Je m'étais inscrite à une visite commentée de la Villa Cavrois le 24 décembre qui fut finalement annulée mais j'ai été accueillie par Arnaud Devin qui m'a communiqué l'essentiel de ce qu'il fallait savoir pour apprécier aussi bien la modernité, exceptionnelle à son époque, de cette habitation que le travail de restauration colossal qui y a été entrepris, complété par une politique d'acquisition des meubles d'origine (dispersés après la vente) afin de redonner vie aux lieux. Je l'en remercie infiniment.Natif de Roubaix, l'administrateur adjoint de la Villa l’a connue abandonnée, et il est heureux de la voir désormais quasi miraculée. Il n'est pas le seul à ressentir la nécessité de maintenir le souvenir des heures noires. Une salle a été conservée en l'état et c'est très émouvant de constater l'ampleur des dégradations qu'un film présente également dans le sous-sol. Mais je ne commencerai pas cet article par cet aspect.
Robert Mallet-Stevens a imaginé d’autres maisons, prestigieuses elles aussi, mais celle-ci est la plus aboutie, ce qui justifie sans doute qu'il ait dédié en février 1934 le bâtiment à Madame et Monsieur Cavrois qui m'ont permis, grâce à leur clairvoyance, leur mépris de la routine et leur enthousiasme, de réaliser cette demeure. Avec toute ma gratitude et la fidélité de mon amitié.
Plutôt que de restituer un parcours de visite strictement chronologique je me suis attachée à rendre compte du travail architectural en pointant ses spécificités et tout ce qui en fait un acte original amenant à qualifier la villa Cavrois d'oeuvre d'art totale.
J'aborderai donc les thèmes suivants :
Les extérieurs, l'entrée et les escaliers, les salons de réception, les pièces à vivre (chambres, salles de bains), les espaces de travail des domestiques (la cuisine et la buanderie) et enfin la question de la restauration.
Tout commence quand Paul Cavrois, un riche industriel textile, à la tête des tissus Cavrois-Mahieu à Roubaix, désire faire construire une (grande) maison ici, à l’écart des 5 usines, où il employait près de 700 employés. Sa Société, Cavrois-Mahieu & fils de Roubaix, fondée en 1887, fabrique des draps de laine pour costumes d’hommes, en plus des activités de filature et teinturerie.
L'industriel désire vivre dans un environnement plus sain là où il n’y avait que des champs sur cette colline de Beaumont. Il avait initialement songé à faire bâtir une maison régionaliste, dans un style anglo-normand avec colombages comme en font alors construire les autres grandes familles bourgeoises et dont on peut encore voir des exemples dans ce quartier. Sa rencontre avec l’architecte au salon international des arts décoratifs de 1925 à Paris où il y avait un pavillon dédié au textile change tout. Il lui parle de son projet dont il a déjà les plans d’un autre architecte. Les deux hommes se lient d’amitié. Mallet-Stevens l’emmène aux Pays-Bas voir l’hôtel de ville d’Hilversum, construit avec cette même brique jaune. M. Cavrois décide de faire confiance à son nouvel ami.
Mallet-Stevens imaginera pour cette famille une œuvre singulière, emblématique de son art, figure du courant moderniste, à la pointe de l'avant-garde … qui est à tort parfois caractérisée comme s'inscrivant dans les arts décoratifs.
La construction prendra trois ans (1929-1932). Malgré des avancées technologiques majeures et un confort de vie évident elle ne fut pas habitée très longtemps puisque la Seconde guerre mondiale arriva assez vite, provoquant l’exode de tout le monde. La famille se réfugia en Normandie. La villa fut alors occupée par les officiers allemands. Si on peut considérer que la Wehrmacht pris globalement soin des intérieurs par contre le miroir d’eau fut comblé pour accueillir des canons anti-aériens afin qu'il ne puisse pas servir de signal à l’aviation. en renvoyant la lumière. Sa suppression était inéluctable.
