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vendredi 5 juin 2026

Au coin de ma rue, un spectacle qui interroge le point de vue

Je suis allée voir (et écouter) Au coin de ma rue, en avant-première du prochain Festival d’Avignon où il sera programmé par le Théâtre des Doms à Villeneuve en scène du 10 au 20 juillet 2026.

L'aventure a été présentée, après plus d’un an de préparation, au public pour la première fois les 19 et 20 avril 2025, lors du Festival des Arts de la Rue de Huy (Wallonie, Belgique) qui est entièrement gratuit. Le système est désormais bien rodé.

La bande (de joyeux drilles) jouera cet été la formule "Centre culturel", c’est à dire trois fois une heure pour 30 spectateurs chaque fois (sur réservation). Au-dessus de la cabine, une série de chiffres indique si le public aura droit à 3, 4, 5, 7 ou plus d'épisodes.

Voilà un spectacle pour lequel il est impératif que vous réserviez votre place au plus vite, parce que la jauge n’est que de 30 personnes et que cette expérience va, forcément, interroger le regard que vous portez à une scène apparemment banale.

Si vous vouliez en vivre tous les épisodes (un par siège), et qu’il n’y ait que 3 sièges vous auriez 6 combinaisons différentes. Avec 5 histoires on passe à 120. Avec 10 le compteur monte à 3 628 800. Avec 30! (Factorielle 30) on dépasse le milliard de milliard. Autant dire que la probabilité que 2 spectateurs suivent le même parcours est proche de zéro. Et pourtant nous allons partager une expérience à propos de laquelle nous pourrons échanger notre ressenti en nous comprenant.
Nous sommes accueillis, un par un, très chaleureusement par Vincent ZabusNicolas Turon et Valentin Demarcin (le jour de ma venue).

Nicolas, en pull marin, multiplie les blagues, interpelant le public qu'il fait patienter sur le long tapis rouge. Impossible de s'y ennuyer ! Valentin mémorise le prénom de chacun, ce qui lui permettra de faciliter nos déplacements entre les scénettes. Il nous enseigne le fonctionnement du casque bien que le sien ne soit pas relié. C’est simple prenez le casque en dessous de votre assise. Vous avez ici (il mime l'endroit sur son casque -non relié je le répète-) une molette pour en régler le son. Mon voisin ne la trouve pas. Elle est à mi-chemin du cordon, c'est l'amie-molette (ou mimolette). Les belges sont champions en surenchère de jeux de mots.
Le gradin de trois rangées de dix places est installé face à un coin de rue. Toutes les sept minutes, un personnage (Simon Wauters le jour de ma venue) traversera l‘espace public qui compose le décor grandeur nature, devant les spectateurs. Si l’individu effectuera une unique et identique suite de gestes ordinaires, toujours les mêmes, chaque spectateur, muni d’un casque, entendra une histoire différente. Chaque "histoire sonore" éclairera le personnage d’une lumière différente.

A chaque place correspond donc un récit unique, un univers sensible, profond ou léger. Vais-je choisir Solo, le Petit Chaperon Rouge, Mourir demain, La Forêt de l'Esprit ? Valentin conseille une jeune femme : Commence pas sur Instrumental. Elle est super mais … Il me suggère Relaxatif. Je triche un peu en me dirigeant vers le disque rouge correspondant au Maladroit Sentimental, parce que je me souviens très bien de la BD correspondante, découverte dans Spirou (ainsi que deux autres, mais dont j'ai oublié le titre). Je vais pouvoir vérifier la puissance du concept.
Chacun entend la même introduction musicale, The Girl from Ipanema, et  ce qui est drôle c’est que cette chanson a été inspirée par Heloísa Eneida Menezes Paes Pinto, âgée de 17 ans à l'époque, qui avait pour habitude de passer à côté du bar de plage Veloso pour profiter de la mer et du sable chaud. Elle vivait à Ipanema (Rio de Janeiro), mais j’ignore si, comme le personnage principal du spectacle, elle arrivait de la droite.
Le voilà déjà qui surgit … mais ce n'est qu'une illusion, on le comprend vite. C'est que la rue est plutôt passante et elle n'est pas fermée aux parisiens qui vaquent à leurs occupations, à pied, en poussette, à vélo, seul ou en famille. Certains nous ignorent, ou font semblant de ne pas nous voir. D'autres ont le sentiment de gaffer et se pressent soudain. Mais, concentrons-nous, ça commence vraiment.
Je connais l'histoire. Je sais qu'elle est humoristique mais pas franchement drôle. Je remarque un spectateur au second rang faire des gestes bizarres. Mais, dans mon casque, l'histoire est tellement raccord avec ce que je vois que j’oublie que nous n’entendons pas tous la même chose.

