Loin de tout sensationnalisme et avec une pudeur infinie, elle a attiré l’attention avec Mon coeur sur un scandale médical, avec Pour autrui sur la procréation médicalement assistée, a convoqué le rêve pour parler des relations mère-fille avec Neige. Sans parler de la liberté à disposer de soi avec Hors-la-loi. Je vous renvoie aux critiques de ses derniers spectacles si vous désirez en savoir plus.
Entre parenthèses est de cette veine. La metteuse en scène, qui est également autrice de ses spectacles, y poursuit son exploration des liens entre intime et politique.
Cette fois tout a commencé par plusieurs lectures du récit d'Adélaïde Bon, La Petite Fille sur la banquise, avant de se plonger dans les archives. J’ai constaté, dit Pauline, que par un hasard assez fou, une des policières qui était en poste à la brigade des mineurs au moment de cette enquête au long cours était au lycée avec moi. J’ai pu l’interviewer et qu’elle me raconte ce que c’était de travailler à la brigade des mineurs, d’être sur le terrain. A partir de là, j’ai commencé à construire une dramaturgie qui raconte en parallèle l’enquête intime d’Alma et l’enquête policière, tout en continuant à me documenter, en interviewant des avocates ou en allant voir des procès.
Comme à son habitude elle a fait appel à Emmanuelle Roy pour concevoir la scénographie. Le décor est aussi un dispositif d’images, avec un important travail avec la vidéo, notamment autour du "hier et aujourd’hui" : la petite fille et la femme adulte. C’est aussi le moyen de faire éprouver, de manière sensorielle, ce que sont les crises d’angoisse, la dissociation et trouver des équivalents visuels à ces états.
C'est ainsi que la première image nous fait plonger dans les yeux de la petite fille au visage souriant scrutant un poisson rouge avant que tout ne bascule, en 1990. Nous verrons plus tard les eaux noires de la Seine, ou l'escalier en colimaçon du drame.
Le décor à proprement parlé est sobre, suggérant les espaces comme l'appartement d'Alma, le bureau des inspectrices, un cabinet médical et la salle du tribunal. Il ne s'arrête pas au plateau et, comme auparavant dans Neige, envahit la salle pour que le public soit au cœur de ce "pays glacé" d’oubli dans la société autour des violences sexuelles qui sont au cœur de son travail depuis le début des années 2010, notamment les histoires longtemps invisibilisées concernant des femmes, même si le mouvement #Metoo a fait bouger les lignes.
Pauline Bureau maitrise le fil narratif qu'elle tire lentement, nous laissant le temps d'intégrer l'horreur des chiffres qui seront la seule parole que l'avocate aura envie de souligner à la fin dans une plaidoirie qui fera éclater en sanglots une spectatrice :
18, c’est le nombre d’années d’incarcération demandé par le procureur. Ce n’est pas le maximum prévu par la loi. Il y a 72 victimes connues à ce jour, c’est moins de trois mois d’incarcération par enfant agressée.15 000, c’est le montant en euros de l’indemnité proposée pour chaque petite fille qui a été violée. Ma cliente a fait parvenir le chiffrage des séances de thérapie qui lui ont permis d’être vivante aujourd’hui. Les vingt dernières années, elle a dépensé 33 050 euros. Ce n’est même pas la moitié de ces frais qui lui seront remboursés par ces dommages et intérêts. 15 000 euros, en France on peut détruire la vie d’une femme pour le prix d’une voiture d’occasion. Comment voulez-vous qu’elles se sentent respectées ?14, c’est le nombre de fois où l’experte a reporté un rendez-vous avant l’évaluation psychologique de ma cliente où elle lui a expliqué qu’un viol, ce n’était pas si grave. Comment voulez-vous qu’elles se sentent respectées ?37, c’est le nombre de victimes dont les dossiers ont été écartés par la prescription. À l’origine, cette mesure a été pensée pour éviter de juger des affaires trop anciennes sur lesquelles les preuves seraient difficiles à trouver. Mais dans le cas d’un criminel sériel comme Giovanni C., comment peut-on dire à la victime d’avril 1990, "c’est bon, vous avez accès à la justice" et à la victime de mars, "et non c’est trop tard ?". Alors que le mode opératoire est exactement le même et que la culpabilité du violeur ne fait aucun doute.8. C’est le nombre de fois où ma cliente a dû raconter son viol, au cours de la procédure.0. C’est les soins en psychotraumatologie qui lui ont été proposés.720, c’est le nombre supposé de victimes de Giovanni C. , chiffré par l’expert en criminologie que le tribunal a consulté. Ce procès est important par le nombre de victimes, par la gravité des faits reprochés et parce qu’il permet de voir les conséquences au long cours des violences. Il a fallu un alignement de planètes extraordinaire pour qu’il ait lieu et je salue ici l’acharnement de la capitaine Vanessa Wagner et de l’officier de réserve Johanne Lacaille. Engagées au quotidien dans la lutte contre les violences sexuelles, elles connaissent leurs ravages sur les victimes, leurs proches, et celles et ceux qui les accompagnent au quotidien. Aujourd’hui on a besoin d’un signe, toutes, parce que la fatigue et le découragement sont là. 94 % des plaintes pour viol sont classées sanssuite. Dans cette affaire qui aboutit, nous avons besoin d’exemplarité. Je demande que le montant des indemnités pour chaque victime soit a minima multiplié par 10, que cette décision fasse jurisprudence et que la vie d’une femme cesse d’être évaluée au prix d’une cuisine équipée. Je vous remercie de m’avoir écoutée.
Le public, secoué, applaudit, croyant le spectacle fini. Et pourtant non !
Entre parenthèses est un titre choisi pour rappeler que le viol n'est jamais oublié mais seulement mis de côté, suite à un phénomène de dissociation qui instaure plusieurs couches de silence chez la victime, la première étant l'oubli.
Il nous apprend beaucoup de choses sur le fonctionnement des enquêtes, lesquelles malgré les progrès en analyse ADN, n'aboutissent que par la ténacité est l'intelligence de ceux qui les mènent, refusant à lâcher ce qui serait qualifié de cold case. J'ignorais qu'il existait un entrepôt rassemblant 25 000 scellés qu'il faut parvenir à faire parler.
Plusieurs vérités sont rétablies. La mythologie du mec qui a dérapé n'existe pas. Un violeur violera. Et le mode opératoire sera toujours identique. Il est incorrect de qualifier l'acte d'agression sexuelle. C'est un viol. Et ce n'est pas un accident comme une des psychologues (insupportable) voudrait le suggérer. Cette fausse analyse appartient à l'époque où s'exerçait la misogynie exécrable des commissaires de police des années 80-90, et qui n'est pas occultée sur scène.
Plusieurs phénomènes collatéraux sont expliqués comme la colonisation, les phobies d'agression, les désordres alimentaires qui sont autant de signes qui devraient alerter l'entourage.
Le spectacle est profond et sérieux mais il est porteur d'espoir. Ce n'est pas un hasard si l'héroïne joue de la harpe en direct, apportant une forme de sérénité, et qu'elle est enceinte.
Enfin c'est parce que le silence est un virus que Pauline Bureau a orchestré Beaucoup d’actions en faveur des publics, à repérer sur le site du théâtre. Toute l'équipe technique rejoindra les comédiens aux saluts témoignant du travail d'équipe.
Entre parenthèses
Texte et mise en scène Pauline Bureau librement adapté de La Petite Fille sur la banquise d'Adélaïde Bon, paru aux Editions Livre de poche en mars 2019.
Avec Sabrina Baldassarra, Salomé Benchimol, Maxime Dambrin, Rébecca Finet, Héloïse Janjaud, Sergio Longobardi, Céline Milliat-Baumgartner, Coraly Zahonero de la Comédie-Française
Scénographie et accessoires Emmanuelle Roy
Composition musicale et sonore Victor Belin et Raphaël Aucler
Vidéo Clément Debailleul et Lumières Laurent Schneegans
Du 27 mars au 19 avril 2026 au Grand théâtre de La Colline — théâtre national
Du mercredi au samedi à 20h30, mardi à 19h30 et dimanche à 15h30 (sauf 29 mars)
15 Rue Malte-Brun Paris 75020 - 01 44 62 52 52
Et ensuite en tournée
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est photo de répétition avec Pauline Bureau, Rébecca Finet et Coraly Zahonero de la Comédie-Française de © Christophe Raynaud de Lage



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