A la Libération, la famille revient mais les besoins ayant évolué des modifications importantes sont apportées, sous la conduite d’un autre architecte, P. Barbe, pour adapter l’intérieur au regroupement nécessaire des enfants, tous sous le même toit. Dans les années 1940-1950, il réorganise l'espace pour accueillir les familles de Paul et Francis Cavrois, transformée en trois appartements autonomes, chacun doté d'une entrée et d'un escalier. Cette adaptation entraine des modifications majeures : des meubles d'origine sont transformés, et le salon, seule pièce commune, voit sa hauteur divisée pour aménager des espaces au premier étage, perdant ainsi son rôle central. Les parents, Paul et Lucie Cavrois, conservent l'aile est, tandis que l'aile ouest est attribuée à la famille de Paul. Au deuxième étage, la salle de jeux devient un salon, et la pergola est partiellement démantetée. Ces transformations s'étendent sur 12 ans et sont achevées en 1959.
Paul Cavrois meurt à Ville-d'Avray le 10 octobre 1965. Le tissage fut arrêté en 1976, tandis que la filature a persisté, tout en déclinant, jusqu’en 2000. Pendant vingt ans Madame Cavrois poursuivra l'entretien de la villa et les volontés du commanditaire jusqu'à son décès à Croix le 29 avril 1986 à l'âge de 94 ans. Ses enfants ne voulurent ensuite pas poursuivre. Le mobilier fut dispersé, la maison vendue à un promoteur intéressé pour lotir le parc, et peut-être même démolir la villa pour gagner encore davantage d’espace à bâtir. Une association de défense du site se constitue et s'y oppose. Des recours sont formulés qui provoquent l’abandon du projet. Hélas la villa est déjà pillée, squattée … et vandalisée.
Considérant son aspect patrimonial elle est classée monument historique en 1990, puis achetée par l'État en 2001. Sa restauration a été pensée dans le style des années 30.
Malgré le soleil, la température était fraiche le jour de ma visite et je n'ai pas arpenté le parc dont l'ordonnancement n'était pas laissé au hasard. Tout a été tracé au cordeau, avec symétrie par Mallet-Stevens, justifiant sa réputation d'architecte de la précision. Et comme il avait publié en 1934 des indications en matière de hauteur, de matériaux, de dimensions en décrivant ce qu’il faisait ces informations permirent de restaurer Das le respect de l'oeuvre.
Autrefois déployé sur 3 hectares de terrain, aujourd’hui réduit à la moitié, il était ordonné en plusieurs vergers, potagers, basse-cours et une roseraie qui ont tous disparu. On y produisait ce que l'on consommait.
L’arrivée des invités était mise en scène conformément au souhait de Monsieur Cavrois. Les véhicules devaient suivre une allée en arc de cercle à l’instar des limousines déposant les milliardaires devant la porte à tambour d’un cinq étoiles, même si à l’époque la villa n’est évidemment pas un "monument". On notera que les fournisseurs entrent eux aussi par le Nord, mais en amont sur la droite, par un escalier qui leur est spécialement dédié et que l'on voit sur la photo ci-dessous à gauche. Quant aux enfants, ils disposent eux aussi de leur propre accès, visible au centre de la photo de droite.
Les dimensions du perron sont impressionnantes. On y est bien entendu abrité des intempéries. Les invités descendent de voiture et leur chauffeur contourne le bâtiment pour se garer dans l'immense sous-sol.
La lumière traversante éblouit avant même qu’on soit entré dans le bâtiment. Sitôt la porte franchie, l'espace et le luxe sautent aux yeux.
Le grand hall s'ouvre sur le Grand salon rétabli dans sa configuration des années 30 (en 1950 ses proportions étaient réduites par une mezzanine installée pour accueillir des nouvelles chambres d’enfants comme précisé plus haut) et laisse apparaître le miroir d'eau. L'ensemble donne sur le sud.
Des boites à lumière ont été placées de part et d’autre de cette très large porte comme un décor de cinéma, et pour cause puisque ce sont les mêmes que celles que Mallet-Stevens dessina pour le film de Marcel L'Herbier, Le Vertige (1926). L'équilibre de la lumière est essentiel au cinéma qui a recours à de multiples sources de diffusion. L'architecte y accorda un soin particulier dans toutes les pièces, en sollicitant l'éclairagiste André Salomon qui a souvent employé des sources cachées pour obtenir une lumière indirecte ou réfléchie.
Et on retrouvera dans la cuisine le carrelage noir et blanc qu'il a utilisé dans ses premiers films.
