C’est fou un destin. Parfois les circonstances s’enchaînent en créant d’heureuses coïncidences. Par exemple hier soir je rencontre Julia, la petite fille de Louis de Funès au théâtre Montparnasse (en sortant de Voltige dont je vous parlerai bientôt). Au cours de mes trajets en RER j’avais réussi à progresser dans la lecture de Trois fois Jacqueline, un livre que je vais lui aussi prochainement chroniquer. J’avais tiqué sur l’histoire incroyable d’une femme pirate de l’air abattue sauvagement par la police française et qui arrivait page 67 comme un cheveu sur la soupe.
Assise sur les bancs du théâtre pour mon second spectacle de la soirée, tout a brutalement fait sens. Danielle a joué de malchance en choisissant pour mari Georges Cravenne, le "fameux" créateur des César, des Sept d'or et des Molière. Passionnée de théâtre, elle a poussé son grand ami Louis de Funès à remonter sur les planches pour jouer une pièce de Jean Anouilh, la Valse des toréadors, qui fut réellement un triomphe à la Comédie des Champs-Elysées.
Utopiste, si on considère que désirer plus que tout la paix entre israéliens et palestiniens en est une, tout autant que préférer les fleurs naturelles à celles qui sont arrosées de glyphosate. Son destin nous est restitué par tout le talent de Jean-Philippe Daguerre et de son équipe. C'était La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob …
Elle ne l'aimait pas, a priori, parce qu'elle estimait qu'il était dangereux de rire de tout. Mais elle aurait peut-être changé d'avis après avoir vu la dernière scène du film, montrant la poignée de main de réconciliation (émouvante) entre le juif et l'arabe.
Malheureusement elle ne fut pas dans la salle où son mari (très inventif, il faut lui reconnaitre cette compétence) avait organisé la première projection-test, devant 400 spectateurs invités au hasard, pour voir comment ils réagissaient et modifier le cas échéant le montage du film.
Danielle n’aura jamais vu ce film qui nous a tant fait rire et qui lui a coûté la vie. Le destin de cette femme est si fou qu'on peine à croire l'histoire exacte. Et pourtant si !
Tout est exceptionnel. Le travail d’écriture, de mise en scène, d’interprétation (chaque comédien joue juste, y compris et c'était un défi, Julien Cigana qui évite la caricature de Louis de Funès), de scénographie, de costumes (les reconstitutions d'Alain Blanchot sont parfaites) … bref … tout est prodigieux.
Le travail de l'artiste-vidéaste Narcisse est remarquable et sert parfaitement le propos. Il a eu l'excellente idée d'appliquer à une scène de théâtre le procédé du split screen (écran divisé en plusieurs écrans plus petits), que le réalisateur Norman Jewison fut le premier à utiliser à quatre moments différents de son film L'affaire Thomas Crown, sorti en 1968, soit cinq ans avant la rencontre entre Danielle et Georges Cravenne.
Plusieurs images sont d'une grande beauté et racontent bien davantage que ce qu'elles montrent. Par exemple lorsque Danielle traverse l'écran et que sa silhouette se confond dans la neige.
J'ai rarement l'habitude de joindre une bande-annonce mais ce travail est si particulier, si novateur dans l'emploi des effets numériques qu'il me semble que cette vidéo apportera davantage que quelques photos.
Sans être le texte de la pièce, le roman, écrit lui aussi par Jean-Philippe Daguerre, est paru cette année chez Albin Michel. On peut tout aussi bien le lire avant ou après avoir assisté au spectacle.
Les personnes dubitatives y comprendront peut-être encore davantage que si cette femme était incontrôlable, elle n'était pas folle. Ce qu'elle dit, ce qu'elle fait, relèvent du bon sens. Selle eut le malheur d'être incomprise par ceux qui abusent de leur autorité en pensant qu'elle cherche à la leur voler.
Personne ne peut la bâillonner en tentant d'associer ses soucis psychiatriques avec ses excès en matière d'engagement politique. C'est vrai qu'elle ne fait pas ce qu'on appelle "la part des choses". La société traditionnelle et misogyne du début des années 70 qui régentait le monde des affaires, de la politique et du show-business ne pouvait pas accepter un esprit aussi libre et idéaliste que le sien. Danielle n'est pas naïve. Elle a compris quand elle réplique à Raymond Marcellin, après des échanges qu'on dira "musclés", vous appartenez à un vieux monde, monsieur le ministre. Un monde patriarcal rempli d'autosatisfaction et de certitudes (…) mon mari sait que vous avez le pouvoir de faire le mal, de me faire du mal.
Elle avait tenté de défendre son point de vue face à la "lâcheté de la France dans le conflit israélo-palestinien" quelle argumenta en tentant de plaider que les Palestiniens ont le droit de vivre normalement comme les Israéliens.
Il ne fait aucun doute qu'aujourd'hui encore son courage ne serait pas du goût de tout le monde. Il y a toujours la guerre au Moyen-Orient mais il fut une fois une femme extraordinaire qui avait gagné une autre bataille, celle de la réconciliation d'un fils avec son père.
La scène finale de la pièce est déstabilisante et bouleversante. Charles Cravenne, le fils prodigue, pointe une dizaine des aberrations de cette affaire qui n'aurait pas dû si mal finir.
L'émotion est palpable dans le public qui, tout à l'heure tapait dans ses mains sur la musique que Vladimir Cosma avait composée pour le film de Gérard Oury, comprend alors que c'est "vraiment" une histoire vraie. Même moi, qui savais que ce n'était pas une fiction, j'ai cru, parce que nous étions dans un théâtre, qu'on me racontait malgré tout des cracks. Ou du moins qu'il y avait exagération. Alors que non !
La détermination de cette femme idéaliste méritait un hommage de ce niveau. La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob est un monument et c’est au Théâtre Montparnasse.
La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob
De et mis en scène par Jean-Philippe Daguerre
Avec Bernard Malaka, Charlotte Matzneff, Julien Cigana, Bruno Pavios, Elisa Habibi et Balthazar Gouzou
Scénographie et vidéo Narcisse
Costumes Alain Blanchot
Lumières Moïse Hill
Au Petit Montparnasse - 31 rue de la Gaité - 75014 Paris jusqu'au 7 juin 2026

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