Le voilà qui s'en va. C'est déjà fini. Les spectateurs sont invités à changer de place pour écouter une nouvelle histoire. Je voudrais essayer autre chose de différent. T’aimes bien les trucs gore ? Prends Le dépeceur de Mons, c'est très drôle. Saisie d'un doute j'échoue sur L'instrumental pendant que la rondelle rouge est libre.

Des rires éclatent à côté de moi. Je suis un peu jalouse. Un vélo passe. Deux. Il pleuviote. Je ne me souvenais pas du quidam assis sur le banc. Ai-je été distraite la première fois ?
Les gradins se sont remplis au fur et à mesure et c'est un peu le jeu des chaises musicales. J'opte pour Déménagements. L'histoire d'un mec, qui s'appelle Thierry et qui se vante d'avoir eu du pif (pile à l'instant où l'homme se gratte le nez) en mettant en oeuvre une technique personnelle pour ne convoyer que le léger dont la perte serait un poids. Je le vois étirer sa nuque (quand pour mes voisins il guette un oiseau ou interroge le ciel). C’est dans le détail que se cache le sel de la vie sera la conclusion de l'histoire.

Quatrième temps : Fumer tue. Je suis bien habituée à l'intro musicale. Valentin commente pour les nouveaux : Oui ça chaloupe. Je fais semblant. J’ai pas le tempo (n'oubliez pas que son casque n'est pas relié).
Cinquième : J'aimerais tenter Le dépeceur mais nous sommes manifestement deux sur le coup. Je crois à un gag mais le challenger sort ses ergots. Je capitule et échoue sur Relaxatif. Après tout, pourquoi pas. Il se passe alors quelque chose d'inattendu. Le grain de sable qui pourrait enrayer l'engrenage. Quand le quidam joue celui qui n'ose pas composer le code de la porte d'entrée une femme arrive, tirant 4 valises à roulettes, accrochées 2 par 2 et portant 3 sacs à dos qui, manifestement souhaite entrer.
Je me demande où en est l'épisode Déménagements … J'apprendrai plus tard que c'est un vrai emménagement qui s’est déroulé sous nos yeux.

On a eu envie d'applaudir car le comédien s'en est bien sorti. A la rotation suivante on commence à échanger des conseils. On se demande si je dois dire "je regarde" ou "j’écoute" la prochaine. Je sais depuis toujours que le son est plus fort que l'image (regardez un film d'horreur en coupant le son et vous constaterez que vous n'avez pas peur). Au coin de ma rue en fait la démonstration.

Je saute sur Le dépeceur de Mons, qu'on m'avait vendu comme "drôle". Il est drôlement violent en vérité. mais, curieusement l'histoire passe plus vite. L'habitude ? 

Je regrimpe au troisième niveau pour Le figurant. Comme c'est malin, très bien tricoté. Je vois les silhouettes de Robert de Niro (Taxi Driver), d'Harisson Ford, de Clint Eastwood (Le bon, la brute et le truand), de Woody Allen, d'Alain Delon, de Jean Dujardin. … Quel art de la comédie ! Quel talent! Et il faudrait l'écrire au pluriel car scénaristes, concepteurs, comédiens, scénographes doivent se partager les compliments.