Les cache-radiateurs du hall-vestibule sont savamment conçus pour les camoufler tout en laissant passer la chaleur. On les retrouvera dans les escaliers :
Il faut à ce propos observer la noblesse des matériaux et des finitions, qui se manifeste partout, y compris sur le positionnement de la rampe linéaire en marbre noir :
Le Grand salon est impressionnant par sa taille, qu'on l'aborde depuis le nez-de-chaussée ou qu'on le surplombe depuis le premier étage. Sa hauteur est de 6, 50 mètres. Le style moderniste de Mallet-Stevens se traduit par de très grandes baies vitrées alors exceptionnelles par leurs dimensions et leur système d'ouverture, astucieusement coulissant, libérant ainsi l’espace. Elles font entrer la lumière, et permettent de rafraîchir l’atmosphère par leur situation traversante.
On remarque une table à double plateau de deux mètres de longueur (sur 75 cm de largeur) en noyer verni blond qui dès l'origine était placée au milieu d'un large tapis, entourée de plusieurs fauteuils et qui a pu y revenir en 2024. Elle est montée sur un piètement cylindrique à la manière de pilotis renforcés à la base par des montants pleins. Elle présente un second plateau plus étroit qui lui confère une allure très architecturée, tout en la monumentalisant.
Cette table spectaculaire permet également de séparer deux espaces dans ce salon. Sa longueur associée à son étroitesse joue avec les volumes profonds de cette pièce ouverte sur le parc. Ce plateau central rétréci est particulièrement original. Il est très révélateur du travail de Robert Mallet-Stevens dans sa recherche de l'harmonie des proportions et des couleurs, entre les meubles et l'architecture intérieure, entre les matières et les usages appropriés aux lieux.
Le tapis, pièce maitresse du hall-salon, s'aligne parfaitement dans le prolongement de l'axe du miroir d'eau, amplifiant la vue de l'extérieur. Il a toujours joué un rôle crucial dans l'harmonie visuelle de la pièce, invitant les visiteurs à se rapprocher des baies vitrées pour admirer le parc. Le tapis d'origine, fait main et sur mesure en laine d'amine à faible densité, a pu être reconstitué à partir des photographies d'époque. Les couleurs : rouge sombre, camel, crème, rouge et vert créent un contraste harmonieux avec les autres éléments de la pièce, en lien avec le vert du hall-salon et le fumoir adjacent.
Quelques marches plus bas, une alcôve accueille une cheminée. Les murs sont ici recouvert d'un marbre ocre jaune de Sienne en guise de pare-feu.
Un pigeon à queue plate, 1925-30, sculpture en pierre reconstituée, taille directe des frères Jan et Joël Martel (1896-1966) est posé sur une console. En face, dans une autre alcôve un canapé recouvert de tissu vert, assorti aux murs offre un espace de repos. Là encore le cache-radiateur est de même facture.
D'étranges disques évidés sont disposés dans les murs. Ils correspondent à des enceintes de la TSF d’où sortait la musique des années folles et rappellent aussi les hublots d’un paquebot. Un des surnoms ironiques donnés à la Villa, sans doute par jalousie, était celui de paquebot, mais aussi le péril jaune en raison de la couleur de la brique.
En sa qualité de grand patron industriel Monsieur Cavrois se devait de disposer d’un fumoir, avec bien entendu une cave à cigares.Le bureau est pourvu d’un très grand coffre-fort, qu’on devine derrière la porte. La politique d’acquisition du projet global de remeublement de la villa a permis de racheter, lors d'une vente aux enchères de Sotheby's en 2015, à New York, cette paire de chaises en érable et cuir qui servaient d'appoint lors des rendez-vous avec des partenaires et clients de son industrie textile.
Elles sont les seules pièces de mobilier retrouvées et exposées à ce jour dans le bureau. Dessinées par l'architecte, elles épousent une forme simple au service direct de leur fonction : le dossier est droit pour favoriser une stature attentive et les quatre pieds de section carrée sont reliés entre eux sur leur section latérale pour apporter plus de stabilité. Que ce soit par leur placage en poirier naturel vernis ou la tapisserie de leur assise en cuir brun, les chaises se fondent dans un décor totalement monochrome pensé par l'architecte.
