Licornes ! Figurait sur la liste des expositions les plus attendues de l’année. Le sujet était totalement légitime pour le Musée de Cluny qui accueille depuis si longtemps la tapisserie de la Dame à la Licorne.Tout le monde sait qu'il s'agit d'un animal fantastique mais sans en connaitre les mystères. Certains seraient même prêts à témoigner en avoir vu. L'exposition, conçue par ce musée avec le GrandPalaisRmn et le Museum Barberini de Potsdam, a pour ambition de faire le tour de la question à travers 9 grands chapitres dont l'argumentation s'appuie sur des oeuvres provenant de ses collections ou de prêts de grands musées européens.
Le visiteur remarquera que ces objets ne sont pas nécessairement positionnés près des grands panneaux explicatifs, sans doute pour des raisons de scénographie. L'ensemble se découvre agréablement sans en souffrir.
Je mets néanmoins en garde sur le fait que si la majeure partie occupe le Frigidarium des ancien thermes, il ne faut pas manquer la salle 20 avec la tenture de la Dame à la Licorne et à l'autre bout du bâtiment la salle 26 consacrée à l'expression contemporaine de la Licorne inspirante.
Il serait dommage de limiter la visite à l'exposition même si une demi journée ne suffira pas à tout voir. Je donne en fin d'article quelques suggestions à suivre, en particulier en lien avec un moment que j'avais passé dans ce musée à l'occasion de la sortie du livre de littérature jeunesse Le chevalier à reculons de François Soutif, Ecole des loisirs, Kaléidoscope, en librairie depuis décembre 2024.
Parmi les nombreuses activités proposées autour de l'exposition (et répertoriés sur le site) j'ai relevé deux ateliers avec cet illustrateur le dimanche 12 avril :
- Vilain dragon de 10h30 à 12h30 pour des enfants de 5-7 ans (accompagnés d’un adulte)
- Chimère de 14h à 16h pour des 8-12 ans (sans adulte)Commençons par la Licorne universelle, telle qu'elle est mentionnée dans les textes depuis l’Antiquité, en Chine, au Proche et au Moyen-Orient. Seules certitudes, c’est un quadrupède, proche de l’âne, du cheval, d’un bovidé ou d’un dragon... et l’animal possède une corne unique sur le front.
La taille et la forme de cet attribut sont très variables, d’une soixantaine de centimètres à plus de deux mètres. Pour certains auteurs, la licorne est même un assemblage chimérique : tête de cerf, pieds d’éléphant, queue de sanglier. La licorne chevaline blanche s’impose à partir de la fin du Moyen Âge, mais elle est souvent pourvue d’une barbiche de chèvre et de sabots fendus. Aujourd’hui, les métamorphoses de la licorne se poursuivent, grâce aux artistes et à la culture populaire.
L'exposition, commence avec la plus ancienne œuvre qui est une des premières représentations de licornes connues. Il provient d'une région qui se trouve aujourd'hui au Pakistan. C'est le sceau d'un animal unicorne en stéatite vieux de 2000 ans avant JC., de la Civilisation de l’Indus (Mohenjo-Daro), Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Museum für Asiatische Kunst.
Bouddha aurait prêché dans le parc aux gazelles de Bénarès ; il est souvent représenté entre deux gazelles. Elles sont parfois figurées avec une seule corne ; un animal unicorne est par ailleurs évoqué dans des contes du bouddhisme. Admirons cette Gazelle unicorne, Tibet, Bronze doré, Alliage cuivreux, dorure au mercure, XVIIIe siècle, Zurich, Museum Rietberg
Suivent deux photographies de la série "Chevaux" de Marie Cécile Thijs (1964-) qui se font face. Une licorne (2012) ci-dessous et une licorne noire, toutes deux provenant d'Amsterdam, Smith Davidson Gallery Paris, Gallerie XII.
