve, s’il en fallait une, que jamais Alaïa n’a imité mais il a transcendé ce qui l'inspira.

La lumière est parfaite pour faire ressortir les plis, les drapés, la précision des coutures. Je loue cet éclairage remarquable, ne nécessitant quasi aucun traitement des photos. C'est tellement rare !

Connue pour ses créations sous le nom d’Alix en 1934, Germaine Émilie Krebs, dite Grès (1903-1993), fonda en 1942 la maison Grès, anagramme du prénom de son mari Serge. Des années 1930 aux débuts des années 1980, Madame Grès édifia une œuvre intemporelle, faite de robes drapées à l’antique, de plissés savants et de volumes découpés et aériens.

Comme Grès, Alaïa se voulait sculpteur et ils le furent tous deux en exerçant leurs ciseaux dans les tissus avec virtuosité et technique. Le vêtement tourne autour du corps comme une sculpture. Ses créations furent une source d’enseignement et d’admiration pour Alaïa qui possédait plus de sept cents modèles Grès et plusieurs centaines de photographies qui documentent la vie de la maison Grès, notamment signées des ateliers Robert Doisneau.
A gauche, Grès avec une robe du soir en velours de soie noire et  mousseline, brodée de cercles ajourés en perles de verre. Haute couture années 1960.
A droite, Alaïa avec une robe longue en maille velours noire à motifs circulaires en dentelle, encolure bateau, cintrée à la taille. Haute couture Automne/Hiver 2014.
Alaïa a fait également du prêt-à-pêorter, et avec un soin extrême. La principale distinction était sans doute la matière dans lequel le vêtement était coupé. Voici, à gauche une robe longue en maille de viscose jacquard noire à motifs losanges, smockée à la taille. Prêt-à-porter Automne/Hiver 2017
A droite, une robe courte en maille jacquard de laine noire à motifs de points et rayures losanges en relief, encolure carrée. Prêt-à-porter Automne/Hiver 2014.
A gauche, Grès avec une robe de jour courte en crêpe de soie noire, décolletée profond devant et au dos. Haute couture années 1970.
A droite, Alaïa avec une robe courte drapée en jersey mousseline de triacétate et polyamide noir, décolletée très profond, sangles en cuir noir. Prêt-à-porter Printemps/Eté 1991.
Alaïa aimait les bretelles. Il a aussi multiplié les modèles reprenant la forme du caftan traditionnel de son enfance tunisienne. Mais on sait moins que Madame Grès avait de semblables goûts. Voici, à gauche, Grès avec une robe longue style caftan en velours de soie noire, découpée à l’encolure créant un effet de double bretelles. Haute couture 1976.
A droite, Alaïa avec une robe longue en voile de velours noire, bustier, entièrement froncée, bretelles fines. Haute couture, pièce unique d’après un modèle original de 2007.

jeudi 28 mars 2024

Le Bar de l’Oriental de Jean-Marie Rouart, mis en scène par Géraud Bénech

Si la Seconde Guerre mondiale est un thème récurrent au théâtre le contexte indochinois est largement passé sous silence. C'est le thème central du Bar de l'Oriental.
Dans la petite ville de garnison de Lang Son, proche de la frontière chinoise, cinq personnages en quête d’eux-mêmes se retrouvent soudain face à leur destin – tragique ou médiocre selon leur parcours ou leur caractère – tandis qu’en arrière-plan, le conflit indochinois entre dans sa phase critique avec l’abandon par la France de la forteresse de Cao Bang.
Militaires ou colons, tous attendent le déclenchement inéluctable de la grande offensive vietminh qui se prépare et dont les signes avant-coureurs tiennent la ville en alerte. Pourtant, malgré l’urgence du présent, le passé semble peser de tout son poids sur les relations qui se tissent entre les différents personnages.
Que s’est-il donc passé cinq ans plus tôt, à Saïgon, en 1945 au Bar de l’Oriental ? Une promesse non tenue, un amour refusé par fidélité à un autre amour, à une cause supérieure, à un enracinement corps et âme dans ce pays si énigmatique… L’engagement politique, l’art, ou l’amour opèrent ici comme autant d’idéaux, parfois illusoires et pour lesquels certains iront jusqu’à sacrifier leur vie.
L'atmosphère est presque étouffante, sombre malgré ce qu'on interprète comme le chant nuptial des cigales et plus tard la voix de Jean Sablon interprétant C'est si bon.
Pour le moment rien ne semble serein. Le lustre diffuse peu de lumière. Une sirène résonne au loin. Entre un homme, un revolver à la main. On devine, caché derrière la claustra, un joueur de flute (Mai Thành Namdont la mélodie est déroutante mais sa présence, qu'il joue de la flute traditionnelle ou du tambour apportera une note poétique. La radio crache des infos alarmantes sur la guerre qui s’est rallumée en Indochine.

