Je ne sais pas s’il faut un certain courage pour se lancer dans la lecture de Protocoles. La question peut être posée …Les lecteurs de tous poils étant particulièrement critiques j’ai entendu certaines interrogations au sujet de la nature du texte que l’on hésiterait à qualifier de roman. Sont-ce les mêmes qui se posaient une question identique à propos de La vie entière qu’ils jugeaient trop courte (et pour cause comme je le démontre dans ma chronique) ?
Constance Debré a écrit un texte bref, incisif, presque dénué d’affect et qui est pourtant saisissant de sensibilité.
Les évènements se passent dans un endroit qui n’est jamais nommé mais que l’on identifie immédiatement, le pays des théories. Des religions des sectes des astrologues, des complotistes (p.19).
Un pays où la peine de mort n’a pas été abolie et où chaque Etat a recours à sa propre méthode. Chaise électrique, chambre à gaz, peloton d’exécution, injection létale, et même nitrogène au masque, une nouvelle méthode dont l’expérimentation est interdite sur animaux (p. 84), mais pas de guillotine (jugée trop sanglante).
Comment bien tuer ? Un amendement de la Constitution américaine interdit les peines cruelles et où on croit au progrès même s’il ne permet pas de tuer plus proprement. Rien ne fonctionne en effet à 100%. Un tiers des exécutions par injection sont ratées (p. 77). Elle en décrit les loupés et c’est effarant (p. 113).
Et pourtant on ne pourra pas dire qu'on improvise. La procédure prévoit les répétitions et des scénarios alternatifs. On comprend mal alors (si tant est qu'on accepte le principe de la peine de mort) pourquoi un Etat privilégie un moyen plutôt qu'un autre sachant que selon les spécialistes l’exécution par balles est le seul mode d'exécution qui ne rate jamais (…) relativement rapide et sans douleur. Il est peu utilisé (p. 52).
Pendant deux ans, Constance Debré a consacré son temps -sans avoir alors l’intention d’écrire un livre- à l’analyse de méthodes d’exécution qu’elle a lues "de fil en aiguille" sur Internet et qui sont de l’ordre d’une pure pornographie du réel.
Elle a été avocate pénaliste et il est évident que ça ne s’oublie pas. Interviewée récemment dans Le Monde, elle souligne que plaider, c’est parler pour quelqu’un qui est accusé et doit répondre d’un acte grave. L’avocat n’a pas le pouvoir de la décision, mais celui, à la fois absolu et minuscule, de la parole. Comme dans un livre, de la première à la dernière page.
Dans Protocoles, sans pour autant défendre la position des USA en terme d’exécution capitale, elle fait des descriptions qui semblent dénuées de tout affect, allant jusqu'à d'infime détail comme le budget du dernier repas qui ne doit pas dépasser 25 dollars.
La littérature use de son pouvoir à montrer ce qu’on ne veut pas voir. La parole est distanciée et pourtant insoutenable. Avec des phrases courtes. Ou longues. Où l’absence de virgule les hache encore plus avec une précision chirurgicale sans pour autant verser dans le glauque.
On donne et on se donne beaucoup la mort en Amérique. La preuve : le suicide est la première cause de mortalité chez les ados. Un tiers est sous traitement (p. 126)
Il est manifeste que le rapport à la mort n’est pas le même chez nous qu'outre-Atlantique. D’autres modes de vie y sont différents. Constance Debré le démontre dans les chapitres qui font état de son quotidien lorsqu’elle vit à Los Angeles. Ce qui est en quelque sorte amusant est qu’elle suit, elle aussi, des protocoles, comme le rituel accompagnant ses séances quotidiennes de natation.
Elle peint à petites touches une Amérique en déshérence et en décalage avec ce qu'on pourrait qualifier de "réalité" : Everyone in this town lives on somebody’s else money. Il y a toujours quelqu’un qui paye (pour quelqu’un). (…) l’économie de leur existence repose sur les autres (p. 62).
Elle démontre du coup la "logique" du système en vigueur dans le domaine de la justice : Il n’y a pas de bourreau. Il y a des équipes d’exécution (…). On applique des protocoles on suit des procédures on respecte des règles. Personne ne tue (p. 85). Tout en application du principe selon lequel La loi supprime les questions (p. 25). Tout autant que la loi qui organise la mort en organise le secret (p. 102).
Ce qui est très réussi dans cet ouvrage c'est que, sans avoir jamais assisté à une exécution, Constance Debré en livre l'essentiel, ce qui fait évidemment froid dans le dos et achèverait de convaincre les derniers réfractaires à l'abolition de la peine de mort en France. Nous ne sommes pas surpris à la lecture de la description d'un quartier de Haute Sécurité que la détention conduise à la psychose (p. 66).
Ce livre pointe l'absence de sens dans notre société positiviste, matérialiste, soit disant marquée par le progrès.
Protocoles de Constance Debré, Flammarion, en librairie depuis le 7 janvier 2026
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