Marie Cécile Thijs s’est inspirée d’un tableau de l’artiste anversois Maerten de Vos pour ce "portrait" de licorne blanche à la tête retournée. Sa licorne noire, de profil, met en majesté le noir, teinte vedette de la fin du XXe et du XXIe siècle.
Voici la première tapisserie de l'exposition : licorne et cerf affrontés, Tapisserie laine et soie, France ou Flandre, vers 1500, New York, collection particulière, courtesy of Sayn-Wittgenstein Fine Art. On y voit une licorne blanche et un cerf brun bondissant dans un champ multicolore rempli de fleurs de toutes tailles et de toutes les couleurs. Dans ce type de tapisserie dit "millefleur" les personnages sont placés de manière irréelle, plaqués sur un décor de végétaux et d’animaux plus ou moins cachés parmi les plantes.
La production était quasiment proto-industrielle car ce type de tapisserie était très en vogue au XV° parce qu’il correspondait tout à fait au mode de vie des princes en continuels déplacements. Facilement transportables, les toiles étaient vite déroulées et suspendues. Le nombre de tapisseries caractérisait le niveau de richesse de leur propriétaire.
Au Moyen Âge, les illustrations de la création des animaux, dans le récit de la Genèse, accordent toujours une place à la licorne. Dans le paradis terrestre, elle aurait même été le premier animal à recevoir un nom donné par Adam.
Dans ce contexte on s'interroge sur ce qui s'est passé au moment du déluge. La licorne est-elle montée dans l’arche ? A-t-elle péri noyée ? Tours est-il que les bestiaires, puis les ouvrages de zoologie, jusqu’au XVIe siècle, accordent toujours une section à cet animal, décrivant son apparence et son comportement, situant son habitat dans des régions lointaines, mais n’abordant guère la question de son genre ou de sa reproduction. Suivant ces sources, les artistes représentent la licorne zoologique comme un animal tantôt pacifique, charmé par la musique, tantôt agressif.
Animaux chantant la gloire de Dieu, Rhin supérieur (Bâle), Tapisserie (fragment) laine, lin, Vers 1500, Bâle, Musée Historique de Bâle, 1870
On y remarque quatre animaux, un éléphant, un lion couronné, un cerf et une licorne, ces derniers, ainsi que l'éléphant, parés de colliers à grelots chantent les louanges divines. Sur la banderole de la licorne, on lit: "Dieu a créé toutes choses" - donc aussi la licorne.
La huitième scène de la tenture de l’Histoire de Saint-Étienne, de la cathédrale Saint-Étienne d’Auxerre, présente le corps du saint exposé aux animaux sauvages. On doit le tissage au peintre et lissier Guillaume de Rasse, (1468-apr. 1530). Cette Tapisserie, laine et soie, vers 1500, provient de la cathédrale Saint-Etienne d'Auxerre Des animaux sauvages veillent le corps du saint, abandonné au milieu des fleurs et entouré des pierres de son martyre. La licorne est particulièrement mise en valeur, avec sa robe blanche, symbole de pureté. Elle est accompagnée d’animaux souvent mentionnés dans la Bible, le lion et le cerf, mais aussi par un singe et un majestueux porc-épic.
La section suivante est consacrée à la Licorne voyageuse dont des voyageurs grecs rapportent l'existence en Inde dès l'Antiquité. Au Moyen Âge, elles sont signalées dans les forêts d’Europe ou au Proche-Orient. À partir de la Renaissance, il faut aller toujours plus loin pour les apercevoir : en Arabie, en Afrique, au Tibet, en Sibérie, en Amérique... À la même époque, l’existence du quadrupède à corne unique est remise en question. Auparavant, Thomas de Cantimpré, savant du XIIIe siècle, fut l’un des premiers à citer la licorne de mer aux côtés de la licorne terrestre. Au XVIIe siècle, la plupart des scientifiques admettent que la licorne terrestre n’existe pas, et que la "corne de licorne" est en fait une dent d’un mammifère marin vivant à proximité du Groenland, le narval.