Personne n'est d'accord sur le bien-fondé du conflit. Pourquoi poursuivre une guerre qui n’a plus aucun sens. Le Tonkin est déjà perdu pensent certains. Mais on défend des amis qui aiment le parfum de la cannelle, du gingembre, l’odeur épicée de ce vieux palais justifie Dorothée (Gaelle Billaut-Danno).

Manifestement deux visions s’opposent. Elle n'a qu'une envie, monter à cheval près du fleuve. Son mari a la nostalgie des peupliers et la neige lui manque. Il étouffe, se sent trahi. A fortiori après avoir découvert ce petit mot rappelant à sa femme Rv vendredi 17 h MB.
Ce qui est intéressant c'est l'échafaudage de manipulations dans lesquelles les personnages s'affrontent en parallèle du conflit politique qui, d'une certaine façon, excite les comportements. Le spectateur assiste à la représentation du pouvoir où personne ne joue franc jeu.

Le mari (Charles Lelaure, en alternance avec Valentin de Carbonnières) trompe sa femme avec Marianne, sa belle-soeur (Katia Miran). Dorothée n'a-t-elle vraiment épousé Jean que pour le confort que pouvait lui apporter un homme "normal" ? Les intentions de Bobby, le beau militaire aux tempes grises (Pierre Deny) sont-elles d'une pureté sans faille ? Le commissaire Angeli (Pascal Parmentier) est-il dupe des craintes de Dorothée concernant sa servante chinoise ? Ne s'inquiète-t-elle pas plutôt pour ce Lo Fanto qui est probablement un dangereux terroriste ?

Jean-Marie Rouart montre combien le conflit peut vite prendre la forme d'une guerre civile, avec ce qu'elle a de terrible quand les protagonistes sont des personnes qu'on estime, et pour lesquelles on peut avoir des sentiments.

Le militaire passionné d'entomologie lance des menaces. Dorothée ne veut pas finir comme l'araignée Regina. L'ami d'hier peut devenir l'ennemi d'aujourd'hui, pour peu qu'il s'estime trahi. Qui pourrait en sortir vivant ? On se souviendra longtemps de l'image de Dorothée, se tenant très droite sur le bout du pont comme sur un bûcher dans un halo de lumière rouge avec en arrière-fond un crépitement qui fait monter l'angoisse.
Tout a été réuni, depuis les lumières, jusqu'au jeu subtil des acteurs, en passant par un décor évoquant parfaitement l'atmosphère tonkinoise, pour qu'on se projette dans cette histoire qui ne pouvait que mal finir.

Jean-Marie Rouart de l’Académie française, est né en 1943. Auteur de plusieurs romans dont Avant Guerre, prix Renaudot 1983, il a dirigé de Figaro Littéraire pendant vingt ans. Il a été élu à l’Académie Française en 1997.
Le Bar de l’Oriental de Jean-Marie Rouart
Mis en scène par Géraud Bénech
Avec Gaelle Billaut-Danno, Pierre Deny, Katia Miran, Charles Lelaure, Pascal Parmentier  et  Mai Thanh Nam
Au Théâtre Montparnasse - 31, rue de la Gaîté – 75014 Paris
Jusqu’au 28 avril 2024
Mercredi, jeudi, vendredi & samedi à 19 h, dimanche à 18 h
Relâche exceptionnelle le dimanche 17 mars 2024
Les photos qui ne sont pas logotypes A bride abattue proviennent du Studio photo de Jarnac

