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lundi 6 avril 2026

Made in France de Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget

Made in France a été créé au Théâtre de Belleville l'an dernier. Après une belle tournée (passant par Auxerre, le festival Off d'Avignon en juillet 2025, le Théâtre de la Concorde (Paris), Saint-Denis, Alfortville, Conflans Sainte Honorine, Saint Cloud et j'en oublie sans doute) la pièce est revenue à Paris, au Théâtre de la Renaissance et va continuer son bonhomme de chemin jusqu'au 27 avril … à moins que la soirée des Molières (le 4 mai) ne suscite une nouvelle prolongation.

Le spectacle commence à Londres en 1830 avec le rappel de l'évènement ayant amené la municipalité à concevoir le premier réseau de tout-à-l'égout au monde pour endiguer la propagation d'une nouvelle maladie, le choléra, laquelle avait fait 30 000 morts en trente ans.

Faudra-t-il voir dans ce prologue un message d'espoir signifiant qu'à tout malheur quelque chose est bon ?

Le spectacle pose de nombreuses questions sans donner de réponse. Paul-Eloi Forget et Samuel Valensi revendiquent un théâtre politique mais pas politisé, ce qui fait une énorme différence.

Mais voici Emile qui, après un long temps passé à l’attendre derrière les barreaux, a obtenu sa peine aménagée. Dès demain, il passera ses journées à "faire le ménage" l’usine et ses nuits en centre de détention, de quoi rêver d’une sortie rapide pour bonne conduite. Il suffit que le patron signe son contrat d'engagement. Sauf que l’usine où il s’apprête à travailler délocalise.

Par chance, … pour nous car sinon il n'y aurait pas eu de spectacle, une série de quiproquos vont s'enclencher. Le pauvre Émile va pour se tirer du mauvais pas, devenir le meilleur des syndicalistes, prétendre sauver l’usine, ses collègues et, peut-être, au passage, le pays tout entier.

Made in France est un spectacle qui raconte le combat d’hommes et de femmes prêts à tout pour sauver l’industrie française... enfin... à tout, sauf à faire quelque chose. N'oublions pas que nous sommes dans le registre de la comédie même si les références à des situations dramatiques sont évidentes, à commencer par des fictions théâtrales (Les Frères Lehman et 7 minutes de Stefano Massini, 1336 de Philippe Durand ou encore La Formule du Bonheur de Rainer Sievert), cinématographiques (Ressources Humaines de Laurent Cantet, Un Autre Monde de Stéphane Brizé), sérielles (Baron Noir, House of Cards, Borgen ou encore Parlement) et littéraires (tout particulièrement l’œuvre de John Steinbeck, en toute évidence puisque les deux co-auteurs se sont rencontrés à la création de Des Souris et des Hommes).

Pour ce qui est du ton, ils reconnaissent des inspirations dans le cinéma déjanté des frères Coen, les traitements punk et grinçants d’Albert Dupontel ou de Ruben Östlund, la grande comédie des petits riens si chère à Jacques Tati ... et on pensera aussi à un film qui vient d'être porté à l'écran, le thriller social de La Guerre des prix d'Anthony Déchaux même s'il est trop récent pour les avoir influencés.

Mais la réalité est si noire que chacun aura en tête ses propres sources, depuis Alstom, Arcelor-Mittal … ou sa propre entreprise. La note d'intention des créateurs est un modèle de discours parallèle et j'imagine très bien quel pourrait être elle ton de leur discours en cas d'obtention du Molière du Meilleur spectacle théâtre privé, de la Meilleure mise en scène et/ou du Meilleur auteur, voire des trois.

Ainsi ils précisent que comédiennes et comédiens incarnent chacun plusieurs personnages afin d’en limiter le nombre. Ils ont reçu pour consigne de jouer ce qui est absurde avec sérieux et ce qui est sérieux avec absurdité. Notre monde étant souvent kafkaïen c'était bien la moindre des choses. Le texte est de ce fait hyper dialectique tout en reprenant des formules connues comme trahir c'est la base en politique.

La musique est littéralement au centre de la scène, incarnant le rythme de l’usine. Elle est le chef d’orchestre qui fait régner le désaccord, le système qui impose son tempo au groupe, tord les désirs individuels et précipite des décisions solitaires.

Grâce à la présence de la batterie, les changements de décor s'effectuent tambour battant. les panneaux n'arrêtent pas de glisser dans une chorégraphie complexe qui annonce les entrées du repreneur, d’un conseiller ou d’un ministre. Ils suggèrent le confinement d'un bureau, un couloir ministériel, un hangar, un parking … Au spectateur de faire l'effort de reconstituer le décor.

Des néons suspendus donnent la hauteur de l’usine, redescendent pour nous enfermer en cellule, deviennent élégants et tamisés dans les arcanes du pouvoir.

Outre le pauvre Emile, on croise le directeur d'usine qui n'assume ni les décisions du groupe étranger qui détient l'établissement ni ses propres mensonges. Il y a l'inévitable syndicaliste qui elle aussi tente de tirer son épingle du jeu sous couvert de négociations. Paradoxalement Emile est celui qui met le plus d'énergie à tenter de sauver l'usine et sa bonne volonté met le spectateur dans sa poche alors que nous condamnons autant le patronat que le syndicat … comme le pouvoir politique.

On en ressort sur l'air de Kaät de Roseaux & Blick Bassy avec plus de questions qu'au début sur les causes et les conséquences de notre désindustrialisation, ce qui était le but premier car le théâtre est bien un des lieux qui restent pour réfléchir.

Et surtout la revue est faite que la création théâtrale ne connait pas l'essoufflement.
Samuel Valensi a fondé la compagnie La Poursuite du Bleu en 2014. Au sein de cette dernière, il a écrit et mis en scène L’Inversion de la courbe, puis Melone Blu créé en 2019 au Théâtre 13 – Seine. En 2019, il est lauréat du prix Jeune Talent FoRTE de la Région Île-de-France. Il travaille au plateau avec Paul-Eloi Forget (ci-dessous à droite) depuis près de dix ans. Depuis 2021 et la création de Coupures, qui traite d’écologie et de démocratie, ils co-écrivent, jouent et mettent en scène ensemble.
Made in France de Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget
Mise en scène Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget
Avec June Assal, Michel Derville en alternance avec Bertrand Saunier, Thomas Rio en alternance avec Paul-Eloi Forget, Valérie Moinet, Samuel Valensi
Batterie Mélanie Centenero ou Chloé Denis
Assistanat à la mise en scène Alice Helfing & Alexandre Babey
Lumières Geoffroy Adragna • Costumes Carole Nobiron
Direction musicale Lison Favard et Léo Elso • Création sonore Timothée Langlois
Scénographie Bastien Forestier et Sandrine Lamblin
Production Cie La Poursuite du Bleu, Lucy Decronumbourg, Margaux Grégoir, Jumo Production
Jusqu'au 27 avril 2026 au Théâtre de la Renaissance

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