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lundi 2 mars 2026

Visite de l'incroyable maison rochefortaise de Pierre Loti

Depuis sa réouverture, après une longue restauration, la maison de Pierre Loti enregistre près de 10 000 visiteurs, ce qui représente un très grand nombre de visites puisqu’elles se font en petit comité du fait de la taille des salles.

Il faut comprendre que nous sommes dans la vraie maison de Pierre Loti (1850-1923) et que, comme toutes les maisons charentaises de l’époque, la façade sur la rue semble insignifiante, réservant le faste pour l'intérieur.

Un immeuble adjacent attire l’oeil, récemment acheté et rénové par la ville, ayant appartenu à un entrepreneur de zinguerie, ce qui explique l’architecture du toit, pourvu de statues refaites à l’identique en résine. Si l’ensemble est baroque, l’intérieur est dépouillé, exactement à l’inverse de la maison de l’écrivain.

J’emploie le singulier mais ce sont une dizaine imbriquées, dont deux principales qui communiquent.
Nous commencerons la visite par la maison familiale puis nous descendrons dans la seconde, achetée en 1895, et où ont été réalisés les décors. Je dois au préalable donner le contexte puisque j’ai eu la chance de la découvrir un jour de fermeture (vous ne verrez donc personne sur les photos), en compagnie de Claude Stéfani, qui est conservateur en chef du musée Hèbre et de la Maison de Pierre Loti depuis 2007 à Rochefort. Mon compte-rendu reflète la passion de ce spécialiste et je n’ai pas cherché à compléter longuement ce qu’il m’a dit, si bien que cet article n’est pas exhaustif.
L’entrée s’effectuait par un couloir traversant qui distribuait les pièces sur le coté et menait au fond au jardin. On remarque, côté rue, une seconde porte, dite porte bagnarde, sorte de claustra permettant d’effectuer un courant d’air en toute sécurité pendant les fortes chaleurs estivales, un peu comme on en observe au Mexique.

La famille Viaud, en l’occurrence le grand-père de Pierre Loti, n’a pas dérogé à l’habitude des propriétaires d’étendre leurs bâtiments sur l’arrière au détriment de la cour et du jardin.

Partout les sols sont recouvert d’un parquet à longues lattes de couleur foncée. Une marche minuscule, mais tout de même une marche, sépare la plupart des pièces qui sont de taille modeste par rapport à nos maisons modernes. La Salle Renaissance n’en sera que plus majestueuse, par sa hauteur de plafond, son escalier monumental, ses murs recouverts de tapisseries d’Aubusson et ses dimensions permettant d’accueillir plus de 200 invités.

Pour le moment nous découvrons la première pièce, le Salon Rouge, telle qu’elle est décrite dans son livre autobiographique, Le Roman d’un enfant, qui n’est pas son premier livre (il l’a écrit à 40 ans) à ceci près qu’initialement les murs étaient recouverts d’un papier peint rayé. C’était un intérieur petit-bourgeois avec un mobilier Louis-Philippe assez simple. Tous les membres de la famille étaient musiciens. On remarque un piano forte sur la gauche. On y lit la Bible le soir car le père, Théodore, et la grand-mère aussi, se sont convertis au protestantisme. On pourrait dire que cette religion se transmet par les femmes de la famille. Pierre Loti envisagera même un moment de devenir missionnaire.

Il faut rappeler que le protestantisme était très important à La Rochelle. Le nombre de protestants a beaucoup diminué mais il demeure des poches par exemple dans la presqu’île d’Arvers.
Voici un premier portrait connu de Loti, par Edmond Jean de Pury et le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas très "austère" comme son nom le précise, Pierre Loti en guerrier arabe de fantaisie (1895).
 