lundi 25 mars 2024

Tempo de Martin Dumont

C'était une évidence. Après Tant qu'il reste des îles je ne pouvais pas manquer le livre suivant.
A trente ans, la vie de Félix, c’est Belleville, sa compagne Anna et leur bébé Elie. C’est aussi, le soir, jouer de la guitare dans des bars avec l’espoir tenace de voir sa carrière solo démarrer. Car la gloire, Félix l’a déjà frôlée. Tous les quatre, ils avaient le talent, l’audace, l’osmose. Il y avait la fièvre, l’excitation et l’insouciance. Leur groupe a décollé, puis tout s’est effondré. Alors, arrivé en ce point précis où l’existence l’exige, Félix doit faire un choix : poursuivre encore le rêve ou changer de regard sur sa réalité.
Après la mer, c’est la musique qui est le thème principal de ce roman, mais c’est toujours une histoire nostalgique de passion et d’engagement.

Felix, que le prénom devrait prédestiner au bonheur, a coupé les ponts avec les anciens membres de son groupe musical  par besoin de faire le deuil (p. 189) mais la méthode ne fonctionne pas. Devenir musicien professionnel, et surtout vivre de son art, est demeuré son obsession.

Berné d’illusions par un manager trop optimiste, crevant de ne pas savoir ce qu’il en est exactement, le musicien ose la démarche courageuse d’aller chercher la réponse lui-même auprès du producteur qui est venu le voir en concert (ce qui avait donné lieu à un récit homérique car il avait dû emmener son bébé). La vérité lui éclate au visage : C’est bien, mais il n’y a plus de public pour ça, c’est une question de tempo (p. 180). 

Martin Dumont s’est appuyé sur sa propre expérience pour explorer pourquoi beaucoup de nos rêves passent ainsi à la moulinette, non pas faute de talent, mais en raison d’un décalage dans la concordance des temps. A même pas vingt ans il avait formé un groupe de rock avec quatre potes. Il s’appelait Smatch. Le succès est venu puis tout s’est effondré.

Il faut du temps à Felix pour l’admettre mais comme lui dit son ami, Il y a un moment où tu comprends que tu ne seras jamais Picasso (p. 159). On est tenté de penser « Game over » et pourtant non parce qu’il y a (aussi) un moment où tu te remets à peindre (p. 205). Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on ne fait pas le métier d’astronaute qu’il faut cesser de viser les étoiles. Ce qui n’est pas notre profession peut rester une passion.

Ce qui est réussi dans ce roman c’est la manière dont l’auteur nous fait comprendre que le talent seul ne suffit pas, les relations non plus. La sagesse populaire a sa formule : être là au bon endroit, au bon moment. S’il ne l’a pas été (pas longtemps) dans le domaine musical il a toute sa place en littérature.

Car être dans le bon tempo n’aboutit que si on fait les bonnes rencontres. Dans le roman c’est Kacem, le patron du restaurant qui se trouve en bas de chez lui qui lui offrira son amitié et une vraie aide professionnelle. Dans la vraie vie ce furent sans doute les éditrices des AvrilsSandrine Thévenet et Lola Nicolle, qui ont imaginé une « collection » au sein des éditions de Delcourt. Elles nous ont habitués à de belles surprises. Aucun doute qu’elles savent débusquer des auteurs en pleine jeunesse.

Martin Dumont est né en 1988, il est ingénieur pour l’éolien en mer, ancien membre d’un groupe de rock, et vit entre Rennes, Paris et Nantes. Après Le Chien de Schrödinger (2018) et Tant qu’il reste des îles (Les Avrils 2021, Prix France Bleu / PAGE des libraires, sélections Prix des libraires, Prix Relay), tous deux parus en poche chez J’ai Lu, il poursuit avec Tempo la construction d’une œuvre sensible et fédératrice.