Aujourd’hui considérée comme un animal paisible et bienveillant, la licorne n’en aurait pas moins des origines sauvages. Les auteurs antiques la décrivent comme solitaire et querelleuse, même envers sa propre espèce. Ses ennemis principaux sont le lion et l’éléphant qu'elle déchire avec son sabot tranchant comme une lame ou avec sa corne.
Chasser la licorne peut nécessiter l’usage de la ruse : l’adversaire évite la charge de l’animal, dont la corne vient se ficher dans un arbre, le retenant prisonnier. Dans les derniers siècles du Moyen Âge, se développe une iconographie spécifique : la forêt abrite des hommes et femmes sauvages, aux corps velus, qui vivent en harmonie avec de gracieuses licornes, dans une société idyllique qui chante les louanges de Dieu. La section suivante concerne donc la Licorne sauvage et combattante avec une oeuvre remarquable qui est une bordure provenant de Kashan (Iran), représentant une licorne poursuivant un éléphant,
C'est une faïence céramique siliceuse moulée, glaçure blanche opaque, rehauts de lustre et de couleur, XIIIe-XIVe siècle, Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Museum für Islamische Kunst.
L'homme peut lui aussi être victime de la fougue de l'animal. L’homme dans le gouffre (histoire de Barlaam et Josaphat, Ferrare, Pierre, Milieu du XIIIe siècle, Ferrare, Museo della Cattedrale), y est en grand danger. Une licorne le menace au-dessus de l’arc. À ses pieds, une énorme bête à la bouche grande ouverte est prête à le manger. Heureusement, il se tient sur deux arbres. Mais deux rongeurs grignotent les racines des arbres.
Inversement l'animal peut être une Licorne christique quand elle orne le Dos de chasuble à motifs de licornes et Christ en croix, Italie (Toscane) et Allemagne (Saxe ?) en Lampas de soie brodé de la première moitié du XVe siècle . Broderie : Christ en croix et Sainte-Catherine. Hinterglauchau (Saxe), Museum und Kunstsammlungen Schloss Hinterglauchau, dépôt de l’église évangélique luthérienne de Remse- Jerisau
Ou encore avec cette Vierge en gloire et Chasse mystique, Annonciation provenant de la Chartreuse de Fribourg puis de l’abbaye bénédictine Saint-Blaise, Hans Gitschmann dit von Ropstein (vers 1480-1564), Vitrail, verre teinté dans la masse, jaune d’argent, grisaille Vers 1510-1512, Worms, Museum Heylshof
Cette image réunit deux histoires : l'annonce de la naissance de Jésus et le fait que seule une jeune fille pure peut attraper la licorne. On la voit, minuscule, s’appuyant sur les genoux de Marie. A droite, un ange avec une trompette s'agenouille.
Mentionnée dans plusieurs livres de la Bible grecque et latine, sous le nom de monoceros puis d’unicornis, la licorne est assimilée au Christ durant tout le Moyen Âge, en particulier dans la représentation de la chasse mystique : la jeune fille vierge est alors Marie, les chasseurs sont les hommes pécheurs, puis l’ange Gabriel, et le sang versé par la licorne est celui du Christ lors de la Passion.
Il n'y a qu'un pas à devenir la Licorne guérisseuse. Par contact ou râpée et ingérée, la corne de licorne était supposée guérir de nombreuses affections et préserver de l’empoisonnement, comme l’écrivait déjà le médecin grec Ctésias (400 av. J. C.). Cette croyance a longtemps perduré, malgré les dénégations de scientifiques comme Ambroise Paré en 1582. En Alsace, en Suisse ou en Allemagne, nombre de pharmacies ont pour enseigne une licorne. Nous en avons un exemplaire provenant d'Autriche. C'est une dent de narval, bois sculpté et polychromé, Vers 172, Zwettl, Abbaye cistercienne Notre-Dame, collection abbatiale
En raison de la supposée valeur médicinale de la corne, de nombreuses pharmacies des pays germaniques ont pris pour raison commerciale la licorne. À l’époque moderne, où les dents de narval sont de plus en plus commercialisées en Europe, elles peuvent être intégrées aux enseignes de ces apothicaireries.