Pierre Loti est alors âgé de 45 ans. Il pose debout, une main sur la hanche et l'autre tenant un poignard dans un étui serti de pierres semi-précieuses. Il porte un pendentif à pierre verte sur une chemise blanche et un casque à cornes sur la tête.
Sur le mur adjacent, et au-dessus du piano forte, trois portraits peints par Marie Bon née Viaud (1831-1908), la soeur aînée de vingt ans de plus, peintre de portraits et de miniatures. A l’extrême droite Théodore Viaud (1804-1870), au milieu : Nadine Texier (1810-1896) et à gauche son autoportrait. Plus loin elle a fait ici le portrait de son frère en enseigne de vaisseau, à Rochefort, en 1873 (à gauche) tandis qu'a-dessus de la commode c'est de nouveau Edmond Jean de Pury qui nous montre Pierre Loti en grande tenue de lieutenant de vaisseau (à l'âge de 45 ans) avec épaulettes. On remarque la croix de la Légion d'Honneur.
Il y a aussi (non photographié) un tableau représentant Gustave Viaud (1836-1865), chirurgien de marine, son aîné de quinze ans, qui eut la mer pour sépulture et dont Pierre Loti sera inconsolable. C'est une clef majeure et méconnue expliquant pourquoi il va s'inscrire dans le sillage du frère adoré, devenant officier de marine, cultivant le goût des ailleurs et partant sur ses traces, notamment à Tahiti où il trouvera son nom de plume, Loti, qu'on pense être une déformation d'un mot polynésien signifiant laurier. ll est probable qu'il orienta également plusieurs livres.

La pièce a aujourd’hui quelque chose de m’as-tu-vu et d’opulent, ce qui est en fait la conséquence de deux deuils et d'une revanche à prendre. Le garçon vivait dans une sorte de cocon très protégé. Il faut souligner qu’il n’entra que tardivement à l’école, après avoir bénéficié d’un enseignement à la maison. Mais à 15 ans son univers s’écroule. Son frère ainé, qui n’était pas un modèle de sagesse car il était patachon et très bon vivant, mais qui lui donna le virus de l’exotisme, et qui avait été affecté en Cochinchine, est rapatrié sanitaire et meurt.

Il perd aussi Lucie Duplais (1842-1865) épouse Veillon, dite Lucette, sa grande amie d'enfance, avec laquelle il jouait à La Limoise à Échillais et qui revient de Guyane pour mourir en France.

Julien perd alors la foi et restera athé tout le restant de sa vie. Et surtout, il est désormais obsédé par la mort qui l’effraie d’autant plus qu’il ne croit plus en Dieu et que donc elle mène à un gouffre sans fond. Cela conditionnera la plupart des "décors" qui sont autant de bulles spatio-temporelles mémorielles, avec une très forte valeur de ressassement.

Cette pièce, refaite par Loti en 1885, exprime par contre une volonté de revanche par rapport à son père, Théodore, qui était trésorier secrétaire à la Mairie de Rochefort. Un jour on s’aperçoit de la disparition de titres censés être conservés dans le tiroir de son bureau et il est accusé de vol. Il sera emprisonné. L’affaire se conclura faute de preuves par un non-lieu mais il sera malgré tout condamné pour négligence et devra rembourser une somme considérable. La vie familiale bascule alors. Il faut louer l’essentiel de la maison à des étrangers et tout le monde s’entasse à l’arrière de la cour.
En 1870 son père meurt et dès que Loti en aura les moyens il rachètera la maison à sa mère. La honte demeure. Le décorum du Salon Rouge peut être interprété comme une sorte de revanche sociale. Il cherche à démontrer à tout Rochefort que Julien Vaud est devenu quelqu’un. Le plafond y est orné de ses armoiries (fabriquées, évidemment) qu’on retrouvera dans les Salles Gothique et Renaissance.