Je signale qu’un QR code, en fin d’ouvrage, permet d’accéder à la play-list de ses 21 choix musicaux, depuis Bob Dylan, BB Brunes, Nina Simone, en passant par The Who et The Clash qui composent 1 h 21 de musique.

Tempo de Martin Dumont, Les Avrils, en librairie depuis le 3 janvier 2024

vendredi 22 mars 2024

Cheverny célèbre le printemps

Au Château de Cheverny la saisonnalité n’est pas un vain mot. Chaque période est dignement fêtée, particulièrement l’hiver avec Noël qui en est l’apothéose, et le printemps à travers la floraison de centaines de milliers de tulipes depuis maintenant dix ans.

Une variété porte même le nom de Cheverny. Son baptême a donné lieu à de belles réjouissances il y a un peu moins de deux ans. La faute au réchauffement climatique, … elle commence déjà à fleurir (ci-dessous à droite).

La précocité concerne aussi l’ensemble du ruban dont les bulbes, uniquement des Triomphe, ont été plantés -tous à la main- par l’équipe de jardiniers du domaine, renforcée par plusieurs temporaires pour que l’opération se déroule dans un laps de temps raisonnable, pendant dix jours à l'automne.

Ce ne sont que des tulipes Triomphe mais plusieurs variétés sont choisies. Sami, le chef jardinier, nous citera la Darin, à très grosses fleurs de 12 à 15 cm, de forme parfaite, aux tiges fortes et rigides, donc aptes à résister au vent en massif. Il y a aussi des spécimens de la Tulipa Kaufmanniana ou Tulipe nénuphar, originaire des montagnes d'Asie centrale, qui s'étend en grands tapis, petite, légère et charmante.

Ce sont 500 000 fleurs -simples, doubles ou triples comme la tulipe Pivoine- qui vont éclore d’ici quelques jours et embellir le parc pendant trois semaines. C'est un budget conséquent et l'an prochain on expérimentera de ne changer qu'un tiers des bulbes.


Le tracé des deux rubans est d’une beauté simple mais grandiose.


Vous constaterez sur les photos combien il y a déjà beaucoup à admirer dans ce parc qui évoque le célèbre Keukeunof néerlandais, riche de 9 millions de bulbes, tous plantés à la main, sur 36 hectares de parterre.

Il est situé dans la commune de Lisse, en province de Hollande-Méridionale, presque à équidistance entre Amsterdam au nord et La Haye au sud. Il est visité par 1,4 million de personnes entre la mi-mars et la mi-mai. Les Pays-Bas restent le premier producteur de fleurs au monde.
A Cheverny, la tulipe (aussi) est reine. Le premier bandeau était composé de 100 000 bulbes en 2013 et il était déjà fort beau. Il a été agrandi au fil des années pour arriver à 250 000 bulbes plantés en 2022.
Le dixième anniversaire est célébré de manière encore plus spectaculaire avec deux gigantesques bandeaux déclinant des fleurs en rouge, roses jaune, orangé, mauve et blanc. Chacun mesure 250 mètres de long et 12 mètres de large. Et comme Constance de Vibraye a toujours de nouvelles idées, un partenariat vient d’être conclu avec l'Ecole nationale des fleuristes. De par sa renommée, le nombre de visiteurs, l’immensité et la diversité du domaine, le Château de Cheverny représente un terrain d’expérience hors normes pour les élèves de cet établissement qui est unique en son genre.
L’ENF est la première organisation patronale à missions, administrée par des fleuristes en activité, pour tous les fleuristes, partout en France, quelle que soit la taille ou le statut. L'objectif est d'engager tous les fleuristes français indépendants à être acteurs du changement, qu’ils œuvrent en boutiques, en ateliers ou sur les marchés. Elle est unique en Europe. La fleuristerie est une voie d'avenir car on manque de personnel.