La dent de narval, monture argent doré, Vers 1487, est un Bâton de Saint Amor, Bilzen (Belgique), fabrique de l’église Onze-Lieve-Vrouw- Tenhemelopnemingskerk.Il vient d'une église belge et aurait appartenu à Saint-Amor. On pensait que c'était une corne de licorne, objet très précieux ayant des vertus guérisseuses ! Pour éviter qu'un morceau en soit prélevé, la monture en argent porte un avertissement: "Celui qui me coupe ou me taille sera maudit" !
A droite, Angleterre, pendentif dit "Bijou Danny", Dent de narval, or, émail,Vers 1550, Londres, Victoria & Albert Museum
En dessous : Femme et licorne à une source, Italie du nord, Bronze, 1ère moitié du XVIe siècle, Londres, Victoria & Albert Museum
Bocaux de licorne véritable (Unicornu verum) et de licorne fossile (Unicornu Fossil) provenant de la pharmacie du monastère de Schongau (Allemagne, Bavière, diocèse d'Augsburg), vers 1740, Verre, papier, textile, couvercle en cuir, contenu organique Heidelberg, Deutsches Apotheken Museum.
Créature médiévale par excellence, la licorne est attirée par les jeunes filles pures et devient, à la Renaissance, le symbole de la chasteté, en particulier dans des triomphes allégoriques décrits par le poète italien Pétrarque. Au cours du XVIe siècle, la signification chrétienne de la licorne est progressivement abandonnée au profit de celle d’une allégorie de la pureté. Pour représenter la Licorne chaste j'ai retenu ce Triomphe de la chasteté, Pays-Bas méridionaux, Verre, grisaille, jaune d’argent, vers 1520, Paris, Fondation Custodia.
Depuis le Physiologos, bestiaire grec du IIe siècle de notre ère, il est dit qu’il n’est pas possible de capturer une licorne, sauf si une jeune fille vierge l’attire à elle. De là découle l’image de la licorne assoupie sur les genoux d’une femme et la thématique de la littérature courtoise dans laquelle la licorne incarne l’amoureux, attiré par la beauté de sa dame, blessé par son refus ou comblé par ses caresses.
Plusieurs oeuvres célèbrent la Licorne amoureuse. A commencer par cette Jeune fille et licorne par Giovanni della Robbia (1469-1529) ou atelier Terre cuite polychrome et glaçurée, vers 1510, Rouen, musée des Antiquités, 1689
La femme, portant une étrange coiffure, serre une licorne dans ses bras. Elle appartenait à un décor sculpté de prophètes et de sibylles. Elle constitue peut-être une analogie avec la Vierge Marie. Cette Femme avec une licorne vient des stalles de la chapelle Fugger dans l’église Sainte- Anne des Carmélites d’Augsbourg, Allemagne du Sud (Augstourg, attribué à Hans Adolph Daucher (1486-1538) et atelier, Bois de poirier, Vers 1512-1517, Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Skulpturensammlung und Museum für Byzantinische Kunst.
En raison des vertus thérapeutiques de la "corne de licorne" et des légendes entourant la licorne depuis le Moyen Âge, la dent de narval est devenue un objet de collection dès le XIIIe siècle : la Licorne merveilleuse est admirée dans des trésors d’église et recherchée par les princes et les rois, qui aiment la posséder, pour témoigner de leur puissance ou profiter de ses propriétés purificatrices. Dans les cabinets de curiosités des XVIe-XVIIIe siècles, les récipients en dent de narval côtoient de spectaculaires pièces d’orfèvrerie ou des coupes à boire en forme de licorne. Parfois même, c’est une défense d’éléphant qui est réinterprétée comme une corne de licorne précieuse.
