Je crois être passée "à côté" de cet auteur pourtant prolixe, et dont le talent a déjà été reconnu par le cinéma.Hugo Boris est champion en tension psychologique. L'homme a la passion des mots, voilà le secret de l’addiction qu’il provoque chez son lectorat. Il parle avec tant de beauté du travail des secouristes de haute montagne que moi qui détesterais faire ce travail (par trouille) je me surprends à passer des heures à suivre le périple de l'équipe.
Je me suis faites embarquer par Regarde-moi tomber, mon amour. Embarquer c'est le terme juste. Tout autant que l'est la formulation de la culpabilité d'Arnaud résumée par l'expression détruire le doute (p. 127) le poussant à revenir à plusieurs reprises sur les lieux de l'accident en courant des risques énormes.
Tout est parti d’un fait tragique, réel, qu’un glaciologue avait raconté à l’auteur. Un homme en teeshirt s’était encastré dans une crevasse après une chute de trente mètres dont il n’avait pas pu être extrait par les secouristes. Il a choisi de confronter son personnage principal à une telle situation tout en lui faisant subir la crise du milieu de la vie.
Arnaud n’admet pas l’échec et se refait le film à coups de "si" qui me filent le frisson. Je suis bien entendu influencée par le titre que j'ai interprété comme l’annonce d’une future tragédie.
Cet homme est un "psycho-rigide" mais peut-on tout contrôler ? Fatigué de jouer le rôle du mec qui ne laisse rien passer, en croisade perpétuelle contre les risques (…) les coups par derrière, il n'en fait pas. S'il a un truc à dire, c'est en face. (…) Il est persuadé que le service tourne grâce à des types comme lui (p. 23).
L’arrivée d’une nouvelle équipière va agir comme un révélateur, mais en toute subtilité. Cette fille est un soleil. Elle seule parvient à le "recadrer". Renée a quitté Chamonix parce qu'à Cham, si t'es pas guide ou sportif sponsorisé, t'es qu'une merde. (…) Le mont-Blanc c'est un attrape-tout ; il y en a qui viennent en tongs ou en claquettes (p. 120).
Parmi les hypothèses pouvant expliquer l’accident il y aurait l’absence de checking partner qui n'est pas encore rentré dans les moeurs (p. 151) et à ce titre ce livre est presque un manuel de randonnée.
La femme d’Arnaud comprend son désarroi mais n’y voit pas une catastrophe de la même ampleur :
- T'as essayé de le sortir. T'as pas réussi. C'est pas de ta faute (p. 241).
- T'as des regrets ?
- Je sais pas … j'aurais peut-être dû passer la main à un collègue … on aurait pu s'y prendre différemment.
Ce qui par contre inquiète Florence (qui reste malgré tout attentive) c’est la température très basse de son mari. Elle y voit le signe d’une maladie et estime qu’il s’hydrate insuffisamment. Mais l’homme ne veut rien entendre et s’enferre dans la fuite tout en s’estimant dans l’imposture. Le portrait psychologique du couple est subtilement brossé par Hugo Boris, montrant une épouse loin d’être insensible mais dont l’inquiétude est inefficace.
Arnaud ne lâche aucun lest. Son métier est de sauver des vies, par de laisser une opération échapper à son contrôle. Hanté par ce qu’il croit être son erreur il se met chaque jour un peu plus en danger et, dans l’espoir fou de réparer, il se rapproche de l’abîme.
Le lecteur éprouve le malaise de chaque protagoniste. L’angoisse monte à mesure qu’on remarque, à intervalles réguliers, l’explosion sourde du sérac, nous rappelant par la même occasion que les glaciers sont en péril. Le choix d’une photo floue pour la couverture est une excellente idée pour suggérer que rien n’est comme on le pense.
Hugo Boris a été pigiste à Funéraire magazine. Ayant été conscrit de 1979 il n’a fait ni service militaire ni journée d’appel, ce qui l’a privé d’une immersion dans une large mixité sociale, si bien que sa relation au monde se tisse davantage par le truchement des mots que par l’observation du réel, lui faisant dire que Les transports en commun c’est l’aventure en bas de chez soi. Mais les risques je les prends dans ma création, pas dans ma vie matérielle.
Il précise également entretenir un rapport particulier à l’incertitude. C’est peut-être une des clés de compréhension de ses ouvrages, dont les scénaristes aiment s’emparer, comme en témoigne Anne Fontaine, réalisatrice du film Police.
A l’instar de Maylis de Kérangal dont il est un fervent admirateur il a l’art de nous immerger dans un monde que nous lecteurs ne connaissons pas. J’ai retrouvé dans Regarde-moi tomber, mon amour quelque chose du rythme et de la précision quasi chirurgicale que j’avais tant apprécier dans Réparer les vivants. Elle aussi s’interroge très finement sur son lien à l’écriture, jugeant construire des romans de trajectoire.
Regarde-moi tomber, mon amour d’Hugo Boris, en librairie depuis le 5 février 2026
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