Nous passons dans le Salon Bleu, aménagé pour son épouse dans un style bourgeois classique des années 1890 (non photographié) avec un mobilier Louis XVI. Il suffit d'écarter légèrement le rideau qui la sépare de la Salle Renaissance pour ressentir l'effet saisissant de la théatralisation des lieux :
Nous la traverserons plus tard, en redescendant de l’étage. Allons d'abord dans la Pagode Japonaise, aménagée en 1886 dans l’ancienne salle à manger, en y rassemblant des acquisitions réalisées surtout à Nagasaki. Elle fut démantelée en 1923 (la salle chinoise le sera en 1929). Peu de temps avant de mourir, Pierre Loti laissa à l’unique fils qu’il avait reconnu, Samuel, ce qu’il appela "ses volontés suprêmes" précisant ce qu’il pouvait (devait) conserver, et ce qu’il convenait de détruire. Pour Loti l’essentiel est ce qui touche à l’intime et donc on garde ou on brûle. Il lui avait dit qu’il pouvait "virer" les décors de cette pagode. Mais Samuel ne respectera pas complètement les volontés de son père. 

Nous sommes plutôt dans une évocation de ce que fut cet espace, dans lequel ont pu reprendre place des objets qui étaient jusque là au musée Hèbre voisin ou qui ont été donnés par des collectionneurs. Ce qui nous est donné à voir est "le" Japon de Loti qui, à l’inverse de Claude Monet ou des Frères Goncourt, n’avait aucun intérêt pour les estampes. Visitant les lieux après sa mort, Sacha Guitry, qui était grand admirateur de l’écrivain, moins du décorateur, conclura avec le sarcasme qu’on lui connait : ce qui était là-bas au plafond est ici au sol et vice versa.

De fait, Loti, qui découvrit le Japon alors qu'il s'ouvrait tout juste aux occidentaux, est séduit par le style tokuyonama rouge, noir et or. L’écrivain est fasciné par un Japon somme toute un peu kitsch et décide un aménagement composite (non photographié).

Au cours de son premier grand voyage, en 1872, Julien Viaud, jeune aspirant qui ne s'appelle pas encore Loti, avait commencé à découvrir un monde radicalement différent de celui qu’il connaissait, aux antipodes de l’Occident, en particulier l’Ile de Pâques. Comme tous les officiers de marine il est un peu anglophobe. Mais il n’aime pas non plus la Révolution industrielle. Ce qu’il recherchera toute sa vie ce sera l’authentique (même s’il en fera des restitutions). Il le trouvera en Bretagne et au Pays Basque, et dans le Pacifique, même si les cultures y sont (un peu) évanescentes.

Son parcours fait aussi penser à Chateaubriand qui voyagea beaucoup mais dont il retracera le souvenir par le biais de parcs et jardins.