Mais c'est la Licorne symbolique qui est la plus fréquente. Symbole de pureté, la licorne représente aussi des qualités comme la rapidité, la valeur, mais elle peut également être une image de l’orgueil. Elle a pris place dans les armoiries de familles nobles en France, dans l’Empire germanique, ou dans celles des rois d’Écosse au XVe siècle.Les humanistes de la Renaissance ont exploité les multiples résonances de la licorne, par exemple dans la série de gravures de Jean Duvet ou dans les livres d’emblèmes. Des imprimeurs, des armateurs de navires se sont placés sous son patronage, et une firme d’automobiles de la première moitié du XXe siècle a adopté le nom de La Licorne.
Aux XVIII et XIXe siècles, la dent de narval est employée pour des cannes d'apparat Celle-ci, venant du département de l’Indre/syndicat mixte du château de Valençay, datant de 1800-1838 a appartenu au prince Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838) qui a servi les régimes politiques successifs de la France, des années révolutionnaires jusqu'en 1830. Elle est en ivoire de narval, or, argent, un matériau rare soulignant le prestige de son possesseur.
Licorne tenant l’écu de Robert de Croÿ, dans Graduel de Robert de Croÿ (livre contenant les chants exécutés pendant la messe), Marc Lescuyer (peintre), Enluminure sur parchemin, 1540, Cambrai, Le Labo, Médiathèque d’agglomération de Cambrai
Chaise à décor d'armoiries provenant du "cabinet gothique" de la comtesse d’Osmond François-Honoré-Georges Jacob, dit Jacob Desmalter (1770-1841) en bois sculpté et polychromé 1817-1820, Tissu XXe siècle, Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris
Le goût pour l'esthétique du Moyen Âge commence à être à la mode dès les années 1810-1820. Le dossier de la chaise présente deux licornes tenant l'écu de la famille d'Osmond, surmontées d'un fénestrage gothique. Les licornes ont ici une valeur héraldique et sont associées, de façon très précoce, aux formes médiévales.
Les Messageries maritimes, compagnie de marine marchande créée à Marseille en 1851, a pris pour emblème la licorne, sans doute pour signifier la rapidité des transports qu’elle opérait. La licorne à la crinière tricolore relie la métropole à ses territoires coloniaux ultra-marins.
A gauche, Licorne des mers, Affiche publicitaire pour les Messageries maritimes Poulain (actif vers 1950), Vers 1950-1952, Lithographie appartenant à une collection particulière.
A droite, Affiche publicitaire pour la compagnie française des automobiles Corre-La Licore, Lithographie I vers 1912-1913, Collection particulière. Une licorne dressée est ici associée à une voiture de course. La licorne est depuis l'Antiquité réputée pour sa rapidité, est pourquoi la marque Corre-La Licorne a adopté cet animal comme emblème. Cette firme a existé de 1907 à 1949 et a produit des véhicules utilitaires, des berlines pour le grand public, mais aussi des voitures de course.
Cette exposition temporaire ne doit pas faire oublier l’importance des collections permanentes, d’abord architecturales. Il en subsiste des éléments comme cette baignoire rappelant que nous sommes dans les thermes.
On peut aussi admirer en remontant l'escalier la sculpture extérieure de Notre-Dame de Paris retrouvée.
La plupart des sculptures présentées dans cette salle proviennent de deux découvertes d'ensembles enfouis suite aux destructions révolutionnaires : en 1839 d'abord, une quinzaine de statues retournées qui servaient de bornes contre le mur d'enceinte d'une exploitation de charbon, rue de la Santé à Paris; puis en 1977, plus de 300 fragments dont 21 têtes de rois de Juda, remployés sous la cour et les écuries de l'hôtel Moreau, siège de la Banque française du commerce extérieur, au 20 de la rue de la Chaussée-d'Antin à Paris.
