Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

jeudi 4 juin 2026

Rencontre avec Amélie Nothomb, Juliette Nothomb et Laureline Amanieux

La médiathèque de Châtenay-Malabry était à l'origine d'une rencontre autour d'Amélie Nothomb qui eut lieu à la fin du mois de mai dernier en compagnie de sa soeur Juliette, également écrivaine et de  Laureline Amanieux, avec qui elle entretient une relation d'amitié depuis 25 ans.

La manifestation était organisée à l'initiative de Céline Chambon, Responsable du secteur adulte et de sa collègue Dominique, avec le concours de Michèle Lablache Combier, la libraire des Pêcheurs d'étoiles de Fontenay-aux-Roses, ouverte depuis l'été 2019 dans l'ancien Bureau de Poste, où Agnès Varda tourna une des scènes du film Le bonheur (que j'ai chroniqué ici).

Les trois invités furent très intéressantes. Amélie Nothomb est une personne très agréable, extrêmement souriante, s'exprimant avec une franchise exceptionnelle, et un humour singulier. Bien entendu, politesse des reines, elle était arrivée à l'heure, cheveux sobrement nattés, accompagnée de sa soeur Juliette et de Laureline Amanieux, une autrice journaliste qui la connait très bien. Elle a corédigé un livre avec Amélie sur le Japon et fait notamment un portrait d’elle pour France 5. Ce fut elle qui mena l'entretien.

Les deux soeurs ont une sensibilité littéraire affirmée, quoique singulières. Amélie est incisive, originale et son oeuvre est déjà très abondante. Juliette est vive, attentive, gourmande, y compris en cuisine. Je donne à la fin les titres de leurs derniers ouvrages.

Amélie Nothomb a pu surprendre quelques-uns d’entre nous en disant qu’elle était née dans la conviction qu’elle était japonaise, ne distinguant même pas une langue de l'autre. Cette certitude n’était pas unanimement partagée mais la petite fille y croyait totalement. Nous devinons combien son amour pour ce pays est grand lorsqu’elle affirme que le Japon ne ressemble à aucun autre pays. Ses souvenirs sont très précis. Notamment à propos des lieux où elle a vécu avec ses parents. Nous avons habité d'abord à Kobé dans une vraie maison citadine, très petite, avec pour tout jardin juste un pot de géranium. Je vais alors dans une école américaine, plutôt laxiste. Nous avons appris la nostalgie très tôt, par les déménagements successifs.

J'ai été arrachée à ce pays à l'âge de 5 ans et ce fut l'évènement fondateur de ma vie. Elle n’a de cesse d’y revenir. À 21 ans elle achète un aller simple pour Tokyo où elle retrouve toutes ses racines à ceci près qu’elle commence à prendre conscience de son erreur quant à son identité qui se révèle être fausse. Je me suis enfuie piteusement à 23 ans (de mon travail et de mes amours). Je reconquiers désormais cette identité, certes fracturée.

Elle a co-écrit avec Laureline Amanieux Le Japon éternel, voyage sous les fleurs du monde flottant (2024), un beau livre richement illustré d’archives en noir et blanc, où il est question de beauté, de paysages, de nature, On apprend dans le premier chapitre consacré au shintô, qu’il est le seul courant de pensée, né au Japon, avec pour précepte tout ce qui est beau est Dieu. Le sacré peut être partout, pourvu qu'on place au bon endroit le "tori", une porte rouge qui en marque l'entrée.

Sa maman est restée longtemps dans l'ombre de son père, auquel elle consacra un roman. Elle décède le 11 février 2024 et Amélie confie qu’elle est alors incapable de le dire parce que la souffrance la rend muette. Je ne connais qu'une solution : consacrer un livre au problème mais il m'est impossible d'écrire à la première personne du singulier. (…) Les neuf dixièmes relèvent du conte mais le reste a vraiment existé. Sa soeur dira qu’elle a compris que tout était vrai et qu’à la fin, comme chacun, elle a pleuré.

Interrogée par Laureline Amanieux, que sa mère avait rebaptisée Lorelei, car elle le faisait avec tout le monde, Amélie Nothomb pointe la philosophie à double tranchant du tant mieux qui petite fille lui semblait naturel, loin d’imaginer que c'était spécial. Lorsqu’on lui fait remarquer qu’il y a dans son livre tous les ingrédients de l'enfance martyre (violence, haine) elle oppose qu’il est aussi traversé par un instinct de survie très fort. Elle se souvient de sa mère racontant ces évènements comme du folklore et nous glisse que Juliette est madame tant mieux deuxième du nom. En tout cas il lui apparait qu’il fallait qu’elle rende justice à sa maman parce que elle aussi fut héroïque, et c’est ce à quoi s’emploie Tant mieux.

Eloge de l'ombre de l'écrivain japonais Jun'ichirō Tanizaki, et qui est un essai sur l'esthétique japonaise, était un de ses livres de chevet. Pour qu'il y ait de l'ombre il faut qu'il y ait un soleil. Tout est orienté sur ce tropisme que l'art japonais est conçu pour être vu dans le noir. C’est une clé pour comprendre l’oeuvre d’Amélie Nothomb qui a l’expérience que, lorsqu’on écrit, le plus important est de savoir tout ce qu'on ne va pas raconter. On révèle le sens en élaguant ce qui l'entache. Moins on en raconte, plus c'est fort. C'est l'illusion narrative préconisée par Hemingway, en comptant sur l'intelligence du lecteur pour imaginer ce qui n’est pas dit (l’écrivain avait formalisé ce principe sous l’image de la théorie de l'iceberg, comparant ses romans à une faible partie comparativement à tout ce qui restait sous silence).