Nous montons au premier étage dans ce qui fut à l’origine l’atelier de peinture de sa soeur et que Loti transforma en Salle Gothique, qu'il fut impossible de reconstituer à l’identique en l’absence d’archives. Le travail a été effectué à partir de photographies pour lui rendre l’aspect qu’elle devait avoir à la mort de Loti en 1923. Au-dessus se trouve la Chambre espagnole (qui ne se visite pas) où dormaient ses hôtes de marque comme Sarah Bernhardt et Lucette Adam.
Le plafond est davantage moyenageux que médiéval. Le travail de restauration y fut énorme en raison de la quasi destruction de plusieurs poutres par les termites. Les armatures en pierre taillée proviennent du clocher de Marennes d'Oléron dont il a racheté les remplages.
Il y donna le "dîner Louis XI" pour une vingtaine d’invités avec la volonté de regravir l’échelle sociale. Il a fait fabriquer des hanaps avec des ronds de serviette et des morceaux de lampes à pétrole. Les pichets sont en grès peinturlurés.
Les rideaux de velours sont décorés au pochoir. Deux sont d’époque, un troisième a été reproduit à l’identique. Un faisan de Chine pend depuis la cheminée.
Loti était costumé en Louis XI, sa femme en Charlotte de Savoie. Ce fut un vrai banquet dans l’esprit de l’époque, avec notamment du cygne (qui aurait dit-on un mauvais goût de poisson).
Chaque détail est surprenant. Les Rochefortains purent assister au fameux dîner depuis la coursive, pourvu qu’ils acceptent de revêtir un sarrau de toile grise assurant une certaine discrétion. On devine derrière une tenture la porte d’accès à un minuscule cagibi, sorte de cabinet de curiosités où il avait créé le Petit Théâtre de Peau d’Âne, inspiré initialement du conte (et je suis tentée de faire un parallèle avec l’intérêt porté par Jacques Demy à cette même histoire et dont il fit un film, après son monumental succès … Les demoiselles de Rochefort).
L’espace, très exigu ne pourrait pas être accessible à la visite. Arrivé à l’âge adulte il y a entassé des reliques (oiseaux, fleurs séchées). Pour l’essentiel, ce cabinet demeure en quelque sorte un espace sacré. Mais les décors du conte sont visibles dans la pièce suivante et quelques exemplaires de ses reliques sont exposés, dans une scénographie contemporaine mais émouvante.
Les enveloppes et cartons sont présentés ouverts si le couvercle pouvait se soulever, encore ficelés dans le cas contraire. On en connait alors la composition par radiographie.
Loti a séjourné dans le Lot qui l’a profondément marqué. "J’ai attrapé un papillon citron-aurore" peut-on lire dans son roman (p. 179). Nous le voyons dans cette vitrine. Les objets collectés ou ayant appartenu aux personnes aimées et depuis disparues sont élevées au rang de sacré.
Le mur suivant collationne l'ensemble de ses ouvrages dont bien entendu Pêcheurs d’Islande qui fit exploser sa notoriété en 1884.
Voici une alcôve consacrée à la mémoire de Gustave, dont le portrait, commencé par Marie Bon en 1862, ne fut pas achevé. On y voit quelques objets qu’il ramena de Tahiti comme cet énorme et magnifique collier Tuamotu, à l'extrême gauche de la table.
Le motif appliqué sur ses mules devrait prochainement illustrer une paire de chaussettes qui sera en vente dans la boutique.
Le plafond de la suivante, ponctué d'abeilles, donnent son nom à la pièce qui était la chambre de sa femme. Il va de soi que ces animaux sont à relier à l’admiration de l’écrivain pour Napoléon.
Y figure le portrait de Jeanne Amélie Blanche Franc de Ferrière (1859-1940) qui, à l'âge de 32 ans, se maria avec Pierre Loti. La voici en robe de ville avec un immense col lavallière et des manches gigot. Cette femme très discrète était devenue sourde après son premier accouchement. Bien entendu ce mariage était à un mariage arrangé, et la forte dot de la jeune femme avait pesé dans le choix, de même que son titre de noblesse. Elle subit beaucoup les humeurs de son époux mais décida, une fois son fils Samuel élevé, de partir pour le Lot-et-Garonne.
La chambre d’enfant de Julien est évoquée avec ses jouets, son cartable d’écolier et ses lanternes magiques. Sur le mur, une ébauche de son blason dont on ne sait pas quand elle a été commencée.
La chambre des parents est comparativement d’une grande simplicité. Le papier aux rayures vertes était trop abimé pour y demeurer. Loti enfant investissait, selon ses termes, les chambres de ses tantes et grands-mères. Sa tante Clarisse qui l'aida dans la réalisation du petit théâtre de Peau d'âne et contribua involontairement sans doute à développer chez lui l'amour des objets.
Les deux chaises disposées devant la cheminée étaient celles de sa soeur et de lui. Le perroquet familial et l’ours aux pralines sont encore sur la cheminée. Il en parle dans Le roman d’un enfant (p. 145) : j’entrais souvent rien que pour lui rendre visite. Il était en porcelaine et habitait un coin de la cheminée, assis sur son arrière-train. D’après une convention passée avec Tante Claire, chaque fois qu’il avait la tête tournée de côté (et il la tournait plusieurs fois par jour) c’était qu’il contenait dans son intérieur une praline ou un bonbon à mon intention. Quand j’avais mangé, je lui remettais soigneusement la figure au milieu pour indiquer mon passage, et je m’en allais.
Si la tête n'était pas tournée cela signifiait qu'il avait été désobéissant et ne méritait aucune récompense.
Loti portait une affection énorme à sa mère que l’on voit dans un tout petit portrait.
Et voici le Salon Turc qui demandera cinq ans de travaux, effectué dès son retour de Constantinople, en 1877, avant l’Espagne, le Maroc (Il traversa 26 pays) dans l'ancienne chambre de sa tante Berthe. On y voit beaucoup d’armes mais Loti n’avait pas une âme de collectionneur. Celles qui sont présentes sont là parce qu’il les a appréciées ou qu’elles lui ont été offertes, comme le sabre doré par Hassan 1er du Maroc.
Cette pièce qui est antérieure à la création de la mosquée, a une fonction mémorielle, notamment à la mémoire d’Aziyadé dont figure un portrait. Il a fait la connaissance de cette jeune femme enfermée dans un harem lors d'une mission à Istanbul, alors qu'il est jeune officier de marine et en tombe follement amoureux, ce qu'il racontera dans son premier roman, publié anonymement en 1879.