Le portail central de la façade occidentale, consacré au Jugement dernier, présentait aux ébrasements (pans de mur obliques élargissant l'ouverture) les statues des douze apôtres. Il n'en subsiste que des tronçons revêtus de drapés aux plis profondément creusés, a la manière antique, ainsi que la tête du Saint Paul. Au portail nord voisin, centré sur le Couronnement de la Vierge, étaient alignés les saints du diocèse de Paris. Les têtes d'un saint évêque (Marcel ?) et de l'un des anges accompagnant saint Denis sont visibles ici.
D'autres magnifiques pièces sont admirables dans les salles du premier étage qu'il faut traverser pour rejoindre celle qui abrite la tenture de la Dame à la licorne. Une Dent de narval dite "corne de licorne", en ivoire de narval provenant du trésor de l'abbaye de Saint-Denis est dressée dans un angle de mur (non photographiable).
Cette "défense" de narval, considérée comme une corne de licorne et célébré pour ses vertus prophylactiques (qui préviennent la maladie), ce spécimen de grande taille n'a pas été travailié, mais sa base était sertie dans une monture d'argent.
La série de la Dame à la licorne a probablement a été tissée en Flandres. Elle fait exception avec ses fonds rouges. Elle doit le début de sa renommée à George Sand. Cette tapisserie en laine et soie, 1500, Pays-Bas méridionaux, représente le Toucher.
Selon les croyances médiévales, la licorne ne peut être domptée que par une jeune vierge. Pour évoquer le toucher, la dame effleure la corne de l’animal tout en tenant, de l’autre main, la hampe d’une bannière. Détail intrigant, les petits animaux qui parsèment cette tapisserie portent tous des colliers et harnais dotés d’anneaux en fer. Une manière, peut-être, d’associer le plus matériel et terrestre des sens, lié à l’acte charnel (et donc le moins spirituel selon la hiérarchie de l’époque) à la notion de possession. Car celui qui se laisse toucher se donne et s’abandonne…
Et voici maintenant, le Goût (ci-dessus). La dame saisit une friandise dans la coupe portée par la demoiselle pour l’offrir au perroquet posé sur sa main gantée. Au premier plan, un singe au sourire espiègle porte à sa bouche une friandise dérobée, tandis que le petit chien attend son tour au pied de sa maîtresse. Le lion brandit l’étendard, la licorne porte la bannière.
A droite la dame confectionne une couronne de fleurs avec des œillets disposés sur un plateau qu’on lui tend. Le petit singe donne encore une fois une clé de compréhension en respirant le parfum d’une rose, évoquant l'Odorat. Et enfin ci-dessous la tapisserie nommée "Mon seul désir".
La dame est habillée différemment à chaque fois, toujours entourée d’une licorne et d’un lion, souvent accompagnée d’une dame de compagnie. Malgré l’absence de traces écrites, on pense que chaque oeuvre représente un des cinq sens, le sixième, plus intellectuel, celui du cœur, serait justifié par la bannière À mon seul désir. On remarquera aussi que nous sommes dans un univers exclusivement féminin.
La présentation de La Dame à la licorne au musée de Cluny en 1883 et la vogue de l’esthétique médiévale au XIXe siècle ont signé le retour de la licorne dans la création artistique depuis la fin du XIXe siècle. La grâce de la Licorne inspirante, associée à des figures féminines a été représentée par les artistes symbolistes. Les réinterprétations se sont multipliées, certaines étranges, oniriques ou minimalistes, colorées ou monochromes. Les femmes artistes sont nombreuses à revisiter l’image de la licorne, de façon personnelle et militante. Au XXIe siècle, la licorne revêt de nouvelles significations : elle est le symbole des minorités sexuelles ou d’une nature menacée par la surexploitation des ressources naturelles.
Insigne : licorne crachant des flammes de Anastasia Levytska (Ukraine), en tissu, broderie mécanique. Ce modèle a été créé en 2020, Collection particulière. L'insigne, autorisé dans l'armée ukrainienne, rappelle la combativité de la licorne, une qualité mentionnée déjà dans l'Antiquité. La licorne est également, depuis la fin du XX siècle, un symbole des communautés homosexuelles, et l'écusson a été créé avec cette double signification.
