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mardi 3 février 2026

Un café littéraire à propos de l’Attrape-mots de Gilles Paris

Il est rare que j’aborde le même sujet à travers deux articles à si peu de jours d’écart mais il le mérite.

Je sors d’un café littéraire organisé au cours duquel Héloïse d’Ormesson a interviewé Gilles Paris à propos de L’Attrape-mots.

L’éditrice avait publié en 2014 L’été des lucioles et Gilles fut l’attaché de presse de la maison à ses débuts. Elle a néanmoins exprimé sa surprise et sa joie de recevoir le manuscrit il y a un an. Et comme elle en a trouvé l’idée très intéressante elle est émue d'être venue le présenter aujourd’hui.

C’est en apprenant que des personnes tombent amoureuses d’un personnage de fiction (au point au Japon d'aller jusqu’au mariage) que Gilles, estimant le potentiel romanesque de ce sujet, décida de l'explorer. Il découvrit que la fictophilie, car tel est son nom, passionnait de multiples forums.

L’écriture du roman est partie de là. Et ceux qui suivent l’actualité n’y verront rien de révolutionnaire tant il y a en France de personnes qui entretiennent une relation suivie avec un personnage créé en IA.

Jade est une adolescente qui n’a aucun humain autour d’elle-même capable de l’aider à surmonter le deuil de son petit frère et ses soucis de santé sont suffisamment graves pour que sa mère décide de la déscolariser. Elle trouvera du réconfort en pensant à Holden, le héros de L’attrape-cœur de Salinger. 

Il n’est pas nécessaire d’avoir lu ce roman ni de s’en souvenir pour apprécier celui de Gilles qui situe d'emblée le cadre de son ouvrage (p. 11) mais il y a deux-trois choses utiles à savoir. Holden et Jade sont du même âge, ont en commun d’avoir perdu leur frère des suites d’une leucémie, de porter une mèche blanche et d’avoir un amour inconditionnel pour les livres.

Gilles l’avait lu vers 15 ans. Paru en 1951, il avait beaucoup irrité les critiques aussi bien en France qu’aux États-Unis en raison de sa liberté de ton. Il a acquis une sorte de statut iconique du fait qu’il resta l’unique roman de Salinger (ce que j'ignorais) qui, ne supportant pas l’immense notoriété qu’il lui valut, décida de se retirer dans un tout petit village où il n’écrivit plus que des nouvelles. Alors que la même année Boris Vian ne connaitra pas la même audience avec L’arrache cœur qui ne sera un succès qu'après sa mort.
Moi qui adore lire j’ai besoin de m’échapper par la littérature mais pas au point de tomber amoureux, dira Gilles Paris. Et personnellement j'aurai appris que je ne suis pas une lectrice compulsive puisque je ne donne pas une suite aux romans que j'ai lus (p. 33).

Par contre j'aime (moi aussi) saisir un livre au sommet d'une pile instable comme on attrape un papillon délicatement (p. 47) avant que la PAL ne devienne un éboulis (p. 109).

Dans L’attrape-cœur, Salinger dresse une sorte de bibliothèque idéale qu’il fait lire à Holden. Ce sont des auteurs qui ont disparu du regard des adolescents d’aujourd’hui. Mais Jade va les lire pour se rapprocher de lui. En ce sens Gilles signe une déclaration d’amour à la littérature en général, aux auteurs anglo-américains en particulier, et qui sont d’ailleurs les premiers qu’il a lus, bien avant les français auxquels il ne s’intéressa que plus tard, à partir de la classe de Terminale.

Ce n'est pas nouveau dans les ouvrages de Gilles Paris puisqu'il y avait déjà un libraire dans L’été des lucioles, en fait la mère. Il aime rendre hommage à ceux qui exercent ce métier difficile de vendeurs de mots (p. 127). Ici c'est le père de Jade, qui laisse sa fille libre de lire tout ce qu’elle veut.

Initialement le roman devait s’intituler Mon héros de papier. La modification a été suggérée par l’éditrice et Gilles l’a validée comme 90% des corrections. Ça fait partie du jeu, reconnait-il volontiers.

La construction est très originale mais elle ne fut pas préalable à l’écriture. Gilles a confié son mode opératoire. Il prend des notes sur un ou deux personnages pour lesquels il rédige une fiche récapitulatrice de ses caractéristiques. Ce sera une aide en cours d’écriture pour ne pas modifier par mégarde par exemple la couleur des yeux. Pour le reste il privilégie la spontanéité. L'architecture lui est apparue soudainement peut-être pour désarçonner le lecteur.

Cela étant de multiples détails le surprennent. Ainsi, Rose, la tante vivant en Australie a un fils qui s’appelle Holden. Même Jade trouve que c'est too muchIl a cherché des oiseaux aux noms intrigants, comme le souimanga (p. 26) ou le drongo, un passereau chanteur qu vit dans le désert du Kalahari, capable d'imiter le cri d'alarme d'une cinquantaine d'oiseaux afin de les duper (p. 10). Il n'est pas le seul oiseau menteur puisque le geai (p. 21) en a fait sa spécialité. Il était tentant d'y faire référence dans un roman ayant pour thème central la mythomanie. Les oiseaux survoleront régulièrement le récit. Ce sera aussi la sittelle torchepot (p. 126 puis p. 141).

La présence régulière d'intertitres incite à la pause, un bref instant pour assimiler les informations qui viennent de nous être données.

Gilles aime la nature. La forêt où Jade se promène est quasi enchantée. Il aime les mots plus que tout, à l'instar encore une fois de son héroïne qui, pour une gamine, a une érudition étonnante J'ai souvent eu l'impression d'entendre gilles murmurer à mon oreille. Il a comme elle un carnet dans lequel il note ses idées et lui a donné le même nom que dans le roman : tête chercheuse. Il nous donne son attrape-mots p. 49.

Nous n'avons pas évoqué l'illustration de couverture. Elle n'a d'étonnant que l'apparence quand on sait combien Gilles apprécie la retraite sous la couette.

Le temps est passé très vite alors qu'il restait des points à creuser. Par exemple la présence des falaises (p. 156) qui en évoquent d'autres, présentes dans un autre roman de Gilles.

Action ou vérité ? C'est un art de mentir à tout le monde (p. 139) et la vérité ment (p. 155). Ce livre est un tunnel hors du temps, comme le décrit son auteur (p. 131). l'expérience de lecture est peu ordinaire et c'est ce qu'on aime, non ?

L’Attrape-mots de Gilles Paris, éditions Héloise d'Ormesson, en librairie le 22 janvier 2026

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