Loti qui avait découvert la civilisation musulmane en Algérie va en prendre toute la mesure en Turquie. Son admiration sera immense. Il deviendra turquophile acharné même si la position dece pays le place dans l’embarras au début de la Première Guerre Mondiale quand elle prend position en faveur de l’Allemagne.
Juste à côté la Chambre arabe est une sorte de fantaisie, un peu rustique, censée imiter une petite mosquée.
J’ai eu la chance de traverser son bureau (qui est en dehors du parcours de visite) et qui est une montagne de souvenirs. Il était installé dans ce qui était la Chambre des momies. 
Nombre d’entre elles furent vendues. Subsistent néanmoins deux momies de chat sur la cheminée (l'une d'elles est nettement visible ci-dessous sur la photo de droite).
Parmi les multiples photos, on remarque Nathalie de Serbie, que Loti côtoya régulièrement, Laetitia de Savoie, née Bonaparte, Alice de Monaco. On pourrait dire que si Proust fréquenta le Boulevard Saint Germain Loti fréquenta les altesses.

Une de ses fidèles amies fut la grande actrice Sarah Bernhardt qu'il revit pour la dernière fois en 1922. Elle s'arrête à Rochefort après avoir joué à Bordeaux. Elle fait arrêter sa voiture dans la rue. Elle est en fauteuil roulant, incapable de monter dans la maison. Lui est très affaibli par son AVC. On le descend et ils s’entretiennent dans le véhicule un long moment. Ce sera leur dernière conversation.
Après le salon turc et la chambre arabe voici, la Mosquée, encore plus spectaculaire, installée dans la maison achetée en 1895. Le plafond, en peuplier de Damas, bordé par une frise de palmette, a été sauvé in extremis de l'effondrement suite à sa dévoration par des insectes l’ayant transformé en fine gaufrette, justifiant la fermeture au public de la maison fin septembre 2012.

Par chance et par hasard, Stéphane Bern s’émeut de la situation en 2017. La maison a été choisie en 2018 comme projet emblématique de la Nouvelle-Aquitaine par la Mission Patrimoine portée et le total des financements collectés s'élèvera à plus de 711 000 € (en incluant le Loto du patrimoine et le mécénat). Stéphane fit plus encore en provoquant la venue d’Emmanuel Macron avec Françoise Nissen, alors ministre de la culture. Le président décida aussitôt que l’Etat financerait les travaux à hauteur de 50%. La Région suivra, le Département également et la Ville s’engagera elle aussi.