Gustave Moreau (1826-1898) a été un visiteur assidu du musée de Cluny et la licorne a fait partie de son univers, surtout à partir de l'accrochage de la tenture de la Dame à la licorne dans les salles du musée, en 1883. Il réinterprète le couple de la femme et de la licorne avec mystère et sensualité sur cette huile sur toile, vers 1885-1898, intitulée Femme et licorne, conservé au Musée Gustave Moreau de Paris.
Suzanne Husky, que j'ai rencontrée à l'occasion du Prix Drawing Now en 2023, réinterprète l'une des paisibles tapisseries de La Dame à la licorne. Les arbres qui encadraient les personnages principaux sont ici tronçonnés par un énorme engin de chantier. L'habitat de la licorne est chamboulé par la surexploitation des ressources naturelles de la terre, au bénéfice à court terme d'une humanité inconsciente de la beauté fragile du vivant.
La noble pastorale, Suzanne Husky (1975-), Tapisserie, coton, laine, fibres synthétiques 2017, Paris, Galerie Alain Gutharc.
J'ai visionné l'enregistrement original sous format Digital Beta, son Winter Family, 7 min. | 2007 de Maider Fortuné (1973-) qui emploie un medium, le film, qui en principe rend compte de la réalité, pour poser, aujourd'hui encore, la question de l'existence de la licorne. Mais le visible est il toujours le réel ? et l'imaginé doit-il se traduire visuellement?
Julien des Monstiers réinterprète une peinture de 1572, un "portrait" de licorne créé par le peintre anversois Maerten de Vos pour les ducs de Mecklenburg. La licorne peut-elle survivre dans le monde contemporain qui ne fonctionne que grâce aux énergies fossiles ou à la technologie nucléaire?
Le Réel, Huile sur toile, de Julien des Monstiers (1983-) en 2021, Paris, collection Philippe Gellman, Galerie Christophe Gaillard,
L'exposition s'achève avec cette licorne extraordinaire, noire, avec une corne dorée, portant un manteau bleu à motifs rouges. Sa cavalière est bien petite. Elle ressemble à une écuyère de cirque, en équilibre instable mais joyeux. Cette œuvre fait partie de la série des fameuses "Nanas".
La Licorne de Niki de Saint Phalle (1930-2002), en 1994, Sculpture, polyester, polyuréthane, métal, peinture, vernis, Santee (États-Unis), Niki Charitable Art Foundation.
Licornes !
Du 10 mars au 12 juillet 2026
Au Musée de Cluny, musée du Moyen Âge, 28 rue Du Sommerard - 75005 Paris
Ouvert tous les jours de 9 h 30 à 18 h 30 sauf le lundi, le 1er janvier, le 1er mai et le 25 décembre
Commissariat
Béatrice de Chancel-Bardelot
Conservatrice générale du patrimoine, musée de Cluny – musée national du Moyen Âge
Michael Philipp
Conservateur en chef, Museum Barberini, Postdam
Scénographie
Flavio Bonuccelli, assisté par Laurie Décarre Scénographe – maître d’œuvre
Béatrice de Chancel-Bardelot
Conservatrice générale du patrimoine, musée de Cluny – musée national du Moyen Âge
Michael Philipp
Conservateur en chef, Museum Barberini, Postdam
Scénographie
Flavio Bonuccelli, assisté par Laurie Décarre Scénographe – maître d’œuvre
L’affiche officielle de l'exposition a été réalisée par Aurore Brunet à partir d’Hommes sauvages et animaux fantastiques (détail), vers 1430-1440, Rhin supérieur (Bâle), Tapisserie, chaîne en lin, trame en laine, Vienne, MAK - Museum für angewandte Kunst.































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