Les boiseries et les étagères murales ont été restituées à l'identique d'après les photographies d'époque. Plusieurs pièces de mobilier composaient cet ensemble homogène : un bureau et une table d'appoint à double plateau, deux fauteuils se faisant face - un de dossier bas et courbe pour Paul Cavrois, un autre plutôt imposant aux accoudoirs en cuir et enfin, les deux chaises aujourd'hui présentes.
Bien que la pièce n'ait pas encore retrouvé sa collection complète, la moquette au sol, la cheminée ou encore les boiseries participent à recréer l'atmosphère chaleureuse d'antan, propice à des temps de travail et de concentration.
La table massive et centrale, de la salle à manger en panneaux plaqués de poirier noirci et laqué s'associe aux buffets attenants, jouant sur les reflets pour agrandir l'espace. Les poignées chromées capturent la lumière tandis que le miroir permet à ceux qui sont assis de dos d'admirer le jardin.
Cette composition est là encore sublimée par la restitution du tapis, fabriquée à l'identique par les Ateliers de La Chapelle. Neuf chaises en cuir, rachetées aux enchères en 2018, complètent cet ensemble.
Les enfants ne vivant pas au même rythme que leurs parents, disposaient de leur propre salle à manger, se trouvant toute proche de la cuisine.
Le bas-relief décoratif était l'œuvre des sculpteurs Jan et Joël Martel. Il représentait différents jeux et activités de loisirs : tourne-disque, cartes, fléchettes, raquette de tennis, quilles, cible, damier, fusil, gants de boxe, maillet et boules pour le polo et le croquet, crosse de hockey, ballon, patins à glace, grue et caméra. Mais il avait disparu.
Il fut choisi d'en confier une interprétation et ce fut l’artiste Jean Sylvain Bieth qui en eut la charge, en respectant les dimensions et les formes, et après accord des ayant-droits des frères Martel.
Le tapis de cette salle, lui aussi disparu, à été réédité par l'entreprise Codimat, spécialisée dans la restauration de tapis sur mesure. Les motifs d'inspiration amérindienne, visibles sous la table, rappellent les tissages Navajo, avec une technique traditionnelle proche du kilim. Les couleurs ont été choisies pour correspondre aux palettes typiques de l'époque, avec un fond clair, une bordure brune, du gris chiné et des motifs rouges. Sa réintégration sous la table en zingana complète aujourd'hui la restitution fidèle de la salle à manger.
Quant à la pendule, elle aussi ces pendules, elle aussi au mécanisme intégré dans le mur, c'est la seule de la maison à avoir des chiffres romains.
Le mur est décoré d'un tableau illustrant les jeux pratiqués à l'époque et le cache-radiateur est encore une fois aussi fonctionnel que décoratif.
La cuisine, ou plutôt "les" cuisines sont impressionnantes. Ce sont elles qui profiteront le plus des progrès de la science en matière d'habitation dira Robert Mallet-Stevens qui a puisé son inspiration au Palais Stoclet à Bruxelles pour les concevoir.
C'est une forme de luxe de disposer d’un espace prodigieux, avec des matériaux simples mais élégants. L’idée était que les domestiques, nombreux (la billetterie actuelle a été installée dans l’ancienne maison des gardiens), puissent profiter du confort dans leurs espaces de vie, sans se "mélanger" à leurs patrons, et qu’ils aient d’excellentes conditions de travail. Ainsi par exemple les céramiques sont incurvées en bas des murs pour faciliter le nettoyage. Les fenêtres mécaniques sont à guillotine, actionnables par de grosses poignées chromées.
La table de cuisine en bois et métal chromé, elle aussi dessinée par Mallet-Stevens, a été déposée par le musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt et vient renforcer l'importance fonctionnelle de cette pièce. Son plateau lisse (de 1 mètre sur 79 cm) répond parfaitement aux objectifs hygiénistes de l'architecte.
La hotte est monumentale. Plusieurs innovations sont originales pour l’époque comme le monte-plats (jusqu'à la pergola du troisième étage), les 3 robinets au-dessus des éviers, dont un pour l’eau adoucie. On notera (ci-dessous) la présence d’un vide-ordures.
Il y a des pendules dans chaque pièce, spécialement fabriquées pour la villa Cavrois, alimentées électriquement et intégrés dans les murs, toutes commandées par la principale, située dans la cuisine, si bien qu’à chaque changement d’heure il suffit de la modifier pour que toutes soient à l’heure.
