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mercredi 1 avril 2026

J’ai risqué ma vie pour un inconnu

J’ai risqué ma vie pour un inconnu. Enfin, peut-être …

C’était il y a très longtemps. Bien avant qu’on soit tous équipés d’un téléphone portable. Le souvenir me revient à l’occasion d’une interview d’Hugo Boris à propos de son ouvrage, Le courage des autres, dans lequel il avoue en quelque sorte la lâcheté avec laquelle il n’est pas intervenu pour venir en aide à des passagers du métro.

Je pourrai d’ailleurs compléter par un conseil reçu d’un autre écrivain préconisant justement de choisir une rame peu occupée parce que lorsqu’elle est bondée personne ne se sent concerné par un appel à l’aide.

Nous avions décidé d’échapper au trafic de la Nationale 20 pour rentrer tranquillement d’un week-end passé auprès des grands-parents. Nos enfants s’occupaient à l’arrière, armés de leurs albums préférés et rassurés par leurs doudous. Peut-être somnolaient-ils.

Je crois que nous étions sur la D97 qui permet de rejoindre Étampes depuis Orléans en passant par Boissy-la-Rivière. Cette départementale est quasi parallèle à la nationale 20 et se glisse agréablement à travers la forêt. Mais auparavant, cette voie cisaille des étendues interminables de champs. Je repensais alors à une brève entendue à la radio le matin même, disant que la Beauce est l’endroit où on se suicide le plus, si on rapporte les chiffres au nombre d’habitants. Sans doute par excès de solitude et d’ennui.

Il ne viendrait à l’idée de personne de faire une pause dans ce coin paumé, sans la moindre ombre en été où rien ne vous protège du moindre regard.

Voilà pourquoi ces deux voitures arrêtées de travers sur le côté gauche ont activé une alarme dans mon cerveau cherchant le pourquoi du comment à mesure que notre véhicule s’en rapprochait. De toute évidence, les occupants n’étaient pas dans une relation amicale. J’ai cru voir briller une lame. Les cris m'ont fait sursauter.

- Arrête-toi ai-je crié au conducteur, ce qui eu pour effet de le faire accélérer.
- T’es folle ! Tu veux nous mettre en danger, toi, moi, et surtout les enfants ?
- Tu as vu comme moi qu’il va y avoir un drame. Si on ne fait rien c’est non assistance à personne en danger et c’est grave, surtout pour le mec qui est en train de se faire tabasser.
- Je ne veux pas risquer ma vie pour des gens que je ne connais même pas.
- OK. Alors prends ce chemin à droite. J’aperçois une ferme au bout. Il y aura sûrement un téléphone et je préviendrai la police.

J’ai tant insisté qu’il me débarqua, dans la gadoue, devant une sorte de masure aussi sinistre que celles qui sont décrites dans les contes. La saleté opacifiait les carreaux de la porte. Je cru d’emblée que l’homme qui m’ouvrit y vivait seul. Il suffisait d’apprécier le volume de vaisselle sale dans l’évier. Comme aurait commenté Coluche il n’avait pas la mine patibulaire mais presque. Je n’allais tout de même pas reculer.

Je lui débitai l’histoire en concluant qu’il fallait appeler la police. Pas question, répliqua-t-il en marmonnant. Je tiens à ma tranquillité. Hors de question qu’un flic déboule ici. Et le voilà qui s'en retourne s'affaler dans un fauteuil en skai éventré.

- Imaginez que ce soit votre meilleur ami qui va mourir bêtement au bord de la route. Vous croyez pas que ce serait dramatique que personne n’ait le courage de lui venir en aide ? Je vous demande pas grand chose. Que la permission de passer un coup de fil et je repars. Je dirai juste l’endroit où la police doit intervenir.

Je pris sa moue pour un accord et empoignai le lourd combiné du poste en bakélite noir. Ça n’a pas loupé. Le fonctionnaire voulut connaitre mon identité et savoir d’où j’appelais. Je répliquais qu’il n’y avait pas de temps à perdre davantage, que la lâcheté masculine commençait à m’exaspérer, qu’une ou plusieurs vies étaient en jeu, qu’il me semblait de mon devoir de le lui signaler et que s’il n'envoyait pas une équipe j’aurais malgré tout la conscience tranquille. A chacun de faire ce qui est en son pouvoir. Je redonnai la position approximative de la rixe et je raccrochai.

Au-revoir et merci. Je n’allais pas m’attarder dans cet endroit où le danger était peut-être supérieur à la route. Etait-ce la ferme où se réfugiaient des terroristes ? Était-ce une plaque tournante dans un trafic de drogue ? Ou simplement un bout du monde abritant un ouvrier agricole abruti par l’alcool ?

- T’es contente, madame a fait sa BA ?

Je n’étais pas particulièrement satisfaite. Surtout de la lâcheté que je découvrais chez le père de mes enfants mais je me suis prudemment tue.

C'était fait. Je pouvais cocher la case : J'ai sauvé un inconnu

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J’ajoute que si je publie cette nouvelle un premier avril ce n’est pas un poisson et que les faits se sont déroulés ainsi, à la virgule près. Le souvenir m’en est revenu, comme je l’indique au début, en écoutant une interview d’Hugo Boris alors que je préparais ma critique de son livre Regarde-moi tomber, mon amour.

La photo d’illustration a été prise en plein air au cours du spectacle itinérant en plein air FUIR ! pendant le Festival d'Avignon en juillet 2021 à l'Alchimique Circus 162 Chemin des Canotiers, extrait d'une publication intitulée "Avignon le 14 juillet aux Brunes et à l'Alchimique Circus"

Enfin si vous appréciez ce style d'écriture, d'autres "nouvelles" ont été régulièrement publiées dans le blog.

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