Il ne fallut pas moins de 13 millions d'euros, le savoir-faire de 34 corps de métiers (dont 17 entreprises de Nouvelle-Aquitaine) pour rendre à la demeure son état de 1923 et rouvrir en 2025 après 13 ans de fermeture au public.
Toutes les origines, syriennes, turques, espagnole, marocaines, sont juxtaposées dans cette mosquée comme un puzzle dans un effet réellement harmonieux. Les colonnes torses ont été rachetées au moment de la démolition de la kasbah d’Alger. Les céramiques du XIX° ou XVIII° viennent de Syrie. 
Tout y est jusqu'au mihrab, cette niche indiquant la direction de La Mecque. On compte quatre cénotaphes dont un qui porte le nom de l'écrivain (alors qu’il est enterré dans le Jardin des aïeules à Saint-Pierre d’Oléron), recouvert d'un velours restauré par l'atelier rochefortais du Bégonia d'Or, qui honore, préserve et réinvente l'art de la broderie or à la main.
S’y trouvent aussi la copie de la stèle et le portrait d’Aziyadé. En 1907 Loti fera ajouter sur le toit un petit minaret et il arrive qu’il demande à un domestique, vêtu d'une djellaba, de faire retentir l’appel à la prière.
Cet endroit devient, plus que toutes les autres pièces, le lieu de remémoration de sa jeunesse dans une mise en scène très théâtralisée, même si quelle que soit la pièce où l'on se trouve on a le sentiment d'être dans une sorte de sanctuaire, élevé par un homme cherchant par tous les moyens à figer le temps.

Mais voici la chambre que l’écrivain occupa jusque sa mort qui contraste totalement. C’est le campement d’un militaire avec ses attributs habituels comme les armes, le casque porté en 1914 avec la citation signée de Pétain (qui était alors le grand maréchal ayant combattu pour la France), le coffre de marin en camphrier. L’ambiance y est monacale et pourrait laisser penser que nous sommes dans un anti-décor. Mais tout y est là aussi calculé, avec des références à chaque grande religion, l’islam, le catholicisme et même le bouddhisme.

La boite rectangulaire au-dessus du lit est une "équipée", installée là spécialement à l’instar de celle que l’on trouve dans les chambres d’officier pour y entreposer les objets un peu précieux. L’épée d’escrime ne doit pas surprendre. Loti était un grand sportif, excellant aussi bien à ce sport de combat qu’à cheval et même à la pelote basque à laquelle il s’est adonné lors de son séjour dans le Sud-ouest. Il était extrêmement soucieux de sa personne, maintenant le plus longtemps possible son corps en bonne santé, allant jusqu’à se maquiller à la fin de sa vie pour masquer sa mauvaise mine, ce qui lui vaudra des moqueries.
Sur la table, un moulage de sa main, exécuté à la demande de sa grande amie Alice Barthou. A sa réception, alors qu’elle était encore en plâtre il fut si effrayé de voir le réseau de veines qu’il la fit mettre dans un tiroir.
Nous redescendons par la Salle Renaissance, différemment impressionnante des précédentes avec ses deux niveaux, sa tribune et ses tapisseries d’Aubusson de part et d'autre de la cheminée monumentale, susceptible d'accueillir jusqu’à 200 invités dont Pierre Loti surveillait les arrivées, debout, en haut des marches.
On devine au fond la sobriété du Salon bleu, créant un effet de contraste. Nous pensons en avoir fini des surprises mais il en reste une de taille, la salle chinoise qui fut complètement reconstruite à partir de photos tout en en simplifiant le décor. Son plafond n'en est pas moins stupéfiant de beauté :
Le mobilier est moins conséquent que dans les autres salles mais dans une sobriété suffisamment évocatrice de l’imaginaire de l’écrivain voyageur. 
Quelques clichés d'époque sont accrochés sur les murs. On y voit par exemple Loti, dans la Cité interdite en 1900 (où il a pu loger en tant qu’officier), jouant à l’empereur.
Une bande-son permet au visiteur de se sentir transporté. Et dans une vitrine sont exposés quelques déguisements portés par les invités à des fêtes grandioses.
Le jardin est lui aussi un endroit mémoriel. Loti y était extrêmement attaché et y avait fait reconstituer une sorte de cloitre depuis lequel il pouvait pénétrer directement dans la salle chinoise. 
S'y trouvent également une stèle familiale empruntée au cimetière de Rochefort, une gargouille décalée, et surtout, le bassin réalisé pour le jeune Julien Viaud par son frère Gustave, alors entouré d’une flore luxuriante, de chats, et de tortues… 
Classés Monument Historique en 1990, ce sont en fait une succession de jardins étroits, typiquement rochefortais de cet ensemble de maisons réunies, qui ont été redessinés et replantés pour correspondre à ce qu’a connu Pierre Loti. En se plaçant d'une certaine manière on peut apercevoir le minaret au dessus de la mosquée installée dans la maison voisine.
Ainsi s'achève le parcours qui évoque si fidèlement cet homme hanté par l'angoisse de la mort et cherchant par tous les moyens à arrêter le temps. Il conserva sa vie durant tout un tas de "petits riens" sans valeur intrinsèque mais dont la charge émotionnelle lui procurait sans doute un apaisement.