Les meubles de la cuisine, de l'office et des lingeries sont en acier émaillé blanc. Il est demeuré une table de cuisine d’origine (près de la fenêtre) datée 1931-1932 en tôle d'acier, aluminium poli et métal chromé et cette console près de la porte. Réalisée d'après des dessins de Mallet-Stevens par l'atelier de Jean Prouvé, qui a également créé l'ascenseur, cette table qui est plus petite que les deux tables conservées dans la Villa, présente un plateau lisse, en bois peint, montée sur des pieds tubulaires en métal chromé. Elle comporte deux tiroirs. On retrouve la même couleur laquée, les mêmes poignées et fixations au niveau des pieds tubulaires.
On est surpris par l'arrondi des placards de l'office, suivant la courbure du mur. Un collectionneur américain les a offerts en 2015 dans le cadre du chantier de restauration avec deux tables de cuisine. Ce mobilier est accompagné de chaises d'une édition postérieure. Certains des placards et équipements de la cuisine et de l'office sont restitués à l'identique, à côté des meubles originaux.
Par contre l’ensemble est classique, avec au mur des carreaux d’une blancheur chirurgicale, et au sol les mêmes carreaux en damier blanc et noir, que ceux qui ont été utilisés dans plusieurs films dont l'architecte fut le décorateur.
On passe dans l’aile des (deux) garçons dont les chambres donnent elles aussi au sud, sur des terrasses privatives, distribuées par un immense vestibule qui, à lui seul, a la superficie d'un appartement parisien.
L’architecte a aussi dessiné les meubles et on dispose c’est une chance, des photos faites en 1932. Elle est de style Stijl (courant architectural hollandais rappelant Mondrian) avec un bureau intégré-épuré très moderniste (je rappelle que la villa Cavrois n’est absolument pas arts déco).
On y retrouve comme partout les hublots pour la musique et … une pendule. Le nombre de salle de bains est impressionnant. L’une d’elle est pourvue d’une double vasque.
Le rachat de la table en chêne cérusé, métal nickelé occupant la chambre jaune auprès d'un marchand-antiquaire suisse poursuit la politique générale restauration de la villa Cavrois, amorcée depuis 2009.
Cette chambre était destinée à Jean, fils aîné du couple Cavrois, pour lequel l'architecte a conçu un studio réunissant plusieurs conditions essentielles : une salle de bain privée, un accès direct sur l'extérieur qui est vraiment très agréable.
Ce petit escalier en colimaçon permettait d’éviter la salle à manger des parents pour accéder directement (et discrètement) au parc.
Lit, bureau, fauteuils, chaises, étagères tous les meubles étaient en chêne cérusé noir et Robert Mallet-Stevens choisit un jaune vif pour faire ressortir les veines profondes de leur bois. D'une simplicité saillante, la table est pour le moins un élément de design abouti. Son double plateau de forme carré permet non seulement un espace de support mais également deux types de rangement : deux tiroirs aux poignées cylindriques en métal nickelé et un plateau inférieur ouvert, pratique pour entreposer temporairement des objets disgracieux.
L'agencement des pieds démontre une nouvelle fois la singularité de la table. Disposés de façon perpendiculaire, ils prolongent au sol le contour du plateau.
Dans le couloir voici un exemple du parquet dit "Noël" où chaque latte de bois de teck ou de chêne est collée à la main dans un ciment magnésien esthétique et résistant après avoir été grattée.L'aile des parents se déploie au premier étage. Elle commence avec le boudoir de madame pour s’habiller, se maquiller …
Attenant à la chambre parentale, le boudoir de Lucie Vanoutryve-Cavrois témoigne encore une fois de la modernité de Robert Mallet-Stevens dans sa façon de concevoir le mobilier. Cette pièce intimiste se compose de meubles et décors en placage de sycomore de couleur jaune qui tranchent ostensiblement avec le bleu de la moquette et des murs et le vert des éléments textiles des assises. L'atmosphère est sensuelle par la forme courbe des dossiers et l'aspect chatoyant du velours de la chauffeuse.