Elle se veut être un laboratoire de réflexions et de solutions au service de l’excellence de la filière. En ce sens les frais de scolarité sont pris en charge par les employeurs et elle assure 100% d'employabilité à ses élèves. Elle forme 450 élèves, toutes filières confondues, dont 80% de filles, au CAP en apprentissage (sur 1 ou 2 ans), également en BP en 2 ans, assure une formation en alternance, des formations pour adultes, y compris en reconversion professionnelle, et dispense aussi des cours d’art floral, de botanique, d’arts appliqués, de vente, d’économie… 
Les élèves sont régulièrement sollicités pour réaliser des décors traditionnels et des animations contemporaines. Certains sont intervenus à l'automne dans le château de Chambord, d'autres l'hiver dernier dans le cadre de "Noël à Chambord", sous la Direction Artistique de Garry TaffinMeilleur Ouvrier de France et enseignant à l'ENF. C'est lui qui encadre aussi l'équipe à l'oeuvre en ce moment à Cheverny.

Il a attendu d'avoir 35 ans pour postuler à être MOF et en parle peu avec ses élèves car il ne veut surtout pas instaurer de barrière. La transmission est une de ses missions fondamentales et il aime l'enseignement. Il a encore des objectifs de progression, par exemple en représentant la France à la coupe du monde.
L'opération aura mobilisé 25 étudiants et 2 professeurs sur 4 jour. Avant toute chose il a fallu déterminer  -au cours de deux mois de réflexion- quelles techniques on pourrait employer, dans quels espaces, repérer une salle de travail, évaluer les couts tant en produits, qu'en manutention et logistique pour produire une dizaine de pièces qui seraient réalisées en suivant une fiche technique, un peu à l'instar d'une recette.

En mesurant la part d'artificiel et de plantes naturelles pour tenir compte de l'entretien par les jardiniers du domaine. Les élèves sont réjouis, heureux de cette expérience de travail en petits groupes de 5-6 dans un cadre aussi idyllique. les deux étudiants qui ont répondu à nos questions sont très motivés à suivre une voie professionnelle qui fasse sens. Antoine aimerait ouvrir sa propre boutique. Margot est davantage attirée par l'événementiel. Tous deux ont été surpris par la difficulté de travailler en plein air, sous un soleil assez vif. La station debout exige d'avoir une bonne constitution, parfois de porter des bas de contention, et surtout de s'équiper de bonnes chaussures. On l'ignore souvent mais pour exercer cette profession il faut accepter de se lever vers 5 heures du matin pour aller s'approvisionner. Et combiner des compétences de savoir-être, de savoir-faire et une grande disponibilité.

Garry Taffin nous a expliqué pourquoi on utilisait de l'artificiel (qui parfois consiste en des fleurs stabilisées ou séchées) en donnant l'illusion du vrai. Comme en cuisine, la fleuristerie se soucie de travailler les produits de saison, avec une sensibilité aux fleurs françaises mais dont la production reste insuffisante; il faut donc se tourner vers la Hollande, surtout pour les chrysanthèmes. 

Il existe dans ce domaine également des tendances; En ce moment ce sont les bouquets déstructurés intégrant des fleurettes de nos jardins comme le cosmos ou la nigelle. Leur inconvénient est de ne durer que trois jours alors que les attentes du client sont de l'ordre d'une semaine. La fleur séchée reste une valeur sûre en touches minimalistes. Les émissions de décoration ont influencé les goûts. L'herbe de la pampa est en train de disparaitre.
Pour le moment l’intervention se "limite" au Jardin dit "des apprentis" qui est cerné de quatre nids de cigogne, et aux deux salles à manger du Château. Je parie que l’an prochain ce sera davantage. Quoiqu’il en soit, l’intervention de cette école est spectaculaire, et susceptible de faire naître des vocations. Il faut impérativement la voir avant le 15 mai car tout sera alors démonté. 

Les installations sont impressionnantes de sophistication, mais ce qui est fort réussi c'est qu'elles s’intègrent dans le cadre et n’excluent pas d’autres touches de décoration, dans le parc clos de 110 ha, dans le jardin bouquetier et potager et dans le jardin de l’amour. Tout n’est pas encore en place (notamment les barques fleuries qui seront prochainement placée sur la pièce d’eau).
Un coq surveille ses poules et compte les oeufs en chocolat qui sont "tombés" miraculeusement dans l'herbe d'une pelouse dense, obtenu sans aucun traitement.

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