Je suis la plus grande fan de La recherche du temps perdu. C'est parfaitement construit. On lui objecte avec humour que ce n’est pas à proprement parler un roman concis. Mais l’écrivaine pour qui Marcel Proust est son dieu littéraire réplique que concis ne signifie pas court. Elle ajoute :Proust c'est de l'eau, imprégnez vous et replongez vous plusieurs fois dans ce fleuve parfait.

Il y a toujours une fontaine à l'entrée des temples Shintô acec une cuillère en bambou pour effectuer le rituel de purification et faire en sorte que l'âme regagne son énergie. L'écriture a recousu les trous en elle. Si j'attends la juste zone de moi difficile à vivre je me vide, c'est comme une transe et j'en sors régénérée.(j'ai quand même un fonctionnement japonais fait-elle remarquer). L'objectif serait d'écrire encore plus court pour garder plus de force.

Grande amatrice de haïkus elle cite un des quatre plus grands auteurs de ce genre, Kobayashi Issa dont elle nous dit un de ses haïkus célèbres :
Puisqu'il le faut
entraînons-nous à mourir
à l'ombre des fleurs

Mon français est hanté par une langue fantôme. Dans le japonais, le verbe est rejeté à la fin instaurant le suspense. Même si je respecte l'ordre français je surinvestis le verbe (à l'inverse de la langue de bois où être, avoir, adorer et faire sont les quatre à subsister). Le verbe exprime la vérité. Très souvent, un certain nombre d'éléments de la phrase japonaise sont éludés quand ils peuvent être déduits du contexte.

Le Japon reste son grand amour. Elle y est retournée plusieurs fois, environ tous les 12 ans. Quand on lui demande de pointer une ou deux choses qui lui plaisent ou déplaisent en France elle répond : C'est un pays follement exotique, par définition le peuple de la séduction. Ils travaillent tout le temps à me séduire. Le défaut : vous savez trop que vous êtes séduisants.

Pour Juliette c'est le goût plus piquant de la mayonnaise qui fait toute la différence peut-être parce qu'elle est faite à base de vinaigre de riz (une participante offre alors un flacon de sauce). Laureline nous incite à regarder un reportage sur Arte à propos de cette sauce dans divers pays d'Europe.

Interrogée sur ce qui lui manque le plus du Japon Amélie nous dira que c’est le chant du vendeur de patates douces à la tombée du soir (tant de nostalgie, de lyrisme déployé)..

Il était impossible de ne pas faire une allusion au prochain roman qui, tradition oblige, sortira à l’automne prochain. Ce sera L'adolescence du perroquet dont la quatrième de couverture rappelle que  "L’amour n’est pas un dû". Mes livres sont mes enfants, c'est la bonne partie de moi et j'ai un grand respect pour eux.

Juliette Nothomb a publié Eloge du cheval, Léa, et puis Mémoire d'une jument où elle a recours au procédé très ancien des fabulistes pour dire ce qu'un humain n'oserait pas dire. Elle a le désir de faire entendre le silencieux et de mettre en lumière des êtres marginalisés. Elle a toujours aimé les chevaux mais l'équitation étant jugée contrerévolutionnaire elle ne pouvait pas être pratiquée à Pékin.

Elle avoue son admiration pour Don Quichotte dans lequel tous les grands sujets sont abordés. C'est une sorte de BD géante mais qui ne traite pas le sujet de sa jument, Rosinante. Le héros ne punit pas une fois son cheval alors que c'est une carne. Cervantès en parle avec considération. Voilà pourquoi elle choisit Rosinante comme personnage principal. Le cheval est un animal très sensible qui ressent l'humeur de son cavalier. Il est notre propre miroir.

Son tout dernier (jeunesse) est aussi grande défense de la nature. Chacun des 14 auteurs a écrit un chapitre à partir d'un même scénario.
*
*   *
  Le Japon éternel, voyage sous les fleurs du monde flottant d’Amélie Nothomb et Laureline Amanieux (2024), est une série d’entretiens menés avec des spécialistes du Japon -en compagnie d’Amélie Nothomb- pour explorer la manière dont ce pays, où la romancière a passé son enfance, a façonné son univers intérieur et nourri son œuvre. Ce livre offre une véritable méditation visuelle, célèbre une esthétique de l’éphémère, de la lenteur et de la sobriété, propre à la sensibilité japonaise. C’est l’adaptation d'une série de podcasts réalisée par Laureline Amanieux, auteure de la première thèse de doctorat de lettres modernes consacrée à Amélie Nothomb
  
  Mémoires d’une jument de Juliette Nothomb (2024) prête sa voix à Rossinante, la célèbre monture de Don Quichotte. En faisant parler cette figure méconnue, elle révèle une conscience lucide, drôle et philosophique, qui traverse les aventures du chevalier.
  
  Tant mieux, le 34e roman d’Amélie Nothomb (2025) est consacré à sa mère, un an après sa disparition. Le roman retrace l’enfance d’Adrienne, double littéraire de sa mère, et s’ouvre en 1942. Âgée de quatre ans, l’enfant est envoyée à Gand passer l’été chez sa grand-mère, figure inquiétante aux allures de sorcière. Soumise à des humiliations et à des épreuves absurdes, elle développe une stratégie de survie intérieure, résumée par la formule " Tant mieux ". Le récit est à la fois cruel et lumineux, interrogeant les transmissions familiales et la difficulté d’aimer, tout en rendant un hommage bouleversant à sa mère.


Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)