La coiffeuse, la travailleuse, la pendule, les fauteuils et la chauffeuse purent retrouver leur place d'origine après leur rachat des collections du château de Gourdon dans les Alpes-Maritimes en 2011. En recourant à des formes géométriques simples, Robert Mallet-Stevens privilégie pour cette coiffeuse l'imbrication de volumes à l'ornement. Il associe l'aspect traditionnel du bois de placage à de l'aluminium poli au niveau piétement. Miroir ajustable, rangements optimisés : tout dans ce meuble participe à un usage fonctionnel et renforce sans nul doute l'impression d'élégance qui parcourt la pièce.
Achetée par le Centre des monuments nationaux en décembre 2016, la table en placage de palmier et métal vient enrichir la précédente acquisition de 2012 des deux fauteuils en satin de laine blanc. Les poignées de la commode et les sabots de la table, réalisés en laiton patiné couleur canon de fusil, viennent parfaire l'harmonie de la pièce.
Bien qu'elle ressemble fortement à la table de la chambre jaune ou à celle du hall-salon, elle diffère sur certains points : son piétement de section rectangulaire est aligné, son essence est exotique et son double plateau renferme un compartiment secret dissimulé. Le bois de palmier verni - plutôt foncé - couplé à des teintes de couleur beige et ivoire offre un contraste visuel renforcé par la lumière du jour.
Le long du mur, l'enfilade a été transformée par Pierre Barbe entre 1947 et 1948 à la demande de Paul Cavrois. Il a en effet réadapté plusieurs meubles conçus par Robert Mallet-Stevens pour répondra à de nouveaux usages. Seules les portes en palmier d'origine ont été conservées et réemployées avec leurs serrures, charnières et poignées d'origine.
L’allée le long des fenêtres de la chambre parentale est carrelée (pour des raisons d’entretien), le reste est moquettée. Le vase posé sur la table a été récemment acquis aux enchères.
La salle de bains partagée par le couple est immense et spectaculaire par sa superficie de 60 mètres carrés, par son sol de marbre blanc de Carrare et par ses équipements. On y retrouve au-dessus des lavabos des éclairages évoquant les encadrements lumineux des loges des stars de cinéma.
Le contraste est impressionnant avec la lingerie où travaillaient les domestiques et dont le sol est recouvert d'un granito (comme dans beaucoup d'espaces de travail). Le radiateur est encore caché mais moins élégamment.
La chambre des filles, peinte en bleu, avec deux coins lits identiques, et la chambre adjacente de la nounou, peinte en jaune, avec une sorte de salle d’eau, sont plus banales du fait qu'elles n'ont pas encore recouvré de mobilier.
Une chambre de garçon subsiste, volontairement non restaurée, sorte de pièce-martyr pour témoigner de l'état de délabrement de la villa.
Au second étage, se trouve la salle de jeux qui servait de théâtre, le public prenant place à la corbeille à laquelle on accédait par cet escalier intérieur dont les contremarches ondulées témoigne que tout n’était pas droit dans cette maison. La couleur rouge bordeaux des murs évoque les rideaux de théâtre.
Les décors étaient rangés dans les placards sous cette mezzanine que l'on voit nettement sur la photo de droite.
Il arrivait que des pièces de mobilier soient subtilement choisies chez d'autres designers comme cet 'ensemble présent dans la salle de jeu. Conçues par Marcel Breuer, architecte et designer formé à l'École du Bauhaus à Weimar, les deux tables et huit chaises en acier tubulaire s'associent parfaitement aux plaques d'aluminium qui filent en partie basse des murs. Elles ont été acquises auprès de l'entreprise rééditrice.
Originellement édité par le fabricant Thonet dès 1927, le mobilier exposé aujourd'hui est pourtant une réédition de Tecta: modèle B40 pour les chaises et M4E pour les tables. La chaise, connue sous le nom de Piscator, portait initialement le nom de son commanditaire Erwin Piscator, metteur en scène, pour qui Marcel Breuer conçut un appartement è Berlin.
Composé d'une structure en tube d'acier chromé avec une double entretoise à l'avant la chaise interpelle par son étonnante simplicité et la subtilité de ses jonctions. Enfin, la toile de cotin Eisengarn, utilisée en dossier et assise, renforce non seulement cette impression de légèreté et assure sans nul doute sa résistance.