Une "petite" dernière avec Cheveux à emporter. Le challenge semble difficile. On se demande comment le texte sera raccord avec l'image mais ça marche. Voilà de la nostalgie, presque de la tristesse. Alors je décide une pause de quelques épisodes.
Ça finira en pirouette … sans cacahuète mais sous nos applaudissements. J'ai écouté celle-là assise sur un tabouret additionnel, au bout du premier rang.

Au Coin de ma Rue est un exercice de style qui fait écho aux travaux de Raymond Queneau, Georges Pérec et Peter Brook ; une plongée dans l‘intime du romanesque, inscrit dans l‘univers de tous les jours. Un commun extraordinaire. C'est une expérience à faire dont on aimerait voir une déclinaison pour le jeune public qui croit trop vite qu'il n'y a qu'une vérité. En attendant cette version lisez avec les enfants Une histoire à quatre voix d'Anthony Browe, éditée à l'Ecole des loisirs. C'est aussi un bijou.

Je signale que le spectacle fait aussi l'objet d'une adaptation en BD par 16 dessinateurs qui se sont pliés à l'exercice contraignant de suivre un même découpage pour raconter des histoires différentes, chacun avec sa sensibilité propre. Trois épisodes ont déjà été publiés par Spirou et treize autres sont à paraitre.
Au coin de ma rue, par la Compagnie des Bonimenteurs
Textes : Nicolas Turon et Vincent Zabus
Les comédien·ne·s (en alternance) : Maroine Amimi, Valentin Demarcin, Pierre Poucet, Nicolas Turon, Simon Wauters, Vincent Zabus, Coline Zimmer
Les voix : Charlie, Coline Zimmer, David Notebaert, Emmy Simonet, Fanette Hourt, Fayssal Benbahmed, Francoise Markun, Gautier Colin, Hervé Dubois, Jean GIAbin, Jérôme Rousselet, Julie Seniura, Laurent Arnold, Les Bonnasses (Otilly Belcour, Marie Grosdidier et Marie Lissnyder), Marisa Pereira, Maroine Amimi, Nadine Ledru, Nicolas Turon, Romain Dieudonné, Samuel Laurant, Simon Wauters, Sophie Lajoie, Stéphanie Coppé, Vadim Turon Soulier, Valentin Demarcin, Vincent Huertas, Vincent Zabus
Chanson : Manuel Etienne
Instrumental : Fabrice Bez
Habillage sonore : Gautier Colin et Benjamin Cahen
Spectacle vu à Paris dans le cadre du Festival Onze bouge le dimanche 31 mai au 5, rue Général Blaise (métro Saint Ambroise) de 11h à 12h15

6 et 7 juin – Nanterre (F) – Festival des Parades
13 et 14 juin – Epinal (F) – Festival Arts de Rue
20 juin – Flavigny-sur-Moselle (F) – La Filoche de Chaligny
28 juin – Uccle – Festival Esprit de Famille (La Roseraie)
4 et 5 juillet – Mons – Festival Au Carré
8 au 21 juillet – Villeneuve les Avignon (F) – Festival Théâtre de Rue
26 juillet – Braine-le-Comte – Festival Du Coq à l’Âne
8 août – Rouillac (F) – Soirées Sarabandes (par La Palène)
14 ou 15 août – Spa – Royal Festival de Spa
22 et 23 août – Saint-Yan (F) – Festival Saint-Yan Scintillant (Saône et Loire)
(28 et ?) 29 août – Questembert (Bretagne F) – Inopiné Festival
5 et 6 septembre – Dour (B) – Festival Le Leû
12 et 13 septembre – Huningue (près de Bâle F) – Festival Rues et Vous
19 septembre – Thionville (F) – Marché du NEST

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