Il utilisa aussi des objets rares, surtout là encore pour leur puissance évocatrice, qui trouvaient leur place dans des mises en espace à grande échelle, reconstituant les atmosphères des lieux chers à son coeur où il se recueillait. 

Enfin il n'hésita pas à créer de toutes pièces des mises en scène avec des décors qu'il faisait vivre en y donnant des réceptions somptueuses en les associant à des déguisements pour parfaire l'illusion.

Son rêve aurait été de mourir à Rochefort, dans sa maison familiale et non à Hendaye. Mais son cercueil resta ouvert selon la tradition musulmane qu'il aimait. Il fut enterré au fond du jardin de la maison des aïeules de Saint-Pierre d'Oléron, selon la tradition protestante à laquelle il appartenait, et après des funérailles nationales.
On quitte cet endroit magique en traversant la boutique qui est une des plus belles que je connaisse. Elle est originale et propose des articles à l’intention de tous les publics, majoritairement fabriqués en France, à un prix très abordable (notamment ces broches ci-dessus) tout autant que des objets de collection, brodés par le Bégonia d’or.
Créé en 1995, il assure grâce au talent de Sylvie Deschamps, seule Maître d'art brodeuse au fil d'or en France, accompagnée de son ancienne élève Marlène Rouhaud et de la main experte de Thierry Tarrade, maître de stage, la pérennité d'un savoir-faire patrimonial, qui perpétue ainsi une tradition historique liée à Rochefort et son Arsenal.
On peut aussi y trouver une pochette inspirée du petit théâtre de Peau d'Ane … ou des chocolats. Ou encore une mappemonde comme j'en avais remarquées au dernier salon Museum Connections.
Un coin écoute permet d'entendre des extraits des ouvrages de Pierre Loti
Observez avant de partir la maquette en plâtre patiné du projet de monument dédié à Pierre Loti par Jean-Pierre Giovannetti (1905 - 1992) devant être érigé square Trivier à Rochefort et qui ne fut pas été retenu en 1938.
Pierre Loti y figure allongé presque nonchalamment, perdu dans ses pensées tourné vers de lointains horizons. Le vent gonfle son long manteau d'officier de marine. Sous sa main un livre rappelle qu'il fut aussi bien marin qu'écrivain. Ce style éloigné des critères habituels de la statuaire militaire et commémorative a probablement causé le refus de ce projet au profit d'un monument plus classique.

La maison de Pierre Loti se visite par groupe de 10 personnes accompagnées d’un guide-conférencier. Aucune visite libre n’est possible. La réservation est obligatoire et le paiement en ligne est fortement recommandé. Il est néanmoins possible de réserver vos entrées à l’accueil du musée Hèbre, lieu de départ des visites.

L’hôtel Hèbre de Saint-Clément abrite le musée d’art et d’histoire de la ville ainsi que les services du patrimoine, au 63 Avenue Charles de Gaulle -  17300 Rochefort
Téléphone : 05 46 82 91 60
maisondepierreloti@ville-rochefort.fr
Prévoyez d’arriver au moins 15 minutes avant le début de la visite.

Je remercie Claude Stéfani et ses équipes ainsi que Bénédicte Bourgoin, Directrice de la Communication Rochefort Océan, Ville de Rochefort, d’avoir rendu possible ma découverte de la maison de Pierre Loti.

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