Au fond de la mezzanine, s'ouvrent deux salles d'étude - respectivement pour les filles et les garçons - communicantes entre elles par une porte, faisant paradoxalement face au vaste espace de jeu en contrebas une manière ingénieuse de les motiver à terminer leurs devoirs, sous la supervision de leur gouvernante.
Conçu en chêne cérusé blanc, le bureau, en "V", répartit aisément deux espaces de travail différenciés. Le plateau repose sur quatre pieds aux extrémités mais également sur un bloc central constitué de plusieurs casiers de rangements, alternativement fermés de tiroirs. Bien que trois entrées de serrure furent rajoutées tardivement sur les façades des tiroirs, les poignées formant un montant vertical, proviennent bien des dessins de 1932.
Le troisième étage est constitué d'une pergola que les bigognes devaient décorer de leurs fleurs orange tous les étés. Ce jardin supplémentaire était distribué par l'ascenseur (alors que nous ne sommes qu'en 1930) et le monte-plats permettait d'y acheminer des repas et cocktails.
Descendons au sous-sol où on a installé plusieurs fauteuils de jardin en métal, eux aussi revisités par Robert Mallet-Stevens. Fin designer, l'assise reste un éternel défi qu'il souhaite relever, tout en assurant l'ergonomie de ses pièces. Lignes géométriques épurées, simplicité du piétement: l'esthétique moderne se déleste de l'ornement végétal pour s'émanciper de l'esprit romantique souvent présent dans les jardins.
S'inspirant du modèle de chaise Tubor, breveté en 1930 par la firme Tubor avec qui il collaborait déjà, l'architecte déploie un mobilier de jardin complet avec table d'appoint, fauteuils et chaises à dossier avec trois lattes verticales emblématiques. Hérité de l'imaginaire des grands voyages transatlantiques, caractéristiques du début du XXème siècle, le design en métal tubulaire rappelle la silhouette des garde-corps de paquebots.
Selon les photographies d'Albin Salaün de 1932, le mobilier occupait plusieurs endroits: tantôt près de la piscine à l'ombre des cèdres, tantôt sur la terrasse devant les chambres des ainés.
Bien qu'il soit aujourd'hui présenté à la buanderie par soucis de conservation, ce mobilier évoque aisément tous les moments de détente que partageait la famille à l'extérieur.
Le séchoir à linge est totalement innovant pour l’époque.
L'ascenseur qui est utilisé aujourd'hui a été restauré à l’identique, et conduit du sous-sol au second étage. Sur la photo de gauche se trouve une réplique de celui d'origine, et à droite, une essoreuse (petite) d’époque.La taille des citernes correspond aux besoins en chauffage. mais le plus intéressant c'est la matériauthèque qui a été installée dans les anciens casiers à vin après un inventaire exhaustif et minutieux.
Dans une volonté de continuité permanence entre le bâti, le décor et le mobilier, qui fait de la villa une œuvre totale, l'architecte a soigné l'articulation des éléments structurels et décoratifs. Le programme énoncé en 1934 affiche clairement cette ambition : Les matériaux employés sont en général très simples. Leur mise en œuvre très méticuleuse en fait le luxe.
De la simple brique aux différents marbres de couleurs, de la poignée de porte aux revêtements de sol, Mallet-Stevens a tout pensé, instaurant un vocabulaire précis. Chaque matériau devait trouver sa place dans la villa en fonction de son usage, selon une hiérarchisation des espaces entre les pièces de réception ou de service.
Alors, forcément, ces images prises au moment du commencement des travaux de restauration sont bouleversantes.
Parmi les gravats, sont apparus des matériaux portant l'empreinte du temps qui constituent de précieux témoins d'une architecture malmenée par l'histoire. Les campagnes de restauration du monument (2003-2015) ont permis d'engager une démarche rigoureuse de conservation des vestiges existants fondée sur l'étude des traces
archéologiques du bâti. Ces vestiges sont parfois très lacunaires, comme les marbres et les menuiseries, ou au contraire en grande partie préservés et remis en place à l'image des briques et des parquets.
L'inventaire des matériaux déposés, mené selon un protocole d'échantillonnage réalisé lors du chantier, permet de constituer une collection de référence qui prend en compte leur provenance, leur fonction et leurs caractéristiques. Les vestiges sont exposés à côté des matériaux restitués à l'identique dans les casiers des anciennes caves à vin.
Ici ce sont des morceaux de marbre blanc de Carrare, un interrupteur de salle de bains, une bonde de douche, du marbre vert de Suède (région des forêts de Colmarien), du marbre jaune ocre de Sienne, des contacteurs fonctionnant au mercure, un cahier manuscrit où sont notées les consommation de fuel, du marbre noir de la province de Namur.
On y voit, de haut en bas, de gauche à droite, des échantillons de placage du hall et du rez-de-chaussée, de la salle à manger des enfants, de la chambre des parents, de la salle à manger des parents et du fumoir.
On peut lire dans le troisième casier : des échantillons de marbre blanc de Carrare, de carreau de sol en grès, de carreau mural en faïence, … plus loin des échantillons de peinture murale de couleur vive (rouge, jaune, bleu), des morceaux de revêtement de sol, des carrelages de sol, des plinthes, des fusibles, des grilles de canalisations très ouvragées, …
… ou ces pattes de baignoire. Jusqu'à cette table de cuisine de Mallet-Stevens, 1931-32 en tôle d'acier, aluminium poli et métal chromé. Tout cela est passionnant mais donne envie de retrouver sous le soleil extérieur.
Un film, projeté dans le garage, achève de nous donner l'ampleur du chantier de rénovation. Un arbre poussait à l’intérieur de l’escalier d’honneur. On comprend que la première urgence fut de poser une tôle pour isoler le chantier. Il fallut trois années, en s’appuyant sur le moindre débris authentique pour obtenir un résultat convenable. 85% des décors avaient disparu et il ne subsistait rien du mobilier, hormis les traces aux murs. Des protogrammes ont été tirés à partir des clichés de 1930. En fonctionnant par superposition puis ajustages en respectant le même angle de prise de vue.
Ce gigantesque chantier de restauration a été mis en oeuvre en 2003 par la DRAC Nord-Pas-de Calais puis repris en 2008 par le Centre des monuments nationaux et a été achevé en juin 2015.
L’ensemble de ces travaux, menés sous la maîtrise d’œuvre de Michel Goutal, architecte en chef des monuments historiques, est évalué à 23 M€.
En sortant on tombe sur la piscine d’extérieur et ses trois plongeoirs, Autrefois profonde de 3 mètres cela reste un grand bassin de 27 mètres. Elle s'inscrit tout à fait dans la notion hygiéniste de l'époque.
Cette visite m'a permis de comprendre que le travail de Mallet-Stevens ne s'était pas limité à agencer les volumes d'un bâtiment pour répondre au mieux aux besoins de son client en intégrant des éléments de décor de cinéma.
Il en a conçu la décoration et les jardins qui l'entourent. Le plan de la maison a été étudié pour faciliter les déplacements et organiser de manière rationnelle la vie domestique en concrétisant l'art de vivre tel que le concevaient les architectes modernes contemporains de Le Corbusier, combinant luminosité, hygiène et confort.
Ses occupants ont bénéficié d'un grand nombre d'équipements particulièrement rares pour l'époque, comme la distribution d'eau chaude, froide et adoucie. L'électricité occupait une place particulière dans cet édifice, chaque pièce disposant d'un haut-parleur de TSF et d'une horloge électrique. Les appareils pour nettoyer le linge, l'aspirateur ou la glacière étaient aussi électriques.
Je quitte la Villa enthousiasmée. Je comprends que les lieux attirent autant de visiteurs (même en ce 24 décembre) et qu'ils soient tentants pour y tourner un film (par exemple L'amant double de François Ozon en 2017) , l'épisode d'une série (Baron noir pour Netflix), des clips (comme celui de Clara Luciani en 2019) ou faire des shootings de mode.
Villa Cavrois
60, avenue du Président Kennedy - 59170 Croix
Du mardi au dimanche, de 10h à 18H. Dernier accès à 17H15.
Tous les mercredis et jeudis à 14h30, les agents du monument font découvrir la formidable histoire de la villa Cavrois.
Réservation uniquement en ligne, dans la limite des places disponibles. Durée : 1h. Inclus dans le billet d'entrée.




































































































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